CHAPITRE IL
Pendant que Lycurgue étudiait les lois de la Crète, il connut TAalétaSj un des hommes les plus renommés dans le pays par sa sagesse et ses lumières politiques, et lui persuada de se rendre à Sparte. Thalétas se disait poëte lyrique ; mais, tout en prétendant composer simplement des vers, il remplissait l'office des plus habiles législateurs.
Ainsi la Muse précède à Sparte la réforme de Lycurgue, et ses chants font connaître et aimer tout ensemble le joug des lois : de même que, pendant l'âge précédent, les chants des prêtres aèdes avaient su rendre populaires et aimables les dogmes de la religion. C'est dire quel rôle la poésie est appelée à jouer dans la nouvelle république, celui d'une puissance morale, que les institutions , loin de comprimer, recherchent pour alliée.
c( Les odes de Thalétas , en effet, » dit Plutarque, a étaient autant d'exhortations à l'obéis-
« sance et à la concorde ; le rhythme et l'harmo- « nie prêtaient à la raison tout leur charme ; le a peuple, en les écoutant, sentait ses passions se « calmer et s'adoucir sa rudesse; les haines « faisaient place à Tamèur du bien. En sorte « que le poëte prépara les voies au législac< teur. »
Ses bienfaits laissèrent un souvenir si durable parmi les Spartiates, qu'on prétendait plus tard qu'il avait, par la se^le vertu de ses chants, fait cesser une peste qui désolait la ville. La reconnaissance publique allait jusqu'à lui prêter un pouvoir surnaturel.
Dans la suite, lorsque de nouveaux troubles s'élevèrent, les magistrats appelèrent encore à leur aide la poésie , et Terpandre de Lesbos s'établit à son tour à Sparte pour ramener les esprits à la soumission et à la paix. Les États naissants de l'ancienne Grèce étaient comme les enfants : les chants seuls pouvaient les calmer. Sparte fut aussi sensible qu'aucune ville grecque à cette séduction. Si l'on en croit Platon , im troisième poëte, un Cretois, vint au secours des lois dans de semblables circonstances, Nymphée de Cydonie, nom du reste inconnu. L'oracle de Delphes, sanction révérée qui ne manquait jamais aux gouvernements doriens et aux sages
projets, rayait désigné, ainsi que Terpandre, à la confiance publique.
A mesure, cependant , que l'ordre établi se fortifie, quand l'éducation politique est achevée, la poésie change de ton et de caractère. La raison se montre sans déguisement, plus austère, et ses conseils pénètrent dans la vie privée.
Ghilouj fils de Damagète, philosophe et magistrat, mérita d'être mis au nombre des sept sages de la Grèce. La philosophie, dans ce temps-là, c'était une vie pure et l'enseignement d'un certain nombre de préceptes pratiques, que dictaient simplement la justice et le bon sens. L'exemple de Chilon, que sa dignité d'éphore n'empêcha pas de composer des vers, nous montre en quel honneur la poésie était à Sparte. Il restait de Chilon, au temps de Diogène de Laërte, deux cents vers élégiaques, et le même biographe cite quelques-uns de ses vers gnomiques et de ses dictons favoris. Leur forme est didactique, concise; c'est déjà le laconisme.
Evidemment, l'école de morale à laquelle fut élevé le peuple Spartiate eut sur sa pensée et son langage une grande influence. La raison et la loi revêtaient toutes les formes , excepté celles qui frappent l'imagination. Elles ne s'entouraient point de dangereuses fictions et de riants men-
songea. Satisfaites de charmer les sens par le rhythme et rharmonie , elles se gravaient aussi sûrement dans les esprits. L'enfant, après avoir chanté leurs préceptes, apprenait bientôt à faire lui-nlême l'éloge de la vertu.
« L'irène, après le souper, » dit Plutarque, a proposait aux enfants des questions auxquelles « il fallait répondre avec réflexion, par exemple « quel était le plus homme de bien de la ville, ce « qu'il fallait penser de telle action. La réponse « devait être accompagnée de sa démonstration « et de ses preuves, le tout en peu de mots. »
Ainsi le jugement se mûrissait de bonne heure, maintenu dans une voie sûre et étroite. Tout Spartiate était moraliste, et le propre des moralistes , c'est de renfermer en peu de paroles beaucoupde sens. Aussi peut-on dire, en détournant les expressions d'un écrivain ancien, que l'éducation morale fut la source du laconisme.
Parmi les étrangers qui prêtèrent aux lois de Lycurgue le charme de leurs chants, et que Sparte révéra comme des hommes divins, il ne faut pas oublier Phérécyde, disciple de Pittacus. Hercule lui avait ordonné en songe de recominander aux Lacédémoniens le mépris de l'or et de l'argent ; la même nuit, il avait enjoint aux deux rois de croire tout ce que leur dirait Phérécyde.
Ces prodiges disposaient favorablement les esprits.
Lycurgae, en introduisant dans sa cité la poésie morale et philosophique^ comprit cependant qu'elle ne suffisait pas au génie dorien. Propre à adoucir les âmes encore sauvages, à calmer leurs passions, à leur persuader l'obéissance et la pratique difficile de stoïques vertus, elle sert dans le principe les vues du législateur. Mais plus tard, quand le peuple discipliné et fort veut prendre son essor, elle ne peut devancer son ardeur, l'enflammer de l'amour des grandes choses, célébrer les combats et la gloire : elle ignore ces chants sublimes.
De Crète, Lycurgue fit voile vers l'Asie. Il trouva les poèmes d'Homère, qui étaient conservés par les descendants de Créophile. Frappé des beautés de la poésie épique, et sentant l'influence salutaire que pouvaient exercer sur un peuple de soldats la peinture de la vie héroïque et les enseignements moraux de toute espèce que renferment ces récits guerriers , il s'empressa d'écrire le poëme pour en doter sa patrie. Le nom d'Homère était alors peu connu hors de l'Ionie , et c'est à peine si dans la Grèce occidentale on possédait quelques fragments épars des poésies homériques. Lycurgue, le premier, les fit vraiment connaître.
Ce témoignage de Plutarque semble contredit formellement par la tradition athénienne, qui veut que Solon et Pisistrate aient réuni les premiers V Iliade et V Odyssée. Mais toutes les difficultés disparaissent, si l'on suppose que Lycurgue ne rapporta lui-même que des fragments assez étendus. H y a dans Homère certains récits propres à alarmer un réformateur austère. De riants tableaux, qui enchantaient l'Ionie , eussent été déplacés dans une république organisée comme Sparte. Il paraît impossible que Lycurgue n'ait pas fait un choix plein de prudence , n'adoptant que les chants qui s'accordaient avec ses projets. Platon , injuste assurément , soumet aune sévère critique les principes de la morale homérique. Mais les philosophes qui veulent façonner les hommes au gré de leurs utopies sont des tyrans bien ombrageux.
Quoi qu'il en soit, Homère fut introduit à Sparte par Lycurgue, et bientôt il y eut formé des imitateurs. Cincethorij Lacédémonien qui vivait vers la cinquième olympiade, composa des généalogies ou récits héroïques enchaînés par générations. Le titre d'un de ses poèmes indique même un essai d'épopée nationale qui célébrait les exploits et les conquêtes des Héraclidés. Si obscur que soit pour les modernes le nom de
Cinasthon, il ne Tétait pas pour les anciens. Pausanias cite plusieurs fois son autorité , et son ta^ lent était assez renommé pour qu'on pût lui attribuer la Petite Iliade.
C'est encore à l'influence d'Homère qu'il faut attribuer la naissance de la poésie élégiaque et de la véritable poésie lyrique; car les poésies de Thalétas et de Chilon ne sont que gnomiques et didactiques.
• Le premier nom qui se présente est celui de Tyrtée, Tyrtée qui ne précéda Terpandre que de quelques années , mais qui le précéda y puisque Terpandre ne ftit vainqueur aux fêtes d'Apollon Carnien que dans la vingt-sixièmeolympiade, tandis que la seconde guerre de Messénie commence pendant la vingt-troisième.
n est difficile d'admettre les traditions qui amènent Tyrtée d'Athènes à Sparte. Sparte demandant un général à Athènes^ et les Athéniens lui envoyant par dérision un maître d'école boiteux, ce sont là deux faits plus invraisemblables l'un que l'autre. Il suffit de remarquer que ce sont des écrivains athéniens y Platon , Philochorus^ Lycurgue, qui racontent les premiers cette histoire, répétée plus tard par Diodore et Pausanias. Combien de fois ne surprend-on pas l'orgueil athénien altérant l'histoire? Un mensonge qui flattait en
outre leur haine nationale et cet esprit de dénigrement acharné contre les grossiers LacomenSy était deux fois justifié.
Les anciens eux-mêmes avaient douté de la véracité de ce témoignage, et Strabon, citant des vers dé Tyrtée où il se déclare Dorien ,
« Jupiter lui-même a donné cette ville aux Hé- « raclides, avec lesquels quittant Érinée battue c( des vents , nom sommes venus dans la grande tt île de Pélops, » ajoute : a Or il faut, ou regard der ces vers comme supposés, ou ne point.
<c croire Philochorus , Callisthène et d'autres his- « toriens qui font venir Tyrtée d'Aphidnes , bourg « de l'Attique. »
Strabon croit plutôt Tyrtée ; car il a soin de nous prévenir que ces vers sont tirés du poëme élégiaque intitulé Eurumie, Or, si Ton récuse quelques mots d'un vieux poëte conservés par un his-: torien, on ne peut giièrè suspecter un poëme entier.
Nous avons d'ailleurs d'autres vers de Tyrtée où il se donne encore pour Dorien :
. « Notre roi, » dit-il quelque part, « notre roi « Théopompe , aiiné des dieux ; » et dans son élégie sur la première guerre de Messénie :
« Fendant dix-neuf ans, les guerriers combatii tirent pour ce pays avec une constance et un.
(( courage inébranlables, les guerriers' pères de « nos pères. »
On lit dans le Lexique de Suidas : « Tyrtée, (c fils d'Arcbembrotus, Làconien ou Mîléaien, aua teur d'élégies et joueurde flûte, etc., etc. w
Ce témoignage s'accorde avec celui de Strabon, au moins pour contredire les prétentions des Athéniens.
Pourquoi fit-on naître Tyrtée à Milet ? Pourquoi les Athéniens songèrent-ils à le réclamer au nom de TAttiqûe ? A ces deux questions on peut faire la même réponse : c'est que ses vers étaient écrits en dialecte ionien. C'est là, en effet, l'objection la plus sérieuse que rencontrent ceux qui voient dans Tyrtée un poëte national, Dorien d'origine comme de cœur.
Mais , à Sparte comme .en Asie , l'épopée n'estelle pas le principe de l'élégie guerrière ? Homère n'est-il pas le maître de Tyrtée aussi bien que de Callinus? Le dialecte ionien était, à cette époque, la listngue commune de la poésie ; les Spartiates , auxquels Lycurgue avait apporté les chants d'Homère, la comprenaient aussi aisément qu'ils comprirent plus tard Terpandre, le poëte éolien. Il était naturel que Tyrtée répétât les accents qu'il avait entendus dès l'enfance, et s'essayât daps une langue qui semblait consacrée désor-
mais aux sujets héroïques. Le dialecte dorien, encore trop rude pour la Muse lyrique, attendait la réfonne d'Alcman.
Nous possédons trois élégies de Tyrtée, trop présentes à toutes les mémoires pour qu'il soit besoin de les citer. On comprend , en les lisant , pourquoi les Grecs plaçaient Tyrtée au premier rang parmi les poëtes , pourquoi Horace le nomme k côté d'Homère. Jamais l'enthousiasme guerrier ne s'est exprimé avec cette fermeté et ce feu contenus ; jamais l'amour de la gloire et de la patrie n'a inspiré des chants plus propres à émouvoir ; jamais les malheurs et la honte qui poursuivent le lâche n'ont été présentés sous de plus affreuses images. Point de détails ni de mots inutiles, point d'ornements poétiques; tout eôt saisissant de vérité. L'avenir, la vie elle-même, révèlent leurs promesses ou leurs menaces à l'âme du guerrier. Pour le vaincu, c'est l'exil, la fuite avec une vieille mère , une femme et de petits enfants ; c'est la misère qui quête en vain un asile et ne trouve que le mépris ; tandis que , sur le champ de bataille déserté, les vieillards à la barbe grise rendent leur âme dans la poussière. Pour le brave, au contraire, c'est l'admifation des hommes, l'amour des jeunes filles, la première place dans les assemblées et aux festins, les honneurs
tant qu'il vit, rimmortalité quand il descend sous la terre. D'autres méprisent la mort ; Tyrtée la voit si belJe qu'on l'aime et qu'on y court. Ni le poëte aux grandes imagés /ni le philosophe qui sait toutes les passions humaines, ne trouvent ces accents : on reconnaît le guerrier qui crie en face de l'ennemi ce qu'il sent dans son cœur. C'est le génie de la guerre , c'est Sparte tout entière qui respire dans ces chants. Plusieurs siècles après les guerres de Me^sénie, les vers de Tyrtée gagnaient encore des batailles.
• Tyrtée , dans la cité même , ne rendit pas de moins signalés services. Les ravages de la guerre furent suivis d'une grande disette, et le peuple soulevé réclamait un nouveau partage des terres* Tyrtée , émule alors de Thalétas , ratnena les esprits à la raison et à la concorde ; il calma des dissensions qui pouvaient être fatales en présence de l'ennemi. Son élégie morale était célèbre dans l'antiquité : on l'appelait tnixtôt Eunomie , et tantôt Politie.
Le recueil de ses différentes poésies comprenait cinq livres.
Terpandre se rencontra à Sparte avec Tyrtée, puisqu'il remporta le prix aux fêtes d'Apollon vers la vingt-sixième olympiade, c'est-à-dire pendant la seconde guerre de Messénie. Terpandre
22 L'AET A SPARTE.
est célèbre surtout comme musicien , nous le verrons dans le chapitre suivant ; mais c'était en même temps un poëte de talent. Il composa des chants à l'imitation d'Homère et d'Orphée ; ses pœans en l'honneur d'Apollon lui valurent de nombreuses couronnes dans les concours ' solennels. Il eut pour rivaux dans ce genre Alcman et un autre poëte lacédémonien, connu d'ailleurs, Bionysch dote. Il composa aussi des chants guerriers que conservèrent longtemps les Spartiates. Même au temps d'Épaminondas, ils les tenaient en tel honneur qu'ils défendaient aux Ilotes de les chanter. Il en était de même des vers du Laconien Spendon^ encore un poëte national dont nous ne savons que le nom. Mais ce nom , réuni à ceux de Tyrtée, de Dionysodote, d' Alcman, montre le développement qu'avait pris à Sparte la poésie élégiaque.
Alanmn était de Messoa, en Laconie. On le fait aussi naître en Lydie. Mais, comme dès son enfance il avait été amené à Sparte, son origine ' n'a aucune importance. Selon cette tradition, il était esclave d'un Lacédémonien nommé Agésidas. Affranchi par son maître, que frappèrent ses heureuses dispositions pour la poésie, il fut admis parmi les citoyens. L'opinion la plus vrai-^ semblable k fait fleurir à la fin du vii° siècle.
POÉI^E. 2S
Élevé à l'école de Tyrtée et de Terpandre, Alcman ne fiit pas seulement Dorîen par le sentiment et la pensée, il voulut Tétre par la langue. Le dialecte dorien, négligé jusqu'alors par les poètes Spartiates, avait gardé sa rudesse primitive. Alcman le polit, lui donna la souplesse et un agrément qui ne lui enlevait rien de sa mâle énergie ; il le fit aussi beau que l'ionien et YColien, ses aînés. Ainsi la Grèce dut à Sparte une richesse nouvelle et une langue qui devait être immortalisée par Pindare.
Alcman composa des chants guerriers, des paeans, des odes surtout, destinées à être chan* tées par les chœurs. Celles qui étaient composées pour des chœurs de jeunes filles s'appelaient Parthênies. Fut-il en outre l'inventeur de la poésie erotique, et, comme le prétend Suidas, sa vie ftit-elle toute consacrée à l'amour? C'est ce dont il est permis de douter. Les lois de Lycurgue, il est vrai, laissent & l'amour son développement naturel, et tendent même à lui donner plus d'ardeur, en prévenant la satiété aussi bien que la débauche ; mais elles n'eussent point permis au poète de nourrir les âmes d'images voluptueuses, et d'y joindre l'exemple dangereux d'une conduite trop libre. Il ne faut point que le titre de certaines pièces d' Alcman éveille des idées
contraires au sens antique. Les Parthénies n'étaient point des chants adressés aux jeunes vierges, des éloges de l'amour et de la beauté. C'étaient simplement dc^s odes chantées par des chœurs de jeunes filles dans les cérémonies religieuses et les solennités publiques. Pindare a composé aussi des Parthénies ; les fragments qui nous en restent semblent appartenir & des hymnes en l'honneur des dieux.
Un autre titre des poésies d'Alcman, conservé par Suidas , les Baigneuses, prête encore plus , il est vrai, aux interprétations romanesques. Mais que ce ftlt un petit poëme, que ce fussent des chants mêlés aux exercices gymnastiques des Lacédémoniennes , je supposerais tout, plutôt qu'un sujet voluptueux. Voici un fait bien digne d'attention. Il nous reste environ quatre-vingtdouze fragments d'Alcman, qui forment un ensemble de cent cinquante à cent soixante vers ; cependant c'est à peine si, sur tant de vers cités par les auteurs, on en trouve deux ou trois où il soit question d'amour. Athénée, sur la foi de critiques plus anciens, accuse Alcman d'être un poëte erotique ; mais il ne justifie son arrêt que par deux vers , où le sentiment me semble pur et modéré.
De sorte qu'il est facile de concilier cette
nuance tendre du génie d'Alcman avec .les exigences des lois lacédémoniennes. Qui sait, du reste, si ces vers ne sont pas de sa jeunesse? Qui sait s'ils n'ont pas seuls inspiré aux écrivains des âges postérieurs une idée fausse d'un poëte dont ils ignoraient la vie? Lorsqu'on remarque les contradictions des anciens, qui donnent . pour père à Alcman tantôt Damas , tantôt Titarus, qui le font naître à Sardes ou bien en Laconie, qui en font un Spartiate sévère ou un Ionien voluptueux, un réformateur apprenant & la poésie grecque les mâles accents du dialecte dorien, ou bien un inventeur de chants erotiques, on serait parfois tenté de croire & l'existence de deux personnages de nom semblable et de génie différent, dont les œuvres aussi bien que le souvenir furent plus tard confondus.
Il est naturel de rattacher à l'école d' Alcman Gitiddas, architecte et sculpteur distingué dont il sera parlé plus loin. Il composa divers chants en dialecte dorien, notanunent un hymne à Minerve.
Tel fut l'essor de la poésie à Sparte : didactique avec Thalétas, Terpandre et Nymphée; gnomique avec Chilon et Phérécyde; épique avec Cinaethon; élégiaque avec T}Ttée, Spendon et Dionysodote; lyrique avec Terpandre, Alcman
et Gitiadas , elle seproduit enfin devant la Grèce avec sa langue nationale, qui devint aussitôt la langue de toute la poésie lyrique, et se place au second rang, derrière la jalouse Athènes.
Tandis que dans les pays libres les esprits produisent au gré de toutes les influences , c'est un spectacle remarquable à Sparte que leur marche disciplinée sous l'oèil de l'Etat. Mais qn'on ne se figure pas un surveillant inquiet et hostile, qui mène par la compression à la stérilité. C'est, au contraire, un protecteur qui ouvre la carrière et qui montre le but; c'est un allié qui reconnaît la puissance de la poésie, et appelle ses plus généreuses inspirations au secours des lois et de la grandeur publique. Elle chante les institutions nouvelles ; elle calme les troubles et les dissensions ; elle répand ses charmes sur les devoirs de chaque jour, son éclat sur les fêtes et le culte des dieux ; elle arrête la défaite, elle appelle la victoire : héroïque à la tète des armées, bienfaisante au sein de la cité. Aussi comprend-on que la république de Lycurgue, loin de chasser ses poètes, comme \sl Répuhliqtie de Platon, accueillît 'les poètes étrangers, et les allât demander à l'oracle de Delphes lui-même.
D'un autre côté, dès que le génie ne se pliait pas aux exigences morales ou politiques de
Sparte, il n'inspirait que l'inquiétude ou le dédain. Archiloque, qui avait jeté son bouclier et ride sa propre honte, se vit refuser l'entrée de Sparte. Hésiode, poar avoir chanté l'agriculture , était regardé comme le poëte des Hôtes. Les déclamations de la tragédie pouvaient diminuer le respect des lois, les plaisanteries de la comédie altérer la pureté des mœurs : il n'y eut point de théâtre à Sparte. Les spéculations de la philosophie parurent oiseuses : il vaut mieux employer sa vie à pratiquer la vertu qu'à la définir. La rhétorique, qui plaide le juste et l'injuste et sait tromper les hommes, fat jugée dangereuse. Cependant, si l'on méprisait l'art de la parole , on en estimait le talent naturel. Tous les ans on prononçait les oraisons fanèbres de Léonidas et de Pausanias, et Brasidas passait pour éloquent, même aux yeux des Athéniens.
Ainsi l'inflexible logique qui présida à la constitution de la société lacédémonienne a prévu tous les dangers, toutes les séductions ; les plaisirs les plus sérieux de l'intelligence sont écartés , si la morale les désapprouve. Cette censure fat exercée moins par l'autorité que par l'opinion. Le sens public était si droit, son éducation si solide, qu'il dédaignait à l'avance ce que les lois du pays eussent condamné. Je vois dans l'histoire peu d'ar-
rets rendus par les magistrats ; j'en vois beaucoup de formulés par les particuliers avec une hauteur de sentiment toute stoïcienne, avec ce laconisme ironique et mordant que les philosophes cyniques ne surpassèrent pas.
Il feut dire aussi que la vie simple, militaire et toute pratique des Spartiates ignorait les raffinements de civilisation et les besoins d'imagination que les lois compriment en vain et qui finissent toujours par triompher. Cette lutte ne pouvait exister dans la république de Lycurgue, où les lois n'étaient pas faites pour les hommes, mais les hommes façonnés pour les lois.
Il y a pour tous les peuples un temps de jeunesse, d'ignorance naïve, d'enthousiasme : alors la poésie chante, et sa voix toute-puissante les pousse enivrés sous le joug du législateur ou sous le glaive de l'ennemi. A Sparte/ exemple unique dans l'histoire, cette jeunesse dura cinq cents ans, tant que durèrent les institutions qui la prolongeaient par leur jalouse tutelle. Pendant cinq cent« ans, la poésie conserva ellemême toute son infiuence, tout son prestige : les poètes étaient morts , mais leurs chants ne cessaient point de retentir.
Au contraire, lorsque l'excès de sa grandeur eut corrompu Sparte, quand, m'aîtresse de la
Grèce , elle prit aux vaincus leurs richesses et leurs vices, la Muse lyriqife tomba du même coup dans ravilissement. L'on vit Lysandre s'entourer de poètes qui composaient des pœans en son honneur comme s'il eût été dieu ; rivalisant de flatterie et de bassesses, ils détrônaient la grande Junon Samienne pour célébrer à sa place le vainqueur d'Athènes.
Les barrières une fois tombées, Sparte suivit le mouvement littéraire de la Grèce ; mais elle ne produisit que des talents médiocres , historiens, grammairiens, rhéteurs, sophistes, dont les noms mêmes nous seraient inconnus, si quelque auteur étranger ne les eût cités par hasard. Son génie, florissant sous un régime austère et despotique, alla s'éteindre au sein de la liberté.