RUBEN
Rome nous Pexpliqueraient^ si les compositions qu'il a prodiguées ne portaient le caractère de la spontanéité. Titien et Paul Véronèse lui offraient la splendeur et rtiarmonie^ le Tintoret lui montrait la hardiesse poussée jusqu'à la témérité. Plus tard, quand il vit Rome, la chapelle Sixtine lui révéla jusqu'où peut aller la hardiesse justifiée par une science profonde : en présence de Michel-Ange, le souvenir du Tintoret n'était plus un danger. Nous savons, à n'en pouvoir douter, que Rubens étudiait, en Italie, toutes les écoles avec la même ardeur, quoique la nature de son génie l'entraînât vers l'école vénitienne. A Milan, il copiait la Cène de Sainte-Marie des Grâces, et s'il ne dérobait pas à Léonard le secret delà beauté suprême, il n'étudiait pas ses œuvres avec moins d'assiduité que les œuvres de Titien et de Paul Véronèse. Dans l'espace de huit ans, 1600- 1608, il visita toutes les villes d'Italie qui pouvaient lui offrir des leçons. Il était, à Gênes, comblé d'honneurs, la noblesse et la bourgeoisie se disputaient ses œuvres, quand il fut rappelé à Anvers par une lettre qui lui apprenait la maladie de sa mère ; il arriva trop tard pour lui fermer les yeux.
La mort de Marie Pipelingfut pour Rubens un coup cruel ; il se retira dans le couvent de Saint-Michel, où sa mère avait été ensevelie, et y demeura quatre mois pour se livrer tout entier à sa douleur. Il ne pouvait oublier tout ce qu'il devait à cette excellente femme. C'était elle, en effet, qui avait surveillé les premières
années de son éducation^ et qui, par l'habileté de seé démarches, avait su Téunir les débris du patrimoine confisqué. Quand la douleur du fils reconnaissant fut un peu apaisée, il revint à ses études chéries, aiix tra* vaux qui devaient fonder sa renommée. Grâce à la vigilance de sa mère, il se trouvait en mesure d'acheter une maison dans une des plus belles rues de la ville. Il avait rapporté d'Italie des trésors précieux, dignes de faire envie aux plus riches amateurs : tableaux, statues, camées, pierres gravées. Il voulait loger tous ces trésors de façon à pouvoir en jouir librement. Aussi à peine était-il installé dans sa nouvelle demeure, qu'il prit le parti de la démolir pour la recoiistruitè à l'italienne; car, à l'exemple de tous les grands artistes de la Renaissance, il ne séparait pas dans sa pensée les trois arts du dessin, et possédait des notions étendues en architecture. Il avait dessiné les plus beaux palais de Gènes, et ce travail important, publié après sa mort, prouve surabondamment qu'il en avait étudié avec soin toutes les dispositions. Les plans et les coupes de ces édifices, qui jouissent en Europe d'une silégitime renommée, avaient attiré son attention aussi bien que leur aspect pittoresque. Il conçut donc, et dessina pour son ^ usage, une ma'son qui devait réunir une habitation élégante et commode, un musée et un atelier. Comme il jetait les fondations de sa.nouvelle demeure, il franchit, à son insu, les Uinites d'un terrain qu'il avait acheté, et empiéta sur le domaine de la compagnie des arque-
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busiers qui s'appelait la compagnie du Serment. Menacé d'un procès qu'il aurait sans doute perdu^ il entra en composition par Tentremise de son ami Rockox^ et prit l'engagement de peindre pour ses adver^ saires un tableau tiré de la vie de saint Christophe. C'est à cette menace de procès que nous devons la fameuse Descente de croix, placée aujourd'hui dans la cathédrale d'Anvers. Comme la vie de saint Christophe ne lui offrait pas de grandes ressources^ il eut recours aux études de sa première jeunesse pour tourner la difficulté. Interrogeant Tétymologie, il prit pour sujet principal le Christ descendu de la croix et porté par ses bourreaux^ qui le détachent de ^instrument de son supplice^ et peignit sur les volets la Vierge-Mère, qui l'a porté dans ses flancs, et saint Christophe, qui l'a porté sur ses épaules. C'était faire de l'étymologie une application large et capricieuse. Les philologues peuvent à bon droit sourire, la postérité ne songera pas à se plaindre.
Bientôt il sentit le besoin d'endormir ses regrets en prenant une compagne ; il épousa une belle jeune fille, Isabelle Brandt, et trouva dans sa tendresse tout le bonheur qu'une femme peut donner. Isabelle aimait son mari d'un amour sincère, et les biographes modernes qui ont bien voulu comparer les dates n'ont pas eu de peine à réfuter les méchants propos d'Houbraken et de Weyermann. Il n'est pas vrai, comme ils l'ont dit et comme on s'est plu à le répéter, qu'Isabelle ait été
la maîtresse d'Antoine Van Dyck^ et que Rubens^ doublement jalouxduplusillustre de ses élèves comme mari etcomme peintre^ lui ait conseillé le voyage d'Italie pour se délivrer d'un amant et d'un rival dans son art. Il n'est pas vrai qu'il lui ait offert sa fille en mariage, et que Van Dyck l'ait refusée par amour pour la mère ; car Isabelle Brandt était morte lorsque Van Dyck partit pour l'Italie, et n'avait pas donné de fille à son mari ; elle ne laissait que deux fils, Albert et Nicolas, dont Rubens a réuni les portraits sur une seule toile. D'ailleurs, l'élève chéri de ce grand maître était amoureux d'Anna van Ophem, qui avait une charge à la cour de l'archiduchesse; sa souveraine lui avait confié des fonctions qui, d'ordinaire, ne sont pas le partage des femmes, le soin de surveiller ses meutes. Anna van Ophem était alors dans tout l'éclat, dans toute la fraîcheur de sa beauté, et Van Dyck, avant de franchir les Alpes, s'arrêta plusieurs mois dans la résidence de sa maîtresse, au hameau de Saventhem. Rubens apprit bientôt que son élève oubliait la gloire dans les bras d'Anna van Ophem, et ce ne fut pas sans peine qu'il le décida à poui^uivre son voyage.
Lors même que ces détails, confirmés par de nombreux témoignages, ne seraient pas parvenus jusqu'à nous, nous n'aurions pas besoin de recouriràla jalousie, pour expliquer le conseil donné à Van Dyck par son maître. Après ce séjour de huit ans en Italie dont il avait largement profité, faut-il s'étonner que Rubens
Tait engagé à visiter cette terre si féconde en enseignements? Bien que ses compatriotes se plaisent à répéter que ni Rome, ni Florence, ni Venise, ni Milan, n'ont contribué au développement de son génie, ir estimait trop haut la moisson qu^il avait recueillie, pour ne pas envoyer le plus habile de ses élèves dans la patrie de Léonard et de Michel- Ange. Il est donc avéré, aujourd'hui, que les mésaventures conjugales de Rubens sont une fable inventée par Tenvie. Ses rivaux, pour se venger de sa supériorité, ont imaginé une calomnie que les chroniqueurs ont répétée trop légèrement, et qui se trouve démentie par la comparaison des dates. La mémoire d'Isabelle Brandt est une mémoire sans tache, aussi bien que celle de Marie Pipeling. Elle comprenait toute la valeur de ITiomme dont elle portait le nom, et ne rêvait pas d'autre bonheur que Tamourde son mari. On a dit, avec raison, que la gloire ne préserve pas des infortunes conjugales, et Tinfidélité d'Armande Béjart n'est, malheureusement, pas le seul argument que l'on puisse invoquer : le génie n'est pas une garantie de bonheur domestique; mais il ne faut pas oublier que Rubens avait trente-trois ans lorsqu'il épousa Isabelle Brandt, et que, cette fois du moins, il ne courait pas les mêmes chances que l'auteur du Misanthrope, donnant s<Mi nom à une fille dont il aurait pu être le père. Et puis son séjour chez la comtesse de Lalaing n'avait pas été sans profit pour lui ; l'artiste applaudi se souvenait à propos des leçons recueillies par le jeune page. II
connaissait le dang^ des tentations, et savait Tart de les écarter sans témoigner aucune défiance. Lorsqu'il perdit Isabelle, après seize ans d'un bonheur san$ trour ble et sans nuage, il la pleura comme il avait pleuré sa mère, et,, dans une lettre écrite quelques jours aprè^sa mort, il lui rendit pleine justice. Il ne la regretta pas seulement parce qu'il Taimait, parce qi;i'elie répondait à sa tendresse, mais parce qu'elle était excellente et méritait l'estime et Taclniiration de tous par l'élévatioû de son esprit, par la douceur inaltérable de son cdra(> tère, par sa piété sans os^ntation. S'il eût été jaloux, s'il eût été ^ompé, aurait-il ainsi^ parlé d'IsabelFe ? On dira peut-être qu'il imitait la générosité de lAarie Pipe*ling pour Jean Rubens; mais si la conduite de sa mère offre un exemple difficile à suiviîe, çUe n'est pas difficile à comprendre ; car il s'agissait de sauver la tête de son mari. Après la mort d'Isabelle,. lUibens, soumis à la même épreuve que. sa mère, n'avait qu'à se taire : le pardon même ne lui prescrivait pas le mensonge.
Quatre ans après cette perte, qui lui avait semblé irréparable, il ne craignit pas d'épouser une jeune fille de seize ai^s, Hélène Fourment, qui était sa nièce par alliance; ijavâit alors cinquante-trois ans : c'était jouer gros jeu. De la part d'un homme qui avait vécu à la. cour, qui connaissait le monde et le train des mœurs de son temps, on a peine à concevoir une t^le imprudence, et pourtant il ne paratt pas qu'il ait eu à s'en repentir. Le mari d'Armande Béjart avait quarante ans
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lorsqu^il commit la faute qui devait empoisonner sa vie. Rubens^ arrivé à Page de cîn^aate-trois ans^ ne recula pas devant révideuce du dadger^ et la calonmie^ qui avait traité si méchamment la méoctoire d^Isabelie Brandt^ n^a pas même effleuré celle d Hélène Fourment. Elle oubliait les rides de son mari en contem* plant Timmortelle jeunesse de son génie. Dans l'espace de dix ans^ elle lui donna cinq enfants, et les contem* porains ne lui reprochent pas un $eul jour d'égaremeot. Toutefois, malgré le bonheur que Rubens trouva dans son second mariage^ je n'oserais proposer son exemple à personne, même aux hommes d'un génie avàré. Espérer combler^ par la gloire^ un intervalle de trente-sept ans sera toujours une grande témérité. Si l'orgueil joue souvent un grand rôle dans l'anaour, le bonheur' de porter un nom éclatant suffit^ bien rarement^ à contenter pendant dix ans le cœur d'une jeune femme. Le sort de Rubens peut donc être considéré comme un sort privilégié. Son imprudence ne lui a pas coûté un regret. La jeunesse et la beauté d'Hélène Fourment ne lui ont pas suscité un rival. Entouré de ses enfants^ il partageait ses journées entre son art et les devoirs de famille. Son génie ne doit rien au malheur. Il s'est rencontré, parmi ses biographes, des esprits quinteux qui ont cherché à expliquer le caractère de ses compositions par le bonheur constant de sa vie. Peu s'en faut qu'ils ne trouvent un sujet de reproche dans la paix inaltérable dont il a joui ^squ'à son dernier jour. Ils
Taccusent de n'avoir pas su exprimer la douleur^ et voient dans ses œuvres limage fidèle de sa vie: Pour p^u qu'on ait feuilleté l'histoire de la peinture * ou sait à quoi s'en tenir sur la valeur de cette théorie. Sans* doute la douleur a souvent hâté le développement du génie ; mais l'on peut citer plus d'un artiste émhieut qui a su l'exprimer avec une rare éloquence, et qui pourtant n'a pas connu le malheur. Quel peintre a jamais rendu, mieux que Fra Angeiico, les. angoisses de la Vierge au pied de la croix? Et comment s'est écoulée pourtant la vie entière de Fra Angelico? Toutes ses journées se partageaient entre l'art et la prière; les heures qu'il ne donnait pas à Dieu, il les donnait à la peinture. Giotto, qui par la vérité, par l'énergie de l'expression, ne le cède à personne, et qui souvent lAéme, dans cette partie de son art, s'est montré plus habile que des maîtres venus après lui et qui possédaient une science plus profonde, Giotto n'est pas connu par ses souffrances. La douleur a trouvé en lui un éloquent interprète, quoique ses jours n'aient pas été troublés. Une faut dojiapas chercher dans là dou-* leur la condition inévitable du génie.
Rubens, livré à toutes les inquiétudes de la pauvreté par l'imprévoyance de sa mère, à tous les tourments delà jalousie par l'infidélité d'Isabelle Brandt et d'Hélène Fournient, n'aurait pas, nécessairement, surpassé le Rubens que nous connaissons dan$ le domaine de l'expression. Si la fréquentation des cours a pu dévô-