I. — La scène du dialogue
Parlons d'abord du cadre que Platon a choisi. Jamais peut-être philosophe de profession n'a fait autant de con-
cessions aux habitudes et au goût des profanes. Comment n'eùt-il pas été écouta et applaudi celui qui, le premier, rompant avec les énigmes mystérieuses du pythagorisme, avec l'obscurité devenue proverbiale d'Heraclite, avec le ton majestueux d'Empédocle et de Parménide, présentait aux Grecs des théories si séduisantes et par elles-mêmes et paille vêteipent qui les pare ? / - ; r \ ' . - -
Léj-CûàtiiasteL^sl plus frappant encore si -des- prédécesseurs de Platon nous passons à son successeur et à son rival de gloire, Aristote. Ce n'est— pas que je méconnaisse la filiation des doctrines : au contraire, plus on approfondit le péripatétisme et plus, en dépit de toutes les dissidences et de toutes les polémiques, on y retrouve des traces vivantes de platonisme. Mais, dans la forme, dans la méthode, la différence entre ces deux grands génies éclate au grand jôuiv Quand on lit, je ne dis pas seulement YOrganon, mais iâr Physique où le Traité dé V âme, il semble qu'on assiste, seize si&cles plus tard, à une leçon faite -à l'Université de Paris $a* un r dès maîtres de la; scolastiqiie, Àlbert-le-Grand ou- Buiis Scot. Le bruit lointain du monde expire en arrivant aux portes' de l'auditoire : nous sommes transportés en face de la vérité abstraite.
-Fatit-il-acèordef que la philosophie de Platon est moins profondé ?'Ëvidemment elle à des allures plus libreé, moins savantes, moins systématiques. Elle trahit encore une; certaine inhabileté à classer ses découvertes, à répartir les Mée& en- catégories immuables, à marquer avec quelque rigueur'les limites de chaque sujet. En revanche elle plonge dans la vie sociale par toutes ses racines, elle s'y rattache 1 par les efforts mêmes qu'elle tetité-pour s'en séparer/ Platdn. médit des poètes, et il les cite à chaque instant (1) : il flétrit la sophistique, et prend néanmoins-tant de plaisir à peindre
les sophistes, que ses écrits fournissent des traits aussi pré-
l(l.)ï ÇyiÇjleseul Bwquet^tiï ezeniple^qua.çte:, citations id ? Hôm$re!'
çieux à leurs apologistes qu'à leurs accusateurs : il entend reformer les. mœurs, et les lois de ses contemporains, et sous sa plume abondent les échos de la vie. quotidienne, les allusions aux événements et aux usages du .temps. Rien de semblable chez Aristote.
c S'agit-il ici der divergences, uniquement. psychologiques? Nous; ne le. croyons pas : les circonstances extérieures ne doivent pas être négligées. Par sa famille, par son éducation, par sa carrière tout entière, Platon est.un Athénien d'Athènes :<Jans la capitale intellectuelle de la Grèce, son disciple n'a jamais, été au contraire quJun hôte et un étranger. Platoji a.m, ia connu Athènes aux jours de sa gloire, à l'apogée de sa mission civilisatrice, dans cette période de sève exubérante 'qui y a accumulé en quelques années assez :de chefs-d'œuvre en tout genre pour immortaliser plusieurs siècles : Aristote, au lendemain de la défaite, alors que la décadence de. la. vie sociale avait suivi le déclin de la vie politique. . ... •
c Et voyez la conséquence assez imprévue de ces faits his-* toriques ! Platon, en matière de science l'homme de l'idéal, pour tout le resté s'inspire, et s'inspire avec empressement de la réalité. Thucydide, a dit. M. Taine, a moins de prix à mes yeux pour l'histoire intérieure de la Grèce, et à Denys de Syracuse qui lui demandait les moyens de s'instruire de la vie athénienne, le philosophe eût pu envoyer ses dia*loguea presque au même titre que les comédies d'Aristophane son ami. Aristote, au contraire, passe à bon droit pour l'homme de l'observation et de l'expérience, et, à le lire, on dirait néanmoins qu'il a vécu loin des hommes dans tine retraite absolue.
Socrate, dit Cicéron dans un passage célèbre, a fait descendre la philosophie du ciel sur la terre. Ce n'est pas seulement en substituant, l'étude de l'âme aux spéculations ambitieuses des physiciens d'Ionie sur la nature de l'univers : désormais la philosophie sécularisée, si je,j>uis ainsi
parler, se mêlera de plus en plus à la vie des cités et des individus : elle prétendra soumettre à son contrôle les usages et les coutumes aussi bien que les mœurs et les lois. La fin tragique de Socrate montre ce que dans cette aspiration il y avait, eu égard à la démocratie d'alors, d'héroïque et de prématuré à la fois. C'est par une autre voie que Platon tentera de réaliser les désirs de son maître (1) ; mais il ne reniera pas son exemple. Voyez plutôt avec quelle hardiesse il introduit dans les ivresses d'un festin une leçon de philosophie, disons pour préciser davantage, un chapitre de métaphysique (2). Et c'est ainsi qu'en tête d'une de ses compositions les plus remarquables s'étale ce titre en apparence tout profane : Le Banquet (3).
La coutume en elle-même avait incontestablement une antique origine. Déjà, dans les épopées d'Homère, les festins sont les réjouissances par excellence de l'Olympe, à l'exemple de ce qui se passe chez les simples mortels. « Pas de grande fête en Grèce sans un banquet ; la religion même en consacrait l'usage ; les sacrifices étaient souvent suivis d'un repas, et un repas accompagné de chants et de danses était la fête la plus brillante qu'on pût offrir au vainqueur de Némêe ou d'01ywpie(4)> Pindare l'affirme dans ses vers: « Plus douce que le miel des abeilles est la gaieté du riche dans un banquet. » Avant lui, Théognis, dans ses Sentences, avait mis l'honnête homme en garde contre les séductions de l'ivresse ; mais Xénophane (5) paraît avoir le premier
(1) Voir dans les Comptes rendus de l'Académie des Sciences morales (années 1881 et 1882) notre mémoire intitulé : Platon à V Académie.
(2) La même remarque n'est pas applicable au Banquet de Xénophon, encore bien qu'il ait pu fournir quelques traits à celui de Platon.
(3) Ce titre est de la catégorie de ceux que Proclus appelle ex tôv TrapaffraTexwv.
(4) M. A. Croise t : La poésie de Pindare.
(5) Si toutefois le fragment auquel il est fait ici allusion est bien réellement de ce philosophe.
demandé qu'on profitât do la joyeuse intimité des festins pour prêcher la vertu. Aussi bien était-ce en Grèce la seule véritable forme de réunion intime.
Ancienne ou récente, cette institution, si ce mot est ici à sa place, a vivement attiré la sollicitude de Platon : il en a mesuré les avantages, de même qu'il en avait sondé les surprises et les périls ; quelle que soit la réputation des Athéniens d'aimer à parler, et à parler beaucoup, il ne craint pas (ce sont ses propres expressions) de passer pour un vain discoureur, en consacrant à ce sujet si mince en apparence deux livres presque entiers des Lois. Aussi bien n'estce pas lui qui, trois siècles avant Lucrèce (1), a imaginé la comparaison ingénieuse du médecin habile, pour rendre la santé aux malades, à mêler à des aliments et à des breuvages flatteurs au goût les remèdes propres à les guérir? N'est-ce pas lui qui demande au législateur de ne jamais séparer dans ses discours l'agréable du juste et du bien, afin que ceux qui l'entendent soient plus sûrement entraînés à embrasser la vertu? Aussi sur ce point se sépare-t-il ouvertement de l'austérité lacédémonienne ; pourvu qu'ils se passent dans l'ordre, les banquets lui paraissent d'une grande portée et d'une heureuse conséquence pour l'éducation.
« C'est lorsqu'ils toucheront à quarante ans, écrit-il (2), que les hommes pourront se livrer à la joie des banquets, et inviter Bacchus à venir avec les autres dieux prendre part à leurs fêtes et à leurs orgies, apportant avec lui cette
(1) De natura rerum, I, 935 :
<l Sed veluti pueris absinthia tetra medentes Cum dare conantur, prius oras pocula circuni Contingnnt mellis dulci fluvoque liquore, Ut puerorum œtas improvida ludificetur Labrorum tenus, interea perpotet amarurn Absinthi laticem, deceptaque non capiatur »
(2) Lob, II, 666 B,
divine liqueur, dont il a fait présent aux hommes comme d'un remède pour adoucir l'austérité de la vieillesse, lui rendre la vivacité de ses premiers ans, dissiper ses chagrin^ amollir la raideur de ses mœurs, comme le feu amollit le fer, et leur donner en échange je ne sais quoi de plus souple .et de plus flexible.» Le croirait-on? Voilà le moyen que Platon choisit pour calmer et prévenir les excès de l'impudence, en insinuant discrètement dans le cœur de l'homme natur Tellement plein de confiance et de hardiesse « la plus belle des craintes, cette crainte divine que nous avons appelée du nom de honte et de pudeur. » Ne répétons donc phiSj ajoute-t-il, le préjugé vulgaire qui veut que le vin ait été donné aux hommes par un effet de la vengeance de Bacchus; afin de troubler leur raison : tout au contraire, c'est uji spécifique propre à former les caractères à l'obéissance et.à la retenue. Seul l'homme mis aux prises avec les menace? de l'intempérance apprendra à se combattre lui-même et à triompher du plaisir (1); ainsi des banquets bien réglés deviendront le plus sûr apprentissage de la modération.
Et conformant sa pratique à sa théorie, Platon, au témoignage de l'antiquité, invitait à sa table non seulement ses disciples préférés, mais des Athéniens. de marque qui se retiraient ravis de tout ce qu'ils avaient goûté et entendu (2), C'est; apparemment sur sa recommandation expresse que la coutume se perpétua après lui à l'Académie, d'où elle passa & la plupart des sectes fondées depuis ; aussi ne sommes-
(1) C'est le sentiment exprimé dans ces deux vers d'une pièce de Ponsard :
Mais, je ne suis pas sûr, mon cher, d'une vertu Qui n'a pas vaillamment et longtemps combattu.
(2) « Timotheum, clarum hominem Athenis et principem civitatis, ferunt quum cœnavisset apud Platoncm coque convivio esset admodum delectatus, vidissetque eura postridie, dixisse : Vestrœ quidem cœnae non solum in preesentia, sed etiam postero die jucund» sunt. » (Cicéron)
noua nullement surpris d'apprendre par Plutarque qu'il circulait également des Bttnquets sqxxs: les. noms de Speu-^ sippe, d\Aristote (1), d'Épicure et d'Hermogène (2). Or plusd'un critique a pensé qu'en composant un dialogue sous ce titre, Platon avait. en qu.elque sorte voulu tracer un programme et montrer de quelle manière et à quelle condition ces agapes traditionnelles pouvaient servir la cause de la philosophie (3). . .
i Trois et quatre siècles plus tard, Plutarque et Macrobe firent de-xset ouvrage une ingénieuse apologie. Peut-être les objections n'avaient-elles pas manqué. « Penses- tu réellement, dit un -des interlocuteurs des Saturnales (4), qu'il convienne à la sagesse de se hasarder dans des festins? Ne doit-elle pas plutôt, semblable à une pudique mère de femille, réserver ses censures pour l'intérieur de la maison, sans se- compromettre avec Bacchus, auquel le tumulte est trop familier, tandis qu'elle-même professe une telle retenue qu'elle n'admet dans son sanctuaire ni la fougue des mots ni celle des pensées? » — - « Non : la philosophie quidans ses leçons traite avec soin des devoirs qui nous sont imposés dans les festins ne craint pas non plus de s'y associer : je veux, il est vrai, qu'elle et ses sectateurs s'y fassent remarquer par leur modération. »
(1) Ce Banquet d'Aristote est cité également par Athénée (XV, 672). eiM^cwbii (Saturnales ^YSI,. S)
(2) Je ne mentionne ici que pour mémoire, en raison du caractère érudit beaucoup plus que philosophique de ces deux écrits, le Banquet des sept sages, de Plutarque, et les Sophistes à table, d'Athénée.
(3) « Ich kann es nicht beweisen, aber mich dûnkt es fast unmittelbar eînleuchtend, dass das Symposion das Gedicht ist, in welchem der Thiasarch des frisch gegrûndeten.Musenvereins in der Akademie ein idéa-. les Vorbild fur die Festmahle seines Thiasos zeichnet. » (Von Wilamo-. witz). — - Comparer l'ouvrage tout récent de M. von Sybel : Platon'*: Symposion, ein Prpgramm der Akademie (Marburg,.1888).
(4) VII, 1. Cf. Plutarque, Quœst. conv., I, h
Pour nous, Platon n'a pas besoin d'excuse : la beauté de ce chef-d'œurre n'est-elle pas à elle seule la plus éloquente des apologies ?