VIII • — DATE ET HISTOIRE DU BANQUET
Nous venons d'achever le commentaire philosophique du Banquet : il nous reste, si cette expression est ici à sa place, à écrire l'histoire de ce dialogue. A quelle date est-il sorti de la plume de Platon ? quel accueil a-t-il reçu des générations et des siècles qui ont suivi? par quels auteurs a-t-il été cité ? quels écrivains s'en sont inspirés ? Voilà autant de problèmes dont la solution, pour un platonicien du moins, n'est pas sans intérêt.
Chose remarquable, tandis que le Phèdre a passé longtemps, et passe aujourd'hui encore auprès de plus d'un critique pour une œuvre de la jeunesse de Platon, il ne s'est rencontré jusqu'ici personne qui ait conçu et tenté de justifier une hypothèse analogue en ce qui touche
(1) 223 D. On a beaucoup disserté sur le vrai sens de cette assertion d'autant plus surprenante qu'elle est contraire à l'histoire du théâtre grec, contraire même aux affirmations de la République (III, 394 E). Est-ce une annonce détournée du Phédon? Est-ce une sorte de programme de la nouvelle littérature inaugurée par les dialogues platoniciens ? Est-ce un pressentiment de ce que devaient réaliser bien des siècles plus tard d'illustres poètes modernes? Les opinions se sont donné carrière.
le Banquet. (1) Et cependant que d'affinités les unes extérieures et apparentes, les autres plus discrètes et plus intimes, entre l'un et l'autre de ces dialogues î Le sujet est visiblement identique : tous deux traitent de l'amour, l'un, il est vrai, en se renfermant dans les limites de la psychologie, l'autre en poussant une pointe hardie jusqu'au faîte de la métaphysique : tous deux, par des voies analogues, sinon absolument semblables, montrant que l'amour borné à une satisfaction passagère des sens abaisse l'àme au lieu de l'élever, tandis que l'amour purifié est capable d'une véritable grandeur, son terme définitif n'étant rien moins que l'infini. Le plan même des deux compositions offre des rapprochements inattendus : dans le Phèdre, la discussion s'ouvre par la lecture d'une œuvre de Lysias, dans le Banquet, par une série de discours fort profanes : là comme ici c'est par étapes, si l'on peut s'exprimer ainsi, que nous sommes enfin conduits en face de la vérité pour redescendre ensuite des hauteurs de la théorie soit aux conditions de la grande et forte éloquence, soit aux vertus qui font l'honneur de l'homme privé, du soldat et du citoyen. Même style enfin, même facilité, même enthousiasme de part et d'autre, toutefois avec une nuance plus juvénile, plus primesautière dans le Phèdre, plus grave et plus réfléchie dans le Banquet. C'est, à coup sûr, une des méprises les plus étranges et les moins explicables de Schleiermacher, que d'avoir séparé ces deux dialogues par un intervalle de plus de trente ans. Quant à les placer l'un et l'autre dans la jeunesse de Platon, personne, nous le répétons, ne pouvait y songer : ce n'est pas au sortir de l'adolescence que l'on joint à un talent d'écrivain aussi achevé, aussi inimitable, des vues philosophiques aussi
(1) Il s'est trouvé en Allemagne un critique du nom de Hartmann pour soutenir cette thèse, mais avec ce correctif que si la composition du Banquet date du V e siècle, sa publication n'est certainement pas antérieure à 390.
profondes (1). Ajoutons que malgré les assertions contraires de K. Ritter et de Teichmùller, tousles critiques sont d'accord pour considérer le Phèdre comme antérieur au Banquet»
Que si parmi les dialogues importants qui, de l'aveu à peu près unanime, se rapportent à la seconde moitié de la carrière de Platon on demande quel est celui qui se prête aux rapprochements les plus manifestes avec le Banquet, nous nommerons sans hésiter le Phédon (2), Non qu'il y ait autant de vérité que de finesse dans le parallèle minutieux que l'on a tenté d'établir entre les arguments du second et les discours du premier : mais de part et d'autre ce qui est proposé à notre' admiration, c'est le sage, supérieur aussi bien à tous les préjugés qu'à toutes les passions, en pleine possession de lui-même au milieu des joies de la
vie comme devant les menaces de la mort, aussi invincible aux assauts de la sensualité et aux séductions de l'ivresse que calme et résigné en face de ses ennemis qui triomphent, de ses amis qui pleurent et se désespèrent.
De ce qui précède on peut, pe semble, tirer une conclusion tout au moins très probable relativement à la période du développement philosophique de Platon à laquelle
(1) Laissant ici de côté le Phèdre qui n'est pas en question, je ferai observer que le discours de Diotime suppose la -théorie des Idées, ce point centrai du platonisme, en même temps qu'il en contient à sa manière une justification tout à fait remarquable. D'ailleurs, comme l'on peut s'y attendre dans un dialogue où les problèmes d'esthétique tiennent une si grande place, rôsa et eîiïoç s'y rencontrent assez souvent avec leur signification étymologique (Cf. 204 C, 205 D, 215 E, et 210 B où tÔstt' tXBii xsAôv doit se traduire : « le beau apparent »). Il en est de même de plus d'un passage de la République et du Timée (notamment 53 B).
(2) Je n'irais pas cependant jusqu'à voir l'annonce positive du Phédon dans l'avertissement donné par Socrate à Agathon et à Aristophane (223 D) qu'il appartient au même homme d'être poète tragique et poète comique, la comédie étant ici représentée par le Banquet, et la tragédie par le Phédon.
appartient le Banquet. D'autres remarques vont nous permettre d'assigner à ce dialogue une date plus précise. Pausanias y parle de l'ionie comme d'un pays soumis à la domination des Barbares (1), ce qui nous transporte aux temps qui suivirent la paix d'Antalcidas (387) : et le discours de Phèdre (2) semble antérieur à la constitution du bataillon sacré de Thèbes, dont Pélopidas fit pour la première fois répreuve au combat de Tégyre (375).
Ces conjectures reçoivent une confirmation inattendue d'un de ces anachronismes si fréquents, au grand étonnement de certains modernes, sous la plume de Platon. Xénophon dans ses Helléniques (3) nous rapporte que les Lacédémoniens s'étant emparés de Mantinée en 385 rasèrent la ville et en dispersèrent les habitants dans diverses bourgades. Cette vengeance terrible avait eu chez les contemporains, habitués cependant à de telles rigueurs, un retentissement considérable : Isocrate met une visible insistance à la rappeler dans son Panégyrique. Or le discours d'Aristophane y fait expressément allusion : « A l'origine nous étions un : depuis, en punition de notre iniquité, nous avons été séparés par Jupiter, comme les Arcadiens par les Lacédémoniens » (4).
L'anachronisme est évident (5), dès que l'on se souvient
(4) 193 A : vvvt 5« 5ià t>jv ccdmav dtcoxc<7Ô>ju£v Û7rô roû ôeov, xoâânep Apxàds? vno Aaxgda^ovtwv. Hommel propose de lire ànb Aaxed, et croit
que Platon a voulu parler des montagnes qui séparent l'Arcadie de la Laconie. « Proverbialis autem dictio fuisse videtur, écrit-il, qua utebantur qui naturalem firmitatem alicujus fissuras describebant atquë irapossibilitatein (venia sit verbo) restituendae integritatis. » Le latin de ce critique est ici à la hauteur de son érudition.
(5) C'est ce qui a fait dire au rhéteur Aristide (Z>e quatuorviris, p. 37, éd. Dindorf) : « L'entretien a lieu apparemment aux Champs-Elysées. »
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que la scène du dialogue se passe longtemps avant la mort de Socrate : s'il n'est pas le résultat d'une interpolation (1), ce qui est difficile à admettre, il faut supposer que Platon écrivait le Banquet sous l'impression encore récente de cet événement. Que ce jeu de mots fantaisiste ait pu être aussi aisément imaginé quinze ou vingt ans plus tard, alors que les Mantinéens travaillaient à relever leur cité détruite, c'est ce que pense Schleiermacher, mais sans avoir rallié personne à son opinion. Il est trop certain en effet qu'à ce moment on se préoccupait du retour présent des exilés bien plus que de leur ancienne et violente dispersion.
A cette discussion chronologique se rattache d'assez près un problème d'histoire littéraire dont on nous permettra de dire ici quelques mots.
Parmi les œuvres de Xénophon figure également un Banquet, contre l'authenticité duquel il n'a jamais été élevé de doutes sérieux. Comparé au Banquet de Platon, cet ouvrage offre à côté d'analogies nombreuses et évidentes, des différences trop marquées, trop piquantes pour pouvoir être mises au compte du hasard. Visiblement, l'un des deux écrivains s'est proposé d'imiter l'autre, quoique en le corrigeant (2). A qui accorder la priorité? Est-ce à Platon, qui a repris pour les faire entrer dans une conception plus parfaite, les données rapportées plutôt qu'imaginées par son ancien condisciple? Est-ce Xénophon qui a réédité
(1) Cette thèse a été soutenue sans succès par le célèbre Casaubon.
(2) Ces allusions réciproques ont été étudiées et mises en lumière avec nn soin extrême par Hug, Uber das gegenseitige Verhœltniss der SyTnposien des X. und P. (Philologue, vol. VII) et après lui par Rettig, De conviviorum X, et P. ratione mutua, 1864. — Henrichsen (De consilio et arte Gonv. X., ejusque cum Platonico necessitudine, Altona, 1848) est seul à affirmer que les deux écrits ont vu le jour d'une façon absolument indépendante.
l'œuvre platonicienne à sa manière, c'est-à-dire avec plus de grâce badine mais sans grandeur ? Grammatici certant.
Un scoliaste d'Hermogène (1) soutient que l'invention ne peut être attribuée qu'au génie original de Platon: Hermann(2) ajoute que Xénophon a cru de son devoir de rétablir la vérité historique en face des libres fictions de son rival (3): à quoi d'autres critiques répondent avec non moins de vraisemblance que Platon s'est raillé agréablement de la précision toute matérielle affectée par son devancier ; à un récit qui ne vise qu'à montrer dans Socrate l'homme du monde doublé d'un moraliste (4), l'auteur du Phèdre a substitué, comme l'on devait s'y attendre, une composition plus étudiée, plus savante, et, dans ses parties les plus hautes, d'un caractère vraiment idéal, vraiment philosophique. Le Banquet de Xénophon est très certainement contemporain des Mémorables, publiés à une époque assez voisine de la mort de Socrate : on y retrouve à première vue les mêmes préoccupations, les mêmes qualités, ajoutons les mêmes défauts (5).
(1) Voir l'édition des Rhetores grœci par Walz (III, p. 511).
(2) De tempore conv. Xen., Gœttingue, 1845.
(3) On lit en effet dès les premières lignes de cet ouvrage : oïg àk n<rpayevoiJievo? to^tol yivùvxG) foX&xjcu |3oùXopai.
(4) « Selon moi, non seulement les actions sérieuses des honnêtes gens sont dignes de mémoire, mais encore leurs simples amusements. » (Banquet, au début). C'est la thèse des Mémorables (IV, % 1) reprise par tant d'autres biographes anciens et notamment par Plutarque, avec le succès que l'on sait.
(5) € On souffre, écrit Cousin avec raison, de voir Wyttenbach attribuer la composition du Banquet de Platon à l'idée puérile de montrer les défauts de Xénophon. » Sur cette prétendue rivalité jalouse des deux disciples de Socrate, on pourra consulter dans Y Annuaire de l'Association pour l'encouragement des études grecques (1886) l'article intitulé : Platon et Xénophon,
Et maintenant, qu'on lise attentivement les écrits de Platon dans leur ordre de composition le plus probable, qu'on cherche ainsi à suivre pas à pas l'évolution de sa pensée, la naissance et les transformations de son système, on sera frappé de la place toute particulière qu'y occupent ses théories sur l'amour. C'est le sujet à peu près exclusif de deux de ses dialogues les plus populaires, les plus souvent cités, le Phèdre et le Banquet, qui, si nous ne nous trompons, ont été composés l'un après l'autre à quelques années à peine d'intervalle, et sont le fruit d'une inspiration commune. On dirait qu'à ce moment toute autre préoccupation s'effaçait pour le philosophe derrière cette question capitale : assigner à l'amour un rôle dans la propagation comme dans la conception de sa doctrine, et, dans ce but, l'arracher au sensualisme vulgaire qui le compromet et le déshonore, afin de l'introduire ensuite triomphalement dans la philosophie elle-même, comme le ressort par excellence de l'âme qui aspire à vivre et à se nourrir de la vérité. Platon voyait autour de lui une société aussi frivole qu'élégante, prompte au gain, lente à l'enthousiasme, se pousser par des intrigues politiques, se passionner pour les affaires, pour les richesses (1): il se persuada qu'Athènes était encore capable d'un meilleur et d'un plus noble idéal.
Feuilletez les dialogues d'une date antérieure ; sauf quelques pages du Lysis (2), rien absolument n'y fait pressentir
(1) N'est-ce pas ce que donnent clairement à entendre ces paroles d'Apollodore : « Outre le profit que je trouve à parler ou à entendre parler de philosophie, il n'y a rien au monde à quoi je prenne tant de plaisir : tandis que je me meurs d'ennui, au contraire, quand je vous entends, vous autres riches et gens d'affaires, parler de vos intérêts. Je déplore votre aveuglement et celui de vos amis : vous croyez faire merveille, et vous ne faites rien de bon. »
(2) On lit dans le Lysis consacré, comme on le sait, à une analyse psychologique de l'amitié : « Il est nécessaire que nous atteignions à un prin-
une théorie de l'amour ; ni l'analyse de la vaillance dans le Lâchés ou de la piété dans YEutJiyphron, ni la réfutation des sophismes d'Euthydème ou de l'égoïste ambition de Calliclès. Tout à coup, comme à un brusque détour du chemin, nous sommes introduits dans un monde nouveau plein de poésie, de réminiscences célestes, de métaphores et d'allégories que crée en se jouant une brillante imagination.
Mais voici qui est peut-être encore plus digne d'attention. Dans les écrits d'une date plus récente, où le philosophe a couronné sa longue carrière par une exposition complète et cependant encore fragmentaire de son système, cet enthousiasme à disparu ; le monde idéal subsiste, mais il semble que nous n'y ayons plus accès que par la route plus longue et plus épineuse de la dialectique ; l'amour a cessé d'apparaître comme le médiateur nécessaire entre la terre et le ciel ; le mot même est désormais absent, ou s'il se rencontre, c'est en passant, et avec la signification qu'il a gardée dans la langue ordinaire (1).
Ainsi, pour résumer ces observations, on dirait que si Platon à une heure donnée, s'est épris d'un véritable enthousiasme pour l'amour, cette flamme n'a pas eu de durée. Qui l'avait allumée en lui ? Sans doute les perspectives radieuses que lui ouvrait la fondation de son école, son vif désir d'entraîner à sa suite l'élite de ses contemporains vers les hautes spéculations^ devenues familières à son
cipe qui ne supposera aucune autre chose aimée, à un principe d'amitié en vue duquel nous aimons tout le reste. » (219 C). Quel est ce Trpûrov <piXov, sinon le beau suprême, le beau absolu, dont nous entretiennent et le Phèdre et le Banquet? « Le Banquet contient la dualité du mysticisme positif du Phèdre et de la dialectique négative du Ly8Î8, réconciliée et fondue dans une unité suprême. » (Cousin, 2Vaduction de Platon ) VI, 472).
(1) Citons comme exemple cette phrase des Lois (IV, 711 D) : ©rav •pc*f 6tîbf twv awjppovwv ti xai £t/.atcov f7rtTfl§eu/£376>v èyyiwtcu Swafreiacf.
génie, l'ardente curiosité qui accueillit ses premières leçons, lorsque revenu de ses lointains voyages, riche à la fois de ses dons naturels et des connaissances acquises par l'étude et l'expérience, il inaugurait sous les beaux ombrages de l'Académie un enseignement philosophique absolument nouveau ; cette jeunesse qu'avaient séduite jusque-là les artifices des rhéteurs, les déclamations des sophistes et les préjugés du monde, n'allait-elle pas accourir auprès de ce second Socrate, par tant de côtés supérieur au premier, de ce remarquable enchanteur, comme il s'appellera lui-même dans le Phédon i
C'était une illusion généreuse, l'événement ne devait pas tarder à le démontrer. Platon n'a-t-il trouvé parmi ses disciples aucune âme capable de vibrer à l'unisson de la sienne ? A-t-il reconnu l'insuffisance, peut-être les dangers d'une méthode qui équivalait au fond à un compromis avec un des plus déplorables penchants de son temps? Les années en refroidissant graduellement son ardeur l'ontelles amené à demander de plus en plus aux procédés sévères de la science, à l'observation patiente, aux lentes conquêtes de la raison discursive ce qu'il avait cru d'abord pouvoir atteindre plus rapidement par une sorte d'élan du cœur? Toujours est-il qu'en discutant la nature de la science dans le Théétète, ou celle du bien dans le Philebe, en défendant les utopies de sa République ou en élaborant les sages réformes de ses Lois, enfin en scrutant dans le Timée les secrets de l'univers, Platon obéissait à des pensées assez différentes de celles que lui avaient dicté autrefois les effusions poétiques du Phèdre et du Banquet.
Inutile d'interroger sur ce chapitre de l'amour ses successeurs immédiats à l'Académie ; qu'attendre en effet, ou de Speusippe inféodé à la théorie abstraite des nombres et aux rêveries du pythagorisme, ou de Xénocrate, nature rude et sévère, que le maître conviait en vain à sacrifier aux Grâces ? L'école entière partagea leur indifférence ; et
tandis que le Timée, la République, le Gorgias, le Phédon trouvaient à l'envi des commentateurs, le Banquet était laissé dans l'ombre, comme si les leçons qu'il renfermait avaient perdu toute valeur pratique, ou que le génie grec à son déclin fût désormais fermé au sens de l'idéal. Dépouillé du sens philosophique, presque religieux qu'il avait revêtu pour un instant dans le platonisme, l'amour retombera dès lors au rang des passions communes.
Àristote ne connaît pas et affecte même de ne pas connaître les ravissements de Platon contemplant les essences éternelles. Entre Yspvç platonicien, ce mouvement généreux qui soulève l'âme de la terre pour la porter jusqu'aux régions célestes habitées par le bien et le beau en soi, et YoptÇiç aristotélicienne qui suspend la création tout entière à l'Être infini, à l'exemple du fer attiré et retenu par l'aimant, il y a sans doute à la fois des différences et des ressemblances, mais les différences sont manifestes et les ressemblances lointaines. Aux yeux du Stagirite, l'amour n'est qu'une passion déraisonnable (1) où l'âme ne joue qu'un rôle passif, tandis que dans l'amitié, qui est une vertu véritable, elle se possède elle-même et s'attache librement à l'objet de ses sympathies. Toutefois, si les données des bibliographes anciens sont exactes, le fondateur du Lycée avait écrit sous ce double titre : èprûTixhç (s.-ent. loyoç) et tywTixâ'un dialogue d'abord, puis un traité d'allure didactique (2), dont il est resté à peine quelque trace. Avait-il fait du Banquet de son maître l'objet de ses méditations ? C'est peu vraisemblable, quoiqu'il le cite, et cela de façon à causer quelque étonnement aux érudits (3). On a peine à se
(1) IlàQoçoàfyiaTov {Des songes, 2, 460 B 5).
(2) La phrase qu'Hermias cite de 1' Epwrtxôj dans son commentaire du Phèdre reproduit presque littéralement la distinction établie par ce dialogue entre la passion qui se soumet à la raison et celle qui la domine. l>'itutre part, Athénée (XV, 674 B) cite Aristote ev devrépw épwTixwv.
(B) Politique, IV, 1^62 B 7 : xa0«7:ef> ev roïç epwTixotç \^oiç td^sv Xs-
persuader en effet que dans tout ce dialogue rien ne paraît l'avoir frappé à l'égal de la théorie si originale développée par Aristophane. Qu'Aristote, dans ce passage, désigne par èptùTtxoi )o'7ot l'œuvre entière ou seulement les discours qui composent la première partie, la question est sans importance ; pour nier que cette citation soit empruntée au Banquet, il faudrait admettre qu'Aristote dans sa critique des vues politiques de Platon a invoqué, comme au hasard, une réminiscence absolument identique, rapportée au même poète comique par un écrivain étranger. L'hypothèse est certainement insoutenable.
Parmi les péripatéticiens, Dicéarque et Héraclide de Pont écrivirent sur l'amour, mais pour blâmer le rôle, selon eux exagéré, que Platon lui avait reconnu dans son système. Cicéron sur ce point se range à leur avis (1).
Le stoïcisme n'a guère vu dans l'amour qu'un mouvement irréfléchi causé en nous par la beauté, et sa casuistique s'est donné carrière dans l'éloge comme dans le blâme de cette passion (2). Epicure et Lucrèce à sa suite réprouvent l'amour, dont ils décrivent avec une étrange complaisance les déplorables ravages ; c'est ailleurs qu'ils nous invitent
70VTOC tÔv AptffToyàvijv wç twv èpwvrwv Bià to ayoàpai yiïeïv e7rtdujuouvT6>v <ru/£?ûvae. Chose étrange, Aristote cite cette assertion comme une preuve non de la force et de l'intensité de l'amour, mais de l'atteinte profonde qu'il porte, dès qu'il dépasse certaines bornes, au sentiment de la personnalité.
(1) Ce texte de la IV e Tusculane (34, 71) n'a pas été très bien compris. Après avoir rappelé les poètes anciens qui ont célébré et pratiqué l'amour déshonnête, Cicéron ajoute non sans étonnement : « Il a fallu des philosophes pour s'incliner de la sorte, et sur les pas de Platon, devant le prestige de l'amour. » Quant à la théorie platonicienne du beau, Cicéron est peut-être le seul Romain qui la connaisse : aussi bien les vainqueurs du monde n'ont jamais caché leur peu de goût pour les arts.
(2) Voir une belle réponse de Panétius à un jeune homme qui le consultait sur ce point (Sénèque, Lettre XIX),
à chercher les plaisirs calmes qui laissent à l'àme apaisée toute sa sérénité.
Denys d'Iïalicarnasse exprime sur le Banquet un jugement peu flatteur (1) ; Plutarque, au contraire, non seulement a lu ce dialogue, mais il prend plaisir à le rappeler et à en citer avec éloge divers passages dans celles de ses dissertations morales où il est amené à parler de l'amour (2).
Sur ce point comme sur tant d'autres l'école alexandrine a beaucoup emprunté à Platon, non sans introduire dans l'interprétation de sa doctrine un symbolisme parfois singulièrement abusif, si bien que par un étrange renversement des rôles, c'est au texte à nous donner ici l'intelligence du commentaire (3). Il y a d'ailleurs comme un souffle de pureté et d'idéalisme dans le chapitre que Plotin, plein de la lecture du Phèdre et du Banquet, consacre à son tour à l'Amour ; on en jugera par les lignes suivantes : « De la contemplation naît l'Amour, œil plein de l'objet qu'il contemple, vision unie à l'image qu'elle se forme Ceux qui
s'élèvent à la réminiscence de la beauté intelligible n'aiment celle qu'ils voient ici-bas que parce qu'elle est le miroir de l'autre. La perpétuité a des affinités avec la beauté : l'essence indéfectible, c'est le beau lui-même. Quant à ceux qui
(1) De adm. vi Dent., p. 1027 : Eyxùpia ev tw ZupTroo'tu 7raX)à jùv Ipw toc, wv 8 via ovx «Çta o'Trov&rfc o05i Swxpirouj ottoîov tc Wttotc.
(2) Citons en particulier son EpwrexoV et un traité sur V Amour.
(3) Admettons avec Plotin, si l'on veut, que « Vénus Uranie, fille de Cronos, est l'âme divine qui est née pure de l'intelligence pure, et qui ne peut descendre ici-bas, parce que sa nature ne lui permet pas de s'incliner vers la terre. » On le comprend moins lorsque dans son désir de faire de l'Amour une hypostase et une essence, il voit dans Poros les raisons des choses, dans Pénia la matière, et dans les jardins de Jupiter les splendeurs de la majesté divine. « Non satis cavit Plotinus eam explicandi rationem qua quœ de amoris natura dicuntur, ad mundum et ad insilum illi desiderium rerum intelligibilium temere referri ipse docuit. » (Jahn, ouvrage cité.)
veulent satisfaire Tarn our physique contre les lois humaines et contre la nature, ils ont sans doute pour principe de leur passion un penchant naturel, mais s'écartant de la droite voie, ils s'égarent et se perdent faute de discerner le but véritable de l'amour (1). » Ce qu'il demande en propres termes aux philosophes, c'est de « sculpter leur âme à l'image du beau. » A son tour, dans le Commentaire du premier Alcibiade, Proclus fera plus d'un emprunt heureux aux doctrines philosophiques esquissées plutôt que développées dans le Banquet.
Ces derniers représentants de la sagesse et de la science païennes nous conduisent au seuil du moyen âge où le platonisme a trouvé tant d'échos, alors même que les textes de Platon y étaient, sauf exceptions, presque universellement ignorés (2).
Au sein de la société féodale, l'amour fut une grâce en même temps qu'une puissance ; il était admis qu'il avait des lois et un droit, c'était un. art comme la guerre, une science comme la scolastique, une vertu sociale comme la chevalerie, un culte presque à l'égal de la religion.
Or, chose étonnante, le Banquet de Platon est « le modèle de cet amour mystique et chevaleresque qui a surtout fleuri dans les temps modernes, modèle plus heureusement réalisé par les chrétiens et les chevaliers qui le connaissaient à peine que par les philosophes païens qui l' étudiaient
(1) Steinhart écrit à ce propos : « In dulcissimo cui inscriptuin est De amore libro hoc opusita Plotinus tractât ut christiunum raagis hominem quam philosophum platonicum de Dei amore loquenteni nobis videamur audire. » Qu'ils en eussent conscience ou non, Sénèque, Plutarque, Plotin vivaient dans une atmosphère déjà fortement imprégnée de christianisme.
(2) Ce qui prouve notamment combien le Banquet était peu connu, c'est qu'Albert le Grand suppose la citation d'Aristote tirée d'un livre, d'Aristophane sur l'amitié,
sans cesse (1), et la pensée de Platon, qui a eu beaucoup d'interprètes dans le paganisme, n'a eu ses plus nobles disciples et ses plus généreux initiés que dans le christianiasme. » Ainsi s'exprime Saint-Marc Girardin, et après avoir nettement marqué les différences capitales qui, au double point de rue de la méthode et du but, empêchent d'assimiler entièrement la doctrine de Platon d'une part et le mysticisme chrétien de l'autre, le savant critique a eu raison d'écrire : « Il y a de saint Augustin jusqu'au xvir siècle, une chaîne et une tradition continue d'idées mystiques, dont l'origine remonte à Platon; saint Denis l'Aréopagite, qui crée et qui organise la hiérarchie du monde mystique, mène à Scot Érigène ; Scot, qui pousse imprudemment le mysticisme vers la philosophie, mène à saint Bernard, qui le retrempe dans la foi chrétienne ; saint Bernard mène à Gerson, Gerson à sainte Thérèse, en passant par V Imitation, dont Gerson mérite d'être l'auteur, et sainte Thérèse enfin, à Fénelon, qui croit affermir et embellir la foi en la faisant résider dans l'amour. Que de fois, en ouvrant au hasard un de ces auteurs, ne croit-on pas lire un commentaire du Banquet (2) ? Le langage est souvent bizarre, prétentieux, obscur ; cependant la beauté de l'idée primitive et l'enthousiasme chrétien qui s'est heureusement emparé de la doctrine platonicienne se sentent même sous le style diffus de la scolastique, comme le soleil se sent
(1) C'est ainsi que certains romans de chevalerie contiennent à Tins a de leurs auteurs un gracieux commentaire du Banquet.
(2) Dans cette énumération, on s'étonne de ne rencontrer ni saint Thomas chez qui se lit cette belle phrase : « Le bien en lui-même, le bien absolu correspond à quelque chose de plus profond qne la raison, c'est l'amour », ni saint Bonaventure, ce prince des mystiques, qui a écrit en parlant de saint François : « Per jucunditatis spécula in vivificam consurgebat rationem et causam. Contemplabatur in pulcris pulcerrimum et per impressa rébus vestigia prosequebatur ubique dilectum, de omnibus sibi scalam facicus in eum qui est desiderabilis totus. »
sous le brouillard. » Et un peu plus loin : « Dans la littérature profane, Dante et Pétrarque sont chez les modernes les vrais créateurs de ce genre d'amour romanesque et subtil qu'on appelle l'amour platonique. L'attrait naturel de la beauté, les pensées de bonheur et de vertu qui s'y rattachent dans l'âme humaine, voilà les deux éléments du personnage de Béatrix tel que Dante l'a divinisé (1). »
Dans la Divine Comédie l'amour pourrait être qualifié d'inspiration morale et religieuse : moins profond, plus subtil, Pétrarque dans ses Canzoni voudrait associer les jouissances de l'amour terrestre aux exigences de la vertu.
Au siècle suivant, les platoniciens de Florence transforment ce sentiment en une doctrine érudite et savante, qui dérive en droite ligne des Ennéades et du Banquet. L'œuvre de Platon semblait avoir été composée pour mettre d'accord les brûlantes extases de la passion et la sévérité de la morale chrétienne, dans un temps où la résurrection inattendue de tant de chefs-d'œuvre littéraires et le spectacle excitant des marbres et des bronzes antiques, chaque jour exhumés, conciliaient au paganisme une aveugle admiration. Ce sont d'excellentes conditions pour goûter un ouvrage que de s'inspirer des sentiments et des idées qui l'ont produit.
Au premier rang brillait alors la cité des Médicis. « Florence arrivait à la philosophie par la sérénité d'une conscience où tous les éléments de l'idéal se pénètrent avec harmonie et par cet air de fraîcheur et d'allégro;* se qu'on respire au pied des coteaux de Fiesole ». (2) Veut-on un ouvrage qui peigne de la façon la plus fidèle et la plus saisissante l'état d'esprit et les mœurs de ce temps ? qu'on
(1) Voir la Vita nuova de Dante. Quant au Convito du même écrivain, il procède d'une pensée bien différente : mettre à la portée du plus grand nombre, selon ses propres expressions, « le pain trop rare de la science. »
(2) E. Renan, Averroès, p. 310.
lise précisément le commentaire que Marsile Ficin nous a laissé du Banquet (1482). Dans l'opulente villa de Laurent de Médicis, au jour anniversaire de la naissance de Platon, neuf convives sont assis à la même table : la lecture de l'œuvre mémorable du philosophe se commence et s'achève au milieu de l'émotion générale, comme s'il s'agissait d'un texte sacré : puis le sort assigne un discours à commenter à chacun des assistants. Les chapitres qui composent ce singulier volume portent les titres les plus étranges et se succèdent au gré d'une imagination brillante sans doute, mais vagabonde et déréglée. Trop enthousiaste pour ne pas être déclamatoire, le commentateur Florentin ne comprend pas l'amour autrement que Platon ne l'avait reçu de la société grecque (1), et malmène durement les anciens coupables d'avoir protesté contre les théories du grand philosophe ; c'est une affection qui n'est pas exempte de tout attrait sensuel, une sorte d'ardeur 'spirituelle qui pénètre l'homme tout entier et touche encore à la terre, ne fût-ce que par le culte de la forme, si nettement distingué par Platon lui-même du culte de l'idée. D'ailleurs, ces effusions tour à tour païennes et chrétiennes, si conformes d'ailleurs au génie italien, sont mises sous le patronage de poètes et de moralistes bien inattendus, un Orphée, un Hermès trismégiste, un Zoroastre, un Denys l'Àréopagite. Mais cet étalage d'érudition n'était pas alors pour déplaire, et le succès du livre ne s'arrêta pas aux frontières de l'Italie. Aussi bien, dès la première moitié du xvi e siècle, le Banquet allait-il susciter en Espagne une véritable école platonique, semblable à celle de Florence, et où brillent les noms de Léon Le Juif, de Montesa, de Louis de Léon et surtout de Murcillo. Déjà sous François 1 er , le livre de Ficin trouvait un traducteur dans notre
(1) « Rougisse maintenant de honte Dicœarches, et si quelque autre est, qui n'ayt vergongne reprendre la majesté de Platon parce que trop & favorisé à Amour. » (Chap. vu.)
pays (1) : sous Henri II son successeur, un des platoniciens les plus remarquables de l'époque, Leroy entreprit sur le même sujet une œuvre personnelle (2). Dans la dédicace qu'il en fit au roi-dauphin en 1558, on lit ce qui suit :
« Le Banquet a été écrit par le plus savant homme et le plus élégant qui fut oncques, en termes fort exquis et sentences très graves contenant louanges d'amour pleines des plus hauts mystères de philosophie, enveloppés néanmoins de fables poétiques, énigmes, translations et allégories, suivant la coutume des sages anciens et du même auteur, lesquelles nous avons mis peine d'éclaircir, adjoustant es lieux plus obscurs et difficiles les expositions nécessaires... Au surplus il n'est possible de voir rien plus oratoire ou orné en langage que ce livre, ni d'autre part plus poétique à cause des belles fictions et descriptions exquises qui y sont entremêlées, ni finalement plus philosophique pour les hautes sentences et saints mystères exposés. » Arrivé à la fin du discours de Diotime, l'auteur croit devoir quitter la plume. « Les propos ensuivants d'Alcibiade et de Socrate sont pleins de grande liberté qui lors régnait par toute la Grèce, mêmement en Athène et me semblent ne pouvoir aujourd'hui être honnêtement récités... Ayant égard à la qualité des personnes auxquelles ce labeur est adressé, j'ai été conseillé par mes amis d'omettre le reste que Platon a ajouté seulement pour plaisir, servant au temps et à la licencieuse vie de
(1) Cette version parut à Poitiers en 1546 sous ce titre : Le commentaire de Marsile Ficin, Florentin, sur le Banquet d'Amour de Platon, faict françois par Symon Sylvius, valet de chambre de très chrestienne princesse Marguerite de Ifrance, reyne de Navarre.
(2) Le sympose de Platon, ou De V Amour et de Beauté, traduit du grec en français avec trois livres de commentaires extraits de toute philosophie et recueillis des meilleurs auteurs tant grecs que latins et autres par Loys Le Boy. Une 2 e édition parut en 1631*
son pays : sans proposer aux Français paroles non convenantes à leurs mœurs ni à la religion chrétienne. »
Malgré cette lacune volontaire, le commentaire de Leroy n'en est pas moins une œuvre considérable, où se retrouvent toutes les qualités, mais aussi tous les défauts des érudits de cette époque ; beaucoup de zèle, une faconde qu'on croirait inépuisable, peu de savoir réel et de véritable perspicacité. Chose piquante, le xvn e siècle héritera du précédent cette admiration assez naïve pour l'amour défini à la manière de Platon. Au temps où l'hôtel de Rambouillet pose les règles de la galanterie aimable, où M Ue de Scudéry et les futures héroïnes de la Fronde explorent en tous sens « la carte du Tendre », on voit une abbesse de Fontevrault commencer une traduction du Banquet que corrigera et achèvera la plume déliée de Racine. L'auteur de Bérénice et de Bajazet, ces drames où se cache une analyse si merveilleuse du cœur humain, écrit à Boileau son confident en le priant de présenter en son nom ce volume à la cour : « J'ai traduit le Banquet jusqu'au discours du médecin exclusivement. Il dit à la vérité de très belles choses : mais il ne les explique point assez, et notre siècle qui n'est pas si philosophe que celui de Platon demanderait que l'on mît ces mêmes choses en un plus grand jour... 11 faut convenir que le style de M me de M... est admirable. 11 a une douceur que nous autres hommes nous n'attrapons point. En certains passages elle a rectifié le texte par un choix d'expressions fines et délicates qui sauvent en partie la grossièreté des idées. Mais avec tout cela je crois que le mieux est de supprimer le discours d'Alcibiade. Outre qu'il est scandaleux, il est inutile. » (1).
(1) Préface du Banquet de Platon, traduit pour un tiers par feu M. Racine, de l'Académie française et le reste par Madame de M 00 °. Paris, 1732 (in-18). Il s'agit d'Adélaïde de Rochechouart-Mortemart, issue d'une famille où les femmes, au dire de Saint-Simon, avaient l'esprit et les grâces en partage.
Nous en demandons pardon au grand poète : il nous a été impossible de nous convaincre que cet éloge de Socrato fût inutile, et peut-être ne le jugeons-nous pas scandaleux tout à fait au même degré. Les encyclopédistes, en revanche, ont loué le Banquet sans réserves : et cependant il est visible qu'ils se sont arrêtés à la surface, sans prendre la peine d'en méditer la portée idéale et la véritable signification (1).
Mais, pour en revenir au xvn e siècle, Descartes, que Ton se représente volontiers comme perdu dans les sécheresses et les subtilités du doute méthodique, n'est pas si loin qu'on le pense des aspirations de Platon. Je n'en veux d'autre preuve que ces lignes finales de la Méditation troisième : « Avant que j'examine ce sujet plus soigneusement, il me semble très à propos de m'arrêter quelque temps à la contemplation de ce Dieu tout parfait : de considérer, d'admirer et d'adorer l'incomparable beauté de cette immense lumière, au moins autant que la force de mon esprit qui en demeure en quelque sorte ébloui me le pourra permettre. Car comme la foi nous apprend que la souveraine félicité de l'autre vie ne consiste que dans cette contemplation de la Majesté divine, ainsi expérimentons-nous dès maintenant qu'une semblable méditation, quoique incomparablement moins parfaite, nous fait jouir du plus grand contentement que nous soyons capables de ressentir en cette vie ».
Parmi les disciples de Descartes, Malebranche, le P. Thomassin (2) et Fénelon (3) ont été presque les seuls à admettre qu'une place devait être faite à l'amour dans toute philosophie vraiment complète : avertissement trop négligé par la plupart des grands esprits qui, au commence-
(1) Voir l'article Platon dans Y Encyclopédie»
(2) Uq chapitre entier de sa Dogmatica iheologica (t. I, liv. III, ch. xxn) est consacré à un parallèle des théories de Platon et de Plotin sur l'Amour
(3) Notamment dans ses Lettres à M. de Ramsay. C'est à dessein que l'on s'abstient ici de toute allusion au quiétisme.
ment de ce siècle, ont ressuscité avec tant d'éclat le spiritualisme parmi nous. En 1818, une leçon sur ce sujet fut demandée à Cousin par son auditoire, et si Ton se reportait à la publication qui en fut faite en 1841 (1), on y verrait moins une doctrine originale qu'un commentaire libre, souvent éloquent des théories du Banquet. Ce qui y est affirmé, c'est que l'amour naît du plaisir, lequel affecte d'ailleurs des formes bien diverses, depuis la sensation la plus vulgaire jusqu'aux voluptés raffinées de l'extase. Et de même que Platon a dit : « Il n'y a pas de science de ce qui passe », il aurait pu dire et il a dit implicitement qu'il n'y avait pas d'amour des choses sensibles et matérielles, en proie à un perpétuel devenir. Mais du platonisme le futur éditeur de Proclus tombe insensiblement dans l'ai exandrinisme, comme le prouve la seconde moitié, demeurée longtemps inédite, de cette même leçon. M. Janet, qui la résume (2), y dénonce une assez grande audace de pensée. L'amour, disait en substance Cousin, veut s'unir étroitement à son objet : or, qu'il s'agisse du monde sensible ou même du monde intellectuel, cette fusion complète est impossible. L'idéal de l'amour va donc au delà de ce que rêvait Platon ; c'est
(1) Cours d'histoire de la philosophie morale au XVIII* siècle^ par V. Cousin, avec une introduction par E. Vacherot. Cette brochure, éditée par Ladrange, est devenue très rare.
(2) Victor Cousin et son œuvre, p. 132. — L'ouvrage du savant professeur de la Sorbonne sur la Dialectique de Platon ne pouvait pas ne pas faire une place à l'Amour : et de fait, on y trouve (p. 141-148) un sommaire ingénieux des plus belles pages du Phèdre et du Banquet. J'y relève avec plaisir les lignes suivantes : « Cette partie originale et immortelle du système de Platon mérite d'être profondément méditée par le métaphysicien, par le philosophe. Cet hommage rendu a la partie inspirée de notre être n'est pas une abdication du penseur : c'est la vue d'une observation profonde qui a su découvrir dans les émotions de l'âme en présence du beau les signes les plus éclatants de notre origine et de notre destinée infinie. >
l'unification, l'hont des Alexandrins, l'identité finale avec la substance absolue. < 11 faut briser cette sphère et s'élever jusqu'à l'être qui la soutient et qui ne s'y montre jamais ». Mais, pour avoir fait une leçon sur l'amour, Cousin n'a jamais cherché dans ce sentiment si puissant un des ressorts essentiels de son système,, et la même réserve a été gardée par ses disciples. On l'a maintes fois regretté. « Pourquoi, se demande M. Charaux(l), bannir ainsi toute formule s'appliquant à autre chose qu'à l'effort de l'intelligence? Pourquoi laisser le mysticisme à ses continuels écarts?... N'est-ce pas l'idée du bien conçu par l'entendement comme loi suprême, désiré par l'amour, réalisé par la volonté libre, qui inspirent féconde, à partir de Socrate surtout, la philosophie ancienne ? Et voici, depuis trois siècles, un phénomène étrange : il semble que la philosophie abdique tout empire sur les cœurs. » A son tour, dans un Rapport célèbre (2), M. Ravaisson a reproché à l'éclectisme « de s'être tenu à l'écart, non sans quelque sécheresse scolastique, des choses de l'âme, du cœur, qui a pourtant aussi et plus encore ses révélations ». Et lui-même affirmait hautement que c'est l'âme, l'esprit, qui doit rendre raison de toutes choses, du monde et de la nature, ajoutant que c'est la beauté qui, par l'amour, est le mobile de l'âme, ce qui la fait vouloir, agir et vivre, c'est-à-dire être. Platon, sans doute, n'a écrit nulle part cette phrase presque religieuse et toute moderne : « A l'amour répond le sublime supérieur et proprement surnaturel, qui forme la plus excellente et vraiment divine beauté, celle de la grâce et de la ten-
(1) Dans sa thèse si justement remarquée sur La méthode morale (1866), dont un juge éminent a dit : « Elle a eu le mérite d'attirer l'attention sur cette importante vérité que la pensée qui est une faculté de l'âme, ne suffit point à la philosophie, qu'il lui faut l'âme entière., surtout et avant tout ce qui semble en être le principal et le meilleur; » . (2) Rapport sur la philosophie en France au XIX 9 siècle y publié en 1867, et récemment réimprimé.
dresse >. Néanmoins, le réalisme spiritualiste, ainsi qu'on a défini l'enseignement de M. Ravaisson, touche d'assez près, par certains côtés, à la pensée qui est au fond du Banquet.
Mais l'idéalisme français n'était point encore entré dans cette phase nouvelle lorsque Schopenhauer rédigeait sa Métaphysique de l'amour: « Loin de tenir pour étrange, écrit-il, qu'un philosophe, à son tour, songe à traiter ce thème favori de tous les poètes, il y a plutôt de quoi s'étonner qu'un sentiment dont le rôle, dans la vie humaine, est si constant et si important, ait paru jusqu'ici indigne d'être étudié au point de vue philosophique, tellement qu'il se trouve encore, si je puis m'exprimer ainsi, à peu près à l'état de matière première. De tous les philosophes, Platon est celui qui s'en est le plus occupé : mais ce qu'il en dit se maintient dans le domaine des mythes, des fables et de la plaisanterie et, en outre, ne concerne en grande partie que l'amour socratique. (1) >
Au reste, quelques rapprochements que l'on puisse découvrir entre les vues de Platon et celles de Schopenhauer sur ce sujet mystérieux dont le dernier mot échappera sans doute à toute philosophie, quel intervalle entre le disciple optimiste de Socrate et le pessimiste athée de Francfort ! Tous deux s'accordent à accorder la première place à la beauté humaine parmi celles qui tombent sous nos sens : néanmoins ce n'est certainement pas Platon qui se serait avisé de la définir « l'objectivation la plus parfaite de la volonté à son degré suprême de perceptibilité ». Tous deux ont vu dans l'amour le grand artisan de la conservation et de la perpétuité des espèces (2) ; mais Schopenhauer a eu le tort de ne
(1) Le monde comme volonté et comme représentation (trad. Cantacuzène), II, p. 805. Toute cette étude se rattache au chap. xliv du tome I er .
(2) Il est assez curieux de constater qu'ici Schopenhauer unit Heraclite et Platon : « Ainsi considérées, les alternatives de la mort et de la reproduction semblent les pulsations régulières d'une forme éternelle (tôrc, ttâo?, specics). »
pas y voir autre chose, et d'ailleurs il est seul à soutenir que « la volonté, ne se connaissant directement qu'à l'état individuel, n'en a pas moins au fond de soi le sentiment que c'est dans l'espèce que son être s'objective réellement » Tous deux parlent de cette génération qui entretient la famille des êtres animés et leur donne l'immortalité que comporte leur nature mortelle, de cette moitié de nous-mêmes qui cherche sans relâche l'autre moitié : tous deux constatent au fond de notre cœur une aspiration incessante vers un bien toujours supérieur, vers une perfection de plus en plus complète ; mais tandis que Platon s'enthousiasme à la vue de cette vocation qu'il serait tenté d'appeler sublime, Schopenhauer ne songe qu'à se désespérer de la stérilité de nos efforts. Chaque degré nouveau dans cette ascension de nos désirs est, pour l'un, une conquête triomphante qui nous rapproche de notre fin suprême ; pour l'autre, une source fatale de dégoût et une station douloureuse de plus sur le chemin delà vie. L'un est un idéaliste qui a foi dans son idéal, l'autre est un nihiliste qui n'a d'autre point de départ comme d'autre perspective que le néant.
Nous ne parlerons pas ici en détail des très nombreux travaux d'interprétation et d'exégèse philosophique dont le Banquet a été l'objet dans ce siècle (1). A l'étranger, Reynders en Hollande, Schleiermacher, Ast, Ruge, Hommel, Stallbaum et Michelis en Allemagne, ont porté dans cette
(1) Si la littérature proprement dite avait dû trouver place dans cette revue rapide, avec quel empressement n'aurions-nous pas mentionné et même transcrit la belle ode de Victor de Laprade, intitulée Sunium dans les éditions communes, et dans le manuscrit original : [Après une lecture du Banquet de Platon? Aussi bien nul poète n'a mieux su, à l'exemple de Platon, remonter des êtres visibles à l'invisible et immatérielle divinité et contempler dans la nature ce qu'il appelait lui-même « une révélation de l'idée. » Deux vers tout platoniciens résument sa pensée :
Plus haut dans vos amours montez, montez encore, Sur cette échelle d'or qui va se perdre en Dieu.
étude les qualités particulières de leur tour d'esprit et de leur érudition. Toutefois une mention spéciale nous paraît due aux ouvrages de Fortlage, de Sybel et de Bonghi.
Par sa tendance générale, le premier de ces trois auteurs est ce que nous appellerions un romantique : c'est en poète plutôt qu'en dialecticien qu'il apprécie l'œuvre de Platon (1). Ce qui le frappe, c'est la sérénité radieuse du Banquet, comparée aux discussions pénibles et obscures de la métaphysique moderne, quelque chose, dit-il, comme l'éclat de l'aurore opposé à la tristesse mélancolique du couchant. On se plaint du peu de rigueur de la logique platonicienne : est-ce que dans toutes ses créations la nature affecte des formes rigoureusement géométriques? Surtout lorsqu'il s'agit de l'absolu, de l'infini, lorsqu'on touche aux questions de sentiment, un dogmatisme arrêté est aussi intolérable qu'illégitime. Voyez la philosophie de Hegel : elle se développe avec la raideur d'un automate, avec la sévérité d'un théorème (2) : celle de Platon conserve la grâce et les libres mouvements d'un corps vivant. Ce que le philosophe ancien nous demande, c'est de nous laisser guider à sa suite vers les régions supérieures, et non d'abdiquer servilement en face d'une science proclamée infaillible. Il semble parfois hésiter sur la marche à suivre, mais il a une vue claire du but à atteindre. Sur une mer agitée qu'importe le roulis des vagues, si le pilote connaît sa route, si le gouvernail est tenu d'une main vigoureuse? la traversée sera plus ou moins longue : navire et passagers n'en sont pas moins assurés d'aborder au port (3).
(1) Philo8ophi8che Meditationen iïber Plato's Symposion, Heidelberg,
(2) Ne pas oublier que Fortlage s'exprimait de la sorte dans un temps où Hegel était au faîte de son éphémère popularité.
(3) Les tenues mêmes dont se sert ici l'auteur méritent d'être rapportés : « Platon's Philosophie ist wie ein auf den Wellen der Skepsis um-
Le même souffle poétique anime les réflexions de Sybel (1) : mais elles renferment plus d'érudition historique et moins de profondeur. Un des principaux chapitres de son livre est intitulé Philosophie ; néamoins dans l'ensemble l'élément philosophique proprement dit ne figure qu'à titre d'accessoire (2). Platon, dit l'auteur, aspire sans doute au moment où il écrit le Banquet à une vaste synthèse des connaissances humaines : mais son objectif immédiat, c'est d'ouvrir à ses contemporains un nouvel horizon intellectuel, c'est de fonder une poésie capable de remplacer celle contre laquelle proteste sa conscience : de là est née l'Académie, réunion non pas fortuite et passagère, mais permanente, où maître et disciples, animés d'une ardeur égale, s'excitent mutuellement à la recherche et à la conquête de la vérité : de là aussi sont sorties tant de compositions admirables, tout imprégnées du parfum de la philosophie, tout occupées à élever, à moraliser l'esprit et le cœur de la jeunesse, et où la gaieté permise à la comédie se marie d'elle-même avec le sérieux et la grandeur de la scène tragique. Le Banquet n'est autre chose que le programme de l'ère nouvelle. La vie athénienne y est peinte avec toute la verve de la comédie moyenne ; en même temps les vérités éternelles y sont exposées avec toute la majesté qu'un Eschyle ou un Homère savait prêter aux héros des traditions antiques.
hergeschaukeltes Schiff, das aber die Art seiner Rsise und seinen Weg wohl kennt und gegen Fluthen und Winde in den Hohlraeumen seiner erzbeschlugenen Planken Sicherung und Rettung bietet. »
(J) Platon' s Symposion, ein Programm der Akoudemie, Marburg, 1888, ouvrage déjà cité.
(2) « Womœglich Anlass und Zweck, jedenfalls Inhalt und Aufbau des Dialogs zu ermitteln, in die Gedankenwerkstatt des Meisters zu blic— ken, war die Aufgabe. Die schriftstellerische Arbeit, welche Platon von Zeile zu Zeile fuhrt, will aufgedeckt sein, »
Enfin, tout récemment, réminent traducteur italien de Platon, M. Bonghj, a publié le volume qu'il consacre au Banquet (1). C'est à tous égards une œuvre éminemment digne d'attention. Elle s'ouvre par une lettre « à une inconnue > (2) sur l'amour dans l'antiquité, puis une préface très étendue aborde et discute, avec un remarquable talent, les questions d'histoire et de doctrine que soulève le Banquet : enfin un sommaire analytique précède immédiatement la traduction. Mais comme il arrive chez les hommes d'un vaste savoir, c'est dans les notes, notes philosophiques pour la préface, notes littéraires et philosophiques pour la traduction, que se révèlent les connaissances vraiment prodigieuses de l'auteur, et la conscience qu'il a apportée dans la préparation et l'accomplissement de sa tâche. Nos traductions françaises pâlissent singulièrement à côté d'un pareil monument (3).
(1) Dialoghi di Platone, tradotti da Buggero Bonghi, vol. IX, Borna,
(2) Pourquoi à une inconnue ? Les lignes suivantes nous l'expliquent : « Vi si esalta l'idea dell'amore : se ne parla, corne nessuno ne ha mai parlato più squisitamente ; eppure nel processo stesso del ragionamento con cui si giunge tant'alto, v'ha accenni ad affetti o costumi, combattuti e Vinti dal Cristianesimo per modo, che neasura donna conserverebbe oggï riputazione di onesta, se desse licenza, che ad essa se ne parlasse o se ne scrivesse. Tanto, almeno nel concetto, s'è purificato il sentimento morale délie società civili, dacchè il Cristianesimo è andato illuminandole. > Paroles aussi vraies qu'élevées, et auxquelles nous nous faisons un devoir d'applaudir.
(3) Citons, à titre de curiosité, une série de « lectures publiques > faites *j en 1886 sur le Banquet au « club platonicien » de Jacksonville aux États- Unis. D'après le résumé qu'en donne le Platonist (revue anglaise mensuelle paraissant à Osceola dans le Missouri) l'auteur a insisté jusqu'à
l'excès sur le côté idéal, suprasensible, j'allais dire en empruntant ses expressions, surnaturel de la théorie platonicienne. On dirait une homélie moderne à l'occasion du texte antique.