‹ Études sur les arts du Moyen âgeChapitre 10 sur 62 · Voir léglise Saint-André à Chartres, bâtie en · texte numérisé non relu

Voir léglise Saint-André à Chartres, bâtie en

2. Bien entendu que je ne parle que des parties inférieures de l'église.

de nombreuses galeries du xiii" siècle dont les arcades sont des cintres trilobés, on voit dans quelques contructions du xv° siècle le plein cintre mèlè à l'ogive, sans que le système gothique cesse de dominer dans l'ensemble *.

Ceux-là mêmes qui ont fait de l'ogive la forme caractéristique du style gothique, ont été forcés d'admettre l'existence d'ogives byzantines fort anciennes. Ce sont des exceptions, disent-ils; singulière forme qui caractérise un style d'architecture, et qui pourtant existe dans un autre style sans le caractériser.

Pour nous, l'ogive est un élément d'architecture applicable à plusieurs styles, mais qui n'est caractéristique d'aucun. On ne peut pas plus la prendre pour caractère essentiel, qn'on ne peut prendre la colonne ou l'archivolte, ou tout autre membre d'architecture. Autant vaudrait, ce me semble, attribuer au marbre un certain caractère, un autre à la brique, un autre à la pierre et au moellon. L'ogive est un moyen, non un système.

Le docteur Milner, dont le patriotisme se révoltait à l'idée qu'une découverte eût été faite hors de

1. On remarquera dans les premiers essais de la renaissance au xvie siècle, que l'on conserva quelque temps l'ordonnance et la disposition gothiques, tout en substituant aux détails de ce style d<;s détails classiques. Voir les niches de Solesmeset latrib'ino de Vitré.

son pays, a prétendu trouver l'origine de l'ogive dans un ornement fréquemment reproduit dans les plus anciennes constructions du moyen âge, et qui consiste dans une suite de cintres entre-croisés. De leur intersection naissent des ogives. IMilner déclare, bien entendu, que cet ornement a paru pour la première fois en Angleterre ; il en cite la date précise. Il est inutile de faire observer la faiblesse de l'argument. L'intersection des cintres se trouve dans l'ornementation de tous les peuples. On ne peut dire qu'elle ait été inventée, pas plus qu'on ne peut inventer un cercle ou bien un triangle. Enfin, de l'observation d'une certaine forme de décoration, à l'emploi de cette forme comme moyen de construction, la distance est immense.

Loin d'attribuer au hasard la découverte de l'ogive, je crois remarquer dans le premier usage qu'on en a fait en Europe une espèce de raisonnement et de calcul. L'utilité de l'arc brisé, ses propriétés de résistance, surtout la facilité de sa construction, qui exige une bien moins grande précision que l'arc en plein cintre, durent la faire adopter de préférence par des artistes timides et mcore peu habiles. L'emploi de l'ogive était pour ainsi dire forcé dans beaucoup de cas. On sait, par exemple, que, dans la partie demi-circulaire d'un chœur, le besoin de solidité exige le rappio-

chôment des piliers. Si les arcades de ces piliers sont en plein cintre, il s'ensuivra que le rayon de ces arcs, que leur hauteur ne sera pas la même que celle des autres arcades. Il en résulterait un effet dc'sagréable à l'œil. Si, pour y remédier, on essaye, en surhaussant les cintres, de leur donner partout une hauteur égale, il en résultera un vice notable de construction, la poussée des masses s'exerçanl d'une manière inégale sur des courbes diiïéreiites. L'ogive remédie à tout, en permettant à la fois de reproduire des courbes semblables et de conserver la hauteur désirée. Voilà de ces cas où l'ogive est une nécessité *.

Une nécessité semblable, ou, si l'on veut, la même raison d'utilité, fit préférer l'ogive jiour les arcs d'une grande portée, comme offrant plus de garantie de résistance que les cintres. Rien de plus commun que devoir la voûte d'une nef en ogive, tandis que ses bas côtés sont en plein cintre. Je pourrais accumuler les exemples d'ogives évidemment employées dans le seul but de solidité. Je citerai seulement celles de la cathédrale de Vaison, si larges qu'on ne compte que trois arcades dans l'étendue

1. Nulle mesure exacte, nulle symétrie dans les édifices du moyen âge. Tout se faisait de senliment. Dans des arcades, même en ligne droite, les largeurs sont rarement égales; aussi voit-on l'ogive employée souvent pour corriger cette irrégularité et pour conserver l'égalité de hauteur dans les arcades.

de la nef , et celle qui termine la crypte du Munster à Strasbourg, et qui est destinée à renforcer le mur oriental de l'église *. Rarement, même à la fin du xu'' siècle, l'ogive paraît-elle dans la décoration. On ne la voit point ou presque point dans les façades. Elle ne forme point, nous l'avons déjà dit, l'amortissement des fenêtres ou des portes^, parties ordinairement décorées avec un grand luxe de moulures et d'ornements. Ajoutons encore que l'ogive se montre plus fréquente et plus ancienne dans les églises de médiocre importance , que dans celles qui ont été bâties sur de vastes plans et avec depuissantesressources. C'est que longtemps l'ogive ne fut qu'une espèce de pis aller, une ïorme nécessaire il est vrai, mais dont il semblait qu'on eût honte, et que l'on n'osait mettre en évidence. Le plein cin tre était la forme noble, si je puis m'exprimer ainsi, tant parcequ'elle existait dans tous les grands monuments antiques qui servaient de modèles, que parce qu'elle était d'une exécution savante et difficile. Dans le Midi, l'arc en plein cintre persista comme forme noble jusque fort avant dans le xiii°

1. Pareil emploi de l'ogive se voit à Saint-Maurice d'Angers, et au Mans dans l'église de Notre-Dame de la Coulture ; seulement, ce sont les murs latéraux qui sont renforcés de la sorte.

2. Les fenêtres de la cathédrale de Cûartres sont encore en plein cintre.

ESSAI SUH L'ARCHITECTURE RELIGIEUSE i3

siècle. Il ne disparut même que lorsque rindiience des hommesduNord eut prévalu dans ces provinces et y eut détruit l'art national.

L'ogive futlonglemps à se naturaliser en Europe, au point d'être admise à figurer dans la décoration. Mais, lorsqu'elle en fut arrivée à ce point, on dut tout naturellement la préférer, on dut môme être forcé de la choisir lorsqu'il s'agit, avant tout, de donner à l'archileclure de l'élévation et de la légèreté.

II est à remarquer que, dès ses premiers débuts, l'art gothique s'essaya sur des monuments très-considérables, et cette circonstance ne cont\'ibua pas peu sans doute à lui donner ce caractère de grandeur auquel conduisait d'ailleurs la tendance générale du système. Au moment de son apparition en France, le pouvoir longtemps divisé entre une multitude de petits tyrans féodaux, commençait à se concentrer entre les mains d'un moindre nombre de seigneurs plus riches et plus influents. De cette centralisation i-ésullait l'accroissement des ressourceset, avec elles, la possibilité d'entreprendre de vastes constructions ; ajoutons que jamais les richesses du clergé n'avaient été si considérables, son influence moins contestée. Avec des indulgences, il pouvait disposer de millieis de travailleurs Jusqu'alors, on avait

ESSAI SUR L'ARCHITECTURE RELIGIEUSE. -iS

beaucoup bâti, il est vrai, mais isolément en ôparpillant pour ainsi dire ses ressources. Il semblait qu'aux XI* etxii" siècles, on se fût plus allaclic à multiplier les églises qu'à en construire de monumentales. Au xiii° siècle, au contraire, le zèle religieux se porta sur un moindre nombre de fondations ; mais, en revanclie, il agit d'autant plus puissamment que ses efforts étaient moins divisés. Les plans s'agrandirent à mesure que le nombre des constructions isolées diminuait. Jadis, cliaque seigneur, chaque abbé, avait voulu attacher son nom à l'érection d'une chapelle; maintenant, on verra des princes, des villes, des nations même s'associer pour élever des cathédrales.

L'art gothique parut avec un système nouveau : il choisit dans l'archi lecture romane, s'appropria les éléments déjà en usage et les perfectionna tous ; il sut composer un ensemble de ces éléments, et l'on eût dit qu'il les transformait en les mettant en œuvre. Son principe, je l'ai déjà indiqué : c'est la légèreté. Suivons-le dans une de ses applications.

L'architecture byzantine avait multiplié les colonnes; mais, toujours timide, elle les avait faites énormes et trapues, ou bien engagées dans des massifs épais. Tout d'abord, l'architecture gothique les allonge démesurément, et on diminue le dia

mètre. Elle en fait un des principaux moyens de décoration. C'est même leur seul but, car elles cessent d'êlre nécessaires pour assurer la solidité. Souvent les architectes se plaisent à isoler de longues et frêles colonnettes, qui, par leur position, rappellent leur usage ancien, mais qui, par leur forme grêle et par leur fragilité, semblent plutôt offrir un sujet d'effroi qu'un moyen de résistance '. Ainsi, de très-bonne heure, nous voyons de hautes nefs divisées par des colonnettes sur lesquelles semble reposer la masse d'une voûte élevée. Par un artifice de construction, cette masse en réalité ne porte point sur des colonnettes, elle se décharge sur des murs latéraux d'une solidité à toute épreuve^. Une disposition semblable, mais sur une très-petite échelle, s'observe dans quelques cryptes byzantines, par exemple dans celles de Neuwiller, du Munster, de Notre-Dame de la Goulture, etc. Mais il n'y a là aucune prétention à faire illusion. On n'a voulii que rappeler la disposition d'une église, et c'est une preuve de plus de l'art avec lequel les arch'lectes du xiii^siècle perfectionnèrent toutes les inventions de leurs devanciers. On poussa si loin le

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