‹ Etudes sur le XVIIIe siecleChapitre 10 sur 10 · MONTESQUIEU · texte numérisé non relu

MONTESQUIEU

au prince. Il laut au moioB qu'il ait ea maiBOD poui asile, et le reste de sa conttuite en sûreté. L'espionnage serait peut-être tolérable, s'il pouvait être exercé par d'honnêtes gens ; mais l'infamie nécessaire de la personne peut faire juger de l'infamie de la chose. Un prince doit agir avec ses sujets avec candeur, avec feanchiga, avec oonfianoe. Celui qui a tant d'inquiétudee, de aoupçoos et de craintes, est un acteur qui est embarrassé à jouer son rôle. — Toift ce que je dis est puisé dans la nature, et est très-Ëtvoralile à la liberté du citoyen.

De là sa réclamation contre la loi du sacrilège :

Dans les choses (1) qui troublent la tranquillité ou la sûreté de l'État, les actions cachées sont du ressort de la justice humaine; mais dans celles qui blessent la divinité, là oii il n'y a point d'action publique, il n'y a point de matière de crime; tout s'y passe entre l'homme et Dieu, qui sait la mesure et le temps de ses vengeances. Que si, confondant les choses, le magistrat recherche aussi le sacrilège caché, il porte une inquisition sur un genre d'action où elle n'est point nécessaire: il détruit la liberté des citoyens, en. armant conu« eux le zèle des consciences timides et celui des consciences hardies. Le mal est venu de cette idée qu'il faut venger la divinité. Mais il faut faire honorer la divinité, et ne la venger jainais.

320 ÊruDBe evR u ivnr siècim.

Q y a sans doute de l'humanité dans cette invective contre la torture :

Lorsque (1) nous lisons dans les histoires les exemples de la justice atroce des sultans, nous sentons avec une espèce de douleur les maux de la nature hummie. — Suivons la nature, qui a donné aux hommes la honte comble leur fléau, et que la plus grande partie de la peine soit l'iniamie de la Bouffîrir, — Tant d'habiles gens et tant de beaux génies ont écrit contre celte pratique (la torture), que je n'ose parler après eux. J'allais dire qu'elle pouvait convenir dans les gouvernements despotiques, où tout ce qui inspire la crainte entre plus dans les ressorts du gouvernement; j'allais dire que les esclaves, chez les Grecs et les Romains. . . Mais j'entends la voix de la nature qui me contre moi.

Et dans ses efforts pour adoucir et limiter le droit de conquête, au cliapitre qu'il termine ainsi :

Je définis (î) ainsi le droit de conquête : un droit nécessaire, légitime et malheureux, qui laisse toujours à payer une dette immense pour s'acquitter envers la nature humaine.

Ed fait de gouvernement, il a une haine implacable contre le despotisme. 11 y revient toujours, et toujours l'accablant de toute sa force :

(i;Eiprit des Lola, 1.T1, cfa.», i:,n.— {t)lbid., \. x, cb. 3.

■ONTBSQUIEC. 321

Un homme (1) à qui ses cinq sens (lisent sans cesse qu'il «st tout, et que les autres De sont rien, est oaturellemeut paresseux, ignorant, v<duptueux. — Dans le gouvernement despotique, le pouvoir (S) immense du prince passe tout entier k «eux à qui il le confie. Des gens capa>' blés de s'estimer beaucoup eux-mêmes seraient en état d'y faire des révolutions. 11 faut donc que la crainte y abatte tous les courages. L'homme (3) est une créature qui <A)éit à une créature qui veut. Le partage des hommes, comme des bétes, y est l'instinct, l'obéissance, le châtiment. Il ne 6^ de rien d'opposer les sentiments naturels, le respect pour un père, la tendmsse pour ses en^ts et ses fenunes, les lois de l'honneur, l'état de sa santé : ou a reçu TtH^lre, et cela suffit. — L'éducation (4) ne cherche qu'à abaisser ie cœur dans les États despotiques. Il faut qu'elle y soil servile. L'extrême obéissance suppose de l'ignorance dani celui qui obéit. L'éducation se réduit à mettre la crainte dans le c<Eur, et à donner è l'esprit la oonsaissance de quelques prmcipes de région fort simples. Le savoir y sera dangereux, l'émulation funeste. — A des peuples (S timides, ignorants, abattus, il ne faut pas beaucoup de lois. Tout y doit rouler sur deux ou trois idées : iL n'en fautdonc pas de nouvelles. Quand vous instruisez une bète, vous vous donnez bien de g arde de lui faire dianger de maître, de leçons et d'dlure; vous frappez son cerveau par deux ou trois mouvements, et pas davantage. — Les hommes (6) sont tous é^ux dans le gouvernement repu-

(!) Esprit des [.ola, I. ii,eh. 6. - (!) Ibii., ). m, cb. 9. — [Z) Ibid.' I. III. ch. 10. - (t) Ibid., h IV, d). 3. — {à) Ibid., I. 1, ch. H. l«)/bi(f., ).vi, di. !.

I, irr. I.GoOgIc

3t2 ÉTUDES S(JH LE XVIir SIÈCLE.

bUcain; ils sout égaux dans le gouvernement de^»tk]ue : dans le premier, c'est parce qu'ils tiaaX uiot; dans le second, c'est parce qu'ils ne sont rien. — Quand (t ) les sauvées de la Ijsuisiane veulent avoir du fruit, ils coupent l'arbre au pied, et cueillent le fruit. Vtnlà le gouvernement deqiotique. — Rien (î) ne met plus prèa de la condition des bètes que de voir toi^ours des hommes libres et de ne l'être pas.

Par là Montesquieu a mérité ce bel él(^e de Voltaire : « Le genre humain avait perdu ses litres; M. de Montesquieu les a retrouvés et les lui a rendus. » Mais c'est compliment de philosophe à jtbilo- «ophe; depuis, il nous est né de grands esprits qui ont tait justice de ces pauvretés.

Voilà la tradition de ta politique sptritualiste. Les hommes ne sont pas foits pour les gouvernements, mais les gouvernemeats pour les hommes ; an gouvernement ne mérile d'être conservé que s'il rend service à la liberté uaiurelle, pour la défendre et [tour l'élever; sinon, il est une maladie, et on ne conserve pas une maladie , on s'en guérit. Voici un médecin qui connaît, de science certaine, la nature des divers tempéraments : sanguin, aerveux, bilieux, lymphatique, et le régime ptr lequel chacun d'eux reste ce qu'il est, ne se change point en un autre. C'est un habile homme qui ne sera pas mon médecin. Je ne tiens point à mon tempérament, je tiens à la

(1) Esprit des Lois, l.v.ch. 13. - (S) itid., t. ïv, ch. 15.

HONTB»gUiei'. 323

sauté. Le beau profit pour moi que mon tempérament se conserve, si j'en meurs !

ConatîtulioDS politiques diffiérentes ne sont que des passages que la liberté traverse pour idler à mieux, comme l'enfance , l'adolescence , la jeunesse , où l'homme s'élabore. Essayez de conserver l'enftmce dans un être, comprimer ses membres de peur qu'ils ne croissent, vous n'y rénssirez pas : il croîtra dans sa prison et la brisera, ou il monrra. Faites donc mieux ; puisque vous ne pouvez rien'contre la nature, secondez-ja ; puisque d'un enfant elle fera un homme, tâchez par de convenables exercices, que ce aoit un hotnme sain et fort. Et puisque un peuple grandit aussi, puisqu'il grandira malgré vous, foites que ses institutions grandissent avec lui, et qu'à l'âge de la force, il soit intelligent, honnête et courageux. Un arbre, un animal, un homme ne sont pas la pierre immobile ; il y a un art de conserver les pierres, et un autre art de conserver les êtres vivants. La vie d'un peuple ^t une perpétuelle métamorphose. Devant des changements inévitables, tout l'art de la politique est d'en deviner l'instant. Qu'elle le permute ou qu'elle ne le permette pas, la grande machine marche ; il nous est seulement permis d'en adoucir les ressorts, de prévenir le choc et l'éclat.

Montesquieu u un gouvernement qu'il préfère.

H définit à sa façon la; liberté politique : « elle est cette (1) tranquillité d'esprit qui provient de l'opinion

;i I Esprit des !«is, 1. ii.

I, irr. I.GoOgIc

3ti BTCIDBS SCS LB XYIU' SIÈOM.

que chacun a de sa sûreté, et, pour qu'on ait cette liberté, il faut que le gouvernement soit tel qu'un citoyen ne puisie pas craindre un autre citoyen. » — « Il j a une nation dans le monde qui a pour objet direct de sa constitution la liberté politique. Nou» . allons esaminer les principes sur lesquels elle la fonde. S'ils sont bons, la liberté y paraîtra comme | dans un miroir. » Il examine en effet la constitution anglaise, et y trouvant « la meilleure espèce de gou- 1 vemement que les hommes aient pu imaginer, il se contente de ranalyeer et de le comprendre.

Comme dans un État (1) libre tout homme qui est censé avoir une &me libre doit être gouvu^é par lui-même, 1 il faudraitque le peuple en corps eût la puissance législa- ' live. !

Le peuple (i) est admiiaUe pour choînr ceux à qui il doit confier quelque partie de sou autorité. Il n'a à se détenniuer que par des choses qu'il ne peut ignorer, et des foits qui tombent sous les sens. 11 sait très-bien qu'un homme aélé souvent à la guerre, qu'il y a eu tels ou td . succès ; il est donc très-capable d'élire un général. Il sait qu'un juge est assidu, que beaucoup de gens se retireut de son tribunal contents de lui, qu'on ne l'a pas convaincu ! de corruption : en voil^ asse^ pour qu'il éhse un préteur. Il a été frappé de la magnificence ou des richesses d'un citoyen : cela suffit pour qu'il puisse choisir un édile. — 1 Si l'on pouvait douter de la capacité naturelle du peuple

(OEtprlt deELois, I. ii.ch.S, — (2)ilH<I.,l. XII, ch. 3,3.

I, irr. l,,G00glc

MOMESQl'IEU. 33J

pour discerner le mérite, il n'y aurait qu'à Jeter les yeux sur cette suite continuelle de choiiL étonnants que firent les Athéniena et les Romains : ce qu'on n'attribuera pas Bans doute au hasard.

Hais saura-t-il conduire une affaire, connaître les lieux, les occasions, les moments, en profitera Non, il ne le saura pas. Il agit par sa fougue et non par ses dcEseins.

Comme la plupart des citoyens qui ont assez de suffisance pour élire, n'en ont pas assez pour être élus, de même le peuple, qui a assez de capacité pour se faire rendre CMuple de la gestion des autres, n'est pas propre à gérer par lui-même.

Il Êuit que les affaires aillent, et qu'elles aillent un certain mouvement qui ne soit ni trop lent, ni trop vite. Nais le peuple a toujours trop d'action ou trop peu. Quelquefois avec cent mille bras il renverse tout; quelquefois avec cent mille pieds il ne va que comme les insectes.

11 faudrait que le peuple (!) en corps eût la puissance législative ; mais comme cela est impossible dansles grands États, et est si^et à beaucoup d'inconvénients dans les petits, il tant que le peuple fasse par ses représentants tout ce qu'il ne peut faite par lui-même.

Le grand avantage des représentants, c'est qu'ils sont capables de discuter les affaires. I« peuple n'y est point (lu tout propre.

Sur CCS considérations est fondée la nécessité du gouvernement représentatif. Voici comment ce gou-

(!) Esprit (les I*i», I, xi, ch. 0.

i:,in-,. i.GooyIe

326 éti;des sur lb sviii* eiÈCU.

Teraement se complique, comment la repréaeDlatioD

se double :

Il y a toujours dans un État des gens dislingués par la naisBance, les richesses ou les honneurs; mais s'ils étaient confondus parmi le peuple, et s'ils n'y avaient qu'une voix comme les autres, la liberté commune serait leur esclavage, et ils n'auraient aucun intérêt à la défendre, puisque la plupart des résolutions seraient contre eux. La part qu'ils ont à la législation doit donc être proportionnée aux autres avanlages qu'ils ont dans l'État, ce qui arrivera s'ils forment un corps qui ait droit d'arrêter les entreprises du peuple, comme le peuple a droit d'arrêter les leurs.

Le corps des nobles doit être héréditaire. II l'est premièrement par sa nature; et d'ailleurs il faut qu'il ait un très-grand intérêt à conserver ses prérogatives, odieuses par elles-mêmes, et qui, dans un Ëtat libre, doivent toujours ètn en danger.

EnflD, le gouvernement représentatif, avec sa doubifl représentation, sera une monarchie :

La puissance exécutrice doit être entre les mains d'un monarque, parce que cette partie du gouvernement, qui a presque toujours besoin d'une action momentanée, est mieux administrée par un que par plusieurs.

Si le monarque prenait part à la législation par la faculté de statuer, il n'y aurait plus de liberté. Mais comme il faut pourtant qu'il ait part à la législation pour se défendre, il faut qu'il y prenne part par la faculté d'empêcher.

HOHTESQinBD. 3S7

Les choses étani dans cet étal, il faut encore qu'elles se soutiennent, et tout est perdu si le roi déconsidère la noblesse ou si elle se déconsidère ellemême:

Le principe (1) de la monarchie se corrompt lorsque les premières dignités sont les marques de la première servitude; lorsqu'on Ate aux grands le respect du peuple et qu'on les rend de vils iostnitaents du pouvoir arlritraire. U se wrrompt encore plus lorsque l'honneur a été mis en contradiction avec les honneurs, et que l'on peut être à U fois couvert d'iulamie et de droites.

Voici donc (i) la constitution fondamentale du gonrernement dont nous parlons. r.e corps législatif j étant composé de deui parties, l'une endialowa l'autre par sa faculté mutuelle d'empêchor. Toutes les deux seront liées par la puissance exécutrice, qui le sera elle-même par la législative.

Ces trois puissances devraient former uu repoS' ou une inaction. Mais, comme par le mouvunent nécessaire des choses, elles sont contraintes d'aller, elles seront forcées d'aller de concert.

Observons le rôle essentiel que joue ici la noblesse : « La maxime fondamentale (3) de la monaiv chie est « point de monarque, point de noblesse; n point de noblesse, point de monarque. * Juste

(1) Esprit de» Lois, t, thi, eh. 7. — (!) Ibid.,). xi,ch. B.~[Z)Ibid.,

338 ÈTDDES BUS iC XVUI* SiftCLE.

maxime , car , pour supporter la noblesse ou la royauté, il faut supporter le rang, indépendamment du raérïle, estimer dans les hommes une valeur de position, hors de la valeur personnelle. Les deux choses vivent du même préjugé, et elles se soutiennent l'une l'aube. » Le roi est la source de tout pouvoir, et les nobles « les canaux moyens, par où conle sa puissance ; ■ le roi est le chef des nobles : il donne la nt^lesse pu sa volonté et la relève par sa faveur; de son cMé, le corps des nobles, en escortant le roi, ajoute à sa majesté. Les choses se passent comme parmi ces grands corps qui se meuvent audessus de nos létes : au centre, un astre, foyer de lumière, autour de lui d'autres astres qui réfléchissent, moltipljent et éteudent son éclat C'est, à notre égard, an autre monde, on moDde d'en haut, surnaturel, le mystère de la société.

La noblesse sent bien cette solidarité. Dans le chapitre : Combien ta tuAlesse est portit à défendre le tr6ne, Montesquieu dit avec raison :

La noblesse anglaise (1 ) s'ensevelit avec Charles 1" sous les débris du uOne; et, avant cela, lorsque Philippe II fit entendre aux oreilles des Français le mot de lilierlé, la couronne fut toiqou» soutenue par cette noblesse qui tient II bonoeur d'obéir à un roi, mais qui regarde comme la souveraine infamie de partager la puissance avec le peuple.

(1) Esprit des Lois, 1. vin, cb. 9.

HONTBSQUIEU. StS

Qui veut la noblesse dans un Ëtat, la veut avec ses conditions naturelles : un rang privilégié appelle une justice et une loi de privilège. Il lui faut :

t'liérédiié(l).

Le droit d'a^eese.

Les sub^tutioDS qni conservent le bien dans les familles.

Le retrait lignager, pour rendre aux Eamilles nobles les terres que la prodigalité d'un parent aura aliénées.

Des liefs , des terres qui aient des privilèges comme les [)er3onnes.

Le droit d'être jugés par leurs pairs :

L£B grands (3) sont toujours exposés ^ l'envie; et s'ils élaieDEjugés par le peuple, ils pourraient être en danger, et ne jouiraient pas du privilège qu'a le voindre citoyen dans un État libre, d'être jugé par ses pairs. II faut donc que les nobles soient appelés, non pas devant les tribunaux ordinaires de ta nation, mais devant cette partie du corps législatif qui est composée d« nobles.

On comprend le gouvernement que Montesquieu propose. Il y emploie des éléments vrais, un peuple qui est bien un peuple, une noblesse qui est bien une noblesse, un roi qui n'est que roi. H prend des forces dans leur énergie , et seulement il les civilise , les tempère réciproquement, les contraint de vivre ensemble , de ne i)as se détruire l'une l'autre, et de travailler de concert au bien commun.

;i) Esprit dM Lola, 1. t, ch.B. — (2) fiiW., (.Ii.eh.fl.

. .i.GoogIc

330 ÉTUDES SUH U XVIU* SIÂCLE.

Ces éléments sont vrais ; dans l'Angleterre ils sont réels. Là il y a un peuple jaloux de ses droits; là aussi l'existence de la noblesse est un grand fait accepté : le peuple la tolère, et même U en est Qer. Pendant sept cents ans, elle l'a conduit au combat contre la royauté, et, une fois la royauté suffisamment diminuée , ils l'ont laissée prudemment entre eux deux , inutile à elle-même, utile au bien commun , comme dans des appareils électriques, ces minces cloisons de Terre qui empêchent deux forces contraires de se précipiter l'une sur l'autre et de faire explosion. La monarchie représentative est, en Angleterre, un fruit du sot.

C'est le gouvernement qu'on a voulu importer en France à la Restauration. Disons-le d'abord , il n'y avait pas autre chose à faire que ce qu'on fit alors ; puis ces trente-trois années de régime représentatif ont été trente-troîs années d'un régime de discussion, que nous pouvons nous rappeler sans honte ; mais ce n'était point le gouvernement de Montesquieu. Ou avait un roi et un peuple, où on choisit quelques centaines de citoyens aciife, point de noblesse selon la définition entière de Montesquieu, avec le droit d'aînesse, les substitutions et la prépondérance politique. On avait devant soi des noms qui étaient des noms, des talents qui étaient des talents, des fortunes, morcelées dans le passé parla vente des biens nationaux, dansl'avenir par le Code civil qui prescrit le parta^ égal des successions; on &t comme on put, on forma un corps très-distingué saas doute, mais auquel il manquait.

■OPrrESvciBV. 331

pour tenir la place que Montesquieu lui asslt^ne, un intérêt personnel à défendre , « de ces prérogatives odieuses par elles-mêmes, qui dans un état libre. doivent toujours être en danger. » L'hérédité qui lui donnait de l'indépendance, disparut à la- première révolution; d'ailleurs, avant et après, de peur qu'il n'eût on esprit propre, le pouvoir eiécutif, par des introductions nouvelles, en changeait la majortlé. U y avait bien dix ans qu'il existait des pairs quand un ministre s'amusait à dire : « J'en ferai tant qu'il sera également honteux de l'être et de ne l'être pas. Cet ialermédiaire ainsi exténué , la royauté et la nation furent en présence et se combattirent ; on sait la fin. Je ne pense pas qu'elle fût inévitable ; mais il fallait, pour l'éviter, de grandes précautions de toutes parts. Le vrai gouvernement constitutionnel est assez fort pour ne pas se démonter dans les chocs ; le gouvernement artiâciel que nous avons essayé était une machine bien délicate qui demandait des mains bien délicates aussi.

On ne fait point une noblesse, on ne la rebit point. Pour qu'il 7 en eût une «n France, il fallait deux conditions : qu'elle eût l'intelligence de son rôle et qu'elle fût consentie par la nation et la royauté. Ces deux conditions manquaient pareillement.

On ne voit pas qu'elle ait eu cette intelligence nécessaire. Après avoir, pendant la Fronde, agité le pays pour des prétentions personnelles, elle se vend à Mazarin et forme la cour de Louis XIV ; elle ne reparait ensuite que pour abdiquer dans la nuit du 4 août.

I ; .i.GoogIc

'iJi ÉTUDES SUR LB XVIll' SIÈCLE.

La royanlé ne l'avait jamais acceptée : depuis la première cominuue jusqu'à la fin du règne de Louis XtV, à travers Louis XI et Ricbelieu, toute riiistoire de France est la lutte des rois contre les nobles pourl^ anéantir. '

Et la nation acceple-t-elle la noblesse ? Avons-nous i en France le respect de la naissance^ Estimons-nous autre chose que le mérite personnel, qui à nos yeux ' fait tout pâlirî Tolérons-nous les privilèges? Ne som- j mes-nouB pas grands amateurs de l'alité? C'est le i vieux fond de la nature française. Si on voulait citer ceux de nos écrivains qui ont mis le mérite personnel au-dessus de la naissance, il faudrait citer presque tous nos Français ; bornons-nous donc à Mon- j teequieu, à l'oracle du gouvernement constitutionnel. Dans ses Pensées dimr$ts, où il est à l'aise, on lit ceci :

J'ai eu d'abûrd pour les grands une crainte puérile; (lès que j'ai eu fait connaissance, j'ai passé presque sans milieu jusqu'au mépris. Je disais à un homme : a Fi donc! vous avez les sentiments aussi bas qu'un bomme de qualité. » Je hais VeTsailles parce que tout le monde y est petit; j'aime Paria pai'ce que tout le monde y est grand.

Montesquieu est de son pays.

J'aime la noblesse : c'est une belle et bonne chose : ^ par la force des traditions, par l'impression des exemples, elle est un engagement à bien faire ; elle a ce que les plus puissants individus ne se donnent pas

I, irr. I.GoOgIc

aONTBSQtlIBU. 333

la durée > si U fortune s'y «jouta, elle forme ces grandes esisleoces où la dignité, la politesse, la géoéronté fleurisseat comme dans leur lieu naturel ; elle provoque, elle itluetre le mérite, mais elle ne le remplace pas, et Voltaire répondait comme il faut à ce personnage qui lui reprochait sa naissance : «Je porte mon nom, et vous traînez le v6tre. b

Quoi qu'on fasse, il y a dans tous les pays une noblesse, c'est-à-dire des gens distingués au-dessus des autres; mais, quoi qu'on fasse autsi, le temps, qui transforme tout, la transforme, et en renouvelle les titres. Elle sul)8>slera tant que \& amie de l'ég^ità n'auront pas trouvé le moyen d'égaliser les intelligeoces et les courages ; mais U faut bien le reconnaître, maintenant, la puissanee qui ta confère, c'est la souveraine des souveraine, l'opinion, sur le litre du mérite personnel. Comme elle sait qu'elle a de quoi récompenser les mérites les ]4u* bauls et les plus difficiles, elle ne voit point avec plaisir qu'on entreprenne uir elle, et elle donne aux hommes éminents une noblesse personnelle, qu'elle n'envie pas aux entants, qu'elle se plaît même à leur proposer, mais qu'elle ne leur accorde pas non plus, si eUe n'y rencontre le fonds qui la soutienne.

Tel a été le succès en France du gouvemenient modéré. Montesquieu ne se foisait pas illusion sur la difflcullé de l'établir; il a écrit: o Pour former (l) un gouvernement modéré, il i^ut combiner les puis-

(1) Esprit des Lois, l.v.L'h. It.

i:,in-H. i.GoOgIc

331 ÊTWXES 8UB U XVIIl* SIËOS.

sances, les r^ler, les tempérer, les foire agir, donner, pour ainsi dire, un lest à l'une ponr la mettre en état de résister à une autre : c'est un chef-d'œuvre de législation que le hasard fait Farement, et que rarement on^iaisse faire à la prudence, s II disait encore : < Les lois (1 ) doivent être tellement propres au peuple pour lequel elles sont faites , que c'est un très-grand hasard si celles d'une nation peuvent convenir à une autre. > Vraiment, cela est d'une prévision merveilleuse , et en quoi j'admire Montesquieu, à part de ses contemporains , c'est d'avoir peu espéré des hommes quand tout le monde espérait tout autour de lui.

La monarchie représentative a péri, le despotisme et la répnhlique ont péri. La France traverse successivement teus ces régimes et ne s'arrête dans aucun. Éprise de l'idéal, elle le veut teut de suite , le manque naturellement, et désespère. Il ne fallait pas désespérer, il hWaH attendre; mais cette nation ne connut pas le temps. Elle ne marche pas, elle vole. C'tïst l'histoire étemelle de mes français : ils vont d'un élan pai^ dessus les nues, puis ils tombent.

D'abord étourdie du coup , la France ne se connaît plus, ne se sent plus, elle est la moquerie des passants et là proie du premier venu ; mais elle se remet peu à peu, oublie et recommence pour avoir la même aventure. H est à craindre qu'à ce régime elle ne se lasse un jour , qu'elle ne ântsse par trouver qu'après tout, en has on n'est pas si mal, et qu'on peut ^-

{l)EipritdMLolB, I. i,cli. I.

i:,,n-H. i.GoOgIc

■OHTBSQUnV. 33S

vivre. Quand elle en sera là, il ne restera plus de la France qoe le nom.

Son instinct e&i droit : i! y a , quoi qu'en disent les sages, quelque chose qui est la justice et la liberté, sinon , ce rnoode serait un enfer ; mais la justice et la liberté ne sont pas au plus impatient; elles valent bien qu'on les mérite par quelque courage. 11 ue suffit pas de les prier une fois , il faut leur sacrifier chaque jour, se gêner pour elles , les servir dans son âme. C'est de là , c'est de l'âme de tous les citoyens qu'elles doivent sortir pour entrer dans la société, ou elles n'y entreront jamais.

L'idéal de Montesquieu est le maintien de la liberté civile qu'il appelle d'un autre nom, etdéânit : a cette tranquillité (1) d'esprit qui provient de l'opinion que chacun a de sa sûreté; pour qu'on ait celte liberté, il faut que le gouvernement soit tel qu'un citoyen ne puisse pas craindre un autre citoyen.» C'est excellent, car si un gouvernement n'est pas bon à cela , je ne vois pas à quoi il est bon ; mais on trouvera sans doute qu'après avoir respecté la liberté du citoyen, il ne serait pas mal de l'aider. Cet idéal est négatif.

n entend aussi l'art politique à sa façon , un peu physiquement : « Dans les monarchies, la politique fait faire les grandes choses avec le moins de vertu qu'elle peut, comme, dans les plus belles machines, l'art emploie aussi peu de mouvements, de forces et de roues qu'il est possible, o C'est là un principe de

(I) Esprit des Lois, I. m, ch. â.

336 ÉTL'DES SVK LE SVMI< SIÈCLE,

grand sens : un gouvernement qui ne subsisterait que par l'béroïsme des citoyens , qui exigerait que toutes les Âmes fussent perpétuellement montées au ton sublime, et qui serait perdu si le dévouement universel se relàcbait un instant, ee gouvernement se soutiendrait à trop grands frais, et la politique qui 'aurait inventé serait peu habile. Il est certain qu'il ne durerait pas longtemps. Pour l'usage de la vie commune, il n'est pas sage de demander aux bommes de ces qualités d'exception , du rare et de l'extraordinaire ; à la pratique de tous les jours il faut la vertu de tous les jours. Partout où il y a une société humaine, c'est ainsi qu'elle s'entretient. Chacun, inspiré par l'intérêt personnel, désire naturellement tout avoir et ne rien donner, s'exempter de toutes charges et les renvoyer aux autres : il désire , par exemple, en fait d'impôts, ne rien payer, et que tous ses concitoyens paient. Mettez tousces vœux ensemble, et calciUez le résultat : chacun n'a pour soi que sa voix, et a contre soi toutes les voix; les préleotions personnelles se détruisent, et l'avis de tout le monde, en définitive, est que tout le monde paie. Ainsi ce résumé des volontés particulières égoïstes, la volonté générale , ne va qu'à l'intérêt général.

Une fois les parts faites égales entre citoyens qui donnent également , quelqu'un veut-il une plus forte part? il n'a qu'à donner davantage, à rendre à l'Ëlat quelque service de surcroit. Comme il donne plus qu'il ne doit , il reçoit plus qu'il n'est dû , selon l'équité.

HOKTESQL'IBtJ. 337

Sans s'ailresser à autre chose qu'à l'intérêt, il n'est pas difficile de lui tiaire entendre qu'il n'y a d'utile pour un seul, que ce qui est utile pour tons, et, comme disaient les anciens, qu'il n'y a de bon pour l'abeille que ce qui est bon pour l'essaim.

Ainsi vont les choses : on sert la société en se sefvant soi-même , et on se sert soi-même en servant la société. Ai'osi elle s'entretient , non point par un sacrifice perpétuel et universel , par un efi'ori euiliumaio , constamment demandé k chacun de ses membres , mais par le travail naturel et infatigable de l'intérêt Voilà par quel ressort simple et vulgaire elle se meut , l'ar quel art elle transforme la rivalité en concorde. Elle nous prend tels que nous sommes : très-amoureux de nous-mêmes, vertueux et héroïques à notre corps défendant , et tire parti de nous , fait beaucoup avec peu. C'est son seoret

Vienne la vertu maintenant , elle sera bien reçue. Inspirez à ces citoyens la passion de l'intérêt général, l'amour de la patrie : où il y avait déjà une force , vous en igoutez une nouvelle d'une admirable vigueur : vous éclairez et fortifiez la prudence par quelque chose de meilleur que la prudence, la vertu. Enseignez-leur enfin que, dans des circomlances désespérées , il faut sacrifier résolument à son pays, apporter son argentan trésor, courir à la frontière ou aux remparts : voilà de bons citoyens et un bon État. L'intérêt est relevé par la vertu, et la vertu portée au besoin jusqu'à l'héroïsme. Nulle force humaine n'est perdue pour le bien commun , nulle n'est employée

I, irr. I.GoOgIc

33S iruDKs sui LE xviir. Siècle.

contre une autre, toutes se secourent mutuellement :

l'État, le citoyen et rtiouime profilent à la fois.

Mais si, pour avancer dan» l'Ëtat, il suffit de faire ses propres affaires, au détriment du reste; de s^enrichjr, par exeiuple, aux dépens des particuliers oa du public ; de Vatlacher à la personne du prince , de servir ses fantaisies, quand il a raison et quand il a tort, je l'avoue, l'héroïsme n'est ici jamais nécessaire, et la vertu est de trop; en revanche l'intérêt personnel travaille contre l'intérêt général : il n'y a plus de citoyens, il n'y a plus que des individus et point de société ; ce pays est à l'étranger qui veut le prendre ; | à l'intérieur, au plus ofi'ranl ou au plus hardi. Et quel mal de tourner la société contre l'homme , de nous mettre , nous déjà si faibles , en tel lieu où l'on soit ensemMe un malhonnête honmie et un bon citoyen I

Or, sur la moralité du gouvernement monarchique, Montesquieu, qui le recommande si fort, inspire vraiment des scrupules :

L'hormeur, c'esl-à-dire le préjugé (1) de chaque personne et de chaque condition, preud la place de la vertu politique dont j'ai parlé, et la représente partout. Il y peut inspirer tes plus belles actions; il peut, joint à ta force des lois, conduire au but du gouvernement, comme la vertu même. Ainsi, dans les monarchies bien réglées, tout le monde sera à peu près bon citoyen, el on trou-

(I) Esprit des Loù, I. m, ch. 6el7.

. qjnniprh.GoOgIc

vera rarement quelqu'un qui Boit homme de bien; car, pour être homme de bien, Jl laut avoir intention de l'être, et aimer l'État moins pour soi que pour lui-même. — Philosophiquement parlant, c'est un h(»ineur faux qui codâuit toutes les parties de l'État; mais cet homieur faux est aussi utile au public que le vrai le serait aux particuliers qui pourraient l'avoir.

Je sais très-bien (1) qu'il n'est pas rare qu'il y ait des princes vertueux; mais je dis que dans une monarchie il est très-difficile que le peuple le soit.

Qu'on lise ce que les historiens de tous les temps ont dit sur la cour des monarques ; qu'on se rappelle les conversations des hommes de tous les pays sur le misérable caractère des courtisans : ce ne sont point des choses de spéculation, mais d'une triste expérience.

L'ambition dans l'oisiveté, la bassesse dans l'orgueil, le désir de s'enrichir sans travail, l'aversion pour la vérité, la flatterie, la trahison, la peMdie, l'abandon de tous ses engagements, le mépris des devoii^ du citoyen, la crainte de la vertu du prince, l'espérance de ses faiblesses, et, plus que tout cela, le ridicule perpétuel jeté sur la vertu, forment, je crois, le caractère dû plus grand nombre des coi)ftisans, marqué dans tous les lieux et dans tous les temps. Or, il est très-malaisé que la plupart des principaux d'un État soient malhonnêtes gens, et que les inférieurs soient gens de bien ; que ceux-là soient trompeurs, et que ceux-ci consentent à n'être que dupes.

Que si, dans le peuple, il se trouve quelque malheu-

(Il Eipril des Lois, I. ui.ch. i.

340 iTUDES SUR U XflIT SIÈCLE.

reux bonnëte homme, le cardinal de Richelieu, dam son Testament politique, insinue qu'un monarque doit se garder de s'en servir. Tant il est vrai que la vertu n'est pas le ressort de ce gouvernement. Certainement elle n'en est point exclue, mais elle n'en est pa^e ressort.

Puis il ajoute : « Je me biile et je marche à grands pas, aÛD qu'on ne croie pas que je fosse une satire du gouvernement monarchique. » U n'était que temps de se bâter.

Après cela, iV faut avouer que Montesquieu pèche par la moralité : il voil les dangers du gouvernement monarchique pour l'honnêteté, et cette vue ne l'en détourne nullement ; mais c'est moins sou défaut que le défaut de sa science. La philosophie prend l'homme tout entier, nature, origine, destinée, vie extérieure, vie intérieure, vie présente et future; la politique ne prend de l'homme que cet être qui existe en société, ne considère en lui que le droit, la liberté naturelle, pour l'organiser. Cest là son terrain, humble et étroit mais solide, où Montesquieu se reconnaît admirablement. Pour lui, il s'agit de donner au droit la sécurité, il n'y a de sécurité possible que; dans les gouveniemenls modérés, et le gouverne-ment modéré par excellence est la monarchie, ta monarchie représentative. Elle est donc le meilleur gouvernement aux yeux du politique dont elle accomplit te dessein. Comme en même temps elle accomplit ce dessein par les moyens les plus faciles, même qu'elle épargne cette chose si chère, la verlu,

I, irr. I.GoOgIc

MONTBSQUIBtl. Mi

elle est une machine parfaite ijui contente pleinement l'ouvrier. Si elle fait d'ailleurs quelque mal, à la faveur de ce service principal, il passe.

Tandis que dans les livres, la philosophie et la politique vont chacune de leur côté, l'homme les réunit. Il ne lui suffit pas d'apprendre du philosophe qu'il a des devoirs et des droits et qu'il est sociable, il demande au politique de constituer une société où ees droits soient assurés; mais il ne lui suffît pas non plus que ses droits soient assurés, il se souvient qu'il existe une morale et ordonne qu'on lui fasse sa place dans les constitutions ; il admire les grands poUtiques, mais il lui platt par-dessus tout qu'on soit humain. Or la politique humaine est celle qui fait des hommes.

Quelle singulière page encore que celle-ci :

Convient-il que les cba^s (1) soient vénales? Cette vénaUté est bonne dans les Étals monarchiques, par ce qu'elle fait faire comme un métier de famille ce qu'on ne voudrait pas entreprendre pour la vertu; qu'elle destine chacun à son devoir, et rend les ordres de l'État plus permanents. — PlatoD ne peut la souffrir; e C'est, dit^l, comme si, dans un navire, on faisait quelqu'un pilote ou matelot pour son argent. Serait-il possible que la règle fût mauvaise dans quelque autre emploi que ce fût de la vie, et bonne seulement pour conduire une république? » Mais Platon parle d'une république fondée sur la vertu.

(i)E«prlt des Lais, I. v, ch. la.

34S ÉTUDES SDK LE XVIII' SifiCLE.

et nous parlons d'une monarchie. Or, dans uue monarchie où, quand les charges ne se vendraient pas par un règlement publie, l'indigence et l'avidité des courtisans les vendraient tout de même, le hasard donnera de meilleurs sujets que le choix du prince. Enfin, la manière de s'avancer par les richesses inspire el: entretient l'industrie, chose dont cette espèce de gouvernement a grand besoin.

C'est à croire qu'il se moque, et qu'il est au fond républicain ; il produit souvent cet efTet. C'est tout simplement le propre de cet esprit qu'on appelle pratique, positif, de ne pouvoir se montrer sans se décrier. Les hommes pratiques diront ce qu'il leur plaira, Platon a raison, et s'il a raison contre la monarchie, cela est fâcheux pour la monarchie. Voltaire n'avait point la sorte de génie nécessaire pour composer l'Esprit des lois, le génie perçant, logique el patient qui y éclate; il n'est pas d'humeur à tout comprendre et à tout explitjuer; il n'entend guère que ce qu'il approuve ; aussi le Commentaire sur l'esprit des lois est loin de valoir le texte ; mais où il passe le maitre, c'esl lorsque le maître s'oublie, comme ici: «La fonction divine de rendre justice, de disposer de la fortune et de la vie des hommes, un métier de famille !» On a plaisir, après tant d'habileté, à retrouver le simple et ferme bon sens humain, la raison intraitable. Ce mot fait du bien.

Je ne régente pas Montesquieu : en lui reprochant de ne pas se préoccuper assez de moralité, je rappelle

■ONTBSQL'IEU. 343

simplement le reproche que notre temps plus scrupuleux lui adresse. 11 y a toujours des hommes d'État que ce point ne tourmente guère, qui goûtent peu les honnêtes gens, espèce raîde, difficile à manier, in> gouvernable, et >ont de préférence vers les consciences accommodantes; ils conduisent les hommes par leurs vices, et créent les vices pour mieux conduire les hommes; démoralisant une nation, ils se croient moraux eux-mêmes, comme si ce qui corrompt était sain; ils croient qu'un peuple a tout sauvé quand il a sauvé de certaines institutions; et qu'il n'a rien à r^relter, [tas même la bonne conscience perdue, quand il a le bonheur d'être gouverné par eus. Nous devons à ces habiles la pitié, et la fortune leur doit des leçons, qu'ils ne comprendront pas. Vraiment le genre humain se gâte : il prétend qu'on t'estime en le gouvernant.

Montesquieu ne cherche pas le fondement métaphysique de la souveraineté, il la partî^e. Tôt ou tard, la question devait èhre posée. On voit par les Mémoires de Retz, qu'elle naissait dans les esprits au commencement du xviP siècle, qu'alors on s'inquiéta du droit des peuples et de celui des rois, « qui ne s'accordent jamais si bien que dans le silence. • Rousseau rompit ce silence et attribua la souveraineté à la nation en corps. Depuis, ce dogme a fait son chemin, et il est devenu le principe des sociétés modernes civilisées. Tous les souverains font des fautes ; le souverain nouveau n'y a pas manqué. Il fdut, dans ce monde, beaucoup de courage pour ne pas se dégoû-

ter des plus beatis principes, quand on voil comme ils sont appliqués par les hommes. Le dernier mol de la sagesse sur ces grands ressorts qui font aller les choses d'ici-bas me semble être toujours le mol du poète à son infidèle amie, le mot de l'âme à son compagnon le corps; « on ne peut yixve avec toi ni sans toi. »

Quel que soit le souverain, il y a quelque chose qu'il faut sauver de ses mains, le devoir naturel, le droit naturel. Or Montesquieu en parle-t-il dignement quand il écrit :

Ia loi naturelle (1) ordonne aux père» de nourrir leurs en&nts; mais elle n'oblige pas de les foire héritiers. Le partage des biens ne peut avoir été réglé que par la société, et, par conséquent, par des lois pohtiques et civiles.

Et lui, le grand défenseur de la liberté de conscience, il écrit :

Ce sera une très-bonne loi civile Itffsque l'État est satisfait de la religion d^à étabhe, de ne point souffrir l'établissement d'une autre. Voici le principe fondamental des lois politiques en fait de religion. Quand on est maître de recevoir dans un État une nouvelle religion ou de ne pas la recevoir, il ne faut pas l'y établir; quand elle y est établie, il Êiut la tolérer.

Montesquieu aurait pu aussi déterminer avec plus

(I) K«pilt des ut», 1. ïivi. ch. e. — Ibid. 1. 1«, eh. 10.

MONTESQUIEU. 3iS

dt! précision la valeur absolue des gouvernements. I^e gouvememetit représentatif lui parait la plus ingénieuse machine que les politiques aient construite, cela est bien; ce gouvernement, en même temps qu'il est admirable comme art, protège la liberté civile, c'est bien encore; mais ce n'est pas ^sez : en plaçant plus haut le but des sociétés et des formes de sociéléi, il aurait trouvé et it aurait dit qne te meilleur gouvernement est celui qui change les bêtes en hommes, et le pire celui qui change les hommes en bêtes.

Quand il blâme des institutions absnrdes, avec la vigaeur que nous connaiseoni, Montesquieu est ftan- {ais, ailleurs il est anglais. Je m'explique. Le génie de la France est le génie de la raison et de la justice, qui n'est que la raison appliquée. En politique, nous |)arton8 de la raison, de la justice que nous croyons ; la liberté vient ensuite, el s'arrange comme elle peut L'autorité intervient en tout, surveille tous nos numvements, les gêne ou les arrête. On ne fabrique guère de lois que des lois restrictives; on sent partout un gouvernement qui se défend contre la liberté individuelle et ne se croit eu sûreté que s'il a lié cette liberté. Les citoyens, de leur côté, se prêtent à cette fantaisie : ils n'ont point de foi dans leur force pei^ sonnellc, et, qu'il s'agisse de vivre ou de se défendre, ils ont les yeux perpétuellement levés vers l'État, comme vers la Providence. Les Jaaséjiistes n'étaient pas plus défiants de leur volonté et plus dévots à la grâce. Il y a près de cent ans, un magistrat écrivait :

I ir. i.GoogIc

346 ËTDDEB SDK L8 SVIII' SŒCLE.

« Notre défout, en France, est de trop gouveroer. ■ U l'écrirait aujourd'hui. Tandis que la centralisatioD | oous enveloppe de toutes parts, tandis que les lois de police circonviennent toutes nos astàons, notre -innocence ne nous garantit pas : notre maison, noire liberté, nos droits sont communément euTahis : les visites domiciliaires, les détentions préventives, l'état de si^ nous sont familiers. Ainsi, nous avons en politique un idéal relevé, la justice, et par eUe, la i dignité, la moralité de l'espèce humaine; mais nous faisons bon marcbé de la liberté individuelle, et do bonheur qu'elle ressent à se mouvoir.

L'An^eterre est un autre monde : son génie-est la volonté. Conscient de cette force, fier de la posséder, impatient de la mettre en œuvre, n'ayant besoin que de lui-même, l'anglais demande seulement qa'on le laisse agir; il consent à ne pas heurter, pourvu qu'on ne le heurte pas ; et l'autorité est simplement dans ce pays l'espace que laissent entre elles les volontés voisines, pour éviter les chocs. Cet espace perdu est naturellement le moins grand possible, et l'État n'a à faire qu'à le garder. Quelqu'un met-il le pied sur ce terrain neutre, l'autorité t'avertit, autorité obéie parce qu'elle est rare, et ne parle point pour elle, mais pour tous. La maison est fermée; pour saisir un citoyen dans sa maison, il ne faut pas moins qu'un MU du parlement, et la suspension de la liberté d'un individu est un coup d'État. En Angleterre on gouverne le moins possible.

En revanche, on ne se propose point de haut idéal,

i.GoogIc

■fONTESQVIBtI. 347

comme en France, par exemple, la plos parfaite justice, le plus parfait état de la nature humaine; on se propose le plus facile usage de ia vie présente, tes commodités du voy^e sur celte terre; et l'État oe fait qu'ouvrir le champ à l'activité individuelle.

Le gouveruement de l'Angleterre est anglais, ses révolutions sont anglaises, tandis que dos révolutioas soat universelles, et que noua cherchons un gcavernement universel. Dans la distributioo de la justice, nul besoin d'un code uniforme et rationnel comme notre code civil; l'oracle c'est l'usage, autorité diverse comme les Toleniés, mais consentie et douce, parce qu'elle est l'habitude même et la transaction amiable de ces volontés. Il nous faut une politique raisonnable, aux anglais une politique confortable; et lors même que nous semblons nons accorder pour blâmer certaines choses, certaines pratiques odieuses, nous ne nous entendons pas. Ce qui blesse le français, c'est ce qui blesse la raison ; ce qui blesse l'anglais, c'est ce qui le gène; et ce qui ne le gêne point ne le blesse point. Ils mêlent sans scrupule le spirituel et le temporel, et permettent au gouvernement de commander dans la religion, sachant bien qu'ils commandent au gouvernement; ils ne détestent dans le pape que la domination étrangère; la majorité anglicane maintient une rehgion d'État et opprime sans remords les catholiques, et exclut sans rougir les israélites du parlement; ils bombardent en pleine paix Copenhague, on s'en souvient, au scandale de l'Europe; dernièrement ils bloquaient

348 ÉTUDES SDK LE XVItl* SIÈCLE.

AtbèneB par botaisie, et faisaient la guerre à un malheureux peuple pour le forcer d'acheter l'opium qui l'empoiioane. Assurés de l'avenir de la démocratie, ils s'allient partout avec la démocratie, et aspirent à être les tuteurs des peu|)les, pour gérer leur fortune. Ils portent la liberté dauR le monde, mais ils en trafiquent; nous, nous eu sommes les chevaliers.

Donc, si je ne me trompe, l'Angleterre représente ici-basla volonté, la France la raison; en Angleterre, c'est la liberté individuelle qui fait la part à l'autorite; en France, l'autorîlé qui fait la part à la liberté individuelle; enfin, l'Angleterre est le pa^s de la pratique; la France, de l'idéal. Je ne compare pas pour préférer : j'étudie; et, content d'être né où je suis né, je sens ce qui manque à mon- pays et désire qu'il l'acquière. L'autorité est une belle chose ; mais la liberté personnelle a son prix; la justice est estimable par-dessus tous les biens, mais le bonheur de ce monde est un bien pourtant.

Ces deux esprits contraires des nations se combattent en France même sous les noms de Montesquieu et de Rousseau. Rousseau est le maître des principes, mais aussi de la It^ique terrible qui marche droit à travers les hommes sans rien voir que les principes, et, en tes appliquant, les perd. A son aise parmi les idées profondes, grandes et honnêtes, maladroit à manier les hommes; créant une société de toutes pièces, où la liberté se place bien ou mal; préoccupé de la civilisation du genre humain plus que du bien-être des individus auxquels il donne des

i.GoogIc

MOKTESQVIEU. 349

lois, il est bien de notre pays. Montesquieu nous foit souvent Veflei d'un étranger : it est le plus anglais des français. Il a, par excellence, l'esprit politique. £d fait de principes, il se contente plus aisément que Rousseau, il ne va ni si haut ni si profond ; mais, une fois ces principes admis, il connaît ce qu'il leur fiaut pour vivre; il connaît le aol où il les plante, ce sol formé de nos idées et de nos passions inâniment diverses ; quel air, quel régime, quel climat leur convient; ce n'est pas la logique delà raison, c'est ta li^que de la nature.

Montesquieu est dans la grande tradition des modérés. Au ssiaième siècle les modérés se nomment politiquts, et llonlaigoe est un politiijtte. Entre les partis en armes, ils tiennent pour la tolérance, ils forment le tiere-parU. Au dix-huitième siècle, sous Louis XV, sous le régime arbitraire, les modérés désirent le gouvernement représentatif anglais, qui, applicable ou non à tel pay^, en tel moment, est toujours par excellence le gouyernement tempéré. Montesquieua été mieux ({u'un membre ou unoi^ne de ce parti : il en a été le chef. A la Convention, où la modération est relative, elle s'appelle la Gironde^ et le nom lui est resté. X^ modération est un fruit naturel de la Gironde. Si elle s'élaitreocontrée une fois ou même deux fois dans cette contrée, on pourrait y voir un accident mais c'est un fait persistant, plus qu'un hasard. Si deux compatriotes, Montaigne et Montesquieu, à deux siècles de distance, s'étaient montrés semblables, ce serait deux hommes qui se ressembleraient, et

I, in-..l,G(Hlglc

au plus )a matière d'un rapprochement curieux; mais c'est la conb^ tout entière, qui, à une époque critique, se déclare avec éclat pour la modération. Cela devient sérieux et demande explication.

Les hommes ne sont pas comme les arbres, les çnoductions d'un pays: car les arbres ne sont pas libres : ils ne se ploient pas, ne se redressent pas, ne s'émondent pas, ne se cultivent pas eux-mêmes ; mais qui doute que cette nature des arbres et des hommes, sur laquelle la culture agit, ne tienne beaucoup du climat où ils naissent ? Qui oserait soutebir que notre tempérament physique, la disposition gésérde de notre esprit, de nos sentiments, notre caractère, notre humeur, ne tiennent en rien au ciel, à l'air, à la température, au régime, aux spectacles! que ce monde des éléments et des choses extérieures où nous sommes plongés, que ce petit monde de notre corps, source de plaisirs, de douleurs, d'impressions incessantes pour r&me, que tout cela, dis-je, est indifférent, ne contribue absolument pas à nous faire ce que nous sommes, n'entre pour aucune part dans ce tempérament de l'esprit, dans la constitution de ce sol moral sur lequel la libre volonté travaille î

Or, q ni a TU la Gironde comprend mieux Montaigne, Montesquieu et les Girondins de la Révolution. Elle n'est pas, on le sait, le nord de la France, mais on sait moins qu'elle n'en est pas davantage le midi. C'est une région vraiment tempérée : ni froids rigoureux, ni séries de chaleurs accablantes, point surtout des vents irritants d'Avignon ou de Marseille ; pas de

i:,in-,. i.GoOgIc

HONTKBQUIBU. . 3B1

monlagnes : des coteaux, terrain accidenté, non lourmeoté ; un beau fleuve mouvant et calme ; un sol composé de diverseâ natures de sol, la grasse terre et le sable des landes ; des productions étrangères associées : la vigne, le blé et les pins; un travail moins de peine que d'intelligeiice.

Les hommes sont selon le pays. Ils n'ont de fanatisme d'aucune sorte : on n'est pas Itordelais à Bordeaux comme on est toulousain à Toulouse ou marseillais à Marseille; on n'y est point français comme à la frontière, point dévot comme dans l'Ouest, point absorbé dans la réflexion comme dans le Nord, point emporté par les passions comme dans le Midi. Ils aiment en tout quelque cbose de plus tempéré : dans l'intelligence l'esprit, dans la vie l'élégance ; mais aussi ils sont très-sensibles à cela. 11 y a peu de monuments dans Bordeaux, mais on ne peut s'y promener sans y respirer l'élégance : l'ordonnance de la ville, les constructions privées, le type humain, la mise, donnent une même impression. Et, dans toutes les classes, sensiblement dans celles qui ont reçu moins d'instruction, c'est une façon piquante et railleuse de dire toutes choses qui réjouit. Le mensonge gascon n'est pas l'illusion d'une imagination méridionale qui s'eMgère les objets; c'est un jeu d'esprit. II serait dur, on le sent, de demander à ces aimables gens des convictions intraitables et des jugements moraux inflexibles. Qui a plus d'esprit que Montaigne? Montesquieu en a trop; et teus les deux surent très-bien trouver dans la sagesse un coin plaisant pour y arranger leur

392 ÉTUDES SVK LB XVIII' SIÈGUt.

vie. Us BODt coulants en morale; quant à leurs conviction^ c'est un problème : on cherche les croyances de Montesquieu et de Montaigne, et, quand on les a IrouYées, on n'est jamais sûr de ne s'être pas trompé. A ses derniers moments, les jésuites l'obsèdent et n'obtiennent que cet aveu : a J'ai toujours respecté la religion ; la morale de l'Évangile est le plus beau présent que Dieu ait pu faire aux hommes. » Pressé de leur remettre des corrections aux passages irréligieux des Lettrtê penam», il ne remet le manuscrit qu'à M*" d'Aiguillon et à M"" Dupré de Baint-Maur; et lorsque le curé lui donne le viatique, en lui disant : « Vous comprenez combien Dieu est grand. * Oui, répond le mourant, et combien les hommes sont petits.

Que sont les Girondinsl Des gens d'esprit et de tenue. Séduits par le mouvement d'idées de la Révo> lution, mais dégoûtés par le cynisme de ses défenseurs exaltés, ils s'asseoient entre les partis extrêmes, qui s'injurient et les ii^urient, haïs des royaUstes, qui regardent ces républicains intelligents comme des transfuges, haïs des montagnards, pour qui l'esprit et la décence sont de l'aristocratie. Ils moururent élégamment.

Ces grands modérés, Montaigne et Montesquieu, se connaissent bien eux-mêmes. Écoulez Montaigne:

Si je fune (Ij nay d'une complezion plus desréglée, je ll)Ewaii,].u,Gh.ll.

cnniPrh.GoOglc

craiQB qu'it fut gUé piteusement de mou ikict : car je n'ay essayé guère âe fermeté en mon aîbe, pour seustanir des passions 6i elles eussent esté tant soit peu véhémentes.

Et à la suite, il raconte de la modération de son tempérament des merveilles qu'il est impossible de transcrire.

Et voici Montesquieu :

Ha machine (1) est si heureusement construite, que je suis frappé de tous les objets assez vivement pour qu'ils puissent me donner du plaisir, pas assez pour qu'ils puissent me donner de la peine. — Je m'éveille le matin aveu une joie secrète de voir la lumière; je vois la lumière avec une espèce de ravissement, et tout le reste du jour je suis content. — Je suis amoureux de l'amitié. — Je suis un bon citoyen; mais, dans quelque pays que je fusse né, je l'aurais été tout de même. Je suis un bon citoyen parce que j'ai toujours été conteol de l'état où je suis ; et je rends grâces au ciel de ce qu'ayant mis en moi de U médiocrité en tout, il a bien voulu mettre un peu de modération dans mon &mc.

C'est hJËQ le même qui, proposant une forme de gouvernement, a dit: « Je crois (2) que les hommes s'accommodent presque toujours mieux des milieux que des extrémités. «

[I) Peiuëei diverses. —(3) Ei^liiitdefi Lois, 1. xi, cb. 6.

I, in-..l,G(Hlglc

3Si frruDEs SUR ut xvm* siècle.

U allait doDC de lui-même au gouvernemeat tempéré; mais cette disfkwition était fortifiée encore par le monde où il vivait. Premier président de parlement, il vivait à Bordeaux, dans une ville de haut commerce. Or^ soucieux de la liberté individuelle, EEuiie sur les principes, il avait la couleur d'un lieu où le grand objet est la fortune, l'inslrument : le génie et la volonté de la personne. Sa politique est anglaise; mais le haut commerce, de son côté, ennemi du despotisme, qui menace tous les intérêts, suspectant la République, où les questions politiques dominent aisément les questions d'affaires, plus touché de la sécurité que du reste, le haut commerce, dis-je, quelque part qu'il soit, est un peu anglais.

Certainement aussi il a rencontré autour de lui un monde trop prévenu en faveur de l'esprit, et qui ne l'a pas averti assez. Combien de chapitres, combien d'alinéas finissent en pointe I Or, ces feux follets qui charment dans les Lettres persanes contrastent dans un aussi grand monument que l'Esprit des lots, et. Dieu merci, disparaissent dans l'admirable Défense et dans la Grandeur et décadence des Romains. Pour être vif et fin, sans être coupé et épigrammatique, il était besoin qu'il prit sur lui, et il cède trop souvent à sa pente dans le livre que nous venons d'étudier. Aussi M" du Deffand, bon juge pourtant, s'y laissa tromper, et Voltaire après elle : elle dit de l'Esprit des lois que c'était de l'esprit sur les lois; mais l'illusion était naturelle, et il faut qu'il ; ait bien du génie dans ce livre pour faire oublier tant d'esprit.

J'igDore quel sera le deroier avenir de la France; mais Je sais cerlainement que ce qui vaincra, en déflutUve, dans le monde, ce sera la vérifé. Laissons-la foire, elle est le meilleur des alliés, un allié puissant qui ne trahît pas; elle travaille pour nous miens que nous : elle pénètre partout, partout aimable comme le jonr; elle est l'avocat le plus habile , le politique le plus prudent, elle désarme ses adversaires, elle fait mieux, elle les séduit et les tourne en défenseurs de sa cause; elle dompte les esprits farouches, elle prie les esprits candides, elle a toutes sortes d'accents. Pourquoi craindre pour elleî Depuis qu'il y a des hommes, qu'on me montre une vérité qui ait péri. Galilée a été persécuté pour avoir admis le mouvement de la terre , et à cette heure , dans les pays civilisés , oa trouverait difllcilement un homme qui crût la lerre immobile, la liberté de conscience, ce premier droit, a été partout opprimée et triomphe partout. L'égalité devant la loi a été assez combattue ; voyez quel chemin elle a fait ; de ce pas où n'ira-t-etle point? Rien ne peut empêcher la vérité de naître, et, quand elle est née, rien ne peut l'empêcher de vivre et de grandir ; elle est, comme la lumière, envahissante : elle marchera jusqu'à ce qu'elle ait embrassé

356 ÉTUDES sua LK XVUl* SIÈCLE.

le mande. Il ne convient donc pas à ceux qui la professent de s'agiter en désordre, comme s'ils tremblaient pour elle. Certainement , son jour viendra : nous ne pouvons rien, pur tous nos etforts, que l'avancer ou la retarder un peu; et certainement nous ne l'avancerons pas par la violence, qui blesse les coeurs et etTarouche les esprits. La violence est une injure à la nature : on s'irrite de ce qu'elle résiste et on veut la contraindre ; mais elle ne se laisse pas forcer : comme on s'opiQï&tre , aussi elle s'opiniâtre, et vous fatigue à la fin. Au contraire, la vérité est douce : elle sait que la nature conspire pour elle; la vérité est patiente : elle sait que les hommes lui appartiennent, elle les invite et les attend.

J'ai écrit devant elle cette Étude, je l'ai écrite avec conscience et dé»ntéresEement ; si elle était ce que j'ai voulu, elle ue serait ni un traité ni un pamphlet, mais une méditation. Je ne puis dire que ce que je crois; mais, en le disant, aurai-je réussi à ne pas blesser quelque convittion hoonête? j'ose à peine l'espérer. J'aime la vérité : ceux qui me connaissent le savent; ils ne savent jias combien de fois, après avoir, dans le secret, argumenté contre quelque doctrine ennemie , l'avoir pressée de toute ma vigueur, et couvert le papier de lignes passionnées, venant ensuite à mettre sous ces doctrines les noms d'hommes pour qui elles étaient sacrées, et songeant que les traits dirigés contre les idées allaient frapper des personnes respectées ou chéries, j'ai corrigé les p^es qui m'avaient plu , pour affaiblir la force et éteindre

aOKTGSOlllBU. 3Sl

la Qamme. VaÎDement ! Chaque livre qu'on écrit dans sa sincérité tous ôte un ami , et il n'ôte pas de l'àme le besoin d'aimer. 11 faudrait aller droit deyant soi, sans regarder autour de soi, percer résolument tout ce qui présente, sans remords, sans retour. Bienheureux les pars esprits!

TABLE DSS MATIÈRES.

VOLTAIBE. .

HONTeSQDOiXI.

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