‹ Études sur les arts du Moyen âgeChapitre 16 sur 62 · C. — Transepts · texte numérisé non relu

C. — Transepts

Les piliers placés au centre des transepts, et destinés à soutenir la coupole et le clocher, ayant une très-forte saillie sur l'alignement des colonnes de la nef, le chœur est masqué en grande partie au spectateur entrant dans l'église, qui, de loin, pourrait croire que, pour arriver au maître-autel, il a une porte à franchir. Cette disposition nuit à l'effet pittoresque qu'on pourrait attendre de la grandeur réelle de l'édifice, et a, de plus, ce désavantage, qu'elle empêche de voir le chœur du point de vue oïi le chevet et les chapelles qui l'entourent paraîtraient de la manière la plus favorable. A Saint-Sernin de Toulouse, on observe une disposition semblable, mais elle n'appartient pas au plan primitif. L'érection- tardive

d'une très-haute tour au-dessus de la coupole des transepts a nécessité le renforcement des piliers au centre de l'église. Ici, l'on serait tenté, au premier abord, d'attribuer à un motif analogue la saillie extraordinaire des piliers des transepts. Un examen plus attentif ne permet point cependant d'admettre cette hypothèse. En eil'et, le clocher a des proportions médiocres, et rien dans ses détails ne semble appartenir à une époque postérieure à la construction générale. Le rétrécissement disgracieux de la nef et la saillie de ces piliers pourraient s'expliquer simplement par la timidité ordinaire aux premiers architectes de l'époque romane. Bien dilïérenls de leurs successeurs, qui recherchaient les constructions difficiles et hardies, ils craignaient de doiiner à leurs voûtes une porlée trop grande, et exagéraient la force des massifs destinés à les soutenir. Je reviendrai, au reste, sur ce point, et je proposerai une autre explication, peutêlre plus satisfaisante, qui me sera fournie par l'histoire du monastère.

Les croisillons des transepts sont fort courts, et leurs murailles absolument nues. Chacun a une petite chapelle semi-circulaire qui s'ouvre à l'ouest, et qui forme comme la base de la couronne d'apsides et d'autels qui entoure le chevet.

Au xvif siècle, on avait fait une sacristie dans

le croisillon nord, au moyen d'un mur qui l'isolait du reste de l'église. En démolissant ce mur, au commencement de la présente année (1845), on l'a trouvé formé en partie de débris sculptés, a|ipartcnant, comme il semble, au xii*^ ou au xni'' siècle. Le fragment le plus considérable et le plus curieux est une grande statue d'ange, complètement peinte, mais malheureusement mutilée. Elle était encastrée dans le mur du transept, sous la retombée de l'arc que forme l'ouverture de l'apside. Il est évident qu'elle n'avait été mise là qu'à une époque assez récente, et pour faire office de moellons. Ou ignore où elle a pu être placée dans l'origine.

Un peu plus loin, à l'angle rentrant du même croisillon , le long de la muraille orientale du transept, entre le mur nord et l'apside, on a trouvé en 1844 un tombeau de pierre déforme trapézoïde, composé de deux pièces : l'une en façon d'auge, avec une place creusée et arrondie pour la tète du cadavre ; l'autre servant de couvercle, plate en dessous et présentant à l'extérieur un angle trèsobtus. Sur le côté plat, à l'intérieur, on lit l'inscription suivante, tracée en creux :

HIC RCnVIilZGTODO ABBAZ

Ilic Requiescit Odo Abbas

Les caractères sont très-frustes et de la forme la plus barbare. 11 paraît que ce tombeau aurait été déjà fouillé, car on n'y a trouvé ni ossements, ni aucun de ces objets que renferment d'ordinaire les sépultures du moyen âge. La tête du mort, ou plutôt la partie du tombeau destinée à la recevoir, était tournée au nord.

On connaît deux Odon, abbés de Saint-Savin, — le sixième et le neuvième; — l'un mort en 942, l'autre vers le milieu du xi^ siècle. Il est impossible de déterminer aujourd'hui auquel des deux appartient ce tombeau. D'ailleurs, il est si étrange de tracer une inscription à l'intérieur d'un sépulcre, qu'on se demande si le couvercle n'a point été retourné et taillé pour une nouvelle destination. On pourrait peut-être expliquer cette inscription cachée, par un motif d'humilité, qui aurait porté l'abbé Odon à vouloir dérober sa dépouille mortelle aux hommages de ses successeurs immédiats.

Dans l'apside de l'autre croisillon, et dans l'épaisseur du massif de maçonnerie qui supportait l'autel, on a découvert tout récemment un tombeau en pierre dont l'origine est inconnue. D'après sa forme, et surtout d'après l'ornementation des chapiteaux des colonnettes qui le soutiennent, on doit présumer qu'il remonte aux premières années

du xiii*^ siècle. Sa disposition m'a paru curieuse.

Un peu plus loin, et dans le mur même, on a trouvé une liole en verre blanc, de forme allongée, avec un goulot étroit, scellée à ses deux extrémités du sceau de l'abbaye, et renfermant une substance jaunâtre qui s'est solidifiée après avoir été liquide. Auprès de la fiole était un méreau de l'ordre de saint Benoît, portant les initiales ordinaires de ces sortes de jetons \ La forme de la liole, celle du cachet, enfin la présence du méreau ne permettent pas de croire que ce singulier dépôt ait été fait à une époque fort ancienne. Très-probablement, il ne remonte pas au delà du xvii" siècle. Pourquoi ces objets ont-ils été cachés de la sorte dans l'intérieur d'un mur? C'est ce qu'il serait, je crois, difficile de deviner aujourd'hui.

Du croisillon sud, on passait autrefois dans le cloître et dans les bâtiments réguliers de l'abbaye.

1. Au droit, le monogramme IHS; une croix au-dessus et trois clous au-dessous ; puis les lettres suivantes disposées en cercle : f\'IlSM\lSV-fSMQLIVB, c'est-à-dire « ^■a^le Rétro Satanas; Nuiiquani Mihi Suade Vana; Sunt Mala Qu;e Libas; Ipse Venena Bibas. » Revers: une croix ancrée, avec les initiales suivantes : sur la ligne horizontale, NDSMD, « Non Draco Sit Mihi Dux ; » sur la ligne verticale, CSSML, « Crux Sacra Sit Mihi Lux ; » enfin, dans les angles rentrants de la croix sont disposées les lettres suivantes : CSPB, « Crux Sancti Pat;-is Benedicti.» (Voyez Dcby, Trailé des monnaies des barons et des prélats. T. 1, p. 74.)

Le cloître est absolument détruit; ce qui reste des bâtiments réguliers date du xvii^ ou xviii^ siècle, et sert maintenant de logement à la brigade de gendarmerie de Saint-Savin.

D. — Chœur.

Le chœur est élevé de quelques marches, et les colonnes qui l'entourent reposent sur un stylobate orné d'une arcature qui se répète dans les chapelles du chevet et sur les murs latéraux ; ce choeur est fort court. Il n'a que onze arcades assez étroites disposées en demi-cercle, et surmontées aulrcfois de petites fenêtres ou de niches ; au-dessus est une voûte de la même hauteur que celle de la nef et de même construction. Les chapiteaux du chœur, les plus riches qui se voient dans l'église, sont d'un travail assez médiocre, mais pourtant recherché; ils sont alternativement historiés et ornés de feuillages fantastiques. Les arcades, revêtues d'un crépi de mortier, n'ont point d'archivoltes sculptées, et si, comme il est probable, le sculpteur de Sainl- Savin a épuisé tout son talent sur les chapiteaux du chœur, il est facile de juger combien l'art était encore loin de l'éclat où il parvint dès les premières années du xii® siècle.

Les cinq chapelles semi-circulaires autour du

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chœur n'oiïrent rien de remarquable. Toutes sont foif rtroitcs et chacune est percée d'une fenêtre assez grande pour donner du jour au chœur, qui sans cela serait fort mal éclairé*.

Il faut remarquer que l'entrée du passage semicirculaire entre le chœur et les chapelles ne s'ouvre point dans l'axe des collatéraux de la nef, disposition singulière et assurément peu gracieuse. Je me borne à présent à la signaler; j'essayerai d'en rechercher les motifs en étudiant l'histoire de l'abbaye.

On descend dans la crypte par un escalier pratiqué dans l'axe du chœur, en face de la chapelle n° 4 dite de Saint-Marin. L'entrée de cet escalier, recouverte par une espèce de trappe, rétrécit ou plutôt envahit le passage entre le chœur et les chapelles, et il me paraît très-probable que l'architecte, pour adopter une disposition aussi peu commode, a dû obéir à des nécessités résultant de la

1. J'ai déjà parlé d"un manuscrit de dora Estiennot, qui fait connaître les noms des différents autels et les inscriptions très-anciennes que l'on y a tracées. J'ai suivi, dans l'indication des autels de l'église, l'ordre marqué dans ce manuscrit. II désigne par le n" 1 l'autel placé dans le transept nord ; le no 2 est l'autel du choeur voisin du n" 1, et ainsi de suite. En faisant le tour du chœur de gauche à droite, on revient au transept, et l'autel placé dans le croisillon sud porte le n» 7. Il y avait encore deux autels situés entre le narthex et la nef, et dédiés l'un à Marie, l'autre à saint Joseph ; leur construction ne remontait qu'à l'année 16G4. Aujourd'hui, l'on n'en trouve plus la moindre trace.

sainteté particulière de ce lieu. La crypte n'a d'autre ornemeiUalion que ses peintures. C'est une salle basse, voûtée en plein cintre, qui occupe à peu près tout l'espace entouré par les colonnes du chœur. Sous la chapelle de Saint-Marin, il existe un petit caveau carré, communiquant avec une sorte de puits récemment découvert ; peut-être était-ce un trésor ou plutôt une cachette comme il en existeune dans la crypte de la cathédrale de Chartres.

E. — Remarques sur la construction de l'église.

A ne voir l'église qu'à l'extérieur, ses assises en moellons uniformes et régulièrement disposés, on ne devinerait pas la grossièreté singulière de l'appareil. Ces assises de moellons ne sont qu'un parement derrière lequel on trouve un opus incertttmcomi>o&é de pierres de toute grandeur, de briques et degravois noyés pêle-mêle dans le ciment, et revêtus d'un crépissage à l'intérieur de l'édifice. Les colonnes ne sont pas construites en meilleurs matériaux; leurs tambours sont de moellons assemblés sans beaucoup de soin, et séparés par des lits de mortier d'une épaisseur remarquable. Le tout est couvert, ainsi que les arcades, les voûtes et les parois, d'un enduit assez lin, évidemment destiné à recevoir des peintures.

Les voûtes sont fort épaisses, en moellons, et cintrées en berceau. Avant les dernières réparations, elles étaient dans l'état le plus alarmant. La charpente est moderne, ou du moins très-postérieure au xvi" siècle. Le clocher, à l'intersection des transepts et de la nef, est octogone, percé de fenêtres en plein cintre, flanquées de colonnettes courtes et d'un travail grossier. L'une d'elles se distingue par l'ornementation à la fois curieuse et barbare de son fût : il est guilloché ou cannelé horizontalement.

Résumons en quelques mots les caractères de l'église de Saint-Savin :

Rudesse et timidité de la construction ; mauvaise qualité des matériaux ; emploi excessif du mortier;

Voûtes en berceau non contre-boutées par les voûtes des collatéraux ; • Rareté et grossièreté de l'ornementation sculptée;

Emploi exclusif de l'arc en plein cintre.

Toute personne familiarisée avec l'architecture du moyen âge assignera sans hésiter à l'église de Saint-Savin une date fort reculée dans le xi® siècle, soit, pour plus de précision, de l'an 1000 à Tan lOoO.

J'ai tiré le récit qu'on va lire, d'un manuscrit lalin faisant partie du recueil de dom Fonteneau, et copié sur le légendaire de saint Cypricn à Poitiers. Ce manuscrit est un petit in-4° de vingt-huit pages, d'une écriture très-fine qui me paraît appartenir au commencement du xvif siècle. On lit à la fin du cahier cette note, écrite d'une autre main : « Nota que ledit extrait nous fut laissé par ]\1M. les anciens et ceux qui officiaient à Notre-Dame l'Ancienne, qui est une paroisse proche Saint-Pierre le Puellier. On dit qu'il y avait un autre légendaire, mais qu'on ne put trouver. » La vie des saints Savin et Cyprien, telle qu'elle est rapportée dans la Bibliothèque de Labbe, tome II, page G65, ne diffère pas essentiellement du manuscrit dont je vais donner l'extrait; peut-être même n'en est-elle qu'un

abrégé. J'ai pensé que, poui- l'explication clos peintures qui se rapportent à la vie de saint Savin, je devais donner la préférence au légendaire conservé dans l'abbaye. Quant à l'aullienlicité de la légende même, je ne puis que m'en lappoi ter aux propres paroles du P. Labbe : « Hinc patet ab iniperitis temporum scriptoribus aut conficta, aut sal- Irm vitiala, in plerisque fuisse marlyrum acla. »

Il m'a paru inutile de traduire littéralement le latin détestable et le style ampoulé de l'auteur de la légende, qui emprunte les noms des compagnons des deux martyrs, et de donner une idée de la manière du narrateur et de sa latinité.

En l'an 458 de l'incarnation de N.-S., Maximus et Ladiciusétanlconsuls à Ampliipolis, ville d'Ilalie (sic), un redoublement de ferveur se manifesta parmi les gentils, par des sacrifices continuels à Dionysius, leur principale idole. 1! y avait alors àAmphi polis deux frères d'une naissance illustre, Savin et Gvprien, natifs de Brixia(Brescia), ville voisine, célëlues l'un et l'autre par leur sagesse et leurs vertus, il? voyaient avec borreiir les grossières supersfiiioîis dos Anipbi|)o!itains et les exhortaient à quitter leurs idoles de bois ou de métal, pour adorer ie seul vrai Dieu.

Cinq mois après la fête de Dionysius, que les gentils avaient célébrée par des danses et dos or-

gies, Laclicius vint à Amphipolis, et tout le peuple, animé contre les chrétiens, courut les dénoncer et demander leur mort au proconsul (sic). Celui-ci lit aussitôt comparaître les deux frères devant son tribunal, et les interrogea d'abord avec douceur. Savin, comme l'aîné, parla le premier, et, plein d'une noble audace, confessa qu'il étah, clirétien. Il reprocha même à Ladicius son aveuglement. Le magistrat, espérant que la jeunesse de Gyprien serait plus facile à séduire, tâcha d'obtenir de lui une rétraclation. Prières, menaces furent inutiles ; les tourments n'eurent pas plus d'eiïet. D'abord on les suspendit à un poteau, et on les déchira avec des ongles de fer ^ . Les bourreaux se fatiguaient, lorsque Ladicius voulut tenter encore une fois de séduire les deux chrétiens et d'obtenir d'eux qu'ils sacrifiassent aux idoles. Il s'aperçut alors que leur constance n'était pas ébranlée. Savin, s'approchant de l'idole de Dionysius, lit le signe de la croix, et aussitôt l'idole, tomhantde son piédestal, se rompit en morceaux. Furieux à ce spectacle, Ladicius fit jeter les deux soldats du Christ dans une fournaise ardente; mais le feu les respecta et n'endommagea pas même leurs vêtements. Sous cette voûte ardente, ies deux jeunes martyrs louaient le Sei-

1. L'auteur invente un verbe pour ce supplice : c'est uiigiilari.

giiciir, lorsque tout à coup les llnmines, sortant avec impétuosité de la fournaise, consumèrent Ladicius et cent soixante des gentils qui assistaient au supplice. On ne put retrouver le moindre débris de leurs cadavres. Un des principaux de la ville, nommé Gelasius, peu touché de ce miracle, fit conduire les saints dans la prison.

Quelques jours après arriva Maximus, collègue et parent de Ladicius, attiré à Araphipolis par la nouvelle de la mort de ce dernier. On lui amena les deux saints. « Parle, dit-il à Savin, toi qui es supérieur de taille et d'années ; comment te nommes-tu * ? » Or, Savin était d'une haute stature, terrible à voir, le visage gracieux et rondelet - bien proportionné de tous ses membres, et, quant à l'esprit, le plus doux et le plus aimable des hommes. « Mon père, répondit Savin, se nommait Magnus, ma mère Tatia, je m'appelle Savin.

1. « Die mihi qui jetatis corpore es prolexior et temporis quantitate, quo censeris nomine ? »

2. Je traduis ainsi les mots ciceriiia fade, que je ne comprends guère. L'auteur veut-il dire que le saint avait le visage rond comme un pois chiche, cicer, ou 'biea le mot est-il détiguré dans le manuscrit, et faut-il dire : cincinnata facie, tète frisée ? Voici le texte : « Erat nempe Savinus statura procerus, terribilis visu, venusta et ciceriua facie, decens corpore, et mente benignissimus. » L'auteur ayant dit aans sa préface qu'il écrivait pour le vulgaire, avec un style rustique, j'ai donné ja préférence à la leçon cicerina facie, qui sent son paysan en cire t.

Élevé par eux clans l'étude des bonnes lettres, je suisunhumbie clerc. — Et toi,queIest tonnom ? demanda le proconsul à Cyprien. — Moi, je suis Cyprien. Nous sommes frères de père et de mère, fils de Magnus de Brescia, trois fois consul, et revêtu de la dignité préfectorale. Nolie mère est également de famille consulaire, étant lillede Cam-. padia *. — Eh bien , dit Maximus, en dépit de voire illustre naissance, sachez que, si vous n'adorez pas sur l'heure le dieu Apollon, vous serez mis à la gêne, puis livrés aux bêtes de l'aniphithéatre.On devine la réponse des deux héros chrétiens. Trois jours leur supplice fut différé, non point par commisération ; mais on voulait faire jeûner une lionne et deux lions terribles, afin de rendre inévitable la mort des martyrs. Le jour venu, Maximus assis sur son tribunal, tout le peuple se pressant dans l'amphithéâtre, on lâcha d'abord la lionne, qui, d'un bond, s'élança au milieu de l'arène en poussant un rugissement effroyable. Mais, ù surprise ! à la vue des deux frères, sa fureur disparaît; elle remue la queue comme un chien, et leur lèche les pieds. Les deux lions qu'on lâche ensuite montrent la même douceur, et caressent

1. Le texte porte que la mère des saints était conseil aussi: «.Mater autem nostraœque consul de matre sua Campadia est orta. »

humblement les victimes offertes à leurs dents homicides. Mais tout le peuple s'écria : « Ils charment les lions par art magique ! qu'on leur donne la mort! »■ Le proconsul les fit ramener en prison, pour méditer quelque genre de supplice aussi nouveau qu'épouvantable. Trois jours les deux frères demeurèrent en prison, restaures par la noiurilure dujeûtie. Au bout de ce temps, un ange leur apparut : » Sortez, leur dit-il, prenez le chemin des Gaules; là, vous trouverez la récompense que le Seigneur vous destine. » Aussitôt les murailles de la prison s'écartèrent à droite et à gauche, et les chrétiens se virent libres.

Les saints sortirent de la prison vers les calendes de mai. Ils se rendirent d'abord chez deux prêtres chrétiens, Asclepius et Valère, qui jusqu'alors avaient échappé à la persécution en déguisant leur croyance. Animés par la fermeté de Savin et de Cyprien, ils trouvèrent assez d'audace non-seulement pour les accompagner dans leur long voyage, mais même pour les suivre jusqu'à leur martyre. Tous ensemble ils traversèrent les Alpes pennines, et parvinrent au bord du Rhône; leur renommée les précédait et partout ils étaient entourés d'un grand concours de peuple avide de les voir et d'entendre leurs touchantes exhortations. Une femme païenne, nommée Emmcnia, vint

déposer à leurs pieds son enfanl mort. « Si vous êtes, leur dit-e^le, comme on le préiend, les amis du grand Dieu, faites, par vos prières, qu'il me rende ma seule espérance, mon fils unique. Je suis chrétienne si vous me le rendez. » Saint Savin fit une courte oraison ; puis, prenant la main de l'enfant, il le releva plein de vie. Avertis par un ange, les saints et leurs compagnons poursuivirent leur voyage. A Lyon, ils passèrent la Saône à la nage (sic), et, cheminant par la haute Bourgogne, ils parvinrent jusqu'à Auxerre. Là, ils trouvèrent le Irès-glorieux Germain, et Loup, évoque de Troyes, l'un et l'autre revenant d'un voyage en Irlande, île habitée par les Scots et les Bretons, vers lesquels le souverain pontife les avait dépêchés pour extirper l'hérésie des Pélagiens {sic). D'abord, Germain voulut le retenir; mais, éclairé par une révélation divine, il les bénit et les accompagna jusqu'à trois milles d'Auxerre. Après avoir passé la Loire et traversé le pays de Tours, saint Savin et ses compagnons se trouvèrent sur le territoire des Poitevins, au conlluent de la Gartempe et de la Creuse : là, comme ils prenaient quelque repos, il aperçurent le proconsul Maximus qui les poursuivait.

Maximus avait juré de ne revoir l'Ausonie (sic) que lorsqu'il aurait vengé la mort de son parent Ladicius; il s'était mis en route avec deux r^nls

satollilos italiens, et, suivant iiartout les saints à la piste, il venait cnlin de les découvrir. Déjà les chrétiens se croyaient parvenus au terme fatal de leur voyage, quand tout à coup une barque parut au bord de l'eau. Ils y entrèrent, et la barque, sans voiles, sans rames, les porta en un instant à l'autre rive. Aveuglé par la fureur, Maximus se jeta sans balancer dans la rivière pour les atteindre. Il y perdit la moitié de son monde, qui se noya dans les ilois. Sans se décourager, il recommença sa poursuite, et atteignit enfin les illustres fugitifs sur le bord de la Gartempe, à un mille environ d'Antigny, dans un lieu nommé Ccvlsïer (Cerasiis) . Aussitôt, il les fil garrotter, et les conduisit dans une île de la Gartempe, en face d'un champ appelé Sceaux (Sellis ou Psellis). Là, il leur fit souffrir tous les supplices que sa rage sut imaginer. Un malheureux, tourmenté par un esprit de ténèbres, assistait à ce triste spectacle. « Tu vois ce fou, dit Maximus à Savin; ne saurais-tu faire sur ce misérable quelqu'un de ces miracles que lu faisais en Ausonie, par la vertu de ton Christ crucifié ? » Savin, levant les yeux et les mains au ciel, supplia le Seigneur de délivrer le possédé : incontinent l'esprit immonde sortit du corps de ce malheureux avec une horrible puanteur. Le possédé demanda le baptême, et avec lui dix des satellites

de Maximus. Nul miracle ne pouvant loucher ce maudit, il fit trancher la tête à Savin et à ses dix soldats; quant à Cyprien et à ses deux compagnons, Asclepius et Valère, il les emmena avec lui à Antigny.

La nuit même, les deux prêtres Asclepius et Valère, miraculeusement délivrés de leurs fers, se rendirent dans l'île oîi gisait ahandonné le cadavre du martyr ; ils le portèrent de l'autre côté de la rivière, sur une hauteur que l'on nommait alors le mont des Trois-Cyprès (ad Tres-Cupressos). Il y avait une chapelle ruinée par les Vandales, consacrée jadis au bienheureux saint Vincent. Ce fut ce saint lieu que les deux prêtres choisirent pour la sépulture de Savin. Ils l'y déposèrent le 9 des ides de juillet. Cyprien trouva le martyre à Antigny et fut enterré à côté de son frère. Pour Maximus et ses soldats, livrés au démon et agités d'une fureur divine, ils périrent tous misérablement bientôt après. Ainsi finit la légende. — L'île de la Gartempe, où Savin. soufi'rit le martyre, 'existe à quelque distance du bourg actuel de Saint- Savin, non loin d'Antigny : on la nomme l'ile du Gué de Sceaux ; elle est en face d'un hameau nommé Saint-Cyprien, qui longe une voie romaine. On voyait encore, il y a vingt-cinq ou trente ans, près de l'île, sur la rive gauche de la

Gartempe, les ruines d'un village nommé le Gu6 de Sceaux. Quant au mont des Trois-Cyprcs, il est connu aujourd'hui sous le nom de Saint-Savin. On pa«se par celte hauteur pour aller au hameau du Breuil. Je n'y ai observé nul vestige de chapelle; mais, au xvii* siècle, il y avait, sur le coteau, une église dédiée cà saint Vincent. Le P. Labbe l'appelle l'église paroissiale de Saint-Savin*.

Un des religieux réformés de l'abbaye de Saint- Savin, à propos de la légende dont on vient de lire l'abrégé, a écrit en note : « L'endroit qu'on appelle le mont Saint-Savin, oîi l'on prétend que ce saint a été martyrisé "^ n'est décoré d'aucune marque ni aucun monument d'antiquité. L'église est d'un goût très-moderne. Tout ce qu'on dit sur le martyre de saint Savin , arrivé dans ce lieu, n'est fondé que sur une tradition, aussi bien que ce qu'on dit sur le martyre de saint Cyprien, son frère, au Gué de Sceaux. »

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