‹ Etudes sur le Banquet de Platon [microform]Chapitre 9 sur 12 · IX. — CONCLUSION · texte numérisé non relu

IX. — CONCLUSION

Au terme de cette étude, il ne sera pas inutile de résumer brièvement les impressions qu'elle doit nous laisser.

Le Banquet, considéré au point de vue littéraire, est un des chefs-d'œuvre du génie grec (I) : médité dans ce qu'il a de philosophique, c'est le dialogue platonicien par excellence.

Les meilleurs juges y ont loué presque sans restriction le relief étonnant des caractères, la variété infinie, la progression continue de ces nombreux discours dont aucun ne répète les précédents, cette harmonie formée de tous les tons imaginables, ce poème auquel toutes les Muses ont collaboré, où l'auteur se montre tour à tour et sans effort orateur, métaphysicien et moraliste. Ailleurs, Platon se plaît à prendre à partie les penseurs, ses devanciers ou ses contemporains : ici aucune allusion, aucune polémique; en revanche une glorification de l'idéal, encadrée dans des scènes plaisantes de la vie athénienne, une apothéose de la philosophie se dégageant des ivresses d'un festin, curieux mélange de peintures où l'on a peine à retrouver la gravité platonicienne, et d'enseignements dont la grandeur n'a pas été dépassée. Tel s'enthousiasme à la vue des hauteurs que Platon nous montre ; d'autres se scandalisent et reculent devant les régions inférieures où la corruption de son temps l'oblige malgré lui de descendre (2).

(1) « S'il fallait citer entre toutes les littératures, le chef-d'œuvre de l'art de composer et d'écrire, je ne serais pas éloigné de nommer le Banquet (Rémusat). »

(2) C'est ainsi qu'aux réserves en apparence fort légitimes de certain» critiques anciens ou modernes s'opposent les exclamations admiratrices d'un Ficin ou d'un Schwanitz : c< Qui liber est veterum philosophorum in quo sublimiora et sapientiîe et honestatis veraï prœcepta proponantur? »

L'Orient a connu tout à la fois l'ascétisme le plus exagéré et le sensualisme le plus débordant : la sagesse grecquel su se défendre de cette double ivresse. A l'école de Socrate surtout, elle ne s'isole jamais de la vie pratique; la philosophie de ce temps est l'œuvre d'hommes qui vivaient certainement d'une vie plus complète que la nôtre. Et cependant a un autre point de vue, quelle puissance de spéculation ! quelle préoccupation de l'idéal ! quelle recherche constante de l'absolu, défini et embrassé sous tous ses aspects ! Platon aspire à la vérité, à la certitude, et s'il a recours aux Idées c'est précisément parce qu'il a soif d'une science plus haute' mieux assurée que les données contingentes et instables de 1 expérience. Il se laisse séduire par ce que les mathématiques ont dexact et de rigoureux: à ses yeux. Dieu est 1 éternel géomètre à la perfection duquel rend témoignage ce monde créé « avec sagesse, poids et mesure ». Mais si la raison, intuitive ou discursive, appuyée sur des axiomes ou procédant par déductions savantes, a des clartés souveraines, ces clartés bien souvent laissent le cœur froid Aussi Platon a-t-il préféré concevoir l'Être suprême sous la double forme, identique à ses yeux, du Beau et du Bien, 0 est-a-dire de ce qui seul est capable d'éveiller et d'entretenir en nous un légitime et éternel amour. Passionné luimême pour le beau, persuadé qu'il a sur nos âmes des prises innombrables, que l'homme s'élève ou s'abaisse selon les objets auxquels s'attache son affection, le disciple de Socrate a été frappé, jusqu'à l'exagérer, de l'influence sociale de l'art, dont il a révélé, dans le Banquet, le principe divin. Au fond de l'âme humaine se cache, voilée et mystérieuse, l'Idée d'un monde plus achevé, plus radieux que le monde terrestre : Platon s'empare de cette notion confuse, la revêt de la parure d'une imagination brillante, et fait de ce « règne des Idées » le terme naturel de toutes nos aspirations, le but supérieur de tous nos efforts. Mais pour nous emporter ainsi dans les sphères supérieures, loin des ré-

gions humbles et mortelles, il lui fallait un ressort; il l'a trouvé dans l'amour, de tous nos penchants le plus personnel, le moins communicable, et en même temps le plus universel, celui qui enveloppe et pénètre, de la façon la plus intime, notre être tout entier.

On Ta dit avec raison : chez les simples de cœur, l'amour est la forme spontanée d'une moralité qui s'ignore; chez les penseurs, la moralité est la forme réôéchie d'un amour volontaire. Appliqué à son objet par excellence, le parfait, l'amour est comme l'aimant qui tient chacun de nous suspendu à l'infini, rapprochant la fragilité humaine de l'immutabilité divine et au sein même de notre nature mortelle enfermant un gage assuré d'immortalité. C'est bien là ce que nous enseigne Diotime dans le Banquet^ et en creusant ces pensées, il eût été facile de multiplier les rapprochements entre cette philosophie si profonde et la doctrine, chrétienne (1) : mais n'était-ce pas étendre ce mémoire au delà des bornes que son titre même lui imposait? Je n'ajouterai qu'un mot : à l'amour de Dieu l'Évangile associe indissolublement l'amour du prochain : ce sont les deux faces inséparables du premier de ses commandements. A ce prix, l'humanité entière, jusqu'aux plus obscurs, jusqu'aux plus déshérités, pouvait et peut espérer une régénération offerte particulièrement à une élite par la sagesse païenne. C'est qu'en effet, de ces deux amours, Platon ne connaît et ne prêche que le premier, et encore, dans les homnmges qu'il rend à la Beauté incréée, il entre quelque chose de la fierté de Phidias en face de son Jupiter Olympien ou plutôt de l'idéal qu'il a voulu réaliser dans cette statue fameuse. C'est moins un tressaillement, un cri du cœur, qu'une volupté raflînée de l'esprit. Or, nous sommes ici-bas pour

(1) -A 6 exterioribus ad interioray ah inferioribus ad superîora : telle a été la devise des moralistes chrétiens de tous les temps, telle fut dai^Éi potre siècle la maxime préférée du P. Gratry,

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L'Orient a connu tout à la fois l'ascétisme le plus exagéré et le sensualisme le plus débordant : la sagesse grecque a su se défendre de cette double ivresse. A l'école de Socrate surtout, elle ne s'isole jamais de la vie pratique; la philosophie de ce temps est l'œuvre d'hommes qui vivaient certainement d'une vie plus complète que la nôtre. Et cependant, à un autre point de vue, quelle puissance de spéculation ! quelle préoccupation de Tidéal ! quelle recherche constante de l'absolu, défini et embrassé sous tous ses aspects ! Platon aspire à la vérité, à la certitude, et s'il a recours aux Idées, c'est précisément parce qu'il a soif d'une science plus haute, mieux assurée que les données contingentes et instables de l'expérience. Il se laisse séduire par ce que les mathématiques ont d'exact et de rigoureux: à ses yeux. Dieu est l'éternel géomètre à la perfection duquel rend témoignage ce monde créé « avec sagesse, poids et mesure >. Mais si la raison, intuitive ou discursive, appuyée sur des axiomes ou procédant par déductions savantes, a des clartés souveraines, ces clartés bien souvent laissent le cœur froid. Aussi Platon a*t-il préféré concevoir l'Être suprême sous la double forme, identique à ses yeux, du Beau et du Bien, c'est-à-dire de ce qui seul est capable d'éveiller et d'entretenir en nous un légitime et éternel amour. Passionné luimême pour le beau, persuadé qu'il a sur nos âmes des prises innombrables, que l'homme s'élève ou s'abaisse selon les objets auxquels s'attache son affection, le disciple de Socrate a été frappé, jusqu'à l'exagérer, de l'influence sociale de l'art, dont il a révélé, dans le Banquet, le principe divin. Au fond de l'âme humaine se cache, voilée et mystérieuse, l'idée d'un monde plus achevé, plus radieux que le monde terrestre : Platon s'empare de cette notion confuse, la revêt de la parure d'une imagination brillante, et fait de ce « règne des Idées » le terme naturel de toutes nos aspirations, le but supérieur de tous nos efforts. Mais pour nous emporter ainsi dans les sphères supérieures, loin des ré-

gions humbles et mortelles, il lui fallait un ressort; il l'a trouvé dans Tamour, de tous nos penchants le plus personnel, le moins communicable, et en même temps le plus universel, celui qui enveloppe et pénètre, de la façon la plus intime, notre être tout entier.

On l'a dit avec raison : chez les simples de cœur, l'amour est la forme spontanée d'une moralité qui s'ignore; chez les penseurs, la moralité est la forme réfléchie d'un amour volontaire. Appliqué à son objet par excellence, le parfait, l'amour est comme l'aimant qui tient chacun de nous suspendu à l'infini, rapprochant la fragilité humaine de l'immutabilité divine et au sein même de notre nature mortelle enfermant un gage assuré d'immortalité. C'est bien là ce que nous enseigne Diotime dans le Banquet, et en creusant ces pensées, il eût été facile de multiplier les rapprochements entre cette philosophie si profonde et la doctrine, chrétienne (1) : mais n'était-ce pas étendre ce mémoire au delà des bornes que son titre même lui imposait? Je n'ajouterai qu'un mot : à l'amour de Dieu l'Évangile associe indissolublement l'amour du prochain : ce sont les deux faces inséparables du premier de ses commandements. A ce prix, l'humanité entière, jusqu'aux plus obscurs, jusqu'aux plus déshérités, pouvait et peut espérer une régénération offerte particulièrement à une élite par la sagesse pa'ienne. C'est qu'en effet, de ces deux amours, Platon ne connaît et ne prêche que le premier, et encore, dans les homniMges qu'il rend à la Beauté incréée, il entre quelque chose de la fierté de Phidias en face de son Jupiter Olympien ou plutôt de l'idéal qu'il a voulu réaliser dans cette statue fameuse. C'est moins un tressaillement, un cri du cœur, qu'une volupté raflînée de l'esprit. Or, nous sommes ici-bas pour

(}) Ah exteriorihus ad interiora, ah inferioribus ad superiora : telle a été la devise des moralistes chrétiens de tous les temps, telle fut dai^^ ootre siècle la maxime préférée du P. Grî^try,

travailler, pour agir, pour nous dévouer, et si louable, si bienfaisante qu'elle soit, « la contemplation du beau ne saurait remplir Texistence dont le but est le devoir. (1) » L'auteur du Banquet ^ eu, plus qu'aucun autre philosophe de rantiquité, la préoccupation de l'absolu, et si Ton me permet cette expression très moderne, la nostalgie de l'infini (2); mais parmi les rares disciples qui ont^^réussi à le suivre jusque sur ces hauteurs, combien en sont redescendus après avoir ravi au Ciel, nouveaux Prométhées, la flamme du sacrifice? (3)

(1) Ch. Lévéque, La science du beau. C'est une satisfaction pour nous de rappeler et de louer ici une fois de plus cet excellent ouvrage, un de ceux qui font le plus d'honneur à l'école de Cousin et à l'esthétique française.

^ (2) C'est^Ia traduction libre de ce mot si beau et si juste d'un ancien: O nXârwv avw «si.

(3) L'amour, voilà le grand mot, la solution du problème social, d'après le livre récent d'un philosophe éminent, M. Ch. Secrétan : La civilisation et la croyance. Mais pourquoi? Parce que, répond l'auteur, l'amour est icibas le seul fondement possible de la concorde et de la justice.

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