LE DRAME, PAR HONORE DAUMIER
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seconde version du même sujet, qui figure à la Centennale, et dont Daumier est l'auteur. Ni l'un ni l'autre ne se défendront par la suite de revenir aux fictions de la Fable. Leur inspiration plane trop librement pour accepter l'interdiction d'aucun domaine. « Ne peut-on pas être remué par un livre du passé, écrira Millet, et où seraient les tableaux des Croisés à Constantinople et de La Marque de Dante si Delacroix avait été obligé de peindre T^a Prise du Trocadéro ou L'Ouverture des Chambresl »
De fait, Millet illustre Phébus et "Borée, et donne des Etoiles filantes un poétique symbole. Dans le même temps, il confie à ses tableaux rustiques {l'Homme à la Houe, le T^etour des Champs, la "Femme faisant manger son enfant) la protestation douloureuse de la race asservie à la glèbe. Daumier, de son côté, envoie au concours de 1849 une allégorie de la République — qui mérite maintenant encore de devenir l'emblème d'une démocratie, — au Salon de i 85 i , l'admirable fusain de Silène, puis il se prend à figurer l'exode des Emigrants essaimes sur la route. L'ironie de ses aquarelles — médecins, amateurs, magistrats, — de ses lithographies, est souveraine; le dommage est qu'elles ont absorbé à leur profit tout le crédit d'admiration; sauf une élite, personne ne s'inquiétait des tableaux, et voici qu'ils apparaissent de primordiale importance, dignes, pour la suggestion morale, d'un Molière et d'un Balzac. L'expression du sentiment, tendre au populaire, farouche et sarcastique pour le bourgeois, y revêt des dehors d'une puissance inouïe. D'où vient, si ce n'est que les mâles qualités du faire, que la profondeur du ton, semblent donner plus de définitivité à la pensée, si ce n'est aussi que la matière, la patine, sont superbes et que ces scènes, qui se haussent souvent au tragique, s'enveloppent, selon l'occurrence, d'une atmosphère tantôt grise, funèbre, tantôt chaude, ambrée, dorée, à la Rembrandt. L'âme du peuple, du peuple de Paris vit, s'agite et souffre dans ces images de porteuses de linge accablées sous le faix, dans cette toile intitulée Le Drame, où les spectateurs s'exclament, se lèvent, battent des mains, sont en émoi, hors d'haleine, et dans cette autre encore, qui montre la foule se ruant houleuse par la chaussée, dans l'enthousiasme et l'ivresse des jours d'émeute. Que Daumier ricane ou se révolte, que ce soit de sa part raillerie, colère ou pitié, le même grandissement de la vision, la même exaltation de la forme, investit son art d'un prestige héroïque, surhumain.
Tandis que Cals approche Millet, que Tassaert amalgame Prud'hon avec Greuze et choit dans un sentimentalisme élégiaque ou leste, Courbet, nourri des leçons des maîtres espagnols ' et imbu des doctrines de Proud'hon, exige la vérité, rien que la vérité. Sur l'ordre des sujets, il est intraitable ; hors l'immédiat, le réel, le littéral, rien ne
I. Old Cromc. Bonington, Constable, avaient aide les paysagistes de i83o à découvrir la terre de France (voir page 32). Les exemples de l'école espagnole ne furent pas moins féconds en avertissements utiles lorsqu'il s'agit de rénover la peinture de moeurs, en traitant. « dans toutes les classes sociales, l'homme pour l'homme, selon son mérite et dans les proportions de la nature ».
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vaut; pourtant la belle sûreté de la technique masque l'étroitesse de l'esprit, l'incertitude et la vulgarité du goût; au point de vue du métier, sinon du sujet, l'ascendant exercé par ses exemples est reconnaissable dans la Suzanne au repos, d'Henner, dans le Déjeuner sur l'herbe de N\2imt, à2insV Assassiné zX VHomme qui dort, de Carolus Duran, dans la 'Femme aux chiens, de Legros, dans les paysages de Pointelin. Courbet comprit, mieux que quiconque, la beauté de la forêt, de la faune, de la mer; il fut parmi les premiers à se préoccuper du plein air, à rendre les reflets bleutés de la neige, à vouloir les clartés épandues au faite des collines (Le Jura), dans la plaine {La Sieste); après un demi-siècle, les rayons qui illuminent la scène de La T^encontre, — d'une outrecuidance comique, bouffonne presque, — n'ont rien perdu de leur limpidité et de leur éclat ; mais tout de même, chez Millet et chez Daumier la définition de l'être et du milieu est autrement saisissante.
N'eût-elle réussi qu'à proclamer la parité de Daumier avec les maitres de la peinture, la Centennale de 1900 aurait déjà trouvé une raison d'être suffisante. On lui doit encore le premier essai d'une exposition du Paysage : sommaire à coup sûr — cinq salles seulement avaient pu y être affectées, — elle n'en découvrait pas moins comment l'école s'est fondée, les phases qu'elle a suivies, puis les acquisitions et les affranchissements incessants qui ont assuré son développement et sa préminence. A défaut de Joseph Vernet, de Fragonard et de ses « vues agrestes », Louis Moreau, Hubert Robert, Pillement, Bruandet, revendiquent le legs du xviiT siècle. Viennent ensuite les italianisants : Valenciennes, Victor Bertin, Bidauld, Rémond, Aligny, aux yeux de qui tout horizon réclame les ruines d'une fabrique ou la mise en scène d'un épisode d'histoire. Des révolutionnaires se libèrent du préjugé : ceux-ci — Georges Michel, Jules Dupré, Eugène Isabey, Hervier, — à l'imitation des peintres anglais; les autres — Paul Huet, La Berge, Cabat, Fiers, Ziem — au commandement de l'instinct; ils aiment la campagne pour ellemême et lui conquièrent le droit à une représentation indépendante. Corot pourtant ne renonce pas aux fables et à la mythologie (la critique réaliste ne manquera pas de lui en tenir rigueur); mais s'il anime de scènes antiques, de nymphes et de satyres les forêts et les bois, c'est pour mieux extérioriser son état d'àme et faire plus sensible au regard le ravissement, l'extase éprouvée au spectacle de la nature; par le charme, le recueillement, il l'emporte sur tous. C'est son émotion qu'il veut peindre
et, à proprement parler, c'est cela même qu'il peint : la poésie des aurores, la mélancolie des crépuscules, le frisson des branchages, l'évaporation des rosées par les matins d'été, la lente fuite des nuages, l'immatériel, l'impalpable. Pour nous toucher de la sorte, |point d'autre suggestion qu'une souveraine harmonie qui enveloppe comme d'une