Wiegmann’s Archiv, 7. Bd
ifct ÉTUDES SUR LES INFUSOIRES
animalcules vont, au bout de quelque temps, se fixer sur un corps étranger, et que là, chaque individu, prenant un aspect cupuliforme et s’allongeant par degrés, finit par offrir l’aspect d’un polype hydraire.
M. Unger trouva naturellement, dans ces observations de M. Lovén et de M. Sars, ample matière à comparaison. Pour lui, il n’y avait de la planule d’une Méduse à la zoogonidie d’une Vauchérie qu’un pas facile à franchir. Toutes deux n’étaient-elles pas ciliées sur toute leur surface? N’offraient-elles pas une grande analogie dans leurs mouvements? D’ailleurs la planule n’a qu’une existence fort brève sous forme de planule; elle va se fixer quelque part et développe un prolongement tubuliforme qui, dans l’origine, pour un esprit un peu prévenu, se distingue à peine essentiellement de celui que la spore d’une algue produit pendant la germination : la planule entre alors dans la seconde phase de sa vie, l’état de polype, comme la zoogonidie entre dans la vie végétative. L’analogie ne peut-elle pas au besoin être poussée plus loin encore? L’état de polype n’est-il pas lui-même un état végétatif, lorsqu’on le compare à la vie errante d’une planule nageuse? — Ces comparaisons sont certes séduisantes, et il ne faut par conséquent pas s’étonner que M. Unger se soit laissé entraîner à déclarer que les zoogonidies mobiles de la Vaucheria clnvata et de diverses autres algues sont dans le fait des embryons doués d’animalité, et qu’ils ne se distinguent de l’embryon d’un animal que par leur provenance et leur destinée, par leur passé et par leur futur.
M. Unger croyait que les zoogonidies des Vauchéries se distinguent des spores ordinaires par la constitution de leur épiderme, dans lequel il prétendait reconnaître les caractères d’une membrane animale et non ceux d’une membrane végétale. Aussi lui donnait-il de préférence le nom épithélium. D’un autre côté, les mouvements de ces zoogonidies lui semblaient une preuve irrécusable de leur animalité. Il lui semblait qu’elles savaient éviter avec beaucoup d’adresse les obstacles qu’elles rencontraient sur leur passage. SI les voyait trouver admirablement leur route au milieu du labyrinthe de fdaments formés par les utricules des Vauchéries, et les zoospores elles-mêmes semblaient éviter de s’entrechoquer.
Il est de fait que les mouvements des zoogonidies végétales sont un phénomène des plus difficiles à expliquer. On ne peut songer à invoquer, pour en rendre compte, le
mouvement moléculaire de Brown, bien que M. William Harvey 1 croie pouvoir le faire dans certains cas, ni la seule endosmose, comme voudrait le faire M. Nægeli 2. En théorie, on a beaucoup parlé de la différence des mouvements des infusoires et de ceux des zoogonidies. Les premiers, a-t-on dit, sont incontestablement soumis à la volonté de l’animal ; les autres sont évidemment le résultat de lois purement mécaniques. Mais il n’est dans le fait aucunement possible de faire une distinction semblable, et lorsqu’on considère un zoospore d’algue dans ses évolutions, il est permis de s'abandonner à l’illusion d’une volonté logée dans cette cellule végétale, illusion qui cède à peine devant le raisonnement.
M. Unger décrit avec beaucoup de vie la mort de la plante animée , mort provisoire, car la zoogonidie est pour lui un phénix qui renaît de ses cendres. Elle quitte la vie animale pour ressusciter dans la vie végétale ; c’est la palingénésie des algues, ou ce que d’autres nomment moins poétiquement la germination.
Mais c’est en vain que M. Unger a voulu faire cette application de l’aphorisme d’Oken, qui disait que le règne végétal est l’utérus du règne animal. Nous ne pouvons voir dans les zoogonidies que des germes de plantes, doués, momentanément il est vrai, de mobilité, mais néanmoins de nature essentiellement végétale. Nous ne nous permettrons pas de juger sévèrement un savant aussi distingué que M. Unger ; loin de là, car nous savons que sans la connaissance du fait que la zoogonidie d’une Vauchérie est produite par une algue, et retourne elle-même plus tard à la forme d’algue, nous n’aurions pas plus de droit de lui refuser une place dans la série animale qu’à la planule d’un polype ou qu’à certaines Opalines. Ces êtres sont, en effet, comme elle, un simple sac dépourvu de vésicule contractile et de bouche. La toute jeune larve d’un mollusque est dans le même cas.
En 1843, M. Unger faisait connaître des observations analogues aux premières, mais relatives cette fois à VAchlya proliféra ( Saprolegnia ferax Kützing) 3 4, algue quia été étudiée d’abord par M. Carus +, et à laquelle M. Nees von Esenbeck a donné le
1. Nereis borealis americana, dans les Smithsonian Contributions to Knowledge. Washington, 1853.
2. Cari Nægeli. Gattungen einzelliger Algen. Züricli, 1849, p. 22.
3 V. Linnæa. 1843, p. 129.
4. Nova acta Academiæ Caes. Léopold, naturæ curiosoruin. Vol. 11. Pars 2.
nom que nous venons d’employer. C’est un végétal parasite ; on le rencontre sur les animaux morts qui se trouvent accidentellement dans l’eau, ainsi que sur divers animaux aquatiques vivants, chez lesquels il détermine des maladies et même souvent la mort. M. IJnger a vu les zoogonidies se former dans l’intérieur des utricules. Ceux-ci finissent par se rompre, et la gonidie supérieure en sort. Elle est bientôt suivie par une seconde, une troisième, etc., jusqu’à ce que tout l’utricule soit évacué. Ce n’est qu’à l’égard des gonidies qui sortent les premières qu’on pourrait se demander si elles ne sont pas plutôt poussées passivement au dehors que sorties spontanément, car leur succession est si rapide, que la première vient à peine de quitter l’ouverture que la seconde s’y engage déjà. Mais la sortie des autres, surtout des dernières, semble bien montrer que c’est là un phénomène tout spontané. Ce fait est, il est vrai, contesté par M. Braun Suivant lui, la cellule est distendue parla pression intérieure, qui va en augmentant graduellement par suite d’endosmose, et elle réagit en conséquence. Sans contester l’exactitude de ce fait, nous pensons devoir admettre en outre un mouvement spontané, comme le prouve du reste la suite de la vie libre.
M. Unger considère ces zoogonidies comme recouvertes d’un épithélium vibratile, à la manière des zoogonidies des Vauchéries; mais M. Thuret 5 reconnut qu’elles sont, au contraire, munies de deux longs cils flagelliformes placés sur le rostre, disposition que M. Thuret avait déjà décrite et figurée 3 chez deux conferves ( C . glomerata et C. crispata) et qu’il constata chez diverses autres algues \
D’après M. Unger, la vie animale dure chez les zoogonidies de YAchhja proliféra moins longtemps que chez celles des Vauchéries. Les phénomènes de la mort se manifestent bientôt. L’ agonie se laisse reconnaître aux mouvements convulsifs de la sporidie, et la faculté motrice s’éteint à jamais. La vie de la plante commence. — Cependant il arrive parfois, selon M. Unger, que la vie animale se prolonge au-delà des limites
1. Alexander Braun. Ueber die Erscheinung der Verjüngung in der Natur. Leipzig, 1851, p. 174.
2. Gustave Thuret. Note sur les spores de quelques algues. Annales des Sciences naturelles, 3e série, t. 3, 1845.
3. G. Thuret. Recherches sur les organes locomoteurs des algues. Annales des Sc. nat., 2e série, t. 19, 1843, p. 266, pl. X.
4. MM. Pringsheim et Cohn ont fait sur 1 ’Achlya proliféra des observations qui difièrent de celles de M. Thuret, en ce sens qu’ils n’ont pu apercevoir qu’un seul cil flagelliforme chez les zoogonidies (V. Gohn. Untersuchungen über die Entwiklungsgeschichte der Algeu und Pilze, 1833, p. 159). M. Alexandre Braun paraît être dans le même cas (Ueber die Erscheinung der Verjüngung, p. 198).
habituelles. On voit alors la zoogonidie modifier sa forme ; ses mouvements changent de nature, et ressemblent tellement à ceux de beaucoup d’infusoires ciliés, qu’il devient difficile de distinguer cette zoogonidie, issue d’une Achlya, d’un Cyclidium Glaucoma Ehr. (??). M. Unger avoue que l’idée lui vint qu’il avait peut-être confondu sa zoogonidie avec un véritable infusoire, et c’est ce que nous croirions aussi volontiers, si le célèbre botaniste n’avait eu l’idée de donner une figure de ce soi-disant Cyclidium. Or, nous devons ajouter qu’il faut posséder une imagination des plus vives pour trouver quelque rapport entre cette spore contractée et les infusoires du genre Cyclidium.
M. Fresenius ‘, dont les observations ont porté principalement sur les Chætophora, se refuse à voir avec M. Unger des animaux dans les zoogonidies végétales. Il reconnaît que ces zoogonidies ne se distinguent par aucun caractère essentiel de certains vrais infusoires de M. Ehrenberg, soit pour ce qui touche à leur organisation, soit pour ce qui concerne leurs mouvements ; mais il se demande si, dans ce cas, il ne serait pas plus rationnel d’exclure ces infusoires de la série animale et de les considérer comme des végétaux.
M. Külzing est aussi du nombre de ceux qui ont voulu faire produire des animaux par des plantes *. En 1842, il observait une Ulothrix (U. zonata Kütz.) et vit que les corpuscules verts mobiles, soit dans l’intérieur des utricules, soit en dehors de ceuxci, étaient munis d’un point oculaire. Il prétendit même reconnaître chez eux une bouche et ne pouvoir les distinguer d’une monade de M. Ehrenberg, la Microglena tnonadina. Ces prétendues monades finirent par se fixer quelque part à l’aide de leur trompe (flagellum) et se développèrent en Ulothrix. « Il était ainsi démontré, s’écrie M. Kützing, qu’il existe des germes mobiles d’algues, queM. Ehrenberg lui-même a déclaré être des infusoires !1 2 3 x>
M. Kützing avait fait preuve dans cette observation d’une finesse d’organe visuel vraiment inouïe jusqu’alors. Tout le monde n’a pas, en effet, été favorisé au point de voir ainsi du premier coup les bouches des monades. Beaucoup contestent même (à
1. Fresenius. Zur Controverse über üie Verwandlungen von Infusorien in Algen. Frankfurt-a.-Mein, 1847.
2. Ueber die Verwandlungen der Infusorien in niedere Algenformen, von Dr Friederich Traugolt Kützing. Nordbausen, 1844.
?>. Ueber die Verwandlungeo, etc., page 5.
tort, il est vrai, pour certaines espèces) leur existence. M. Ehrenberg, en personne, ne concluait en général à leur présence, que parce qu’il voyait des matières colorées de provenance étrangère dans les soi-disant estomacs de ces prétendus polygastriques. M. Focke 1 a, en conséquence, cru de son devoir de réfuter un peu vivement M. Kützing ; mais il s’est, de son côté, avancé un peu inconsidérément, en mettant un point de doute devant le point oculaire que le fameux algologue disait avoir observé chez les zoogonidies d’Ulothrix. M. Focke, en effet, qui est d’accord avec M. Ehrenberg pourvoir dans le point rouge qu’offrent beaucoup de monades et de volvocinées un organe visuel, aurait bien de la peine à établir une différence valable entre cet œil prétendu et le point rouge qu’on trouve dans diverses zoogonidies d’algues 2. Si l’on adopte la dénomination de point oculaire dans l’un des cas, il faut l’admettre aussi forcément dans l’autre; mais que cette tache soit liée à des fonctions visuelles, c’est une question plus que douteuse. M. Fresenius 3 remarque déjà que la présence d’une tache pigmentaire rouge, non plus que l’existence d’organes locomoteurs en forme de cils, ne peuvent être des caractères d’animalité d’un être quelconque. Ces soi-disant yeux sont sans doute tout simplement des gouttes d’une huile colorée, à en juger par leur ressemblance avec les points rouges et oranges qu’on trouve chez les Polyedrium, et que M. Nægeli 4 considère comme des gouttelettes d’huile. Ce qui semble confirmer cette manière de voir, c’est un fait rapporté par M. Morren 5 6. Ce savant remarque que la tache pigmentaire des genres Lagenella, Cryptoglena et Trachelomonas ne peut être un œil. En effet, suivant ses observations, le rouge peut s’étendre de la tache pigmentaire sur tout le corps, et l’on n’admettra cependant pas que l’animal entier puisse se transformer en un œil. M. Focke 3 lui-même a montré que la Pandorina Morum et d’autres
1. Physiologische Studien, von Gustav Waldemar Focke. Ers tes Heft. Bremen, 1847.
2. « Si, dit M. Focke, M. Kützing avait comparé le prétendu point oculaire d’une gonidie d’Ulothrix avec le vra point oculaire d’une Chlamydomonas, il y aurait trouvé une différence dans le genre de celle qui distingue le bleu d’une violette de celui d’un myosotis.» L’argument est certes encore plus faible que cette différence !
3. Zur Controverse über die Verwandlung von Infusorien in Algen. Frankfurt-a.-Mein, 1847.
4 Nægeli. Gattungen einzelliger Algen . Zurich, 1849, p. 9.
o. Ch. Morren. Recherches sur la rubéfaction des eaux et histoire de la Trachelomonas. — Mémoires de l’Académie des Sciences et des Lettres de Bruxelles. 1841.
6. Bericht über die Versammlung der Naturforscher und Aerzte zu Mainz, Sept 1842, p 217.
organismes flagellés, changent de couleur suivant la saison et la température, et passent au rouge ‘ .
M. Kützing ne se contente, du reste, pas de donner à une plante une progéniture animale ; il fait encore naître des végétaux d’un organisme considéré en général comme bien et dûment animal, la Chlamydomonas Pulvisculus 1 2. Celle-ci donne en effet naissance, d’après lui, au Stigeoclonium stellare et à d’autres algues. C’est, comme on le voit, toujours la même idée qui domine M. Kützing. Nous en toucherons quelques mots encore à propos du mode de reproduction des Protococcus, et, à notre avis, ces observations ne prouvent pas grand’ chose, si ce n’est qu’elles dévoilent les tendances de M. Kützing. Nous croyons à peine devoir réfuter ce qu’il dit des transformations de la Chlamydomonas Pulvisculus. La meilleure réponse qu’on puisse lui faire, c’est un court exposé du mode réel de propagation de cet organisme, ainsi qu’il a été étudié par M. Alex. Braun, exposé que nous nous proposons de donner dans le chapitre suivant.
Après les divers travaux dont nous avons parlé, l’existence des zoogonidies était un fait acquis à la science. Nombre de botanistes se mirent à l’œuvre pour enrichir le catalogue des genres où le phénomène était constaté. M. Nægeli nous fit connaître les zoogonidies des Cystoeoccus 3 4, des Characium f ; M. Agardh celles des Bryopsis ; M. Crouan celles des Ectocarpus 5 ; M. Braun celles des Chytridium 6 gepre d’algues parasites, voisin des Saprolegnia ; M. Solier 7 celle des Derbesia, etc., etc. Dans l’im-
1. M. Alex, llraun dit avoir observé le soi-disant œil de M. Ehrenberg chez, lesgonidiesd ’Hydrodiclyon, Vlothrix zonata, VI Braunii Kiïtz., Hormidium variabile Kiitz., dans diverses espèces de Draparnaldia, de Cliœtophora, de Stigeoclonium, dans le Colcochœte pulv inata et la Cladophora. glomerata, indépendamment des organismes à position douteuse: Yolvox, Pandorina, Botryocystys Morum? Kiitz.; ainsi donc dans des familles très-diverses d'algues indubitables (Verjiingung, p. 223).
2. Nous verrons, il est vrai, que M. de Siebold et quelques autres en font un végétal.
5. Cari Nægeli. Gattungen einzelliger Algen. Zurich, 18i9, page 81.