‹ Études sur Léonard de VinciChapitre 23 sur 127 · I. Louis Vives, loc. cit., p. a · texte numérisé non relu

I. Louis Vives, loc. cit., p. a

LA TRADITION DE BURIDAJ! ET LA. SCIENCE ITALIENNE Al I \ i llECLE 17.')

pasteurs »>' lom" peu (\r goût pour L'étude de la science sacn mais encore leurs habitudes d'intempérance; et l«'s officiels Livres des procureurs des diverses nations semblent bien prouver qu'en ce point, les reproches de l'évoque de Cambrai, si brutale qu'en fût la forme, portaient juste :

Tour ces Pseudo pasteurs, dit 11, « plus d'étude de la Sainte Écriture, plus d'entretien sur la divine sagesse; ils s'occupent uniquement de la sagesse de ce monde, qui est folie aux yeux de Dieu. Et en effet, s'il leur arrivait par hasard, à Paris, de murmurer quelques mots touchant la Sainte Ecriture, ils ne le faisaient qu'en face des plats et entre les pots, dans les dîners et les banquets; ce n'étaient plus pensers d'esprit à jeun, mais éructations de ventre gavé. ...0 quelles viles disputes sur toutes sortes de questions! 0 quel inutile conflit d'arguments! Là, plus souvent que de juste, la question puait le vin et la solution était gonflée de venin. On y blasphémait, on y condamnait les sentences les mieux prouvées. »

Dune manière plus précise, Jean Gerson blâme l'envahissement de la Théologie par les infinies subtilités de la Logique des Modernes, et ses reproches sont exactement ceux qu'en leurs doléances, les élèves de Jean Majoris reprendront un siècle plus tard :

« Pourquoi, » disait, en ses leçons sur Saint Marc2, le Chancelier de l'Université de Paris, h pourquoi les théologiens de notre temps sont-ils traités de sophistes verbeux, à l'imagination déréglée? Uniquement pour la cause que voici : Ce qui serait utile et intelligible, étant donnée la qualité de leurs auditeurs, ils le laissent de côté pour s'adonner à la pure Logique ou à la pure Métaphysique, voire même à la Mathématique; alors, en un temps et en un lieu où cela n'a que faire, tantôt ils traitent de l'intensité des formes, tantôt de la division du continu; aujourd'hui ils exposent des sophismes que voilent à peine des termes théologiques ;

i. Domini Pétri de Alliaco Invectiva contra Psendo-pastores, écrit inédit cité par Launoy (Joannis Launoii Constantiensis, Paris. Theologi, De varia Aristotelis in Academia Parisiensi fortuna, tertia editio, Lutetiae Parisiorum, apud Edmundum Marti nu m, MDCLXH, pp. 97-98).

a. Cité par Launoy (Launoii, Op. laud.> éd. cit., pp. 98-99).

demain, ils distingueront, dans les choses divines, des priorités, des mesures, des durées, des instants, des signes de nature et autres semblables notions. Quand même tout cela serait vrai et solide, ce qui n'est point, cela ne servirait le plus souvent qu'à bouleverser l'esprit des auditeurs ou à exciter leur rire, et non point à édifier leur foi avec rectitude. »

Pierre d'Ailly et Jean Gerson accusent la Logique nominaliste de nuire à l'étude des Saintes Lettres ; qu'à ce reproche vienne s'en joindre un autre, celui de fausser le sens des philosophes antiques, et l'Humanisme chrétien aura formulé tout son programme.

Dès la fin du xvc siècle, les Humanistes chrétiens composaient, à l'Université de Paris, un parti puissant dont Jacques Lefèvrc d'Étaples peut être regardé comme le chef1.

Parmi les écrits de Lefèvre d'Étaples, il en est peu qui aient été aussi goûtés que ses Paraphrases des écrits philosophiques d'Aristote !. Habitués à ne connaître la pensée du Philosophe qu'au travers des commentaires, des gloses, des questions que les Grecs, les Arabes et les maîtres de l'École latine avaient multipliés à profusion, les lecteurs de Lefèvre s'imaginaient que la doctrine du Stagirite venait d'être découverte et leur était révélée pour la première fois.

Ecqutc Stagirites cœcis occlusa latebris Abdiderat, clarum simt habitura dicm

écrivait Jossc Glichtove de Nieuport, docteur en Sorbonne, dans la pièce de vers dont il accompagnait les Paraphrases de

1. Sur Lefèvre d'Étaples, humaniste chrétien, voir P. Imbart de la Tour, Les Origines de la Réforme, t. II, ch. I.

2. Jacobi Fabri Stapulensis In ArisloLelis octo Physicos libros Paraphrasis. Colophon : Impressum Parisiis Anno domini millésime- quingentesimo nonagesimo secundo (Per Jobanncm Iligman). — In hoc opère conlinenlur iotius phylosophix naturalis paraphrases : hoc ordine digestx. Introductio in libros Physicorum. Octo Physicorum Aristolelis: paraphrasis. Quatuor de Cœlo et Mundo complctorum : paraphrasis. Dtiorum de Generatione et corruptione : paraphrasis. Quatuor Meteorum complctorum : paraphrasis. Introductio in libros de Anima. Trium de Anima completorum : paraphrasis. Libri de Sensu et Sensato : paraphrasis. Libri de Sommo et Vigilia : paraphrasis. Libri de Longitudinc et Brevilate vitœ : paraphrasis. Dialogi insuper ad Physicorum, tum facilium turn difficilium intelligentiam introduclorii : duo. Introductio Metaphysica. Dialogi quatuor, ad Metaphysicorum intelligentiam introduclorii. Impressum in aima Parrhisiorum achademia per Ilcnricum Stephanum in vico clausi brunclli cregionc Scbole decretorum. Anno Ghristi piissimi Salvatoris, entis entium, summique boni. i5ia. Pridie Kalendas Fcbruarii.

LA TRADITION DE BURIDAN BT LA SCIENCE H ILIBIflfE M' wi 8IBC1 B 177 son maître. Dans une lettre écrite à Paris et datée de l5o4j

qui accompagne certaines éditions de cet ouvrage, Mariua Acquicolus d'Oliveto disait au cardinal François Soderino,

évêque de Yolterra : « Désormais, garde qui voudra ses Tliémislius, ses Alexandre, ses Siinplicius ; Marins se contenter;! de son cher Lefèvre. » Ces propos ne sont nullement flagorneries de flatteurs; ils peignent avec fidélité l'accueil enthousiaste qu'a reçu l'écrit de l'humaniste d'Etaples.

Or, lorsque nous parcourons la Paraphrasls libri Physicorum, nous ne pouvons nous empêcher de trouver singulièrement insipide cet exposé limpide, mais incolore, du grand traité d'Aristote. Certes, les Commentaires et les Questions des Burley, des Ockam, des Buridan, des Albert de Saxe n'avaient point cette simplicité ; la pensée d'Aristote y était souvent comme enfouie sous la luxuriante végétation à laquelle elle avait donné naissance; mais c'est précisément par cette poussée scolastique que la philosophie péripatéticienne devait être féconde; ces branches touffues nortaient les fruits dont la science moderne devait un jour exprimer le suc. Pour dégager la souche et la manifester aux yeux de tous, l'humanisme de Lefèvre d'Étaples a brutalement arraché cette ramure embroussaillée qu'il prenait pour ronces parasites; sur le sol déblayé, il ne nous montre plus qu'un tronc desséché.

Lefèvre d'Étaples avait pour disciple préféré Josse Clichtove1. Né à Nieuport (Flandre occidentale) en 1472, docteur en Sorbonne, puis chanoine de Chartres, Clichtove mourut en i543. Contemporain de Jean Majoris, il se trouva souvent aux côtés de celui-ci dans les discussions théologiques; mais, en général, en de telles disputes, Clichtove et Majoris ne tenaient pas pour le même parti; le théologien écossais défendait, nous l'avons vu, les antiques méthodes de la Scolastique parisienne; il ne cédait que pied à pied, et de mauvaise grâce, aux exigences de l'Humanisme; le théologien flamand, au contraire, s'était élancé avec ardeur dans la voie que Lefèvre d'Étaples lui avait ouverte.

1. J.-Al. Clerval, De Judoci Clichtovei Neoporluensis doctoris theologi Parisiensis et Carnotensis canonici vita et operibus (i472-i5A3). Thèse de Paris, 189/j.

Glichtove avait enrichi de Scholies les Paraphrases péripatéticiennes de son maître; ainsi complétées, ces Paraphrases eurent une vogue extraordinaire1.

Or, au début de la Paraphrasls libri Physicorum, Glichtove avait mis une préface; en cette préface, l'auteur jugeait et condamnait les discussions d'une si pointilleuse logique auxquelles, jusqu'alors, la Physique donnait lieu dans les écoles de Paris ; à l'égard de ces discussions, il s'exprimait en termes moins violents, mais aussi sévères que ceux dont usait Louis Vives.

a A dessein, disait Glichtove, je me suis montré sobre lorsqu'il s'agissait de discuter des questions à la façon des modernes, de secouer à tout vent des arguties contraires aux preuves éprouvées de la Philosophie ; ces choses-là n'engendrent pas la véritable science; elles engendrent plutôt un bavardage futile, un importun caquet qui abhorrent la tranquille et modeste Philosophie et s'en éloignent; en commentant toutes ces petites raisons qui luttent contre la vérité des sciences, on ne conduit nullement l'esprit à embrasser ces sciences en leur certitude et en leur sincérité ; on l'en détourne plutôt, on le fait tomber en des discussions captieuses et sophistiques qui n'ont aucun commerce avec la véritable doctrine; imbus de ces discussions, les esprits des adolescents, alors qu'ils devaient être poussés à recueillir le fruit mûr des sciences, se dessèchent entièrement et produisent en vain des herbes stériles. . . En ces scholies que nous avons jointes [à la Paraphrase de Lefèvre d'Étaples], nous résolvons parfois, il est vrai, des questions que pose la matière même du sujet et qui méritent d'être agitées; mais nous ne les résolvons pas de cette façon barbare, rebutante et grossière que l'on voit employer de nos jours lorsque l'on veut examiner ces questions dans l'enseignement. »

1. Totius philosophiez naturalis Paraphrases, adjecto ad litteram familiari commen* tario declarato. Selon M. l'abbé Clerval (Op. cit., p. i5), les éditions complètes, contenant la Paraphrasis libri Physicorum, sont les suivantes : Parisiis, W. Hopylius, i5oa; H. Stephanus, i5io et 1612; Simon Colinaeus, i5ai et i53i; Pet. Vidoue, i533; Joh. Parvus, i53(j. — Parisiis et Gadomi, Fr. Regnault et Pet. Vidove, i5a5. — Friburgi Brisgoite, Fab. Emmeus, i5/jo. — Lipsiai, Jac. Thanner, 1006. — Cracoviu.', J. Hallcr, i5io; Hier. Victor, i5i8; J. Haller, i5a2.

iv i K umiion m: m iui>\\ i;i LA SCIENCE ITALIENNE AI \vi BIECL1 i '»

\insi, drs le début <lu wr Biècle, il était à II niversité de Paris dea maîtres que la Scolastique nominaliste avail lassés et dégoûtés; fuyanl les discussions épineuses et subtiles, Les captiuncul&j les calculationes, les Suiseticx quisquilise, ils livraient aux charmes d'une Philosophie et d'une Théologie enfin humanisées; ils n'avaient «pic pitié et dérision pour ceux qui continuaient à traiter ces sciences selon le modus barbarus, insulsus et crassus jusqu'alors en usage; ils se rangeaient autour des Lefèvre d'Étaples et des Josse Clichtove auxquels allait la faveur des étudiants; ils se détournaient des Majoris, des Dullaert et des Goronel que, de leur côté, délaissaient les écoliers.

Couverts d'habits râpés et la bourse vide, les malheureux logiciens de l'Université de Paris songeaient tristement en leur chaire que les élèves n'entouraient plus; ils écoutaient les moqueries dont on accablait leur science, la science qu'ils avaient acquise à grand'peine, la science à laquelle ils avaient consacré leur laborieuse vie ; ils entendaient chanter les louanges d'autres études plus utiles, plus aisées, plus séduisantes, plus humaines; d'un œil d'envie, ils voyaient le succès et la vogue favoriser ceux de leurs collègues qui avaient trahi et délaissé les vieilles disciplines pour ces nouvelles études; ils sentaient le doute qui, douloureusement, venait étreindre leur cœur, qui leur comptait les années perdues, qui leur rappelait les travaux rudes et fastidieux accomplis pour rien.

Si, du moins, leur mélancolique rêverie avait eu le loisir de se dérouler dans le silence et dans la paix! Mais l'Humanisme ne laissait même pas à leur tristesse ce dernier adoucissement. L'Humanisme, le délicat Humanisme, si soucieux de l'élégance de ses périodes, si craintif de la moindre incorrection grammaticale, s'était complu, pour combattre la Scolastique, à mettre en un latin très pur les plus grossières invectives. Maintenant les violences de langage ne lui suffisaient plus; contre les maîtres qu'il traquait, contre les méthodes dialectiques qu'il pourchassait, il déchaînait les charivaris menés par la gent écolière; c'est

l8o ÉTUDES SUR LÉONARD DE VINCI

ce que l'Humanisme appelait rétablir « la solide et véritable Théologie ».

En i52i, un voyage amène Louis Vives à Paris; de là, il écrit1 à son maître Érasme, demeuré à Louvain; il lui dit la vogue et l'influence qu'ont, auprès des Parisiens, les écrits de l'Humaniste néerlandais.

Les Parisiens, dit Vives, « vous exhortent et vous supplient de continuer à bien mériter de la vraie religion, sans vous laisser effrayer par les glapissements des ignorants... Pour eux ils ont soin qu'aux cours des discussions théologiques, ceux qui prennent part à la dispute ne disent pas de sornettes. Et c'est ce qui a lieu. En Sorbonne, si quelqu'un présente un argument tissu des fils d'araignée de Suiseth, on voit, aussitôt, les spectateurs froncer le sourcil; ils s'exclament, ils poussent des huées, ils chassent de l'école l'auteur de l'argument. 11 en est ainsi même dans les altercations philosophiques; qu'il y vienne quelque diseur d'énigmes, muni d'une de ces propositions que surchargent les syncatego remata et dont l'explication réclamerait un devin d'Étrurie; une telle proposition est, d'ailleurs, en extrême faveur auprès de la populace scolastique; aussitôt notre homme est accueilli par des cris, par des sifflets, par des huées; en grand tumulte, on le met à la porte de la salle où se tient le débat. Ces faits ont été, pour moi, un délicieux spectacle, et je suis assuré que vous vous en réjouirez en raison de l'amour que vous portez aux bonnes études. »

« Que ne peut-on point espérer, » répond Érasme2, «puisque la Sorbonne méprise enfin les pointilleuses subtilités pour embrasser la solide et véritable Théologie 1 »

Pitoyables logiciens de Paris, réduits au délaissement ou livrés aux huées ! Que ne leur était -il donné de sonder l'avenir, et quel réconfort n'y eussent-ils pas trouvé ! Les siècles futurs devaient se lasser bien vite de l'Humanisme;

i. Epistolarum D. Erasmi Roterodami Libri XXXI, et P. Melancthonis Libri IV. Quibus adjiciuntur Th. Mori et Ludovici Vivis Epistolx... Londini. Excudebant M. Flesher et R. Young. MDCXLII. Sumptibus Adriani Vlacq. — Erasmi Roterodami Epistolarum liber XVII, epist. 10; fol. 753.

a. Erasmi Roterodami Epistolarum liber XVII, epist. ti; éd. cit., fol. 755.

LA TRADITION DE BURIDAN BT i.A SCIBNGE ITAUBHlfE AU xvi" mm i i 181

les élégances latines des Érasme <>u des Vives n'étaient guère propres à retenir Longtemps la faveur <l<s gens de goût, alors que les langues modernes se disposaient î\ produire leurs pi us beaux chefs d'œuvre. En revanche, du champ labouré par les

[)hilosophcs et les théologiens de Paris allait surgir la plus merveilleuse moisson que la Science ait jamais récoltée. Les <<tlculationes à la Suiseth, les discussions sur la division à l'infini, sur l'intensité des formes, sur le mouvement uniforme ou uniformément varié, étaient autant de graines qui devaient lever au siècle suivant et produire la Géométrie analytique, le Calcul infinitésimal, la Cinématique et la Dynamique. Ces Grégoire de Rimini et ces Jean Buridan, ces Albert de Saxe et ces Nicole Oresme que les Humanistes traitaient avec dédain, ils étaient les précurseurs de Galilée et de Descartes, de Cavalieri et de Torricelli, de Fermât et de Pascal.

Comment, au xvie siècle, la Dynamique de Jean Buridan s'est répandue en Italie.

De cette Dynamique que l'on allait cesser d'enseigner à Paris, c'est Galilée, ce sont les amis de Galilée, comme Baliani et Torricelli, qui allaient, avec Descartes et Gassendi, se partager l'héritage. Comment, du début à la fin du xvie siècle, cet héritage allait-il leur être transmis ? Comment la Dynamique de Jean Buridan, que Léonard lui-même n'avait pas admise en sa plénitude, allait-elle s'infiltrer en la Science italienne? C'est ce que nous essayerons maintenant de dire.

Cette infiltration de la Dynamique parisienne en la Science italienne s'est produite, d'ailleurs, avec une extrême difficulté et une extrême lenteur, car elle s'est faite en refoulant peu à peu les préjugés péripatéticiens.

Ces préjugés étaient bien forts et bien tenaces au milieu du xvie siècle, et nous en pouvons citer des témoins.

l82 ÉTUDES SUR LEONARD DE VINCI

Le premier de ces témoins est le Cardinal Gaspard Gontarini (i483-i542).

Gontarini avait composé un petit livre intitulé De démentis qui fut publié1, pour la première fois, en i548, six ans après la mort de Fauteur, et qui eut, dans la suite, plusieurs éditions2.

Au livre I de son ouvrage, Gontarini se demande pourquoi « tous les éléments, et tous les corps graves et légers qui se meuvent dans la direction où la nature porte l'élément qui prédomine en eux, se meuvent de plus en plus vite jusqu'à ce qu'ils parviennent au terme auquel ils tendent ».

La première explication que Contarini mentionne, mais pour la rejeter aussitôt, c'est l'explication donnée par les Parisiens :

« Quelques-uns attribuent à Yimpetus la cause de cet effet. Ils disent que tout cela arrive par suite d'un impetus qui croît sans cesse, que c'est pour cette raison que les corps se meuvent de plus en plus vite. Mais lorsque vous les pressez davantage et leur demandez qu'est-ce que cet impetus ? quelle sorte de qualité? d'où la tiennent les éléments? ou bien ils se taisent, ou bien ils imaginent quelques commentaires inexistants et que l'on ne peut comprendre. »

La seconde théorie que le Cardinal condamne est celle de Thémistius ; il lui oppose l'objection qu'a élevée Richard de Middleton et, après lui, toute l'École de Paris.

Il aborde ensuite l'énumération des causes multiples qu'il pense devoir attribuer à la chute accélérée des graves ; il commence cette énumération en ces termes :

« Aristote, au huitième livre de la Physique, traite du mouvement des projectiles ; il cherche ce qui les meut après qu'ils ont quitté l'homme ou la machine qui les a lancés; à ce propos, le Philosophe écrit : « Il est de la nature de l'eau et de l'air, » lorsqu'ils se trouvent en leur sphère propre et naturelle, et » lorsqu'ils ont été poussés dans une direction quelconque, de » se déplacer aussitôt après cette impulsion, et par leur propre

i. Gasparis Contarini, cardinalis amplissimi,philosophi sua antate proestantissimi, De démentis et eorum mixtionibus libri quinque. Parisiis, MDXLVII1.

2. Celle que nous avons sous les yeux porte : Parisiis, Apud Andream Wechelum, i5G4.

LA TRADITION DE BURIDAN BT LA. 8CIENCB ITALIBNIÏI AI \m im.ii. I

» effort, d'une certaine longueur; leur mouvement est rapide » pendant un moment]; puis il le ralentit peu à peu; enfin cei » corps reviennent au repos.» Ajoutez à cela que I;» nature éprouve une extrême horreur de L'existence d'un espace vide quelconque, qui détruirait L'unité du Monde; Lors doue qu'un corps se meut dans L'air ou dans l'eau, les parties voisines de I air ou de l'eau se précipitent derrière le mobile; poussées d'abord, elles poussent à leur tour le mobile par leur propre effort et le font avancer. »

Bien que Contarini ne nous le dise pas d'une manière formelle, il est clair qu'il se rallie à cette explication du mouvement des projectiles par la propulsion du milieu ébranlé.

C'est, d'ailleurs, à cette influence du milieu qu'il attribue l'accélération qu'éprouve la chute des graves. Il invoque deux causes pour expliquer cette accélération : d'une part, l'action propulsive de l'air que l'horreur du vide oblige à se précipiter à l'arrière du mobile; d'autre part, la diminution qu'éprouve la résistance du milieu qui se trouve à l'avant du mobile lorsque celui-ci le chasse.

« Quelques physiciens, » poursuit Gontarini, « invoquent une troisième raison; la nature entière, disent-ils, est dirigée par l'intelligence; il n'y a donc rien d'absurde à ce que nous percevions parfois, dans les opérations des agents naturels, des traces de raison... C'est pourquoi, selon ces physiciens, plus un corps grave ou léger s'est mû longtemps en conformité avec sa nature, plus, par conséquent, il s'est rapproché du lieu qui lui convient, plus aussi il fait effort et pression; non pas qu'aucune qualité nouvelle ou qu'aucun poids nouveau vienne s'ajouter à sa gravité; c'est avec son même poids naturel qu'il produit un effort de plus en plus grand, de plus en plus véhément, au fur et à mesure qu'il a parcouru un plus long espace et qu'il est plus voisin de sa fin

» Je crois ne devoir ni approuver ni désapprouver cette raison. Les deux causes exposées ci-dessus me semblent parfaitement satisfaisantes ; elles me paraissent donner l'explication de tous les accidents qui se rencontrent en ces mouvements sans qu'il soit besoin d'invoquer le concours d'aucune intelli-

l84 ÉTUDES SUR LÉONARD DE VINCI

gence ni d'aucune raison; je me contente donc de ces deux causes. »

Les Commentaires à la Physique d'Aristote composés par François Vicomercati de Milan1 ne portent pas de date; dédiés à Henri II, ils sont précédés d'une épître de l'auteur à ce roi; en cette épître, Vicomercati énumère les faits glorieux qui ont signalé le règne du souverain; le dernier événement qu'il cite est la restitution de Boulogne à la France; comme cette restitution fut accomplie en l'an i55o, on doit supposer que les Commentaires a la Physique d'Aristote ont suivi de près cette année.

Vicomercati adopte pleinement2, au sujet du mouvement des projectiles, l'opinion d'Aristote ; c'est le milieu fluide, mis en branle par le moteur initial, qui continue à se mouvoir lui-même et à promouvoir le projectile. « Quelqu'un fera peut-être cette objection : Cette même force, qui est imprimée en l'air par le moteur, pourrait tout aussi bien être infusée à la pierre ou à la flèche que l'on lance, en sorte que la précédente explication du mouvement des projectiles ne serait pas exacte. Mais, nous l'avons déjà dit, c'est le propre de l'air et de l'eau de recevoir un impetus par lequel ces corps continuent à se mouvoir eux-mêmes lorsque le moteur initial est revenu au repos, et par lequel, en même temps qu'ils se meuvent, ils meuvent d'autres corps; ils meuvent ces derniers, d'ailleurs, non du mouvement que possédait le moteur qui les a lancés, mais du mouvement dont ces fluides se meuvent eux-mêmes. »

C'est là, déclare Vicomercati, le sens attribué par Alexandre et par Simplicius à la doctrine d'Aristote; il y ajoute l'exposé des opinions d'Averroès; il rappelle que, selon le Commentateur, u l'essence de l'eau et de l'air est intermédiaire entre l'essence corporelle et l'essence spirituelle;... mais,» poursuit-il, « ce que nous avons exposé d'après Alexandre et Sim-

i. Francisci Vicomercati Mediolanensis In octo libros Aristotelis de naturali auscultatione commentarii, nunc denuo recogniti : et eorundem librorum e grœco in latinum per eundem conversio. Ad Henr. II. Galliarum regem. Venetiis, Apud Hieronymum Scotum. MDLXIIII.

2. Vicomercati Commentarii in libros de naturali auscultatione, lib. VIII; éd. cit., pp. 373 (marquée 36T>) et 37/» (marquée 373).

LA THADITIOH DE BURIDAN BT LA SCIENCE ITALIENNE AU xvi mi.ci.i-. [85 plicillS est plus solide et fournil plus aisément I « i solution (Je

tous Les doutes qui peuvent naître à propos de cette question. 0 Vicomercati a rejeté avec la plus sommaire désinvolture la théorie du mouvement des projectiles que soutenaient les Parisiens. L'explication de la chute accélérée; des graves, proposée par Jean Buridan, est encore moins favorisée; Vicomercati n'en parle même pas. Contarini avait fait à cette explication une courte allusion suivie d'une non moins brève réfutation; Vicomercati biffe cette allusion et cette réfutation; cela fait, il reproduit «, à peu près textuellement, ce qu'avait dit le Cardinal; il déclare admettre les deux causes « qui ont été approuvées, en son livre De démentis, par le Cardinal Contarini, cet homme qu'ont paré les sciences et une foule de vertus, ce philosophe doué d'un grand jugement et d'une science profonde. Cependant, » poursuit Vicomercati, « de ces deux explications, j'approuve surtout la première, bien que Contarini soutienne de préférence la seconde. Sans doute, à mon avis, celle-ci est de quelque poids, mais elle en a beaucoup moins que la première. » C'est donc à la diminution d'épaisseur du milieu que le grave doit traverser que Vicomercati attribue le principal rôle en l'accélération de la chute des graves; l'impulsion produite à l'arrière du projectile par l'air qui s'y précipite en tourbillons lui paraît être d'un effet plus douteux ; de deux explications inadmissibles, il s'empresse de choisir la plus sotte.

Gaspard Contarini, Francesco Vicomercati sont des esprits particulièrement routiniers; les seuls enseignements dont leur Dynamique consente à tenir compte sont ceux d'Alexandre, de Simplicius et d'Averroès. Entre ces physiciens retardataires et ceux qui admettent les doctrines plus modernes de l'École parisienne, il en est qui suivent un moyen terme; ils imitent l'éclectisme assez étrange et peu rationnel dont Léonard de Vinci a donné l'exemple ; ils attribuent à un impetus impressus la continuation du mouvement des projectiles; mais à l'action de l'air ébranlé, ils demandent d'expliquer toutes les accélérations, non seulement l'accélération que l'on observe réellement

i, Vicomercati, loc. cit.; éd. cit., pp. 367-368.

l86 ÉTUDES SUR LEONARD DE VINCI

en la chute des graves, mais encore et surtout l'accélération imaginaire qu'un projectile éprouverait au début de sa course. Entre la pensée de ces physiciens et celle de Léonard la ressemblance est si grande qu'il est permis de voir en celle-là un écho de celle-ci; cette supposition est, d'ailleurs, d'autant plus vraisemblable que le premier des géomètres qui aient suivi, en cette question, les traces du Vinci est Tartaglia, un bandit des Mathématiques1; que le second est Jérôme Cardan, dont le De subtilitate est nourri d'emprunts clandestins 2 faits à l'ami de Fazio Cardano.

En la Dynamique de Nicolo Tartaglia, on peut distinguer deux phases : l'une correspond à l'exposé que l'auteur a donné, en i537, au cours de sa Nova scientia; l'autre à ce qu'il enseigne, en i5/i6, en ses Qaesiti et inventioni diverse; à neuf ans de distance, le géomètre de Brescia se contredit à peu près sur tous les points.

La première Dynamique de Tartaglia, celle de la Nova scientia^, est purement péripatéticienne; on n'y perçoit aucun reflet des doctrines de Léonard de Vinci.

De ce que le choc d'un corps est d'autant plus violent que le corps tombe de plus haut, Tartaglia conclut cette proposition k : « Si an corps également grave se méat de mouvement naturel, plus il va s' éloignant de son principe ou Rapprochant de sa fin, plus il va vite. » Au sujet de cette accélération, Tartaglia ne donne point d'explication autre que celle-ci : « La môme chose se vérifie pour quiconque va vers un lieu désiré; plus il va, approchant de ce lieu, plus il se presse et s'efforce de cheminer; comme il paraît en un pèlerin, qui vient d'un lieu lointain : plus il est proche de son pays, plus il s'efforce de cheminer de toute sa puissance, et cela d'autant plus qu'il vient d'un pays plus lointain; ainsi fait le corps grave; il se hâte

i. P. Duhem, Les Origines de la Statique, ch. IX, t. I, pp. 194-202.

2. Léonard de Vinci, Cardan et Bernard Palissy (Études sur Léonard de Vinci, ceux qu'il a lus et ceux qui Vont lu, VI; seconde série, pp. 223-245).

3. Nova scientia inventa da Nicolo Tartalea. Vinegia, Steph. da Sabio, MDXXXVII.

4. Nicolo Tartaglia, La nova scientia, primo libro, propositione prima. — 11 appelle corps également grave celui qui, en raison de la gravité de sa matière et de sa ligure, n'est apte à éprouver, d'une façon sensible, l'opposition de l'air à aucun de ses mouvements (déf. 1).

i.v TRADITION DE BUHIDAN ET r.A SCIENCE ITALIENNE il IW s" ' LE 187

(!<' même vers s<m propre nid, qui est le centre du Monde, et plus il vient d'un endroit éloigné <lc ce centre, plus il va vite en s'approchanl de lui. »

Les caractères du mouvement violent s'opposent exacte me ni à ceux du mouvement naturel : « Plus un corps également grave ■ s'éloigne du principe ou s'approche de lu fin du mouvement violent, plus il va lentement... De là, il est manifeste qu'un corps également grave a sa plus grande vitesse au commencement du mouvement violent et sa plus petite à la fin. »

Tartaglia tire cette proposition de l'observation; il évite de traiter de la nature de Yimpetus qui entretient le mouvement violent.

Le mouvement d'un projectile se décompose rigoureusement en deux périodes, une première période pendant laquelle le mouvement est purement violent, une seconde période pendant laquelle il est entièrement naturel. « Aucun corps également grave 2 ne peut, pendant aucun espace de temps ni de lieu, marcher à la fois de mouvement violent et de mouvement naturel. »

Tandis que le mobile se meut de mouvement violent, il décrit d'abord3 une ligne droite AB (fig. 2), puis un Fig. 2.

arc de cercle BC;

en G, cet arc raccorde tangentiellement à la verticale CD décrite de mouvement naturel; au point G, où finit le mouvement violent et où commence le mouvement naturel, la vitesse atteint sa plus petite valeur4.

A cette balistique fondée sur des principes purement péri-

1. Nicolo Tartaglia, La nova scientia, lib. primo, prop. III.

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