PAR LE POUSSIN
« Personne n’était pauvre parmi les Chrétiens, parce que tous ceux qui possédaient des fonds de terre ou des maisons les vendaient et en apportaient le prix, qu’ils mettaient aux pieds des apôtres, et on le distribuait ensuite à chacun, selon qu’il en avait besoin.... Mors un homme nommé Ananias, avec Sapphira, sa femme, vendit un fonds de terre ; et ayant retenu, de concert
avec sa femme, une portion du prix qu’il en avait reçu,
il apporta le reste aux pieds des apôtres; sur quoi Pierre lui dit : — Ananias , comment se peut-il que Satan se soit tellement emparé de votre cœur que
ÉCOLE FRANÇAISE (LE l'OLSSlN).
vous ayez menti au Saint-Esprit, et que vous ayez détourné une partie du prix de ce fonds? Si vous ne l’eussiez point vendu, ne vous serait-il pas demeuré? et après l’avoir vendu, n’étiez-vous pas le maître de ce que vous en aviez reçu? Comment donc un tel dessein vous est-il venu dans l’esprit? Ce n’est pas aux hommes que vous avez menti , c’est à Dieu. — A l’ouïe de ces )>aroles, Ananias tomba , et rendit l’esprit, et tous ceux <|ui en entendirent parler furent saisis d’une grande crainte. Aussitôt quelques jeunes gens l’enveloppèrent, et, l’ayant emporté, ils l’ensevelirent. Environ trois heures après , sa feimne rentra , ne sachant rien de ce qui était arrivé. Pierre lui parla ainsi : — Dites-moi, avez-vous vendu ce fonds de terre pour ce prix-là? — Elle répondit : — Oui , nous l’avons vendu autant. — Alors Pierre lui dit ; — Comment vous êtes vous accordés eosemlde pour tenter l’esprit du Seigneur? Voici que ceux ^i viennent d’ensevelir votre mari sont à la porte, et ils vous emporteront aussi. — Au même instant, elle tomba à ses pieds, et elle expira >. »
Cette imposante scène est devenue , entre les mains de ftapliacl et du Pou^n, le si^et de deux chefe-d’œuvre. Raphaël a choisi le moment de la mort d’Ananias, Le Poussin celai de la mort de Sapphire. Raphaël a embrassé le sujet dans toute son étendue; neuf des
’ Actes des Apiires, ch. iv, v.
MORT DE SAPPHIRE
a|)ôtres sont placés sur une sorte d’estrade au milieu du tableau -, à la gauche du spectateur, arrive une foule de nouveaux chrétiens qui apportent le prix des biens qu’ils ont vendus; à la droite, des chrétiens pauvres reçoivent de la main de deux apôti'es les secours qu’ils doivent à la charité de leurs frères; sur le devant, au pied de l’estrade, tombe et expire Ananias, à qui saint Pierre vient de reprocher son mensonge ; sa mort attire l’attention de quelques-uns des assistants, qui le contemplent avec étonnement et avec frayeur , mais sans paraître affligés de la sévérité de l’apôtre ; le récit de l’écrivain sacré est ainsi reproduit tout entier ; Ananias reçoit le châtiment de son hypocrisie au milieu des chrétiens, à l’instruction desquels ce châtiment est destiné, et au moment même où se font ces offrandes et ces aumônes dont il a voulu partager l’honneur sans faire le sacrifice complet de sa fortune, et en détruisant par sa dissimulation le mérite de ses dons •.
La mort de Sapphirc,au contraire, est l’unique scène qui soit retracée dans le tableau du Poussin; on n’y voit ni tous les apôtres réunis, ni les chrétiens riches accourant pour déposer à leurs pieds le prix des
■ Ce tableau a été gravé par Dorigny et Gérard Audrao ; od eu. trouve un dessin au trait dans les Vièt et Œuvre» de» peintre» le» plu» célèbre», publiées par M. I^ndon. Voyez Œuvre de Raphaël, n» 1, p. 7.
biens qu'ils ont vendus , ni les chrétiens (lauvres recevant de leurs mains les secours que réclamait leur indiÿçence. Cinq personnes sont témoins de la mort de Sapphire , et elles ne paraissent ressentir qu’une profonde pitié et une sorte d’horreur à la vue d’un châtiment dont il semble qu’elles ne comprennent point la cause ou qu’elles blâment la sévérité. On reconnaît dans cette composition le caractère particulier du génie du Poussin, qui cherchait par-dessus tout l’unité et la simplicité ; ce besoin de simplicité lui a fait oublier ici le sens de l’événement qu’il retraçait ; ce n’est point , comme dans le tableau de Raphaël , une grande leçon donnée aune nombreuse réunion de fidèles, qu’elle doit remplir d’une terreur morale et salutaire. Ce n’est que le spectacle d’une mort subite qui excite la compassion, l’étonnement, et peut-être l’avereion des assistants. Ces trois figures qui se précipitent vers Sapphire avec l’expression de la douleurj cet homme et cette femme qui s’éloignent avec l’air de l’effroi, du reproche et presque de l’indignation : tout cela est peu en rapport avec le fond du sujet , l’intention de l’apôlrc , et le but moral de l’événement.
Considéré comme composition pittoresque, ce tableau est admirable ; les figures sont groupées avec une simplicité pleine de naturel et d’effet; la tête de saint Pierre est animée d’une indignation forte et auguste ; enfin, le fond du tableau est disposé avec beaucoup
MORT DE SaPPHIRE.
d’art. Les couleurs ont souffert de l’action du temps.
Ce tableau avait été peint, à ce qu’on croit, pour M.de Froniont de Veynes, célèbre amateur, sous le règne de Louis XIV. 11 faisait partie de la collection du roi.
PBOPORTIOXS.
Hauteur, 1 mètre 18 centim. ■= 3 pieds 6 pouces 9 lignes.
Urgeur, 1—95 — =o — 9 — 6 —
ni.