DE L'AGTIOIV DES GLACIERS SUR LEUR FOND
Lorsque Ton considère la masse colossale des glaciers, la dureté de leur glace, leur poids et la manière dont ils sont encaissés dans les vallées , l'on conçoit qu'ils doivent exercer une action puissante sur leur fond. Mais on est loin de s'entendre sur la nature de cette action , et il est digne de remarque que ce soient précisément les effets les plus notables de la glace qui aient été le plus contestés, tels que les surfaces polies, les stries qui sillonnent ces surfaces, et les gouttières qui s'y forment. Il est vrai que ces divers phénomènes ne se voient pas d'une manière également distincte dans tous les glaciers ; ils sont même souvent plus visibles à une certaine distance des glaciers actuels que près de leurs bords ou sous leurs voûtes.
L'action la plus remarquable que les glaciers exercent sur leur fond consiste dans la manière dont ils arrondissent et polissent les roches qui leur servent
DE l'action des GLACIERS SUll LEUR FOND.
de base et d'encaissement ; et si l'on se rappelle l'explication que nous avons donnée de la marche progressive des glaciers , on conviendra que des massifs pareils, qui se meuvent depuis des siècles sur un même point, ont dû émousser les angles et faire disparaître plus ou moins les inégalités du lit, sur lequel ils agissent comme une râpe. Mais le poli qui en résulte est rarement à découvert sous le glacier même. Je connais des personnes qui ont visité un grand nombre de glaciers sans le remarquer. En pénétrant, l'année dernière (1839) , sous le flanc gauche du glacier de Zermatt, en un endroit où il s'était formé, près de son issue, un assez grand vide entre la glace et le rocher (voy. Pl. 7), je fus obligé de laver la surface de ce dernier pour convaincre M. Studer que le fond actuel du glacier est poli et strié de la même manière que les surfaces que nous avions observées ensemble, quelques heures auparavant , au sommet du Riffel , à plus de 600 pieds au-dessus du niveau actuel du glacier, et dont j'avais détaché un fragment qui est représenté Pl. 18, fîg. 2.
Les polis abandonnés par les glaciers sont en général plus évidens, parce qu'il y a long-temps que la couche de boue qui les recouvrait a été enlevée par les eaux de l'atmosphère. Si ceux qu'on remarque sous les glaciers actuels étaient aussi dégagés et se voyaient d'aussi loin, il y a long-temps que l'on aurait reconnu la liaison de ces deux phénomènes, et l'on n'aurait ccr-
tainement pas cherché dans les courans d'eau ou de boue une explication que les faits condamnent , ainsi que nous allons le voir plus bas.
M. J. de Charpentier mentionne comme un fait connu cette action des glaciers sur leur fond. « On usait, dit-il, que les glaciers frottent, usent et polis- <( sent les rochers avec lesquels ils sont en contact ('). » Cependant j'ignore que cette observation ait été faite par qui que ce soit avant lui. Il paraît que M. de Saussure n'en avait pas connaissance ; il n'a du moins pas eu l'idée de rattacher cette action des glaciers aux surfaces polies du grand Saint-Bernard , qui frappèrent si fort sa curiosité, et qu'il attribue à Faction de l'eau.
Il est >Tai que l eau unit et polit plus ou moins les rochers sur lesquels elle coule ; il n'est pas nécessaire de voyager bien long-temps dans les Alpes pour y rencontrer des eflets frappans de cette action de leau. Mais ce poli n est pas de même nature que celui qui est produit par les glaces ; il est plus mat et moins parfait ; de plus , il occupe toujours les niveaux les plus bas, les couloirs et les fonds des vallées , et jamais on ne le rencontre sur les flancs des rochers , ni à une grande hauteur au-dessus du lit des rivières; enfin il correspond toujours aux plus grandes pentes,
(') J. de Charpentier, Nutice sur les blocs erratiques de la Suisse p. lô, dans les Annales des mines, Tom. s.