PARIS
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PRÉFACE
Le Docteur Jules Cotard, enlevé si prématurément à la science et à l’affection de sa famille et de ses amis, a été mon collaborateur et mon ami. Sa vie scientifique, brisée au moment où elle était en pleine évolution, n’a pas donné tout ce qu’aurait pu produire un esprit si profond et si original, mais elle a été bien loin d’être stérile, et ses travaux, dispersés dans divers recueils, méritent d’être conservés. J’ai donc cru remplir un devoir et rendre service à la science en les réunissant en un volume (1), qui sera lu avec intérêt et profit par tous ceux qui s’occupent de l’étude philosophique et clinique de l’aliénation mentale. Ces articles, malheureusement trop courts et trop condensés, ont, en effet, le rare mérite de faire réfléchir et de faire penser tous ceux qui les lisent avec attention. Pour en faciliter la lecture, je crois devoir les faire précéder de quelques pages destinées à en dégager les pensées principales et les idées très personnelles que l’auteur a développées dans les pages qui vont suivre.
Dans les deux Etudes sur le ramollissement cérébral et sur r atrophie partielle du cerveau qui ouvrent le volume, se remarquent les qualités d’observation clinique et de précision que l’on retrouve toujours chez Cotard, même dans ses tentatives les plus hardies d’interprétation physiologique.
Une forte culture médicale et une connaissance approfondie des doctrines philosophiques d’A. Comte et des psy-
(1) Je dois adresser mes remerciements àMM. G. Masson, Asselin et Houzeau, qui ont bien voulu me permettre de réimprimer ici deux articles que M. le Dr Cotard avait insérés une première fois dans le Dictionnaire encyclopédique des Sciences médicales. Ce sont les articles Folie (p. 240) et Hypocondrie^. 379).
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chologues anglais modernes avaient préparé Cotard à l'étude des aliénés et de la psychologie morbide. Il en avait pénétré les multiples manifestations avec une netteté remarquable, très apparente déjà dans son premier travail de pathologie mentale, l’article Folie du Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales (1877). Après cette étude générale, Cotard s’attacha plus particulièrement à la question des mélancolies, l'une des plus complexes de la pathologie mentale. 11 lui a consacré plusieurs mémoires, peu volumineux mais riches en faits précis, en idées neuves, écrits dans une langue sobre et ferme, qui marquent à leur auteur une place bien distincte dans les rangs des aliénistes contemporains.
Il faut distinguer dans ces travaux deux parties principales : la première, toute clinique ; la seconde, d'une portée plus haute et plus générale, peut-être aussi plus hasardeuse, d' interprétation psycho-physiologique .
Dans ses études cliniques, Cotard s'inspire de Griesinger, de Falret, de Morel; il attache une importance prépondérante, pour la connaissance des formes et des symptômes d’aliénation, aux altérations de la sensibilité morale, qu’il considère comme une sorte de milieu , comme « le terrain sur lequel germent les idées délirantes» (1).
A propos, notamment, du délire hypocondriaque dans une forme grave de mélancolie anxieuse , il montre qu'à ces idées hypocondriaques se joint très fréquemment l’idée d'immortalité qui, « dans certains cas, paraît s'en déduire « suivant une certaine logique... Chez ces malades, l'idée
(1) Cotard, Etudes sur les Maladies cérébrales et mentales , p. 217.
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« d'immortalité est véritablement, et quelque paradoxal « que cela puisse paraître, une idée hypocondriaque... ils ce gémissent de leur immortalité et supplient qu’on les « en délivre, etc. » (1).
De l’hypocondrie morale découle tout aussi logiquement le délire des négations systématisé, que Gotard sépare, à titre de variété clinique, du groupe des mélancolies, comme Lasègue en avait séparé le délire des persécutions. « Dans les cas légers de mélancolie, dit-il (2), il existe' « comme un voile à travers lequel le malade ne perçoit « plus la réalité que d’une manière confuse... A mesure « que l’état maladif devient plus intense, ce voile s’épais- « sit... 11 semble n’y avoir qu'une différence de degré « entre les états d'hypocondrie morale et les affections mé- « laneoliques avec idées de culpabilité, de damnation et « de négation systématisées. V hypocondrie morale est une « ébauche dont il suffit d'accentuer les traits et de forcer les « ombres pour achever le tableau de ces dernières formes de « mélancolie. » Ainsi, l'idée d'immortalité et le délire des négations systématisé peuvent dériver de l'hypocondrie morale, qui elle-même repose sur le fonds commun de la mélancolie, cette dernière n’étant pas autre chose que la manifestation d'un trouble de la sensibilité morale.
Mais l'évolution hypocondriaque souvent ne s’arrête pas là, et elle peut avoir des conséquences assez inattendues. Le malade qui en vient à se croire coupable de telles fautes, de tels crimes que ce ne sera pas trop d'une éternité de souffrances pour expier ces fautes et ces crimes, ce malade a traversé la réelle humilité pour arriver à un état d'esprit qui en constitue comme le pôle contraire. <c... L'idée d'être un grand coupable, ... d'être le diable, « d’avoir une puissance infernale, etc.,aboutità une sorte
(1) Page 311.
(2) Pages 320 et suivantes.
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« de pseudo-mégalomanie... Impuissants pour le bien,
« ces malades sont tout-puissants pour le mal. . . Quelques- « uns de ces immortels ne sont pas seulementinfinis dans « le temps, il le sont aussi dans l’espace. Ils sont im- « menses, leur taille estgigantesque, leur tête va toucher « aux étoiles. » C’est le délire d'énormité. — X la vérité, ils se distinguentdes vrais mégalomanes par leurs lamentations, leur abattement et leur désespoir ; ils souffrent de leur monstruosité : « Mais il faudrait être un psychologue bien « naïf pour ne pas deviner que là même l’amour-propre « finit par trouver son compte... On aurait presque pu af- « firmer a priori, avant que l’observation clinique nous y « eût autorisés, que de véritables idées de grandeur de- « vaient à la fin se développer sur ce terrain. »
Ces traits essentiels suffisent à montrer comment, en s’appuyant sur des faits cliniques rigoureusement observés, Cotard a décrit Fenchaînement logique et les rapports de ces diverses manifestations morbides, avant lui vaguement indiquées comme des phénomènes isolés, sans lien réciproque. — Pour toutce qui serapporteà la description clinique, à la valeur de ces symtômes pour le diagnostic et le pronostic des différentes formes de mélancolie, comme aussi pour la légitimité del’existence d’une nouvelle variété clinique, le délire des négations, je ne puis que renvoyer aux texte même.
Les conditions dans lesquelles naissent et se développent les idées délirantes, ou mieux, le mécanisme même de leur production, étaient l’objet habituel des méditations de Cotard. Il pensait trouver la solution de ce problème si ardu dans les données récentes de la physiologie cérébrale.
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Dès 1884, à l’occasion d’un fait dû au professeur Charcot (1), il tente un premier essai d’interprétation. Citant deux observations analogues à celles de Charcot et relatives à des mélancoliques anxieux atteints de perle de la vision mentale , il « ne peut s’empêcher de supposer qu’il « y a là autre chose qu’une coïncidence fortuite ». Par une conséquence toute naturelle, « si la perte de la vision « mentale était un fait ordinaire chez les anxieux chro- « niques , on serait invinciblement entraîné à considérer « la négation systématisée comme un délire greffé sur le « trouble psycho-sensoriel » .
On verra plus loin que Cotard abandonna bientôt l’hypothèse de l’origine psycho-sensorielle du délire des négations, pour rattacher ce délire à des lésions psychomotrices.
Cette question de l’origine sensorielle ou motrice du délire était d’ailleurs le cœur même du sujet qu’il avait comme contourné jusqu’alors pour le mieux préciser. Il l’aborde de front dans une communication à la société médico-psychologique (2). « Il y a à faire dans les psychoses, « dit-il, un travail analogue à celui qui a été fait pour l’a- « phasie. L’aphasie a été décomposée en monopathies « motrices et sensorielles ; n’est-il pas admissible que les « facultés de conception soient susceptibles d’une analyse « analogue à celle qui a été faite pour les facultés d’ex- « pression ? » Partant de là, il s’applique à démontrer que les idées de force, de capacité, de puissance, qui prédominent chez les paralytiques et les excités maniaques, résultent d’une surexcitation psycho-motrice générale, et se développent « sur un état maladif des centres moteurs ou « volitionnels » . — Ce qui le prouve, « c’est que le malade est « d’une activité exubérante, il est toujours en mouve-
(1) Progrès médical, 21 juillet 1883.
(2) Origine psycho-sensorielle , ou psycho-motrice du délire , p. 371.
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« ment, parle sans cesse, ne connaît ni le repos ni la « fatigue. Il y a là une maladie de la volonté..., un ehyper- « boulie ».
Bien qu’absolument opposés, au moins en apparence, aux états expansifs précédents, certains délires mélancoliques « semblent également dus à des lésions psycho- « motrices. Ces mêmes malades qui s’accusent d’être des « criminels finissent par devenir violents et capables « des actes les plus atroces ». Au contraire, les idées de grandeur des persécutés hallucinés, indépendantes de tout élément moteur, seraient gretfées, comme leurs idées de persécution, sur des altérations des centres psychosensoriels.
Dans la suite, la tendance évidente de Gotard sera de restreindre de plus en plus, dans la genèse du délire, la part de l’élément sensoriel au bénéfice de l’élément moteur. Gela apparaît dans le titre même de son dernier travail, qu’il ne lui a pas été donné de présenter luimême au Congrès de médecine mentale (août 1889). Ce n’est plus de l’origine psycho-motrice ou psycho-sensorielle du délire qu’il s’agit, mais seulement de l’origine psychomotrice. L’auteur se propose de « faire sentir l'influence considérable des troubles moteurs dans un grand nombre de faits pathologiques , se rattachant en apparence à une origine sensorielle » .
Plus développée, plus complète dans ce travail que dans les précédents, la théorie de Gotard peut se résumer de la façon suivante : Le fonctionnement intellectuel a pourpoint de départ l'énergie propre des centres psychomoteurs, énergie « qui prend ses racines dans la vie « organique de ces centres, et qui n’est pas absolument « subordonnée aux influences provenant des autres « centres corticaux ».
Cette énergie psychique, autonome , volontaire, détermine
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la réaction du moi sur le monde extérieur; elle s’exerce en grande partie sur les matériaux qui lui sont fournis par les centres psycho-sensoriels, sur les images sensibles , dans lesquelles il faut distinguer deux éléments presque toujours confondus dans la réalité objective (l’image d’un objet en mouvement , par exemple): V image sensible pure, et Vêlement moteur annexé à limage sensible. Ces derniers éléments représentent la réaction du monde extérieur sur le moi ; ils sont doués d’une motilité automatique indépendante de tout effort volontaire, et qui peut entrer en jeu malgré le moi lui-même.
Dès lors, si cette double activité est exaltée par la maladie, il s’ensuivra des formes délirantes expansives; si elle est amoindrie, on aura des formes dépressives. En outre, le délire restera limité à la sphère subjective , si l’activité volontaire est seule atteinte ; il s’étendra à la sphère objective , si l’activité automatique est lésée à son tour.
La démonstration a été faite ou du moins essayée, nous l’avons vu, pour les états expansifs. Gotard l’applique également aux états opposés : « Des états de dépression « psycho-motrice, écrit-il, dérivent une disposition morale « pénible, un abattement, un désespoir qui s’expliquent « plutôt, à mon sens, par la perte de l’énergie motrice « que par des troubles de la sensibilité (1). Les phéno- « mènes douloureux, auxquels on est tenté d'assigner la « première place, font quelquefois défaut, et il n’est nul- « lement prouvé, lorsqu’ils existent, que la dépression « psycho-motrice leur soit subordonnée. » Et plus loin : « Les éléments moteurs annexés aux images sen- « sibles éprouvent, par le fait de la synergie cérébrale, « une altération analogue (à celle de l’activité volontaire). « Les malades sont abandonnés de Dieu et des hommes, « les objets extérieurs n’agissent plus sur eux de la même
(1) Origine psycho-motrice du délire, p. 425.
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« manière, et perdent même leur réalité substantielle. Le « délire des négations, auquel aboutissent les formes « graves, s'explique ainsi par des troubles moteurs (1). » De même, les idées de possession et de damnation résultent d’une excitation motrice se traduisant « dans la conscience « des malades, par le sentiment d’une force irrésistible qui « pousse ou qui arrête,., d’un mouvement convulsif qu’ils « ne peuvent dominer ». Enfin, le délire des persécutions »avec ses hallucinations serait également sous la dépendance de V automatisme moteur , grâce auquel se constituent des êtres, des personnalités, « vivant en quelque <r sorte d’une vie propre dans le cerveau... Ces existences « subjectives, qui se développent dans le cerveau à côté « du moi, sont soumises comme lui aux troubles fonction- « nels de l’organe... Leur automatisme caractérise tout « particulièrement le délire des persécutions. De là, les « interprétations des malades, qui voient tout autour d’eux « des intentions ironiques et malveillantes, des puissances « acharnées contre leur personne » .
On le voit, la part de l’élément moteur, dans la genèse du délire, est devenue absolument prépondérante pour Cotard.
Ce court préambule suffira, je l’espère, pour initier le lecteur aux idées mères des Œuvres de Cotard, pour prouver que nous avons perdu en lui un esprit profond et original, à la fois philosophique et clinicien, trop tôt enlevé à la science, et pour démontrer que ses travaux épars méritaient d’être réunis en un volume, que nous présentons avec confiance à tous ceux qui, en France et à l’étranger, s’intéressent aux progrès incessants de te science des maladies mentales.
J. Falret.
Paris, Février 4894.
(1) Page 426.
ETUDES PHYSIOLOGIQUES ET PATHOLOGIQUES SUR LE RAMOLLISSEMENT CÉRÉBRAL (1).
(en collaboration avec le docteur j.-l. prévost)
Ayant eu l’occasion d’observer un assez grand nombre de ramollissements du cerveau pendant notre internat à la Salpêtrière, et nos maîtres, MM. Charcot et Yulpian, ayant bien voulu mettre à notre disposition les observations recueillies dans leurs services pendant les années précédentes, nous avons pensé que de ce nombre considérable de faits observés avec soin, nous pourrions peut-être tirer quelques résultats intéressants au point de vue de la nature du ramollissement cérébral, de ses causes, de sa symptomatologie, de ses relations avec d’autres alfections. Grâce aux conseils de M. le docteur Yulpian, nous avons pu instituer quelques expériences de physiologie pathologique, et reproduire artificiellement sur des animaux quelques-uns des symptômes du ramollissement cérébral, et cet ensemble de lésions multiples qu’on rencontre si souvent chez le vieillard (ramollissement cérébral, infarctus des reins, de la rate, de l’intestin, etc.).
Nous chercherons à rapprocher de ces données expérimentales
(1) Mémoire lu à la Société de Biologie, dans le mois de décembre de l’année 1865, extrait des Comptes rendus des séances et mémoires de la Société de biologie de l’année 1865.
Cotard. Maladies mentales.
2 ÉTUDES PHYSIOLOGIQUES ET PATHOLOGIQUES
un certain nombre de nos observations, et à montrer l’importance
Personne ne nie plus aujourd’hui le rôle des oblitérations vasculaires dans la production du ramollissement, et à ce point de vue nos observations ne présentent rien qui ne soit déjà connu ; mais quelle part doit-on faire à cette cause? Doit-on lui rapporter tous les cas de ramollissement ? Existe-t-il des cas de ramollissement indépendants de toute lésion vasculaire? C’est ce que nous chercherons à élucider. Dans une première partie nous exposerons les expériences qui doivent servir de base à ce travail. La seconde partie sera consacrée à l’analyse et à la discussion des observations, des troubles ischémiques des centres nerveux, troubles sur lesquels MM. Charcot etVulpian ont souvent appelé notre attention.
Qu’il nous soit permis de remercier nos maîtres, MM. Charcot et Vulpian, qui nous ont donné l’idée de ce travail et nous ont aidés de leurs conseils.