ÉTUDES SU II LV. BF.AU
colonnade plaît par un caractère de grandeur ; c'est un riche dessin qu'on admire sans pouvoir ni réfuter ses critiques , ni l'offrir pour modèle. Il semble qu'accoutumés aux formes simples et nobles de l'architecture grecque, nous devrions dédaigner les églises gothiques : nous les admirons encore. Les masses en sont belles, et leur cjrandeur nous frappe dès le premier coup d'œil. Arrêtés aussitôt devant ces vieux édifices , nous considérons , avec étonnement , un mélange de barbarie et d'élégance , de force et de fragilité ; nous contemplons le prodigieux travail de l'homme et les efforts de l'art. Notre imagination s'émeut; les souvenirs historiques et les idées confuses qui s'éveillent en foule à l'aspect de ces monumens , achèvent de leur donner le caractère imposant, solennel, que leur destination exige, et que ne peuvent leur ôter des ornemens frêles et mesquins, multipliés avec une profusion bizarre. Nous aimons la grandeur physique; jugeons toutefois cette qualité, et n'exagérons pas son pouvoir. I.a grandeur présente à l'artiste un espace à remplir : qu'il le remplisse dignement.
il nous cause une sensation vive et profonde, que nous n'eussions point éprouvée, s'il se fut circonscrit dans d'étroites limites. Tel est le véritable avantage de la qualité qui nous occupe. Un bâtiment dont- elle fait le seul mérite, alors même qu'il arrête l'attention, est au-dessous d'un bel édifice , plus que l'architecture gothique n'est inférieure à l'architecture grecque. Enfin, si l'artiste attachait trop d'importance à la grandeur, à l'étendue , ses conceptions deviendraient extravagantes. Quand nous voulons déployer des forces exagérées, nous laissons voir bientôt notre faiblesse ; et le gigantesque est la caricature du grand. Ce n'est pas de la force des hommes, c'est de la puissance du génie que les monumens doivent porter l'empreinte.
Les scènes imposantes de la nature nous accablent du poids de leur immensité; elles nous rendent attentifs en nous parlant de notre néant. L'homme, dit-on, est plein de contradictions; le sentiment de sa grandeur l'enivre de volupté, le sentiment de sa faiblesse a des charmes pour lui. Cette contradiction n'est, je crois, qu'appa-
rente ; et peut-étre,dans toutes les situations, notre âme est-elle ingénieuse à saisir quelques moyens de s'élever. Une femme s'enorgueillit de l'amant qu'elle idolâtre; en le rendant l'arbitre de son sort , elle est fière de l'avoir pour appui. Quand , nous nous prosternons à la vue des chefs-d'oeuvre , cet abaissement n'est point absolu : désespérant de créer de semblables prodiges, nous aspirons à leur rendre le plus digne hommage. Confondus par les idées qu'inspirent les vastes scènes de la nature, nous nous humilions devant l'Auteur des êtres ; mais nous retrouvons encore de nobles émotions, en nous inclinant sous la main qui fit jaillir du chaos la lumière et les mondes? Nous ne faisons point un calcul imposteur; l'âme ne dit pas en secret, je veux m'élever, tandis que la bouche prononce, je fléchis; mais un admirable instinct nous guide, et c'est parce qu'il y a de l'élévation dans cet abaissement, que nous ressentons un trouble qui nous plaît.
L'étendue paraît peu nécessaire à la beauté, dans les arts qui ne sont pas soumis au sens de
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la vue. Il semble que la poésie , la musique s'adressent directement à l'âme , et peuvent négliger des moyens de succès que les autres arts sont obligés d'employer. Je donnerai une raison plus juste : la poésie et la musique , faisant connaître successivement les différentes parties de leurs productions , ne sauraient devoir à l'étendue le même avantage que les arts dans lesquels les diverses parties d'un tout nous frappent en un instant.
Observons , cependant , que l'étendue peut ajouter au mérite des productions des arts qui paraissent d'abord la dédaigner. Concevoir un plan vaste, ordonner entre elles ses nombreuses parties, les embrasser constamment, afin délier ce qu'on écrit avec ce qui précède, et de le rendre utile à ce qui doit suivre; inventer, rniir et présenter une multitude d'idées qui concourent au même but, ces travaux exigent une vigueur d'esprit que ne demandent pas les morceaux de peu d'étendue, et qu'on voit avec étonnement se développer dans d'immenses poèmes.
Je ferais, sur la musique, des observations
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analogues à celles qu'on vient de lire. Guidé par l'amour du chant, on saisira peut-être un motif agréable ; mais le succès léger d'une romance ne prouvera point qu'on doive tenter des compositions dramatiques. Les grands travaux exigent la force de réflexion et la durée d'inspiration, qui distinguent l'artiste de l'amateur.
Lorsqu'on veut porter au plus haut degré les effets du beau, il est essentiel d'employer la grandeur , l'étendue : c'est un cadre imposant que le talent choisit; voyons les qualités qui lui servent à le remplir avec succès.
DANS LES A.RTS. 2 )