CHAPITRE V
Aucun glacier n'est parfaitement blanc; vus de loin, ils ont généralement une légère teinte bleuâtre ou verdâtre , qui contraste agréablement avec la couleur souvent très -sombre des rochers environnans; et comme cette teinte est toujours plus intense sur les parois des aiguilles et dans l'intérieur des crevasses qu'à la surface , il en résulte que les glaciers les plus crevassés sont aussi ceux qui font le plus bel effet pittoresque. Le glacier de Rosenlaui, vu de Meiringen , et le glacier du Tour , à l'ouest du col de Balme , peuvent être comptés parmi les plus remarquables sous ce rapporte
Lorsqu'on se trouve sur le glacier même , la surface^ qui n'est point recouverte par les moraines, paraît d'un blanc mat, à-peu-près comme la neige de de nos hivers , après qu'elle a séjourné quelque temps dans nos rues et sur nos places publiques. Les parties
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recouvertes par des débris de rochers sont au contraire parfaitement transparentes, au moins dans la partie inférieure des glaciers, et paraissent d'autant plus foncées qu'elles sont plus compactes. On dirait en plusieurs endroits un immense massif de verre sur un fond opaque.
Plus la glace est compacte et plus la couleur azurée des crevasses est intense et brillante : c'est ce qui fait que les crevasses de l'extrémité des glaciers l'emportent de beaucoup en magnificence sur celles de la partie supérieure. Lorsque les crevasses sont longitudinales à l'extrémité du glacier , on peut s'y introduire sans aucun danger. C'est ainsi que l'année dernière tous les voyageurs qui visitaient le glacier de Rosenlauine manquaient pas d'entrer dans une grande crevasse ouverte sur le flanc droit du glacier (*). L'imagination ne saurait rien imaginer de plus riche que le bleu de ces parois.
A mesure que l'on remonte le glacier et que la glace diminue de compacité , les teintes perdent insensiblement de leur intensité , le bleu des crevasses devient moins foncé et plus mat ; quelquefois aussi il se transforme en un vert tendre d'une rare beauté : cette dernière couleur affecte de préférence les parois de ces
(*) Il paraît que cette crevasse se reproduit invariablement au même endroit. Je l'ai retrouvée cette année aussi belle que l'année dernière; et l'on m'a assuré qu'elle avait à-peu-près la même forme, il y a plusieurs années.
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lits de ruisseaux que nous avons déjà mentionnés plus haut comme l'un des plus beaux phénomènes des glaciers. Au grand glacier de Zermatt, ces ruisseaux, dont quelques-uns sont très-considérables, coulent généralement dans un lit qu'on dirait taillé dans un massif de béryl , tandis que le fond des crevasses voisines est souvent d'un beau bleu de ciel. Peut-être l'eau de ces ruisseaux exerce-t-elle ici quelque influence qui aura échappé à l'observation.
Quoi qu'il en soit de cette différence , toujours estil que, pour être affectée d'une teinte quelconque , soit bleue , soit verdâtre , il faut que la glace ait atteint une certaine compacité : c'est là la raison pour laquelle le névé proprement dit , lorsqu'il est à l'état parfaitement grenu, ne présente aucune de ces teintes ; il est blanc comme de la neige. D'un autre côté le glacier prend une teinte généralement plus bleue lorsqu'il pleut que lorsque le temps est serein et l'éva- ' poration très-forte, attendu qu'alors les couches même les plus superficielles se convertissent en glace par l'effet de l'eau qui s'infiltre dans le glacier. J'ai eu l'occasion de faire cette observation plusieurs fois pendant mon séjour sur le glacier inférieur de l'Aar.
Nous sommes encore dans une ignorance parfaite quant aux causes qui déterminent ces teintes variées. Je ne sache pas même que cette question ait jamais été discutée d'une manière scientifique. L'opinion plus ou moins poétique de quelques voyageurs pittoresques,
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qui ne voient dans ces teintes bleues que le reflet du firmament, ne saurait être prise en considération. Il suffit d'avoir vu des glaciers conserver pendant plusieurs jours consécutifs leur belle couleur par un ciel couvert, pour être assuré qu'elle est indépendante de l'azur du ciel. Tout ce que l'on peut dire à cet égard , c'est qu'elle est moins brillante par les jours sombres que par les jours sereins. D'ailleurs comment expliquerait-on un reflet vert de l'azur du firmament?
Les teintes des glaciers sont donc des teintes naturelles , inhérentes à la nature même de leur glace , et elles sont, comme nous l'avons dit, d'autant plus intenses , que la glace est plus compacte et forme des masses plus considérables : c'est même une condition essentielle pour la rendre appréciable ; car un fragment de glace détaché des parois d'une crevasse où les teintes sont très-intenses sera parfaitement incolore , absolument comme un verre d'eau puisé dans un de nos lacs suisses.
Il est évident que ces teintes sont le résultat d'influences locales, car autrement elles devraient être uniformes dans tous les glaciers : au lieu de cela nous avons vu qu'elles varient considérablement dans leurs nuances , absolument comme les rivières , les fleuves et les lacs, mais avec cette différence, que l'on peut assigner diverses causes aux variations de ces derniers , telles que la nature des plantes qui croissent sur leurs bords ou même sur leur fond , tandis qu'il n en
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est pas de même à l'égard des glaciers. Ici tout est en quelque sorte primitif, car par eux-mêmes les glaciers ne favorisent point le développement des êtres organisés , à l'exception de quelques plantes et de quelques animalcules microscopiques , qui forment ce que l'on appelle vulgairement la neige rouge.
La neige rouge ne fait pas proprement partie de la glace des glaciers : c'est un corps étranger qui se développe à sa surface , et qui , scientifiquement parlant, n'a pas plus de rapport avec le massif des glaces que les plantes et les animaux n'en ont avec les couches minérales de la terre. Mais comme, de tout temps, les naturalistes ont signalé ce phénomène comme l'un des plus curieux que présentent les glaciers , je vais entrer dans quelques détails à cet égard.
Saussure (*) est à ma connaissance le premier qui ait signalé la neige rouge dans les Alpes : il en recueillit à plusieurs reprises sur le Mont-Bréven et sur le St Bernard, et les expériences auxquelles il la soumit le conduisirent à penser que ce pourrait hien être une matière végétale , et vraisemblablement une poussière d'étamine. Il observe qu'elle ne se voit nulle part à une hauteur de plus de 1440 toises au-dessus de la mer , et qu'elle n'existe qu'au milieu de grands espaces couverts de neige , et dans une certaine période de la fonte des neiges.
(*) De Saussure Voyages dans les Alpes, § 646 et § 2n(),
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Depuis Saussure la neige rouge est devenue l'objet de nombreuses recherebes de la part des naturalistes ; mais aucun ne l'a étudiée avec autant de soin que M. Schuttleworth. Comme je ne possède pas d'observations qui me soient propres sur ce phénomène , je me bornerai à extraire l'intéressante notice que ce savant botaniste vient de publier dans le N*^ 50 de la Bibliothèque universelle de Genève, février 1840.
Après avoir passé en revue les travaux de ses devanciers , M. Schuttleworth rend compte de ses propres recherches de la manière suivante :
Le 25 août de cette année (1839), me trouvant à l'hospice du Grimsel , j'appris que quelques couches de neige dans le voisinage de l'hospice commençaient à se teindre en rouge. Il avait fait très-mauvais temps pendant quelques jours , il était même tombé une grande quantité de neige, qui cependant commençait à céder à l'influence d'une température plus douce et à des pluies chaudes. Le 24 avait été un jour de dégel et de brouillards , et le 25 le ciel était clair , la température agréable et même chaude au soleil ; le faible vent qu'il faisait n'était pas froid. Je me hâtai donc de me transporter sur les lieux, accompagné de mon ami le D^* Schmidt et de MM. Muehlenbeck, Schimper, Bruch et Blind , naturalistes alsaciens distingués, dont Tarrivée au Grimsel, ce jour-là même, m'avait causé une agréable surprise.
C'était dans des endroits où la neige ne se fond jamais entièrement que se trouvaient les couches où la
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neige rouge commençait à se former. Ces couches étaient peu inclinées , et leur exposition était vers lest et le nord-est ; leur surface était plus ou moins parsemée (le petites particules de terre , qui lui donnaient cette apparence grisâtre de saleté que présente toujours la vieille neige à des hauteurs moyennes et dans les positions où elle est dominée par du terrain plus élevé. La surface était de même sillonnée et légèrement creusée par l'effet du vent et de l'écoulement des eaux produites par le dégel partiel de la surface , dégel singulièrement favorisé par la grande absorption de chaleur dans les particules terreuses. Parci par-là on remarquait des taches roses ou couleur de sang très-pâle, d'une forme et d'une étendue indéterminée , surtout plus prononcées dans les sillons et au fond des creux. La nature de la vieille neige étant toujours plus ou moins grossièrement granuleuse , la matière colorante était contenue dans les intervalles des grains ; ce qui donnait à la surface, vue de près , une apparence marbrée. Les taches colorées s'étendaient sous la surface de la neige jusqu'à une profondeur de quelques pouces , souvent même presque d'un pied ; quelquefois la couleur était plus prononcée à la surface , mais d'autres fois son intensité était plus forte à une profondeur de quelques pouces. Là où des rochers ou des pierres avaient formé des puits dans la neige , les côtés perpendiculaires de ces puits étaient aussi colorés à une profondeur de plusieurs pieds ; mais la matière colorante ne pénétrait qu'à une très-petite profondeur dans la substance de
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la neige , qui devenait de plus en plus compacte à mesure qu'elle était plus éloignée de la surface.
Une quantité suffisante de la neige ainsi colorée ayant été ramassée et placée dans des vases de faïence pour la faire dégeler, j'attendis avec impatience le moment où je pourrais l'examiner au microscope. A mesure que la neige se fondait , la matière colorante se déposait peu-à-peu sur les côtés et le fond des vases, sous la fornle d'une poudre rouge-foncé, ce qui rendait déjà improbable l'existence d'une matière gélatineuse ; et au bout de deux à trois heures d'attente, la neige étant en partie fondue, j'en transportai une partie sous un microscope qui me donnait des grossissemens de 300 diamètres.
Ne m'attendant à y voir que des globules inanimés de Protococcus , je fus très-étonné de trouver qu'elle était composée de corps organisés de forme et de nature diverses, dont une partie était des végétaux, mais dont le plus grand nombre, doué des mouvemens les plus vifs , appartenait au règne animal. La couleur de la plus grande partie d'entre eux était d'un rouge vif, tirant, tantôt sur la couleur du sang , tantôt sur le cramoisi , ou d'un rouge brunâtre très-foncé et presque opaque. Mais outre ces corps colorés , il y en avait d'autres également organisés , incolores ou grisâtres , dont les plus grands , évidemment de nature animale, étaient en si petit nombre, que je soupçonnai que leur présence était accidentelle, tandis qu'il y avait un nombre infini de trèspetits corps sphériques incolores , de nature évidem-
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ment végétale, qui remplissaient tous les espaces non occupés par les autres.
Comme les infusoires surpassaient de beaucoup les algues en nombre, je commencerai par eux la description des organismes qui constituent la neige rouge.
1. Les corps les plus frappans et qui, par leur grand nombre et leur couleur foncée, produisaient en grande partie la teinte rouge de la neige , étaient de petits infusoires de forme ovale, de couleur brunrougeâtre très-foncé , et presque opaques. Mesurés au micromètre , leur plus grand diamètre était d'environ ^/do de millimètre, et leur plus petit d'environ ^/iso. Ils traversaient le champ de vision avec une vitesse étonnante et dans toutes les directions. Quoique le plus grand nombre fussent parfaitement ovales avec des bouts arrondis , il y en avait en forme de poire , c'est-à-dire , dont un des bouts était arrondi et obtus , tandis que l'autre était aminci , en pointe et selon l'apparence obliquement tronqué. Les premiers avaient un mouvement horizontalement progressif, tandis que les autres, s'arrêtant souvent au milieu de leur course, tournaient rapidement pendant un instant sur leur bout pointu , sans changer de place. Dans quelquesuns des infusoires de la forme ovale , j'observai , vers un bout ou vers le centre, deux petites places ovales, rougeâtres et presque transparentes, que je regardai comme des estomacs , d'après Ehrenberg. Je ne pus distinguer aucun autre signe d'organisation , et de retour chez moi, où j'ai pu consulter l'ouvrage d'Eh-
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reiiberg sur les infusoires , je n'ai point hésité à les regarder comme une espèce non encore décrite du genre Astasta Ehrenb., pour laquelle je propose le nom spécifique de Astasia nivalts (Cf. Ehrenb., ïnfus., p. 101. tab. 7, fig. 1.)
2. Parmi ces infusoires il y avait, mais en fort petit nombre , des corps beaucoup plus grands, de forme ronde ou ovale , d'un beau rouge de sang tirant sur le cramoisi, assez transparens et entourés d'un bord ou membrane incolore. Leur dimension variait de ^/i2 à ^jso de millimètre. Quoique je n'aie pu observer aucun mouvement ou trace d'organisation intérieure , je n'ai point de doute que ce ne soient des animaux infusoires , et je les regarde comme devant faire une nouvelle espèce de la famille des Volvociens et du genre Gyges de Bory et Ehrenberg (Cf. Ehrenb., Infus. p. 51. tab. 2, f. 31), à laquelle je donne le nom de Gyges sanguineiis. Je suis porté à croire que Greville a eu sous les yeux des infusoires pareils , peutêtre de la même espèce : il les a figurés Scot. crypt. Flor. vol. 4. tab. 231, fig. 8 , et fig. 5 et 6 en partie. Si je comprends bien le passage où M. de Candolle décrit la neige rouge envoyée par M. Barras du St- Bernard, il paraît que ce naturaliste célèbre a aussi observé ces animaux ; et la même forme se retrouve évidemment dans un dessin colorié que le Schmidt a fait au Grimsel en 1827.
3. Il se trouvait aussi, en petit nombre, d'autres corps bien plus petits, parfaitement sphériques et d'une belle couleur de sang, quoique peu transpa-
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rens.Vus en certaines positions, ils présentaient à un des bords une petite fente ou ouverture très-étroite. Leur diamètre était d'environ '/loo de millimètre. Ils avaient un mouvement progressif en cercles, pendant lequel ils tournaient en même temps sur leur axe. Je ne sais à quel genre d'infusoires établi par Ehrenberg je dois rapporter cet animal. D'après les descriptions de plusieurs auteurs qui donnent des dimensions très-diverses aux globules du Protococcus nivaliSy et d'après le dessin déjà mentionné du Schmidt , je ne doute pas que cet organisme n'ait été regardé comme de petits globules du Protococcus.
4. Parmi les autres infusoires j'ai observé , mais très-rarement, des corps parfaitement sphériques, d'une couleur cramoisie très-foncée , un peu transparens à leur bord et entourés d'une membrane incolore. A une place déterminée , vers le bord , la masse colorante offrait une ouverture transparente et presque incolore , en forme de demi-lune , qui communiquait avec le bord membraneux. Leur diamètre était d'environ ^/so de millimètre. Je n'ai remarqué en eux aucun mouvement, et je ne sais à quel genre les rapporter , quoique , de même que les précédens , ils appartiennent probablement au groupe des Volvoctens.
Outre ces infusoires , qui contribuaient à colorer la neige en rouge, il yen avait encore quelques autres incolores ou grisâtres. Comme je ne les ai vus que trèsrarement , il est possible qu'ils s'y trouvassent accidentellement.