DU DÉLIRE HYPOCONDRIAQUE DANS UNE FORME GRAVE
Autre observation recueillie par M. Petit, à Maréville (1). J... se croit damnée ; elle n’a plus de sang ; elle doit vivre éternellement, et pour la délivrer de la vie, il faudrait lui couper les bras et les jambes. Elle supplie qu’on veuille bien la couper en morceaux.
Je pourrais citer encore une observation dans le mémoire du Dr Macario (2), deux observations de Morel f3), et deux autres de Krafft-Ebing (4).
Chez tous ces malades, le délire hypocondriaque présente la plus grande analogie ; ils n’ont plus de cerveau, plus d’estomac, plus de cœur, plus de sang, plus d’âme ; quelquefois même ils n’ont plus de corps.
Quelques-uns s’imaginent qu’ils sont pourris, que leur cerveau est ramolli. Tels sont deux malades (hommes) que j’observe actuellement :
L’un se croit damné ; il est l’homme damné, le démon, l’antéchrist, il brûlera éternellement ; il n’a plus de sang ; tout son corps est pourri.
L’autre se croit également damné, il est infâme, ignoble, coupable de tous les crimes ; son cerveau est ramolli, sa tête est comme une noisette creuse, il n’a plus de sexe, il n’a pas d’âme, Dieu n’existe pas, etc. ; il cherche à se mutiler et à se tuer par tous les moyens possibles et supplie qu’on lui donne la mort.
Ce délire hypocondriaque est très différent de celui qui précède ou accompagne le délire des persécutions.
Chez les persécutés, les différents organes sont attaqués de mille manières, soit par des décharges électriques, soit par des procédés mystérieux, soit par des influences pernicieuses venant de l’air, de l’eau ou des aliments. Mais les organes ne sont pas détruits ; ils semblent renaître au fur et à mesure des attaques.
(1) Petit, Archives cliniques , p. 59.
(2) Macario, Ann. médieo-psychologiques, 1. 1.
(3) Morel, Etudes cliniques, t. II, p. 47 et 118.
(4) KraiTt-Ebing, Traité de psychiatrie (obs. II et VII).
DE LA MÉLANCOLIE ANXIEUSE
Chez les damnés, l’œuvre de destruction est accomplie ; les organes n’existent plus, le corps entier est réduit à une apparence, un simulacre; enfin les négations métaphysiques sont fréquentes, tandis qu’elles sont rares chez les vrais persécutés, grands ontologistes pour la plupart.
Aux idées hypocondriaques se joint très fréquemment l’idée d’immortalité qui, dans certains cas, paraît s’en déduire suivant une certaine logique.
Des malades disent qu’ils ne mourront pas, parce que leur corps n’est pas dans les conditions ordinaires d’organisation, que s’ils avaient pu mourir, ils seraient morts depuis longtemps ; ils sont dans un état qui n’est ni la vie, ni la mort ; ils sont morts vivants. Chez ces malades l’idée d’immortalité est véritablement, et quelque paradoxal que cela puisse paraître, une idée hypocondriaque ; c’est un délire triste relatif à l’organisme ; ils gémissent de leur immortalité et supplient qu’on les en délivre. Il en est tout autrement de l’idée d’immortalité que l’on rencontre quelquefois comme délire de grandeur chez les persécutés chroniques mégalomanes.
J’en pourrais citer un, qui prétend que la nature de son organisation est telle, par le fait de privilèges qui lui ont été accordés par Napoléon Ier en 1804 (26 ans avant sa naissance), qu’il est sûr de ne jamais mourir.
Un autre est persuadé qu’il sera enlevé au ciel comme le prophète Elie et qu’il ne mourra jamais.
Si les malades dont je viens de rapporter les observations diffèrent manifestement des persécutés (1), ils se rapprochent au contraire beaucoup des mélancoliques anxieux : ils sont dans un état d’angoisse et d’anxiété intenses ; ils gémissent, parlent sans cesse, répètent constamment les mêmes plaintes et implorent du secours ; leurs idées hypocondriaques semblent n’être qu’une
(1) Pour plus de clarté, j’ai omis de parler des cas mixtes qui, ici comme ailleurs, établissent des transitions insensibles entre les formes vésaniques différentes. Ces cas sont loin d’être rares.