‹ Études sur la société françaiseChapitre 5 sur 31 · Deux volumes in-8, Garnier · texte numérisé non relu

Deux volumes in-8, Garnier

tion plutôt que de littérature, et qui discréditent l'une par le mépris qu'ils affectent pour l'autre. Dans les œuvres qui relèvent surtout de rimagination, que de façons de manquer de naturel, non par impuissance, mais par affectation d'esprit! Que de peine -on se donne, que de talent on gaspille pour sortir de la vérité des mœurs et du langage! Et quelle distance tous les jours plus large entre l'original et la copie, la nature et la littérature! Passe encore pour le faux et Talambiqué, si l'on nous faisait grâce du malpropre. Mais que voit-on à satiété dans le roman, dans ce genre qui se prête à tout, qui souffre tout, parce qu'il flatte dans l'ombre la secrète corruption du lecteur, et n'a pas, comme l'œuvre dramatique, à affronter le jugement et la pudeur des hommes assemblés? Un flagrant dësir d'irriter les curiosités malsaines, le sentiment sacrifié à la sensation, la sensation déUcate à la sensation brutale; l'imagination de l'auteur s'appliquant à émonder la réalité vivante de tout ce qu'elle a de noble, de fin, de charmant en elle; réservant, parant, enchâssant avec amour le vulgaire, le bas, l'ignoble pour le faire étinceler et chatoyer aux regards, ajoutant de son propre fonds ce que l'indigente nature ne lui fournit pas en ce genre, et, dans sa recherche passionnée d'une nouvelle sorte d'idéal, aspirant à la perfection do l'immonde.

Qno (lovient parmi toutes ces œuvres, ou indi-

gestes, ou tourmentées, ou obscènes, l'art français qui est l'ordre, la lumière, la vérité, la décence dans toutes les acceptions du mot, carie bon goût, cette conscience des délicats, proteste contre les peintures à la mode avec la même énergie que la pudeur des honnêtes gens? Il faut l'aller chercher dans les œuvres des trop rares écrivains qui ont souci de durer par delà ce temps, et surtout dans les maîtres dont ils continuent librement les traditions, dans ces auteurs du grand siècle qui ne sont atteints d'aucun de nos vices littéraires et qui nous offrent dans leurs grâces simples et robustes les remèdes les plus propres à nous en guérir.

Aussi sommes-nous charmé de les voir reparaître dans des éditions simultanées ou successives qui sont dues à l'émulation de nos grandes hbrairies parisiennes et qui joignent à la commune garantie d'un bon texte la hbre et riche diversité du commentaire. Aujourd'hui, c'est La Rochefoucauld qui a l'honneur d'une seconde et importante publication. Il y a deux ans, MM. Gilbert et Gourdault nous donnaient le troisième et dernier volume d'une édition tout à fait digne de figurer dans la Collection des grands écrivains de Hachette, ce qui n'est pas en faire un médiocre éloge. M. Chassang pubUe à son tour, chez les frères Garnier, l'œuvre complète de l'illustre moraliste; il a misa profit les travaux de ses devanciers, comme devait le faire un éditeur consciencieux ; il le déclare sans

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ambages, en éditeur loyal et en galant homme soucieux de faire à chacun sa part de labeur et de .mérite; il nous donne, avec les résultats des derniers travaux de l'érudition et de la critique, le fruit de ses propres études, ses vues et ses remarques sur la xie, le génie, la langue de l'écrivain, et il enrichit ainsi, sans prétendre l'achever et la clore, l'enquête toujours ouverte sur l'un des plus pénétrants observateurs de la nature humaine.

Rien en ce monde n'est définitif, pas même une édition, ftit-elle de la maison Hachette : il y a tonjours quelque cùté par où elle vieillit et se fane, grâce aux efforts et aux progrès incessants de la science. En 1868, M. Gilbert souriait d'un air sceptique de cette méchante copie des Maximes que La Rochefoucauld disait avoir circulé en France et en Hollande, avant qu'il se fût décidé à publier son ouvrage. « Simple prétexte, écrivait-il à ce propos, dont un grand seigneur comme La Rochefoucauld avait besoin pour donner au public un Uvre même anonyme. Si une copie avait couru jusqu'en Hollande, on n'pût pas manqué de l'y imprimer ; or, il ne reste pas de trace d'une édition hoUandaise antérieure à la première édition française ». En 1879, un savant bibliophile bruxellois, M. Willems, retrouve la trace qui n'existait pas et quelque chose -de plus, l'é'dition elle-même. En 1883, M. xVulard entretient ses auditeurs de la Faculté de Poitiers do la découverte de M. Willems et décrit, d'après

« lui, l'édition hollandaise. « La voici », dit au

même moment, M. Pauly, qui venait de la trouver à Paris même et qui la tire à quelques centaines d'exemplaires pour que la trace ne s'en perde plus. L'édition de M. Chassang ^ient à propos pour recueillir ces faits, et quoiqu'elle ne se pique pas d'être saA-ante, elle en sait un peu plus sur ce point que celle qui l'avait précédée.

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M. Chassang, tout en faisant sa juste part à la science, a surtout les lettrés en vue, et je me plais à constater qu'il a mérité tous leurs suffrages par la façon lumineuse dont il a résumé les travaux de ses devanciers, par l'ingénieux à-propos de ses rapprochements, par la finesse de goût qu'il allie, dans son commentaire, à la connaissance approfondie du génie et de l'histoire de notre langue. Les citations abondantes et choisies qu'il emprunte soit aux moralistes de l'antiquité, soit à ceux des divers âges de la littérature française, forment aux Maximes une charmante bordure et sont un des attraits de l'édition nouvelle. 11 y a là comme une véritable floraison littéraire et morale qui plaît à l'érudition délicate, provoque d'incessantes comparaisons où le jugement s'exerce et s'affine, qui relùve enfin cl récrée l'esprit du lecteur attristé par cette guerre sans merci faite à la bonté de la nature humaiuo. On on appelle des dures sentences

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de La Rochefoucauld à des juges plus libres, plus impartiaux, plus cléments peut-être, et, se prévalant de leur sagesse moins sceptique et moins amère, on ose contredire le superbe détracteur de nos vertus ou du moins rectifier ses jugements, en y mettant le tempérament et la nuance de l'exacte vérité.

Une étude non moins attachante et dont M. Chassang nous donne l'exemple et le modèle est celle du travail que La Rochefoucauld fait sur son style pour l'amender, le châtier, le rapprocher de la perfection. Quel écrivain malaisé à satisfaire, difficile et sévère à lui-même ! Quel souci, jamais apaisé, du mot le plus exact, du tour le plus brièvement expressif! Car il retranche bien plus quïl n'ajoute; il émonde, il allège sans cesse la forme première de sa pensée, pour lui donner plus de nerf ou de ■grâce. Ces constructions synthétiques où s'embarrassait notre langue à la suite du latin et qui semblent d'abord le retenir, il s'en dégage bientôt avec l'aisance d'un grand seigneur, qui écrit pour les honnêtes gens, avides avant tout de netteté, de rapidité, de lumière. Il laisse de même dans le manuscrit ou dans les premières éditions ces superfluités de pensée et d'expression qui noyent ou délayent le sel de la maxime. Cette fine et spirituelle remarque : Tout le monde se plaint de sa mémoire, et presque personne ne se plaint de son jugement, se terminait d'abord par ces mots : parce que tout le

monde croit en avoir beauroup. A quoi bon cette.sflose explicative qui prive le lecteur du plaisir de comprendre à demi-mot et de sentir l'esprit qu'il a ? La Rochefoucauld la supprime, et le meilleur de ce qu'il dit est justement ce qu'il ne dit pas.

Telle maxime n'est d'abord qu'agréablement judicieuse : H ny a point de plaisir qu'on fasse plus volontiers à un ami que celui de lui donner conseil, Voyez-là se resserrer et s'aiguiser en un trait vif et charmant que je vous délie d'oublier : On ne donne rien si libéralement que ses conseils. La concision est ici sans péril, parce que la clarté et la richesse du sens gagnent à l'économie de mots, et c'est un plaisir singulièrement profitable que de suivre cet effort continu vers l'excellent, de voir en quelque sorte se condenser et s'affiner devant nous l'or des Maximes. En voici une qui semble réduite à ses termes les plus expressifs : La jeunesse est une ivresse continuelle, c'est la fièvre de la santé, la folie de la 7Yiison. Deux mots disparaissent et le relief de la pensée s'accuse avec une vigueur qui la ferait croire frappée de génie : La jeunesse est une ivresse continuelle, c'est la fièv7'e de la raison. Le génie n'est ici que de l'art, mais un art latent, exquis, supérieur à la verve redoublée et au piquant un peu proUxe de La Bruyère.

Supéri(;ur à La Bi iiyère, La Rochefoucauld reste au-dessous de la forc(î naïAc et i)assi()nMée de Pascal, comme .M. (Uiassann le montre par plus d'un

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heureux rappioclioinoiil. l*out-être lui accorde-t-il trop encore, à notre sens, lorsque, frappé de certains jets de sa phinH;, rpiil afTaiblira par la suite, il lui attribue le tempérament d'un Pascal qui se serait volontairement atténué pour complaire au goût un peu timide de l'élégante société dont il prenait les conseils. Ces formes spontanées et saillantes de sa pensée première ne sont-elles pas, en somme, assez rares ? Un écrivain de la trempe de Pascal se serait-il décidé à les sacrifier? Et la vigueur qui luillc dans les Maximes ne va-t-elle pas croissant plutôt que diminuant par les corrections et les retouches? Vigueur, au reste, toujours sobre, contenue, finement acérée et pénétrant avec le froid de l'acier dans les parties les plus tendres et les plus déhcates de l'àme humaine. L'entraînement, l'exagération est dans le fond de la pensée, jamais dans la forme, toujours châtiée et maîtresse d'elle-même .

La Rochefoucauld, par son tour d'esprit, sinon pas la date de sa naissance, est bien de la seconde moitié du grand siècle, de ce temps où la fougue du génie se tempère, où l'éclat de l'imagination est remplacé par la délicatesse des nuances, où le rire généreux tourne au fin sourire. C'est surtout dans ses Mémoires que ces caractères se marquent d'une façon sensible : rapprochez-les de ceux de ses contemporains, a^ous êtes frappé de la différence du ton et du coloris. L'éclat des passions, l'originalité des aventures, les scènes imprévues et divertissantes qui caractérisent la Fronde et font d'une révolution politique avortée une pièce héroïcomique fort réussie, y sont comme réduites, atténuées, presque effacées. Une esquisse rapide et discrète, de fines ou de délicates réticences, les événements rappelés et expliqués à l'intelligence plutôt que montrés à l'imagination, A'oilà ce qui remplace la fougue de Uclz, l'aimable franchise

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de madame de Mot te ville, la naïveté plaisante de mademoiselle de Montpensier.

La physionomie, le geste, l'accent de la personne, la saillie échappée à la passion toute \i\e, tout ce qui peint un sentiment, révèle un caractère, manque aux portraits tracés par La Rochefoucauld. (( Condé, écrit-il, témoignait par des railleries piquantes au cardinal Mazarin qu'il le croyait peu digne de la place qu'il occupait. » La moindre de ces railleries venant frapper notre oreille eût bien mieux fait notre affaire. Retz et Motteville, heureusement moins discrets, nous répètent l'insolente parole par laquelle Condé prend congé du cardinal : « Adieu, Mars! », et le vainqueur de Rocroy nous apparaît soudain dans sa grâce mordante et sa superbe indomptée. Le style de La Rochefoucauld est de trop bonne compagnie pour se ravaler jusqu'à la bassesse de certains personnages; faute de se risquer, de se commettre comme celui de Retz, il laisse échapper une partie de la vérité. De ce besogneux et cupide duc d'Elbeuf, il dit en termes d'une discrète élégance : « Il était vain, intéressé, et peu sûr ». Retz n'y met pas tant de façons, et d'un trait éloquemment trivial il rend et fixe le personnage dans le cynisme de son attitude. « Il ne cherchait que de l'argent comptant et topait à tout ce qui lui en montrait. »

Il se détourne, par la même déUcatesse de goût, des aspects comiques et surtout bouffons que revêt

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parfois la réalité. Dans la description dn fameux conflit entre les Mazarins attablés chez le restaurateur Renard et les Frondeurs qui surWennent l'épée haute, il résume et éteint les effets si grotesques de la lutte dans les mots froidement abstraits de « désordre » et de « confusion ». C'est chez Retz quïl faut chercher le désordre vivant, surprendre le tapage, les hasards réjouissants de la mêlée, les violons cassés sur la tète des musiciens, la nappe retournée, les plats au vent, et le •pauvre Yineuil, et le commandeur de Jars, un héros I coiffés d'un potage avant d'avoir pu se mettre en garde. La Rochefoucauld nous montre, en style soutenu, Jarzé, blessé: Caudale, Bouteville, Saint-Mesgrin, « courant fortune d'être tués»; et ne s'égaye pas même un instant, comme madame de Motteville, des convives arrosés par les plats qu'ils s'apprêtaient à vider : le sang, chose noble, peut couler; mais la sauce, li!

J'ai tort peut-être d'insister sur ce point. Est-ce bien à notre temps saturé de pittoresque et de grotesque qu'il convient de chicaner les Mémoires de La Rochefoucauld sur leur manque de couleur et de verve, au lieu de goûter ces quaUtés ([ui les distinguent, ces fines quaUtés classiques qui se font de plus en plus rares : un récit sobre, rapide et lumineux dans sa rapidité même; l'écheveau des passions et des intérêts (k'brouillé d'une main soupir: tous les personnages dépouillés de leur

iiKisqae, éclairés dans leurs plus secrètes raisons daiiir; les événenients dérivés ainsi de leur véritable source et la leçon qu'ils renferment dégagée avec une haute et virile clairvoyance. Ajoutez sur ce fond un peu sévère des traits d'une délicatesse charmante lorsqu'il sied de gUsser sur les choses, (lU dune ironie légère qui s'éveille au spectacle des manèges des habiles, des étonncments des simples, des jeux imprévus de la destinée. Madame de Motteville a-t-elle touché à la coquetterie d'Anne d'Autriche avec plus de tact et plus de grâce : « La reine avec beaucoup de vertu ne s'offensait pas détre aimée... La reine et le duc de Buckingham employèrent la première audience de cérémonie h parler d'affaires qui les touchaient plus vivement que celles des deux couronnes. » Le duel engagé entre la fougue ingénue de Condé et la douceur captieuse de Mazarin, cette comédie savoureuse que le politique s'offre à lui-même en prenant le héros pour propre complice des tours qu'illui joue, aurait pu nous être retracée avec plus d'entrain et plus d'ampleur, mais La Rochefoucauld n'en a-t-il pas recueilli et ramassé le sel dans les réflexions qui la terminent : « Mazarin eut le plaisir de conduire lui-même Condé dans tous les pièges qu'il lui tendait... Condé prit toutes les précautions nécessaires pour se faire mener sûrement en prison ». Les Mémoires préludent et tendent aux Maximes. La Rochefoucauld y incline et y excelle à résumer

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une suite de faits dans un trait final d'une piquante concision : de là à concentrer sans une courte et vive sentence le suc et comme l'essence d'observations multiples, il n'y a qu'un pas et déjà, en plus d'un passage des Mémoires, la maxime se cherche, s'essaye ou même revêt une forme achevée et n'a plus qu'à se détacher du récit pour vivre d'une Aie propre. Mais ces pensées écloses au cours de la narration ne portent pas encore la marque de cette pénétration hardie qui frappera dans les Maximes; elles participent plutôt à cette mesure, à cette réserve de ton et de langage qui caractérise les Mémoires et qui ne me semble pas avoir été suffisammentremarquée.La Rochefoucauld n'a certainement pas usurpé son renom de courtoisie : il a besoin de se dégager des noms propres et des faits particuliers pour avoir toute la pointe de son ironie, toute la cruauté de son scepticisuK^ et, quoi qu'on en ait dit, ce n'est pas dans les Mémoires que madame de Longueville dut avoir le plus de peine à se regarder, c'est dans les maximes sur l'amour. La lumière dont il éclaire discrètement les personnes, il la projette hardiment sur le fond de la nature humaine, envers laquelle il ne se cioit pas tenu d'être poh; et tandis qu'il ombrasse avec joie un plus vaste champ d'observation, il a la satisfaction de soulager ses sentiments intimes, son ambition frustrée, ses amours trabies, sans paraître exercer de mescpiines vengeances jm rsonnclles.

J'admire même la façon si simple, si pleine d'apparente bonhomie dont naissent les Maximes, l'air débonnaire dont La Rochefoucauld offre à madame de Sablé ces présents redoutables. Il les dit trop payées par l'envoi de l'une de ces recettes culinaires où triomphait la fine sensualité de son amie ; il n'a garde de les mettre sur le rang de certaine compote de pruneaux ou de certains potages aux carottes, et si d'aventure il parle de secrets à révéler, il s'agit des mystères, non du cœur humain, mais d'ime exquise marmelade. Bien que présentées de cette main négUgente, les Maximes ne tardent pas à faire du bruit ; l'auteur, dont la vanité est fort éveillée sous sa feinte indifférence, comptait sur ce bruit-là ; il le savoure avec déUces, ne demande qu'à l'accroître, et va s'excitant au jeu. Il semble que nous touchons ici à la raison intime qui le porte à forcer sa pensée, à contester

ce qu'il y a de meilleur en nous, moins par conviction que par désir de frapper et de surprendre. Quelle tentation, par exemple, s'adressant à des femmes, de leur jeter un malicieux défi, de nier leur tendresse ou leur A-ertu, de parler de l'amour comme de ces fantômes dont on cause beaucoup et qu'on n'aperçoit guère, de la sévérité des mœurs comme d'un fard que les plus belles ajoutent à leur beauté ! Les esprits délicats auxquels il offre la primeur des Maximes les Usent avec un mélange de plaisir et d'effroi, et je ne sais s'il n'est pas encore plus flatté de leur effroi que de leur plaisir. (( Faites-moi la grâce, écrit-il à madame de Sablé, de me prêter pour une heure le discours de madame de Schomberg; je vous supplie humblement de ne me refuser pas. » Madame de Schomberg. plus connue sous le nom de madame de Hauteforl, la charmante et vertueuse amante de Louis XIII, avait relevé sur un ton finement louangeur, en écrivant à madame de Sablé, les Maximes qui l'avaient lo plus séduite par la nouveauté de la pensée et du tour, mais le derniertrait de sa lettre ne fut pas, je pense, celui dont La Rochefoucauld, averti par quelque demi indiscrétion, devait être le moins curieux et le moins friand :

Si j'élais du conseil do l'aulfiu-, ji; no mettrais ]KMiit au jour ces mystères, qui ôteroiit à tout jamais la confiance qu'on pourrait prendre on lui ; il en sait tant là-dossus et il paraît si fin, (ju'il no peut plus iiioltre

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en usage cette souveraine habileté qui est de ne paraître point en avoir.

Même un écrivain du xvii*^ si«!'cle, un homme de tact et de goût, un honnête homme enfin, comme on disait alors, n'était pas inaccessible au désir, si vif parmi nos contemporains, de paraître plus profond que sensé, de faire un peu de scandale utile au succès de son œuvre ; d'avoir, si J ose dire, ce petit air satanique qui séduisait déjà, qui fascine aujourd'hui. Qui pourra mesurer ce qu'il entre de jeu, de calcul, de vanité, en un mot d amour de soi dans ces théories étranges qui prétendent tout renouveler, la httérature, la morale, la politique et le reste? Merveilleux éclairs du génie ! disent les uns. Perversion du sens commun! s'écrient les autres. Peut-être, au lieu d'admirer ou de se fâcher si fort, contiendrait-il de sourire seulement, en songeant à la chose légère qui mène ces grands destructeurs de la foi commune de l'humanité, je veux dire le goût du paradoxe brillant et téméraire pour le tapage qu'il fait et le renom qu'il donne. Combien ce goût a fait de penseurs audacieux, de La Rochefoucauld à Schopenhauer! L'auteur des Maximes, en se jouant, lui aussi, avec la flamme, a songé moins à faire douter de la vertu qu'à faire croire à son génie. Il s'est piqué, quoiqu'il ne se piquât de rien, de nous livrer le secret de toutes nos actions ; s'il eût dit : de pi^esque toutes, c'en était fait de l'unité de la formule, de la rareté

de la découverte, delà surprise émue ou indignée de ses lecteurs, des éloquentes protestations de la philosophie et de la morale. Il s'est abandonné au charme et au péril d'avoir trop d'esprit, et il est impossible de croire que ce soit à son insu, lorsqu'on le voit lui-même signaler ce péril et définir ce charme : La pénétration a im air de deviner qui flatte plus notre vanité que toutes les qualités de Vtsprit. — Le plus grand défaut de la pénétration n'est pas de n'aller point jusqu'au but, mais de le dépasser. Il ne passa d'ailleurs le but qu'en écrivant. Il porta dans la vie, dans son commerce avec les hommes une modération de jugement, une aménité de ton et de manières qui firent de lui un des seigneurs les plus goûtés de son temps. Le goût croissait à mesure qu'on le connaissait davantage, et si les souffrances de l'âge et de la maladie énervaient parfois sa constance, elles laissaient intactes les grâces de son esprit : il était goutteux, rhumatisant et charmant. Madame deSévigné féhcitait madame de La Fayette d'être riche d'amis, d'avoir cent bras, d'atteindre partout. A qui faisait-elle honneur de cet esprit si haut? Quel éducateur lui donnait-elle? La Rochefoucauld. Il n'éveillait pas uniquement ces sympathies à Ih'iir d'âme, où l'intérêt et la vanité trouvent seuls Icui- comi)te. S'U ne connut l'amour qu'obscurci par les fumées de l'ambition et les ombrages de la jalousie, il goûta du moins les piiics déUccs de l'amitié. Il crut â,

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l'afFection des autres et à la sienne. Son scepticisme, contenu dans un innocent badinage, ûtait à l'amitié sa fadeur et en était non le poison, mais l'assaisonnement. Madame de Sévigné jette un cri d'admiration et d'épouvante en apprenant que sa fille avait bravé les fureurs du Rhône ; La Rochefoucauld sourit et insinue que madame de Grignan avait cherché la gloire, non le péril de la témérité, et qu'elle avait compté, pour l'arrêter à mi-chemin de l'héroïsme, sur une âme charitable qui ne se présenta pas. Charles de Sévigné prend feu pour une jeune belle (la vingtième), se désespère, se consume, veut mourir... d'un amour quil na pas, l'ambitieux! ajoute La Rochefoucauld, et madame de La Faj^ette, qui recueille cette fine saillie, se hâte de la partager avec la mère du faux Céladon. « La magnanimité, avait-il écrit, méprise tout pour avoir tout. » Saint-Hilaire, le bras fracassé par le boulet qui va tuer Turenne, dit le mot héroïque sur la perte vraiment irréparable, et La Rochefoucauld fond en larmes, comme si ce magnanime n'agissait pas par pure rapacité d'ambition ; comme s'il avait moins souci de sa renommée que de sa patrie. Ces sanglots mal étouffés, ces pleurs furtifs que lui arrache la mort du fils né de ses amours avec madame de Longueville sont-ils suspects d'ostentation? Viennent-ils de ces « petites sources » que le moraliste explorait avec tant d'esprit, dans l'entière sécurité du cœur? Comme si

l'homme eût dû démentir récrivain jusqu'au bout, il oppose à la mort cette résolution tranquille qu'il déclarait au-dessus de la nature humaine : il « la regarde fixement » et avec la même sérénité que si c'eût été celle du voisin. — On disait de Bourdaloue qu'il rabattait singulièrement au confessionnal de la sévérité de principes qu'il déployait dans la chaire. On peut dii-e de La Rochefoucauld, dans un autre sens, qu'il a beaucoup rabattu, dans la pratique et le commerce de la vie, de la malignité de ses maximes. Il a eu la sagesse et l'honneur de se réfuter lui-même avec la meilleure grâce du monde, et, en nous dispensant ainsi de cette besogne un peu banale, il nous invite à jouir sans réserves de la partie sainement originale et toujours florissante de son œuvre.

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