INTRODUCTION
Il y a peut-être de plus grands noms dans riiistoire de la littérature française, trois ou quatre, pas davantage ; il y en a certainement de plus honorables et de plus justement honorés ; il n'y en a pas de plus français, qui nous soit une image ou un miroir plus fidèle de nousmêmes; il n'y en a pas de plus européen, et je dirais volontiers, il n'y en a pas de plus universel que le nom de Voltaire. Poète, c'est une question de savoir si l'auteur de la Henriade et des Discours sur VHomme^ de tant d'Ëpîtres et de tant d'épigrammes, a seulement mérité ce
1. En 1886, la Librairie Hachette imprimait les premiers volumes de la collection dite des Grands É crivains français. M. Jusserand, qui la dirigeait, conHa à Ferdinand Brunetière le soin d'y traiter de Voltaire. Brunetière se mit à ce livre en août 1886. En 1888, il venait-d'en envoyer à l'impression les trois premiers
2 ÉTUDES SUR LE XYIIf SIÈCLE.
titre, ou plutôt ce n'en est plus une après et depuis Lamartine et Hugo ; auteur dramatique, nou; pensons tomber des nues quand nous apprenons que, pendant près d'un siècle, avec sa Zaïre et son Tancrède^ il passa pour le rival, pour l'émule, pour le vainqueur de Corneille et de Racine ; historien, c'est de confiance qu'on le loue, sans presque l'avoir jamais lu, ni le Siècle de Louis XIV, ni V Essai sur les Mœurs^ à peine quelques pages de son Charles XII; philosophe, n'enseigne-t-on pas enfin qu'incapable d'enfoncer jusqu'aux secrètes raisons des choses, la vraie philosophie n'aurait daté, dans le siècle où nour sommes, que de sa supture
chapitres, quand la maison Hachette lui demanda d'écrire d'urgence une préface à une édition illustrée des Œuvres de Boileau, qu'elle préparait pour l'Exposition de 1889. Brunetière interrompit son Voltaire] par la suite, d'autres travaux l'empêchèrent d'y revenir ; finalement, il y renonça, et la composition fut détruite. Ses amis, ayant trouvé, dans ses papiers ce livre inachevé, ont estimé qu'il convenait de le pubher. Sans parler de deux lots de feuillets dépareillés, qui ne représentent que des ébauches, nous avons disposé d'un manuscrit autographe. D'autre part, M. Jusserand avait conservé un exemplaire des placards imprimés en 1888, et il a bien voulu nous les confier. Notre njanuscrit est celui qui a servi aux imprimeurs de ces placards, en sorte que le texte est exactement le même ici et là. Mais cela n'est vrai que des chapitres i et III. Pour le chapitre ii {les Poésies et le Théâtre de Voltaire), le manuscrit et les placards offrent deux versions très différentes entre elles. Après examen, nous
même avec les principes, avec les méthodes, avec l'esprit sceptique et superficiel du çoltairianàme? Et cependant il est Voltaire; il l'est et le sera pendant des années ou des siècles encore ; ce que nous lui refusons en détail, nous sommes unanimes à le lui rendre en gros ; et nous avons beau dire, adversaires ou ennemis, nous serions fâchés, pour l'honneur de la race, qu'un tel homme n'eût pas existé.
Les raisons n'en sont pas difficiles à dire, ni urtout lointaines à trouver. Sa vie, d'abord, fut son chef-d'œuvre, chef-d'œuvre d'art, d'esprit et de conduite, plus plaisante, plus amu-
avoiis cru bien faire de sacrifier la version manuscrite, qui est de date incertaine, mais probablement plus ancienne. En reproduisant les placards d'un bout à l'autre de la présente publication, nous communiquons au lecteur une version homogène, sûrement datée, le texte arrêté par l'auteur au jour où il envoya à l'imprimerie ses trois chapitres, tous trois ensemble. Ulntroduction est assurément aussi de la même date, bien que nous ne la possédions qu'en manuscrit ; c'est simplement pour la commodité de la mise en pages qu'elle ne fut pas imprimée en 1888.
Ces trois chapitres conduisent l'histoire de la vie et des œuvres de Voltaire jusqu'en 1754, date de son retour <le Berlin. Dans le format et le caractère de la collection des Grands Écrivains français^ ils eussent occupé cent i>ages, soit exactement la moitié du livre projeté. I. Jusserand se rappelle avoir vu entre les mains de ikunetière un plan détaillé des derniers chapitres : nous avons vainement recherché ce plan dans ses papiers. — Joseph Bédier.
4 ÉTUDES SUR LE XVIIf SIECLE.
santé, plus divertissante elle toute seule que pas une de ses comédies ou même que pas un de ses contes, que Candide ou que V Ingénu, On ne peut se détacher de la volumineuse Correspondance où il continue de vivre tout entier, si semblable à lui-même, si naturel, si irritable et prudent à la fois, si prompt à faire une sottise, mais si agile à la réparer, tantôt plus insolent qu'un page, vrai valet de Molière ou de Regnard échappé du vieux répertoire, tantôt inimitable dans l'art d'envelopper, de déguiser, de nuancer l'adulation et la courtisanerie, mais au travers de tout cela, suivant toujours sa fortune et finissant toujours par arriver à tout ce qu'il a poursuivi. En second lieu, et « s'il est bien plus beau, selon le mot de Pascal, de savoir quelque chose de tout que de savoir tout d'une chose », qui jamais, plus et mieux que Voltaire, a mérité cette louange de l'universalité ? « Je doute s'il y a un Voltaire dans le monde, lui écrivait un jour le prince royal de Prusse, qui fut depuis le grand Frédéric, et j'ai fait un système pour nier son existence. Non, assurément, ce n'est pas un seul homme qui fait le travail prodigieux que l'on attribue à M. de Voltaire. Il y a à Girey une académie composée de l'élite de l'univers : il y a des philosophes qui traduisent Newton, il y a des poètes héroïques, il y a des Corneilles, il y a des Gatulles, il y a des Thucy-
dides, et Fouvrage de cette Académie se publie sous le nom de Voltaire, comme Faction de foute une armée s'attribue au chef qui la commande. » Lorsque l'on dit de Voltaire qu'il fut médiocre dans tous les genres, je crois que l'on se trompe, et, en tout cas, on exagère ; mais eût-on raison, il resterait encore qu'il a passionnément aimé tout ce qu'il a tenté tour à tour, non seulement aimé, mais compris, et c'est le signe de l'étendue, de la souplesse, de la variété, je voudrais pouvoir dire de la sensibilité de l'intelligence. Tout ce qu'il y a d'intelligible au monde. Voltaire l'a compris, et sa faculté de comprendre ne s'est en quelque sorte arrêtée qu'au seuil de l'inexplicable, — d'ailleurs bien Français en cela, trop Français, si l'on veut, et surtout trop Parisien. Enfin, grâce à cette faculté de tout comprendre, aidée du pouvoir de tout exprimer, et intérieurement animée de l'ambition d'arriver à tout, il s'est trouvé l'interprète naturel, ou encore, ainsi qu'on Fa dit, l'incarnation de tout un siècle ; et ce siècle, assurément, ce n'est pas le plus grand de l'histoire, — car les hommes y furent trop petits, — mais nul autre cependant n'a plus fait pour la cause de la justice et de la vérité. Nous avons donc accoutumé, nous continuons toujours, et avec raison, de glorifier en la personne de Voltaire « Faction de toute une armée », puisque aussi bien c'est lui,
6 ETUDES SUR LE XVIIl' SIÈCLE.
l'auteur à'Œdipe et de la Henriade^ le confident de Frédéric II et de Catherine, le défenseur de Galas, le patriarche de Ferney, que cette armée reconnut, applaudit, acclama comme chef, et que ce n'est pas seulement avec lui, mais par lui qu'elle vainquit. Et si la victoire ne fut pas sans mélange, c'est-à-dire, pour la remporter, si Voltaire et les siens recoururent souvent à des moyens que l'on ne saurait trop condamner, si même les mobiles qui les guidèrent ne furent pas tous ni toujours honorables, s'il y en eut de laids, de honteux et de bas, si beaucoup de choses, par conséquent, périrent sous leurs coups, qui méritaient d'être conservées, on a trouvé généralement la victoire assez belle et d'un assez grand prix pour n'en vouloir pas rendre un seul des avantages, — et cela peut suffire à la gloire d'un homme. L'histoire et l'opinion ne se sont jamais armées de toute leur morale que contre ceux qui n'ont pas réussi.
Ajouterons-nous maintenant d'autres causes? Dirons-nous que, ayant vécu plus de quatrevingts ans. Voltaire eut ainsi vingt ou trente ans de plus que la plupart des hommes pour enseigner la foule à prononcer son nom? Nous pourrions dire également que de son exil de Ferney il était bien trop habile pour ne pas s'en plaindre, mais, en s'en plaignant, pour n'en pas profiter. L'exil, en éloignant les grands hommes, ne les
met pas seulement à cent lieues de leurs admirateurs, il les met encore, de leur vivant même, comme à cent ans de leurs contemporains. Mais c'est assez si nous avons montré que le recueil de ses Œiwres complètes pourrait s'abîmer dans l'oubli, sans que le nom de Voltaire fût pour cela moins justement fameux. Et c'est pourquoi, dans les pages qui suivent, tout en essayant de le juger comme poète, comme historien, comme philosophe, on s'attachera surtout à démêler les vrais mobiles de ses actes, à caractériser ,1a nature de son rôle et à mesurer enfin jusque de notre temps la portée de son influence.