‹ Etudes sur les maladies cérébrales et mentalesChapitre 36 sur 39 · DE L'ORIGINE PSYCHO-SENSORIELLE · texte numérisé non relu

DE L'ORIGINE PSYCHO-SENSORIELLE

que sur celles de la sensibilité. Cela est évident puisque les sens externes sont la principale origine de la connaissance, la seule, suivant une célèbre école philosophique. Les lésions de la volonté produisent plutôt une altération de la personnalité qu’une altération de la connaissance. Maine deBiran a insisté avec raison sur le rôle important de l’effort vol itionnel dans la constitution du moi. 11 est évident que la meme disposition cérébrale qui nous fait attribuer une origine externe au mouvement centripète des sensations, doit nous faire attribuer une origine interne au mouvement centrifuge des voûtions. Cette origine interne, le moi, se modifie et s’altère par les lésions psycho-motrices, comme le milieu extérieur se modifie et s’altère sous l’influence des lésions psycho-sensorielles.

Aussi les altérations de la personnalité sont-elles extrêmement marquées dans les formes alternantes de la folie circulaire. Sous l’influence d’états dépressifs abouliques et d’états d’exaltation inverse, le caractère change complètement, le moi est tellement altéré qu’il semble, comme l’a dit M. Falret, que deux personnes différentes se succèdent dans le même corps, sans qu’il y ait cependant dans aucune des deux phases un délire évident quant à la réalité objective, sans qu’on observe ces erreurs énormes qui sont le propre des lésions sensorielles hallucinatoires ou anesthésiques. Je ne parle que des formes légères et atténuées de la folie circulaire, des formes raisonnantes ; les idées de capacité, l’outrecuidance conduisent seulement à des appréciations fausses, à des jugements erronés, à des actes déplacés ou ridicules.

Il en est autrement lorsque la lésion volitionnelle atteint un degré élevé d’intensité, comme on le voit surtout chez les paralytiques, et que se développent les idées de toute-puissance.

L’idée de toute-puissance conduit fatalement à un délire extrêmement absurde ; il y a incompatibilité entre la toute-puissance et la raison, puisque celle-ci consiste à se régler constamment sur la réalité immodifiable et à s’y subordonner.

L’absurde n’est plus absurde et le contradictoire cesse d’être

OU PSYCHO-MOTRICE DU DÉLIRE

illogique pour un être tout-puissant. Le caractère propre du délire des paralytiques s’explique donc autant par leur idée de toute-puissance que parl’affaiblissemeut de leurs facultés intellectuelles. Beaucoup de déments, non moins affaiblis que les paralytiques, sont loin d’atteindre leur degré d’absurdité, et ce degré d’absurdité se manifeste chez certains paralytiques à une époque où l’affaiblissement des facultés est peu considérable, de même que chez quelques circulaires qu’on ne peut soupçonner de démence.

En cherchant à localiser l’origine du délire dans des lésions psycho-sensorielles et psycho-motrices, je sais que je m’expose au reproche de vouloir faire revivre la théorie des localisations psychiques et des monomanies. Je n’en suis pas autrement effrayé.

La synergie cérébrale est telle que les lésions les plus limitées peuvent réagir sur tout l’ensemble. Une monoplégie d’un membre inférieur empêche les mouvements généraux de locomotion, tels que la marche, le saut, la course, etc., sans cependant cesser d’être une monoplégie et sans qu’on puisse dire qu’il y a une maladie générale des facultés de locomotion. Une monopathie psychique peut retentir sur l’ensemble des facultés mentales sans cesser d’être une monopathie psychique, une monopsychose. Il est peu probable que dans toutes les vésanies tout l’appareil psychique soit atteint simultanément dans son ensemble, comme devraient le professer les adversaires des monomanies.

Il s’agit de démêler dans cette synergie des fonctions mentales quel est le point malade ; il y a à faire dans les psychoses un travail anologue à celui qui a été fait pour l’aphasie.

L’aphasie a été décomposée en monopathies motrices et sensorielles ; n’est-il pas admissible que les facultés de conception soient susceptibles d une analyse analogue à celle qui a été faite pour les facultés d’expression?

J’ai essayé de vous présenter, d’après Cette inductiôn, quelques considérations relatives au délire de grandeur, à sa divisibn

de l’origine psycho-sensorielle

en deux formes principales, l’une motrice et l’autre sensorielle.

La même analyse s’appliquerait aux délires mélancoliques. Bien que certains états abouliques puissent prendre leur origine dans l’altération de la sensibilité, il est probable que dans bon nombre de cas l’appareil volitionnel est directement affecté ; les idées d’incapacité et d’impuissance semblent l’indiquer clairement.

D’autres délires, très voisins cliniquement, semblent également dus à des lésions psycho-motrices, je veux parler des idées de culpabilité. Beaucoup de malades s’accusent d’être de grands coupables, d’avoir commis et de commettre tous les jours les crimes les plus affreux. Une malade que j’observe actuellement commet à chaque instant, par la pensée , les actes les plus effroyables ; elle brise et détruit tout, tue tout le monde et dévore ses enfants. Il y a là comme une ébauche des phénomènes impulsifs qui s’observent si souvent dans la mélancolie anxieuse et qui deviennent quelquefois assez prépondérants pour caractériser une des diverses formes de chronicité consécutives à cette vésanie. Ces mêmes malades qui s’accusent d’être des criminels finissent par devenir violents, injurieux et capables des actes les plus atroces.

A la période où le malade ne fait que s’accuser, il est probable que la lésion volitionnelle impulsive existe à un certain degré. Rapportée au moi, suivant le mécanisme que j’ai indiqué tout à l’heure, elle conduit aux idées de culpabilité et les explique facilement.

J’espère pouvoir reprendre quelques-unes des questions dont je n’ai pour ainsi dire exposé que le programme. Mon but actuel était de démontrer qu’il n’y a pas une mégalomanie, un délire de grandeur, un délire mélancolique, qu’il n’y a pas non plus un délire chronique ; ces groupements de faits sont provisoires et il faut pousser plus avant l’analyse. Je voudrais aussi réagir contre la tendance actuelle vers une simplification excessive, suivant moi, de la classification des maladies mentales. On

OU PSYCHO-MOTRICE DU DÉLIRE 373

s’efforce de réduire le nombre des formes vésaniques et chacun se défend de vouloir en décrire de nouvelles.

Une pareille simplification delà science serait, à la vérité, fort commode. Qui de nous, à l'époque où l’on nous enseignait la botanique, n’eût souhaité que le nombre des familles fût réduit à trois ou quatre ? Mais il faut se subordonner à la réalité.

LE DÉLIRE D’ÉNORMITÉ

LE DÉLIRE D’ÉNORMITÉ (1

Messieurs, notre distingué collègue M. le Dr Séglas a récemment attiré l’attention sur les formes vésaniques combinées ; il a publié ('2), une observation très intéressante, dans laquelle on voit les symptômes de la mélancolie anxieuse se mêler à ceux du délire de persécution ; dans une autre observation (3), M. Séglas a signalé l’apparition des idées de grandeur à une période avancée de la mélancolie anxieuse.

Bien que l’analyse de semblables faits pathologiques soit délicate et le diagnostic souvent épineux, il semble que la difficulté ne doive pas porter sur l'appréciation des idées délirantes ellesmêmes. On a de la peine à concevoir qu’en face d’une formule délirante, le clinicien soit embarrassé et doute s’il doit la qualifier d’idée de persécution, d’idée mélancolique ou d’idée de grandeur. Il semble, je le répète, que l'idée clairement exprimée par le malade doit se caractériser assez nettement par elle-même.

Il n’en est pas toujours ainsi. Certains anxieux appréhensifs, qui craignent d’être brûlés, torturés, coupés par morceaux, arrivent souvent à un faux délire de persécution dans lequel les conceptions elles-mêmes présentent des caractères mixtes et indécis qui les rendent inclassables dans nos catégories ordinaires. Chez d’autres anxieux, l’idée d’être un grand coupable, d’avoir commis tous les crimes, d’être le diable, d’avoir une puissance

(1) Lecture faite à la Société médico-psychologique dans la séance du 2G mars 1888.

(2) Séglas, Annales médieo-psgehologiqites^ janvier 1888.

(3) Séglas, le Progrès médical , 12 novembre 1887.

LE DÉLIRE D’ÉNORMITÉ

infernale, etc., aboutit à une sorte de pseudo-mégalomanie.

Je vous demande la permission de vous présenter quelques considérations sur ce faux délire de grandeur.

S’il est vrai, comme j’ai essayé de l’établir dans une précédente communication (1), que les idées ambitieuses germent souvent sur un état d’éréthisme psycho-moteur, on est en droit de se demander pourquoi, dans la mélancolie anxieuse où cet éréthisme moteur est évident, le délire prend une forme mélancolique et négative. 11 y a là une difficulté que je ne me dissimule nullement, mais qui paraîtra peut-être moins insoluble si nous analysons avec attention l’état mental des anxieux.

Remarquons d’abord que leur éréthisme moteur présente un caractère tout particulier, il est automatique, violent, impulsif et s’accompagne de phénomènes inhibitoires. L’excitation franche des excités maniaques est absolument différente.

Il n’est pas étonnant de trouver un contraste analogue dans les conceptions délirantes.

Dans les deux états, chez les excités maniaques comme chez les anxieux, le malade éprouve le sentiment d’une puissance intérieure, mais chez ces derniers, c’est une puissance malfaisante, infernale et diabolique. Impuissants pour le bien, ils sont toutpuissants pour le mal.

Tantôt, le malade s’attribue à lui-même cette puissance ; tantôt, refusant de s’assimiler les impulsions horribles qui se produisent en lui, et dont il a conscience, il les explique par la théorie de la possession diabolique.

Il n’y a qu’une nuance entre les délires de culpabilité et de possession ; dans la confusion mentale qu’amène l’agitation anxieuse, les malades passent souvent de l’un à l’autre et se considèrent tantôt comme criminels, tantôt comme damnés et tantôt comme possédés.

Lorsque ce sentiment de puissance intérieure acquiert une

(1) Cotard, Soc. méd.-psych. Séance du 28 mars 1887, et plus haut. p. 3üG.

376 LE DÉLIRE D ÉNORMITÉ

intensité suffisante, il donne line sorte de grandeur aux conceptions morbides.

Le malade croit qu’il est la cause de tout le mal qui existe dans le monde; il est Satan, il est l’Antéchrist. Quelques-uns s’imaginent que leurs moindres actes ont des effets incommensurables : s’ils mangent, le monde entier est perdu ; s’ils urinent, la terre va être noyée par un nouveau déluge. Sont-ce là des idées de grandeur? Est-ce un délire ambitieux que de se croire l’homme le plus infâme qui ait jamais existé et qui existera jamais?

Bien que mélancoliques au fond, ces conceptions se rapprochent par certains côtés de la mégalomanie vraie. Les malades se considèrent comme des êtres exceptionnels, uniques dans le monde et s’attribuent, pour le mal il est vrai, une sorte de toutepuissance.

Si nous suivons ces malades dans la longue évolution de leur délire, nous voyons apparaître, à une période plus avancée dans la chronicité, des conceptions qui se rapprochent encore davantage du délire ambitieux. Le type de ces conceptions nous est fourni par les idées d’immortalité.

J’ai déjà appelé l’attention de la Société, il y a quelques années, sur les idées d’immortalité des anxieux chroniques, et j’ai essayé de démontrer qu’elles se rattachaient au délire hypocondriaque et aux dispositions négatives qu’on observe ordinairement chez ces malades.

Mais il y a d’autres conceptions morbides qui accompagnent les idées d'immortalité et qui me paraissent congénères.

Si on examine avec un peu d’attention les immortels, on s’aperçoit que quelques-uns d'entre eux ne sont pas seulement infinis dans le temps, mais qu’ils le sont aussi dans l’espace. Ils sont immenses, leur taille est gigantesque, leur tête va toucher aux étoiles. Une démonopathe immortelle s’imagine que sa tête a pris des proportions tellement monstrueuses qu elle franchit les murs de la maison de santé et va jusque dans le village démolir, comme un bélier, les murs de l’église. Quelquefois, le corps n’a

LE DÉLIRE D’ÉNORMITÉ

plus de limites, il s’étend à l’infini et se fusionne avec l’univers. Ces malades, qui n’étaient rien, en arrivent à être tout.

Je répète la question que je posais tout à l’heure : sont-ce là des idées de grandeur? Les analogies avec la mégalomanie vraie se prononcent davantage et il est malaisé de répondre.

Les malades sont dans l’infini, dans les millions et les milliards, dans l’énorme et le surhumain. Ils millionnent comme des paralytiques ou des mégalomanes, mais ils millionnent dans le sens du délire mélancolique.

C’est là, je crois, ce qui les distingue des véritables mégalomanes. Dans leur exagération et leur énormité, les conceptions gardent leur caractère de monstruosité et d’horreur. Bien loin que cette énormité soit une compensation au délire mélancolique, elle en marque, au contraire, le degré le plus excessif. Aussi ces délirants par énormité sont-ils plus que jamais lamentables, gémisseurs et désespérés; leur attitude et leur physionomie sont toutes differentes de celles des véritables mégalomanes.

Mais il faudrait être un psychologue bien naïf pour ne pas deviner que là même l’amour-propre finit par trouver son compte. L’hyperbolisme du langage, les idées d’énormité, le sentiment d’une puissance malfaisante il est vrai, mais surhumaine, s’accordent mal avec une véritable humilité. On aurait presque pu affirmer à priori, avant que l’observation clinique nous y eiil autorisés, que de véritables idées de grandeur devaient à la fin se développer sur ce terrain.

Une malade que j’ai citée (1) et qui, en 1882, était un véritable type de ce délire, en est arrivée aujourd’hui à se croire immense; elle est tout, elle est à la fois Dieu et le diable, toutepuissante pour le mal comme pour le bien, elle est la sainte Vierge, elle est reine du ciel et de la terre, etc. Ce délire se manifeste surtout par moments comme par accès et alterne avec

(1) Séglas, les Négations (obs, Y.)

LE DÉLIRE D’ÉNORMITÉ

l'ancien délire mélancolique et de négation. 11 arrive même que les deux délires coexistent au même moment et s’associent de la manière la plus incohérente ; tantôt X.,. est précipitée dans le néant, dans les abîmes à plus de mille pieds sous terre, tantôt elle est plus haute que le mont Blanc, elle est elle-même le mont Blanc, elle est le tonnerre, la foudre et les éclairs ; tantôt elle n’existe plus, tantôt elle est à la fois dans l’Inde, en Amérique et dans toutes les parties du monde.

Je me résume dans les conclusions suivantes :

1° A une période plus ou moins avancée du délire anxieux se produit souvent une pseudo-mégalomanie caractérisée principalement par des idées d’immortalité, d’immensité, etc., pseudomégalomanie que je propose de désigner sous le nom de délire d'énormité , pour la distinguer du véritable délire de grandeur.

2° Ce délire d’énormité peut aboutir, dans des cas très chroniques, à de véritables idées de grandeur.

3° L’apparition d’idées de grandeur à une période avancée d’un délire chronique n’est pas spéciale au délire des persécutions.

DE iAlYPOCOlNDRlE

Xïï

M L’HYPOCONDRIE (1

Article 1er — Historique. Définition,

Il y a peu de sujets sur lesquels on ait autant écrit. Un historique complet serait d’autant plus fastidieux que la plupart des auteurs, moins préoccupés de la description clinique de la maladie que de sa nature et de ses causes, ont consacré la plus grande partie de leurs ouvrages à des dissertations pathogé* niques aujourd’hui surannées.

Nous n’essayerons pas d’exposer dans leur ordre chronologique les diverses théories de l’hypocondrie. Suivant l’exemple de Brachet nous nous bornerons à indiquer les principales doctrines, « les opinions types auxquelles peuvent se rattacher beaucoup d’autres qui n’en diffèrent que par des nuances souvent insignifiantes » . Ces différentes doctrines, plus ou moins modifiées par les progrès de la science, ont conservé des partisans jusqu’à l’époque contemporaine. Il n’est pas sans intérêt d’en examiner les origines et l’évolution.

La plus ancienne est la théorie abdominale exposée par Galien. Cet illustre médecin s’est servi le premier du nom de maladie hypocondriaque , il a signalé la coexistence des symptômes abdominaux et des troubles psychiques et considéré ceuxci comme consécutifs à la maladie des hypocondres.

L’atrabile, les obstructions par un sang épaissi et corrompu, les vapeurs engendrées dans les viscères sous-diaphragmatiques et remontant jusque dans le cerveau pour y altérer les esprits

fl) Dictionnaire encyclopédique des Sciences médicales , 4° Série, tome XV,

DE L’HYPOCONDRIE

animaux, ont suffi pendant une longue période à l’explication des divers symptômes. Tantôt l’estomac, tantôt le foie, tantôt la rate, furent plus spécialement considérés comme le siège du mal. Stahl attribua le rôle le plus important aux troubles de la circulation dans le système de la veine porte, au ralentissement, à l’épaississement du sang dans ce système et à la pléthore abdominale.

Sylvius, Vieussens, Highmore, insistèrent surtout sur les troubles de la digestion et sur l’altération consécutive du chyle et du sang. Cette théorie survécut à l’ancien humorisme ; Beau (1) la développa et la soutint avec talent, et les importants travaux de M. Bouchard sur la dilatation de l’estomac et les auto-intoxications l’ont en quelque sorte renouvelée et rajeunie.

La théorie abdominale survécut encore sous une autre forme aux anciennes doctrines humorales. Les sympathies émanées des viscères abdominaux, déjà clairement indiquées par Galien, permirent aux solidistes d’y placer l’origine du mal hypocondriaque et de ses manifestations diverses.

Cabanis et Bichat attribuèrent aux viscères un rôle d'autant plus important qu’ils en faisaient le siège des passions. Pour Broussais, l’hypocondrie était l’effet d’une gastro-entérite agissant sur un cerveau prédisposé. La plupart des médecins admettent aujourd’hui l’influence des affections du tube digestif et de ses annexes sur les dispositions morales ; la controverse sur les psychoses sympathiques porte plutôt sur leur fréquence que sur leur possibilité, qui semble démontrée par des faits suffisamment probants.

On peut rapprocher des théories abdominales de l’hypocondrie l’opinion des médecins qui en ont placé le siège dans le système nerveux ganglionnaire. Comparetti, qui émit cette hypothèse, publia l’observation d’un cas où l’autopsie lui avait révélé une altération des plexus abdominaux et en particulier du ganglion semi-lunaire. Bien que cette observation n’ait pas été confir-

(1) JBeau, Traite de la dyspepsie.

DE L HYPOCONDRIE

mée par de nouveaux faits, la théorie ganglionnaire fut encore professée et soutenue de la manière la plus affirmative par Louyer Villermay, Dubois d’Amiens, Cerise, et par Morel, qui décrivit le délire émotif comme une névrose du système nerveux ganglionnaire.

Les auteurs dont je viens de passer en revue les opinions, tout en professant que l’hypocondrie était produite par une altération des humeurs, des viscères, des plexus ou des ganglions abdominaux, reconnaissaient cependant un trouble consécutif de l’ensemble des fonctions du système nerveux. C’était là le point de départ d’une nouvelle théorie toute différente de la théorie abdominale. Le système nerveux devint le véritable siège du mal, les phénomènes viscéraux ne furent plus qu’accessoires, secondaires et consécutifs. Pour trouver les origines de cette nouvelle doctrine, il faut au moins remonter jusqu’à Sydenham. Suivant cet illustre médecin, l’hypocondrie et l’hystérie étaient dues à l’ataxie des esprits animaux (qu’on supposait circuler dans les nerfs). Fracassini, Lorry, Wliytt, Tissot, Pressavin, attribuèrent également la maladie soit au désordre des esprits animaux, soit à la faiblesse ou à une idiosyncrasie particulière du système nerveux.

Cette théorie, qui étendait le siège du mal à tout l’ensemble du système nerveux, devait conduire à considérer l’hypocondrie comme une sorte de diathèse. Telle fut en effet l’opinion de Mead, de Whytt, qui faisait jouer un grand rôle à l’altération du sang par une humeur goutteuse, de Tardieu, qui faisait de l’hypocondrie une cachexie spéciale. Telle est encore aujourd’hui l’opinion de médecins éminents qui, s’ils ne font pas de l’hypocondrie une diathèse, la considèrent au moins comme une manifestation diathésique (1).

Le moindre défaut de ces théories et de ces définitions pathogéniques était leur impuissance à limiter et à préciser le sens

(1) Peter, art. Angine du Dictionnaire enet/elopéclique des Sciences médicales ; Lancereaux, Herpétisme ; Bouchard, Maladies par ralentissement.

382 de l’hypocondrie

du mot hypocondrie. Pour Galien et ses successeurs, c'était l’origine abdominale qui caractérisait la maladie : toute affection nerveuse ou mentale supposée provenir des hypocondres prenait le nom d'hypocondrie, quelles que fussent d’ailleurs la forme du délire et la nature des accidents nerveux. La doctrine de Sydenham n’était pas moins vague et tendait à confondre l’hypocondrie, l’hystérie et toutes les névroses.

L’étude clinique de la maladie et en particulier de ses symptômes psychiques pouvait seule porter quelque lumière dans ce chaos. Whytt, Cullen, tout en restant attachés aux anciennes théories, avaient insisté sur la prédominance et la nature spéciale des troubles de l’esprit. Sauvages osa placer l’hypocondrie parmi les vésanies. Suivant le grand nosologiste, l’hypocondrie consiste dans une hallucination de l’homme sur sa propre santé. Linné, Pinel, rangèrent également l'hypocondrie parmi les alfections mentales et, lorsque Gall eut enfin établi que les viscères thoraciques et abdominaux n’étaient pas le siège des passions de Lame et que le cerveau était l’organe des sentiments moraux aussi bien que des facultés intellectuelles, Georget fut conduit tout naturellement à y placer le siège de l’hypocondrie et à faire revivre une opinion déjà émise par Ch. Lepois et par Willis, mais pour des raisons toutes différentes.

J. P. Falret (l) développa, sans la modifier sensiblement, la doctrine de Georget ; Dubois (d’Amiens) l’altéra seulement dans le sens psychologique, en considérant l’hypocondrie comme un trouble purement psychique. Presque tous les aliénistes acceptèrent les opinions de Georget et de Falret et considérèrent l’hypocondrie comme une vésanie, quelle que fût d’ailleurs son origine viscérale ou diathésique. « Je ne veux pas nier, dit Guislain, que l’hypocondrie n’ait dans quelques ca9 son origine dans une altération morbide d’un organe quelconque de l’abdomen, mais Ce phénomène n’est pas exclusif à l’hypocondrie, il est propre à

(1) J. P. -Falret, De l'Hypocondrie et du Suicide. Paris, 182<5.

DE L HYPOCONDRIE

toutes les variétés de monomanie. Notez aussi que l’hypocondrie se change souvent en une autre variété de monomanie. » Ces transformations de l’hypocondrie en une autre forme de trouble mental, qui avaient frappé Guislain et avant lui bien d’autres observateurs, ont été de plus en plus mises en lumière par les progrès de la clinique ; l’hypocondrie est devenue un élément symptomatique appartenant aux diverses formes de la folie, au délire des persécutions, à la mélancolie dépressive ou anxieuse, à la paralysie générale, etc. La théorie cérébrale s’est ainsi appuyée sur des bases extrêmement solides.

Cependant beaucoup de médecins se refusèrent à considérer tous les hypocondriaques comme des aliénés ; ce qu’il y avait de trop absolu dans la localisation cérébrale de Georget provoqua de vives contradictions. On vit alors apparaître une opinion mixte dont le germe peut être retrouvé dans les écrits de quelques médecins du xvnc siècle. Boerhaave admettait une hypocondrie avec matière et une hypocondrie sans matière ; Sennert distinguait l’affection hypocondriaque de la mélancolie hypocondriaque.

Trousseau et Lasègue (1) reprochèrent aux médecins d’aliénés d’avoir changé le sens des mots et confondu le mal des hypocondres avec la nosophobie. Beau sépara complètement la noso-manie ou hypocondrie des modernes de la véritable hypocondrie.

Esquirol distinguait, lui aussi, l'hypocondrie de la mélancolie hypocondriaque, mais pour des raisons différentes, en se basant sur les caractères du délire, sur son degré de vraisemblance ou d’absurdité. Les hypocondriaques, dit-il, se font illusion sur l’intensité de leurs souffrances, mais ils ne déraisonnent pas, à moins que la lypémanie ne complique l'hypocondrie. Fo ville (2) maintient une distinction analogue, basée, non sur la nature de la maladie, mais sur le degré du trouble mental. Il ne veut pas que l’on confonde les hypocondriaques lucides avec les hypocon-

(1) Trousseau et Lasègue, Eaux miner, des bords du Rhin.

(2) Foville, Diet. de méd. et de chir. prat cle Jaccoud. Paris, 187-1, tonie XYIll, article Hypocondrie.

384 de l’hypocondrie

driaqucs aliénés, l’hypocondrie proprement dite avec le délire hypocondriaque.

Dans le premier cas, le malade exprime des appréhensions qui ne sont pas absolument absurdes ; les sensations qui l’obsèdent lui suggèrent des craintes que le médecin juge déraisonnables, mais qui ne semblent telles à aucune personne n’ayant sur la médecine que les connaissances inexactes et bornées du vulgaire. Dans le délire hypocondriaque, les conceptions sont tout à fait absurdes, les malades ont des animaux ou des mécaniques dans le ventre, ils sont transformés, pourris, morts, etc.

Il faut observer que cette distinction, basée sur le degré de vraisemblance ou d’absurdité du délire, peut être faite pour toutes les formes d'aberration mentale aussi bien que pour l'hypocondrie.

Les hypocondriaques, dit-on, peuvent vivre de la vie commune, s’occuper de leurs affaires, de leur famille, remplir les devoirs de leur profession, personne n’aurait l’idée de les considérer comme des aliénés. Il en est de même des autres catégories de vésaniques atténués. Que de gens atteints d’un délire de persécution peu intense, d’un léger degré de dépression mentale, de délire du toucher et de tant d’autres états de trouble mental évident seulement pour le médecin, sont dans le même cas que l’hypocondriaque !

Pour nous, il n’y a pas de différence nosologique; l’hypocondrie est un prélude, une forme atténuée, mais elle est vésanique aussi bien que le délire hypocondriaque de la folie confirmée.

Comment définirons-nous donc le terme hypocondrie et comment limiterons-nous le sujet du présent article?

Les doctrines pathogéniques et la recherche des causes ne nous fournissent aucune donnée précise ; il faut attaquer la question par un autre côté. Nous n’avons pour cela qu’à suivre la voie qui nous est tracée par les progrès de la clinique et par l’évolution de la science. A la recherche des causes et de la nature du mal se substitua peu à peu l’étude des symptômes ;

DE L’HYPOCONDRIE

l’observation clinique (à l’inverse des théories pathogéniques) donna aux phénomènes psychiques une importance de plus en plus prépondérante.

« Ce qui avait beaucoup contribué, dit très justement Falret, à éloigner les médecins de l’idée de l’affection primitive du cerveau, c’est que les malades exagèrent leurs douleurs et attirent ainsi leur attention sur des phénomènes sympathiques... ils se croient la tête bonne... »

De même que les persécutés, la plupart des hypocondriaques repoussent avec indignation l’idée d’un trouble quelconque de leurs facultés intellectuelles ; ils attribuent à un état maladif des divers organes ou à une influence pathologique quelconque les mêmes sensations morbides que les persécutés supposent provenir d’une origine mystérieuse ou surnaturelle. Si cette dernière interprétation, si la croyance aux démons et aux sorciers a eu tant de crédit jusqu’au xvme siècle, il ne faut pas s’étonner que les idées beaucoup moins déraisonnables des hypocondriaques aient eu une influence considérable sur les médecins eux-mêmes.

Dans l’étude d’un état morbide essentiellement caractérisé par des sensations subjectives auxquelles s'ajoute souvent une tendance maladive à en déterminer les causes, le malade a été, plus que dans toute autre partie de la pathologie, le collaborateur du médecin. Quelque chose de plus décevant encore que cette collaboration quasi- délirante s’est produit dans les cas (nullement exceptionnels) où le médecin dissertant sur l’hypocondrie était lui-même hypocondriaque ; Leuret a dit spirituellement que dans l’histoire de l’hypocondrie il n’était pas moins curieux d’étudier les médecins qui ont écrit sur cette maladie que les malades qui en sont l’objet.

Nous verrons tout à l’heure que les différents symptômes physiques de l’hypocondrie ne se distinguent que par la réaction psychique qu’ils déterminent et par les interprétations dont ils sont l’objet de ceux qu’on observe dans certaines formes d’alié-

Cotarü. Maladies mentales.

DE L HYPOCONDRIE

nation, dans les états nerveux et dans certains états diathésiques. Nous renonçons à chercher ailleurs que dans les symptômes psychiques la caractéristique de l’hypocondrie ; nous nous refusons à qualifier d’hypocondriaques les malades dont l’esprit reste libre de préoccupations exagérées et qui jugent sainement leur situation, quel que soit d’ailleurs l’état de leurs hypocondres. Nous n’hésitons pas davantage à porter le diagnostic hypocondrie, en l’absence de tout phénomène abdominal, lorsque nous rencontrons l’état mental que nous allons essayer de décrire. Pour nous, en un mot, l’hypocondrie n’a pas plus de rapport avec les hypocondres que la mélancolie avec la bile, et l’hystérie avec l’utérus. Cette terminologie a au moins l’avantage de rapprocher le sens médical du mot hypocondrie de son sens vulgaire, sens beaucoup plus net et plus précis, soit dit en passanl, que les diverses acceptions usitées en médecine.

Voici la définition du Dictionnaire de Littré : « Sorte de maladie nerveuse qui, troublant l’intelligence des malades, leur fait croire qu’ils sont attaqués des maladies les plus diverses, de manière qu’ils passent pour malades imaginaires, tout en souffrant beaucoup, et qu’ils sont plongés dans une tristesse habituelle. »

Nous n’avons rien à changer à cette définition. Pour nous, abstraction faite des divers états morbides sur lesquels elle peut se greffer, l’hypocondrie n’est qu’une forme particulière de trouble mental, un délire triste portant sur la santé physique ou morale.

A l’état pathologique aussi bien qu’à l’état normal, ce sont d’une part les données des sens, et d’autre part celles qui proviennent des réactions motrices conscientes et des voûtions, qui fournissent les éléments de nos connaissances et de nos opérations mentales. C’est là l’origine physiologique des idées, c’en est aussi l’origine pathologique, c’est là qu'il faut chercher la source du délire. Les principaux symptômes des vapeurs, dit Barthez , dépendent manifestement d’une exaltation ou d’une diminution de l’activité naturelle des forces sensitives, et d’une dépravation de leur influence sur les forces motrices.

DE L’HYPOCONDRIE

L’observation clinique démontre en effet chez les hypocondriaques la fréquence des troubles de la sensibilité, qui peut être exaltée, pervertie, diminuée ou abolie, et la fréquence non moins grande des troubles moteurs ou volitionnels, parétiques, inliibitoires, impulsifs ou spasmodiques.

Un grand nombre de ces phénomènes n'appartiennent pas spécialement à l’hypocondrie ; le plus souvent l’hypocondrie se développe secondairement chez les individus déjà affectés de ces troubles nerveux vagues, auxquels on a donné les noms de névralgie générale, d’état nerveux, de névropathie protéiforme, de nervosisme, d’irritation spinale, et qui sont décrits aujourd’hui avec plus de précision sous le nom de neurasthénie.

La céphalée, les vertiges, les diverses sensations intra-craniennes, les bourdonnements d’oreilles, les troubles de la vue, les craquements dans la tête et la colonne vertébrale, les douleurs rachidiennes, les palpitations cardiaques, les pulsations artérielles, les sensations angoissantes précordiales ou épigastriques, les troubles gastro-intestinaux, les douleurs erratiques simulant quelquefois celles du tabes, les sensations de fatigue et d’épuisement, les boufïées de chaleur et les sensations de froid, les faiblesses, les défaillances, etc., se retrouvent dans toutes les descriptions cliniques de l’hypocondrie. Des phénomènes très analogues appartiennent également à la folie confirmée. Entre les simples états nerveux où les troubles psychiques sont minimes, et l’aliénation mentale où leur prépondérance domine tous les autres phénomènes morbides, l’hypocondrie prend une place intermédiaire et établit une transition ; elle est une première étape dans la voie de la folie.

Article II. — Symptômes.

Les symptômes de l’hypocondrie sont donc de deux ordres, physiques et psychiques. Nous nous bornerons à l’étude de ces derniers qui seuls, nous l’avons dit tout à l’heure, la constituent réellement.

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Ce qui caractérise d’abord l’hypocondriaque, c’est une réaction psychique exagérée ; il se préoccupe, s’inquiète, s’alarme à l’occasion des moindres malaises. Non seulement les douleurs viscérales et les sensations névropathiques sont monstrueusement amplifiées, mais les sensations normales elles-mêmes sont altérées et prennent un caractère inquiétant et pénible. Le froid, la chaleur, la lumière, le bruit, les odeurs et les saveurs, les sensations obscures qui naissent des viscères et se traduisent chez l’homme sain par un bien-être général, en un mot, toutes les sensations externes ou internes se manifestent de la manière la plus incom mode à la sensibilité exaltée de l’hypocondriaque. Il éprouve un sentiment intime de malaise, de maladie, et se trouve fatalement conduit à des craintes au sujet de sa santé.

Ce n’est pas tant une hyperesthésie véritable, une hyperacuité des sens, qu’une dysesthésie, une hyperalgésie souvent liée à un léger degré d’obtusion sensorielle. Dans quelques cas l’hyperesthésie, l’anesthésie et des troubles moteurs spasmodiques (chocs, secousses, etc.), souvent confondus avec les troubles de la sensibilité, se mélangent d’une manière inextricable, et le peu que nous connaissons de ces troubles variés et de leurs rapports réciproques nous fait seulement entrevoir l’extrême complexité des phénomènes. Les divers modes de la sensibilité au contact, à la douleur, à la chaleur, etc., sont dissociés et modifiés inégalement et même contradictoirement par la maladie. On connaît le cas de Bellion, dans lequel les mêmes points étaient à la fois frappés d’analgésie et d’hyperesthésie thermique.

Mais c’est surtout dans leur élaboration cérébrale que les sensations s’altèrent et se transforment de la manière la plus extraordinaire. Les images intérieures modifiées, déformées ou oblitérées, par suite d’un état maladif des régions correspondantes de l’écorce cérébrale, ne sont plus adéquates à leurs excitants normaux , et les impressions , même régulièrement transmises, ne produisent plus que des sensations alarmantes par leur étrangeté.

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Des phénomènes de ce genre sont vraisemblablement l’origine la plus ordinaire des vésanies.

Pour ce qui concerne spécialement l’hypocondrie , on peut admettre que dans le tableau des représentations mentales quelque chose correspond à notre corps, à nos viscères et à leur fonctionnement (Leibniz, cité par Semai) (1), et que ce quelque chose peut s’altérer. Il ne s’agit pas seulement d’hyperesthésie ou d’anesthésie, mais de mille nuances dans les réactions psychiques sensorielles, émotives ou motrices.

De plus, par le fait de l’éréthisme cérébral, il s’établit entre les sensations morbides et les diverses opérations mentales des connexions telles que les unes et les autres s’évoquent réciproquement.

Morel a fait remarquer combien chez les hypocondriaques l’imagination est prompte à transformer les sensations internes en conceptions délirantes. Une malade de Baillarger rendait compte de sa situation dans les termes suivants : « Le principe de tous mes maux est dans mon ventre, disait-elle, toute espèce d’affections morales ont là leur origine, je pense par le ventre, si je puis m’exprimer ainsi. » Un autre malade, cité par Archambault, disait que, quand il sentait quelque chose du côté du ventre, comme un vent qui se déplace, aussitôt une idée bizarre passait dans sa tète.

On pourrait citer de nombreux exemples de ce genre d’action du physique sur le moral ; l’action inverse du moral sur le physique n’est pas moins évidente. On connaît les faits de suggestions, d’auto-suggestion, et les maladies par imagination (Féré).

La vue d’un malade, la lecture d’un livre de médecine, la crainte de la contagion, l’impression produite par un rêve, suffisent pour provoquer des phénomènes sensoriels et moteurs qui, à leur tour, réagissent sur le moral pour justifier et confirmer les appréhensions maladives. Morel parle d’un hypocondriaque

(1) Semai, Annal, méd. psrjch ., 1875.

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dont l’impressionnabilité était si grande qu’il lui suffisait d’entendre le récit d’une maladie pour qu’il se mît immédiatement au lit, fît appeler son médecin et accusât la maladie dont il avait entendu parler ou la douleur que l’on avait décrite en sa présence.

Très souvent, et c’est là la forme classique de l’hypocondrie, les troubles gastro-intestinaux et les malaises qui les accompagnent exercent une influence prépondérante sur les préoccupations des malades. Le pyrosis, les régurgitations acides, les vomissements, la sécheresse et l’état pâteux de la bouche, les douleurs gastro-entéralgiques, le ballonnement, lesborborygmes, les gaz et leur expulsion, la constipation ou la diarrhée, les hémorroïdes , les pulsations abdominales, les douleurs dorsointercostales, les caprices de l’appétit, tantôt impérieux et tyrannique et accompagné de défaillance, tantôt diminué ou perverti, tous les symptômes de la dyspepsie, amplifiés par l’imagination, accrus d’auto-suggestions sensorielles et motrices, provoquent des réactions psychiques démesurées et remplissent d’anxiété l’existence entière du malheureux hypocondriaque. Il passe tout son temps à regarder sa langue, à examiner ses garde-robes et ses urines, à étudier l'action des aliments auxquels il attribue les propriétés les plus chimériques, leur saveur, qui lui paraît souvent altérée et fait naître des craintes de falsification ou d’empoisonnement. Il se soumet à un régime minutieux et bizarre qui absorbe tous ses soins et toute son attention ; sa vie psychique est concentrée tout entière dans la même méditation maladive ; il en arrive à n’être plus qu’un estomac servi par des organes. La crainte des maladies les plus effrayantes, gastrite, cancer, perforations ou rétrécissements, etc., vient mettre le comble à ses tourments. L’idée d’avoir des vers intestinaux n’est pas rare et paraît plus particulièrement engendrée par des sensations de reptation ou de déplacement rapide dans l’abdomen, sensations souvent liées à des phénomènes spasmodiques. Des sensations de même nature sont fréquentes dans la folie chronique et font

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croire à une grossesse imaginaire, à la présence d’animaux, de personnages ou de diables dans le ventre, surtout quand il s’y joint des bruits ou des voix abdominales. Un hypocondriaque halluciné chronique que j’observe depuis plusieurs années se croit porteur d’un tænia qui le fatigue autant par ses contorsions que par ses discours interminables.

Lorsque prédominent les douleurs précordiales avec angoisse et quelquefois sensation de mort imminente, les accès pseudoangineux, les palpitations et les intermittences cardiaques, les pulsations artérielles, etc., les préoccupations se concentrent sur l’appareil circulatoire.

Le malade se croit atteint d’anévrysme , d’hypertrophie du cœur, etc. ; à chaque instant il se tâte le pouls et fait appeler le médecin ; il ne veut ni sortir seul, ni rester seul une minute, tant il a peur d’une défaillance subite.

S’il existe un peu d’angine glanduleuse, un peu de catarrhe des voies respiratoires, quelques accès d’asthme, s’il y a de l’expectoration matinale avec quelques sibilances, l’hypocondriaque ne tarde pas à se croire menacé d’une maladie grave de la poitrine. 11 ne rend pas un crachat sans en examiner soigneusement la coloration, la consistance ou l’odeur ; il regarde à tout moment sa gorge dans un miroir, s’effraye de la présence de quelques granulations ou même de la conformation normale de la luette et des amygdales ; très sensible à l’impression du froid, il se confine dans son appartement ou même dans son lit, se couvre d’une manière exagérée et redoute les courants d’air. Pour ménager ses poumons et son larynx, il se condamne à parler par gestes et fatigue son entourage par un toussottement continuel.

La crainte des maladies du cerveau et de la moelle épinière se développe par le même procédé chez les individus que tourmentent les vertiges, les sensations céphaliques, dorsales ou lombaires, les fourmillements, les douleurs pseudo-tabétiques, les sensations de fatigue et de faiblesse des membres, etc. Les

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malades s’imaginent qu’ils vont être frappés d’apoplexie, qu’ils vont tomber en paralysie, qu’ils vont devenir fous et perdre toutes leurs facultés ; chez eux, l’hypocondrie porte souvent sur le moral autant que sur le physique.

Tout ce qui touche aux fonctions génitales affecte profondément même l’homme le mieux équilibré, et à plus forte raison le névropathe hypocondriaque chez qui les troubles fonctionnels spéciaux sont tout particulièrement fréquents. Quelques pollutions, l’émission d’un peu de sperme pendant la défécation, la présence d’un varicocèle, toutes les bizarreries de l’appétence, du dégoût et des perversions génésiques, l'impuissance (souvent suggérée par l’imagination) , plongent le malade dans la plus sombre tristesse ; il ne manque pas d’aggraver son état par l’étude de la littérature spéciale à cette matière et par les descriptions qu’il y trouve des conséquences de la spermatorrhée et de l’onanisme. Chez d’autres malades, un léger suintement uréthral, reliquat d’une blennorrhagie, quelques poussées d’herpès récidivant, des granulations pharyngées, quelques boutons d’acné, la chute des cheveux, etc., provoquent l’idée de la syphilis. A tout propos le syphiliphobe examine ses organes génitaux, sa gorge, toute la surface de son corps, croit y trouver des signes d’infection et va consulter médecins sur médecins. Les moindres désordres, la conformation même normale des organes, la saillie des apophyses qu’il prend pour des exostoses, le confirment dans ses appréhensions.

Les sensations vésicales, un peu de ténesme du col, quelques dépôts dans les urines engendrent l’idée de la pierre. Les chirurgiens sont assez souvent consultés pour des calculs imaginaires, comme ils le sont pour des tumeurs de même nature.

Ces diverses localisations des phénomènes de l’hypocondrie correspondent aux variétés hypocondriaque, pneumo-cardiaque et encéphalique de Dubois (d’AmiensJ, et à la variété génitocystique de Michéa. Quelquefois les symptômes sont encore plus localisés, le trouble sensoriel se fixe et se concentre dans un

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point, le pharynx (Delpech), la langue (Pitres). Dans d’autres cas, au contraire, les symptômes sont diffus; le malade accuse principalement un malaise général, une fatigue, un accablement, un épuisement de tout son organisme : c’est la variété asthénique de Dubois.

On pourrait encore ajouter à ces variétés l’hypocondrie caractérisée par la crainte des maladies contagieuses ou épidémiques. Dubois a signalé l’hypocondrie hydrophobique dans laquelle des accidents rabiformes du caractère le plus effrayant peuvent se produire ; la crainte du choléra déterminerait, suivant quelques observateurs, des effets comparables (Hack Tuke). Limitée au domaine psychique et ne réagissant sur le physique que par une anxiété émotive plus ou moins intense, la crainte des maladies et des influences extérieures nuisibles est très fréquente chez les névropathes prédisposés aux affections mentales ; elle revêt souvent la forme du délire du toucher, qui présente du reste de nombreux points de contact avec l’hypocondrie. Chez ces malades, les idées hypocondriaques semblent naître d’un processus purement psychique ou vésanique; les phénomènes physiques sur lesquels paraît se greffer le délire dans les autres variétés d’hypocondrie peuvent faire défaut chez eux. C’est sous forme d’obsessions que les craintes s’imposent à l’esprit. Quelquefois ce sont des obsessions verbales : les mots effrayants, folie, suicide , tétanos , rage , épilepsie , cécité , mort , retentissent dans l’universalité des sensations (Dumont de Monteux).

Il y a vraisemblablement une origine verbale à certaines idées hypocondriaques, comme il y a une origine hallucinatoire à certains délires. Cet automatisme verbal, qui n’est pas encore de l’hallucination, est comme celle-ci suggestif de sensations variées et, par le fait de cet ensemble de sensations plus ou moins coordonnées qui font corps avec lui, le mot tend à prendre une valeur substantielle ; il se matérialise, suivant l’expression de Dumont de Monteux. C’est peut-être là l’explication de la valeur, de la signification particulière que les hypocondriaques et les hallucinés

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attachent à certains mots et cle leur tendance à transformer des abstractions en entités substantielles et actives.

Dans les diverses formes d’hypocondrie que nous venons de passer en revue, formes qui se mélangent et se combinent souvent les unes avec les autres, il y a plutôt exaltation que diminution de la sensibilité, et les préoccupations des malades portent plutôt sur le physique que sur le moral.

11 en est tout autrement dans certains états dépressifs ou anxieux, ordinairement confondus, soit avec l’hypocondrie ordinaire, soit avec la mélancolie proprement dite, et dans lesquels le délire porte tout particulièrement sur l’état des facultés intellectuelles et morales.

On doit à Guislain d’avoir distingué Y hypocondrie morale ou mentale , comme il l’appelle, de Y hypocondrie corporelle ou physique ; mais c’est à M. J. Falret qu’appartient le mérite d’en avoir donné la description la plus complète sous le nom d'hypocondrie morale avec conscience (1). Une dépression des facultés sensitives et motrices paraît constituer essentiellement cette forme d’hypocondrie. Un malade de Louyer-Villermay décrivait son état dans les termes suivants : « Je suis privé d’intelligence et de sensibilité ; je ne sens rien, je ne vois ni n’entends ; je n’ai aucune idée; je n’éprouve ni peine ni plaisir ; toute action, toute sensation m’est indifférente; je suis une machine, un automate incapable de sentiments, de souvenirs, de volontés, de mouvements, etc. »

Chez la plupart des malades, cette altération de la sensibilité n’est pas seulement anesthésique, il s’y joint quelque chose de douloureux, une angoisse extrêmement pénible. Cette espèce d’anesthésie douloureuse a été décrite aussi bien que possible par une malade d’Esquirol, souvent citée. « Je souffre constamment, disaitelle, je n’ai aucune sensation humaine..., il me manque la faculté de jouir des choses et de les ressentir..., quelque chose d’affreux est continuellement entre moi et les jouissances de la vie. Chacun

(l)Voy.Ritti, art .Folies diverses, in Dict, eneyel.des Sciences méd., t. III, 4° série.

de l’hypocondrie 395

de mes sens est pour ainsi dire séparé de moi et ne peut plus me procurer aucune sensation..., etc. »

Les sensations douloureuses qui accompagnent l’hypocondrie morale peuvent dans certains cas prendre une intensité extrême et engendrer des conceptions relatives à la santé physique et à l’état des organes. Ces cas mixtes établissent des transitions insensibles entre les deux formes d’hypocondrie. Il y a cependant quelque chose de spécial dans les phénomènes douloureux de l’hypocondrie morale, certaines sensations sont tout à fait caractéristiques et ne se retrouvent que beaucoup plus rarement dans l’hypocondrie ordinaire. Ce sont en particulier l’angoisse précordiale (sensation de griffe, d’étau, etc.), les sensations céphaliques (nous avons vu que l’hypocondrie encéphalique était souvent morale en même temps que physique), le casque neurasthénique (Charcot), la douleur au sommet de la tête, une sensation de vide intra-crânien, les vertiges, une sorte d’ébriété (ivresse hypocondriaque), des sensations de raideur, de tension, d’arrêt, de vide dans l’intérieur du corps, des secousses, des chocs, des craquements, etc., et souvent un état nerveux général avec insomnie, état gastrique, inappétence, rapidité du pouls, etc. Ce sont, en un mot, les symptômes bien connus de la mélancolie anxieuse à fonds neurasthénique.

De plus, les idées hypocondriaques qui se développent sur ce terrain et se joignent à l’hypocondrie morale, présentent quelques caractères particuliers. Généralement, les malades s’imaginent que leurs organes sont irrémédiablement atteints dans leurs fonctions ou dans leur structure, frappés de maladies incurables, paralysés, désorganisés ou détruits, et il est souvent facile de retrouver un fonds anesthésique derrière les sensations douloureuses.

La présence de ce délire corporel qui se combine si fréquemment avec l’hypocondrie morale ne nous permet pas d’accepter entièrement la division de Guislain. S’il y a des catégories à établir parmi les hypocondriaques, ce n’est pas exclusivement dans la

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direction du délire vers le physique ou vers le moral qu’il faut en chercher les caractères distinctifs. Nous devons les chercher aussi dans les modes d’altération de la sensibilité, dans les caractères généraux de la maladie, dans sa marche et dans son évolution.

Rosenthal admet deux formes d’irritation spinale, l’une hyperesthésique, l’autre dépressive et correspondant plus particulièrement à la neurasthénie. Nous avons vu que Barthez établissait une distinction analogue parmi les vaporeux. Bien que l’hyperesthésie et l’anesthésie se combinent fréquemment, et nous avons assez insisté sur ce point, il y a dans la plupart des cas une telle prédominance de l une ou de l’autre de ces altérations de la sensibilité, que nous croyons légitime d’admettre à côté de la forme hyperesthésique de l’hypocondrie une forme anesthésique (1). Si nous considérons l’état général des malades, nous sommes encore conduits à les répartir en deux groupes distincts. Les uns sont dans un état de profonde dépression ou d’agitation continuelle, ils présentent les caractères habituels de la mélancolie ; les autres conservent les apparences extérieures de la raison, ils ressemblent à des monomanes ou à des délirants systématiques. Déjà Guislain avait remarqué que dans l’hypocondrie mentale les caractères de la mélancolie sont bien plus accusés que dans l’hypocondrie corporelle, mais cette distinction entre l’hypocondrie des mélancoliques et celle des délirants systématiques a été présentée de la manière la plus nette et la plus affirmative par Tuczek(2). Enfin l’étude de la marche de la maladie a permis à Georget d’établir une forme intermittente de l’hypocondrie à côté des formes continues ou seulement paroxystiques.

Si nous mettons en parallèle ces diverses dichotomies, il nous sera facile de montrer que les groupes de malades qu’elles établissent se correspondent assez exactement. L’hypocondrie hyperesthésique est ordinairement corporelle, rarement morale, elle s’accompagne fréquemment de tendances au délire systématisé et

1) Michéa, Ann. mécl. psych., 1864

(2) Tuczek, Congrès d'Eisenach, 1882.

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est sujette à se transformer en délire de persécutions. Sa durée est longue, sa marche rémittente ou continue avec paroxysmes. L’hypocondrie anesthésique est souvent morale, elle est en réalité une forme de mélancolie et se produit souvent par accès intermittents.

Bien des cas se refusent à rentrer dans l’une ou dans l’autre de ces catégories ; il faut cependant reconnaître que des types des deux formes sont fréquents. Leurs caractères forment un contraste assez remarquable pour que nous essayions d’en esquisser le parallèle.

L’exaltation maladive de la sensibilité qui rend désagréables ou douloureuses les impressions de toutes sortes place pour ainsi dire l’hypocondriaque dans un milieu nocif. Il s’imagine trouver partout autour de lui des influences nuisibles. Tantôt il s’en prend plus particulièrement au milieu cosmique ; il n’est jamais content du temps qu’il fait, accuse les changements de température, la chaleur, le froid, les courants d’air, la sécheresse, l’humidité ou les impuretés de l’atmosphère, etc. Il croit y trouver la cause des maladies qu’il éprouve, comme ce général cité par Esquirol (1), qui accusait le soleil de lui donner des maux de dents et voulait aller l’exterminer avec sa brave division. Il est bizarre dans sa manière de se loger, de se vêtir, quelquefois une véritable aérophobie (Salomon) le confine dans son appartement, la crainte de la lumière dans l’obscurité. Un malade de Billod croyait que la couleur bleue avait une influence fatale sur sa santé et lui donnait la colique. Chez d’autres malades, ce sont les aliments, les boissons et les médicaments, qui attirent plus particulièrement leur attention et fournissent un thème inépuisable à leurs méditations. Mal appréciés par un goût et un odorat souvent altérés, suggérant des phénomènes viscéraux alarmants, ils évoquent souvent l’idée de poison. Le traitement le plus anodin peut être l’origine de rancunes implacables ; Legrand du Saulle a dit avec rai-

(1) Esquirol, Des Maladies mentales , Paris, 1838.

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son que l'hypocondriaque était un être dangereux pour le médecin. Les malades de cette catégorie secroient souvent une susceptibilité toute particulière aux médicaments qui n’agiraient pas sur eux de la même manière et aux mêmes doses que chez les autres hommes. En fait, ce sont eux qu’on purge avec une pilule de mie de pain. Cette susceptibilité des sens et de l’organisme que s’attribuent les hypocondriaques est le plus ordinairement imaginaire. Souvent même l’acuité réelle des sens est au-dessous du niveau normal. Le même aliment sera trouvé tantôt excellent, tantôt détestable, suivant les dispositions morales eii se trouve le malade. Celui-ci n’en est pas moins très sûr de lui, très sur de l’exactitude de ses sens, et garde longtemps rancune à ceux qui le surprennent en flagrant délit d’erreur.

Cette manière de sentir, celte illusion qui fait croire à des influences nuisibles, expliquent pourquoi l’hypocondriaque est généralement accusateur. Le mécanisme cérébral qui nous oblige à reporter au dehors du moi l'objet des sensations l’oblige également à y chercher la cause de ses souffrances ; l’observation attentive des réactions qui se produisent en lui à l’occasion des impressions externes, et dont un bon nombre sont nées d’appréhensions suggestives, lui donne l’illusion d'une cause agissante prise sur le fait ; ses soupçons sont confirmés, il ne doute plus. Avec cela l'hypocondriaque est souvent orgueilleux. La même hyperesthésie qui développe les tendances accusatrices produit un certain degré d’exaltation du moi, soit par la conscience d’une supériorité due à la perfection illusoire des sens, soit par une réaction plutôt dynamogénique qu’inhibitoire sur les centres moteurs (1), soit par une diffusion vers ces centres du processus morbide et de l’éréthisme qui affecte les centres sensoriels. L’excitation des centres psycho-moteurs provoque l’exaltation du moi ; le même mécanisme cérébral qui fait attribuer une cause externe au mouvement centripète des sensations fait attribuer

(1) Voy, Féré., Sensation et mouvement, et Revue philosophique, 1887.

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une cause interne au mouvement centrifuge des voûtions, et cette cause interne, le moi, s’altère, s’exalte ou s’affaisse par les lésions psycho-motrices comme la réalité extérieure se modifie et s’altère par les lésions psycho-sensorielles. En général, il y a un certain degré d’excitation volitionnelle et par conséquent un certain degré d’exaltation du moi chez les hypocondriaques hyperesthésiques. Sauf certains moments d’abattement passager, ils ne sont généralement pas déprimés, ils sont actifs; luttent, se défendent, cherchent du secours auprès des médecins, des charlatans ou des somnambules, ou dans certaines pratiques bizarres, et ils en trouvent assez souvent pour soutenir leur courage. Bien différents des hypocondriaques vraiment mélancoliques qui se croient perdus d’emblée, ils ne perdent jamais l’espoir de guérir.

Ces tendances orgueilleuses, cette réaction dynamogénique sur les éléments de la constitution du moi, expliquent suffisamment pourquoi l’hypocondrie morale et le suicide sont rarement associés à cette forme et pourquoi les souffrances des malades ne sont pas sans compensation. « Sans mes persécuteurs, disait Rousseau, je n’aurais jamais trouvé ni connu les trésors que je portais en moi-même. » Les hypocondriaques ont une si haute opinion de leur personne qu’ils vont jusqu’à tirer vanité de leurs souffrances et de leurs maladies prétendues.

Il arrive cependant que parmi les sensations et les influences qu’ils accusent, quelques-unes sont inhibitoires ; les persécutés se plaignent souvent qu’on les empêche de penser, qu’on leur retire la respiration, etc. C’est là un point de contact avec l’hypocondrie dépressive, que je devais signaler en passant.

En résumé, la méfiance et la haine à l’égard du monde extérieur, Yautophilie (Bail) et les tendances orgueilleuses, sont les caractères moraux prédominants de l’hypocondriaque hyperesthésique. Mécontent de tout et de tous, exigeant, irritable, souvent ironique et caustique (Falret), personnel, intolérant et passionné dans ses opinions, plutôt avare que généreux et prodigue, fuyant la société, les réunions, les théâtres, les églises, n’appréciant les

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soins les plus empressés que comme une faible part de ce qui lui est dû, faisant des souffre-douleur de ceux qui lui sont attachés, toujours parlant de lui-même, il se rend insupportable par sa mauvaise humeur, par son caractère ingrat et par son égoïsme. La solitude se fait autour de lui et, bien que sa misanthropie doive s’y complaire, il trouve là de nouveaux motifs pour se plaindre. Il parle de suicide, de la mort qui serait préférable à l’existence qui lui est faite, mais il met rarement ses projets à exécution.

Ces défauts de caractère se manifestent surtout dans la vie intime. Par moments, et surtout lorsqu’il est en dehors du milieu de la famille, l’hypocondriaque peut se montrer très gai, mais en général il ne tarde pas à expier et surtout à faire expier autour de lui ces accès de gaieté passagère (Sandras).

Les facultés intellectuelles quelquefois remarquables des hypocondriaques, restent généralement bien conservées. Des littérateurs, des artistes et même des savants hypocondriaques, ont pu produire des œuvres estimables. Mais la prédominance excessive du point de vue personnel, les antipathies maladives, l’habitude de déraisonner sur un sujet limité, il est vrai, mais d’importance capitale, finissent toujours par fausser le jugement.

Il n’y aurait que quelques traits à ajouter à cette esquisse pour faire le portrait moral du persécuté. Morel avait si bien senti la connexité des deux états morbides qu’il en avait conclu que le délire des persécutions était une transformation de l’hypocondrie. Il parle de cette hypocondrie devenue plus intellectuelle , où les malades ne rêvent que trames ourdies contre eux, que machinations funestes pour leur repos et pour leur honneur. Cette transformation, ou pour mieux dire cette évolution, ne se produit pas toujours, tant s’en faut. De même que certains persécutés entrent d'emblée dans la vésanie, sans prélude hypocondriaque, il y a un bon nombre d’hypocondriaques qui n’arrivent jamais au délire de persécution confirmé. Il peut se faire encore que les malaises hypocondriaques n’apparaissent que secondairement chez le persécuté et, avec l’interprétation dont ils sont l’objet, constituent les

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hallucinations de la sensibilité générale. Enfin, dans quelques cas, on voit prédominer alternativement les idées de persécutions et les idées hypocondriaques (Rillod).

Quoi qu’il en soit, l’évolution de l’hypocondrie vers le délire de persécution est fréquente. L’hyperesthésie, sans changer autrement de caractère, se manifeste à l’occasion du contact avec les autres hommes. Là où l’hypocondriaque soupçonnait des influences morbifiques, le persécuté devine, sent des intentions malveillantes ; les relations avec les autres hommes deviennent difficiles et insupportables ; les railleries qu’excitent les bizarreries de l’hypocondriaque, la compassion ironique qui accueille ses plaintes (rien de plus terrible pour un malheureux, disait Berbiguier, que de penser qu’on n’ajoute pas foi à ses souffrances) , les mauvaises plaisanteries que lui attirent sa méfiance et sa crédulité, tout contribue à aggraver ses soupçons. Lorsque les hallucinations de l’ouïe viennent s’ajouter aux autres troubles de la sensibilité, le malade entre dans la vésanie confirmée. La maladie n’a pas changé de nature ; les accusations portent sur le milieu social au lieu de porter sur le milieu matériel ; des interprétations nouvelles se produisent et sont souvent fournies par des hallucinations. Un mot, le nom d’un objet ou d’une personne, quelquefois un nom abstrait, se trouve relié par l’illusion d’une influence causale avec les sensations hypocondriaques et prend un rôle prépondérant dans la systématisation délirante. Ce sont des ennemis qui torturent le malade par toutes sortes de moyens, par le poison, par les fluides, par l’électricité.

C’est également dans l’hypocondrie que Morel a cherché l’origine des idées de grandeur de la folie systématisée. Nous avons assez insisté sur les tendances orgueilleuses des hypocondriaques ; il y a là une évolution et non une transformation. Chez quelques malades, cette évolution ambitieuse se produit dans les idées hypocondriaques elles-mêmes, qui aboutissent à un délire de grandeur relatif à la personnalité physique. Un malade dit qu’q est devenu comme Mithridate à l’épreuve du poison ; un autre,

Cotard. Maladies mentales.

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qu’il fallait qu'il fût bâti à chaux et à sable pour résister à tout ce qu’il a eu à subir ; d’autres prétendent que leur organisation est exceptionnelle, surhumaine, divine, etc., d’autres enfin s'imaginent que leurs organes grandissent et se multiplient. Un vieux persécuté nous affirme qu’il a des millions d’âmes, une cinquantaine de cerveaux et autant de cœurs ; il est immortel.

Tout autres sont les hypocondriaques mélancoliques; ils se plaignent de ne plus percevoir la réalité qu’à travers un voile; tout leur semble transformé. Les impressions externes n’évoquent plus dans leur cerveau que des images frustes et méconnaissables, et ces images déformées ou oblitérées ont perdu leur réaction normale sur rintelligencc, les sentiments, les émotions et la volonté. Trouvant tout changé autour d’eux, ils ne se sentent pas moins changés eux-mêmes (J. Falret) par l’affaiblissement de leur faculté de sentir et surtout par la diminution de leur énergie volitionnelle ; diminution qui se traduit fatalement, nous l’avons vu tout à l’heure, par une dépression du moi et par des idées d’impuissance et d’incapacité. Les hypocondriaques mélancoliques n’ont pas ces compensations qui soutiennent les persécutés ; ils s’abandonnent au désespoir et ne retrouvent quelque énergie que pour accomplir des tentatives de suicide. En général, c’est euxmêmes qu’ils accusent, c’est en eux-mêmes ou dans leur origine, dans une disposition héréditaire, qu’ils cherchent la cause de leur mal. Ils affirment qu’ils sont perdus, voués à des catastrophes imminentes et inévitables, atteints des maladies les plus étranges et les plus incurables, que toute espérance de guérison est insensée, etc. Ils ne veulent entendre parler ni de remèdes, ni de médecins. Déjà les dispositions négatives sont évidentes, tout leur paraît inutile, tout leur paraît impossible, tout leur paraît irréparable; ils sont incrédules, à la fois hésitants et obstinés. Souvent les croyances religieuses s’ébranlent, les mots, par un mécanisme inverse de celui que nous avons indiqué plus haut, se vident de leur contenu normal et perdent toute puissance réactionnelle émotive. Tout est différent dans ces deux formes d’hypo-

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condrie. Un parallèle entre Oberman et les Confessions fournirait un exemple frappant de ce contraste.

Sous une forme atténuée, l’hypocondrie morale peut durer de longues années et constituer le caractère moral de certains individus humbles, timides et pleins de défiance d’eux-mêmes. Découragés et dégoûtés de leur propre personne, ils perdent tout orgueil et toute dignité, et tombent par cette voie détournée dans la dégradation morale. « Il y a autant de vices, a dit, je crois, Montesquieu, qui viennent de ce que l’on ne s’estime pas assez que de ce que l’on s estime trop. »

D’ordinaire, c’est par accès que la maladie se manifeste avec des caractères suffisamment tranchés. Lorsque les accès se prolongent ou prennent en se répétant une gravité croissante, ou bien lorsqu’ils sont d’emblée très intenses, les idées de ruine et de culpabilité, les terreurs panophobiques, la crainte des supplices et de la damnation éternels, le délire des négations, ne tardent pas à se joindre à l’hypocondrie morale. Nous n’avons à nous occuper ici que du délire hypocondriaque à peu près constant dans cette période d’aliénation confirmée.

Ce délire, qui porte à la fois sur le physique et sur le moral, diffère profondément des idées hypocondriaques des persécutés. Chez ceux-ci les organes sont attaqués, mais ils résistent aux influences nuisibles ; chez les anxieux le mal est intérieur, il fait partie intégrante de l’organe lui-même, c’est un affaiblissement, une paralysie, une métamorphose, un anéantissement, une mort anticipée.

Il n’y a pas différence de nature entre ce délire et celui des formes légères de l’hypocondrie anxieuse, il y a seulement différence d’intensité et évolution naturelle de l’un à l’autre. L’hypocondrie a passé au délire hypocondriaque lorsque les malades ont passé du vraisemblable et du possible à l’absurde et sont entrés dans le domaine de la folie confirmée.

Les mêmes individus qui accusaient une sensation de vide dans la tête, une diminution de leurs facultés, de l’angoisse précor-

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diale, etc., disent que leur cerveau est ramolli, dissous, desséché, pétrifié ou complètement détruit ; ils n’ont plus d’âme, leur cœur a éclaté, ne bat plus, ils n’ont plus de pouls, le sang ne circule plus, ils n’ont plus une goutte de sang dans les veines, leur estomac ne digère plus, ils ne peuvent plus avaler, et sont bouchés, ils n’ont plus d’estomac ni d’entrailles, tout leur corps est vidé, les aliments tombent directement dans un sac formé par la peau du ventre ; quelquefois, le gosier étant bouché, les aliments suivent une voie anormale le long des parties latérales du cou. Les malades disent ne jamais manger, ne jamais aller à la garderobe, etc. Tout leur corps est en putréfaction, leurs membres vont se détacher du tronc, ils exhalent une odeur infecte et répandent la contagion autour d’eux ; ils sont bourrés de poisons et ont toutes les maladies, de préférence les plus incurables et les plus répugnantes, le cancer, la morve, la vérole, etc.

D’autres sont transformés, ils sont en coton, en verre, en beurre, ils sont changés en automates, en machines, en bêtes (zoanthropie) ; leur corps est tout petit, ne pèse pas une once (micromanie); ils sont réduits à rien, ils sont morts, ou bien ils sont dans un état intermédiaire qui n’est ni la vie, ni la mort, ils sont morts vivants et condamnés à rester éternellement dans la même situation. Souvent ils parlent d’eux-mêmes à la troisième personne comme d’une chose inanimée ou d’une mécanique qui n’a que les apparences de la vie.

Il se produit quelquefois dans cette période avancée du délire hypocondriaque des conceptions qui se rapprochent des idées de grandeur, mais qui, à notre avis, doivent en être distinguées. Les malades se croient immortels, ils s’imaginent que leur corps a pris des proportions monstrueuses, que leur tête va toucher aux étoiles, que, s’ils urinaient, le monde entier serait noyé par un nouveau déluge, etc. Guislain a rapporté plusieurs faits de ce genre. Il y a cette différence entre ce délire d 'énormité plutôt que de grandeur et les véritables idées ambitieuses qu’il n’apporte aucune atténuation et aucune compensation à l’état mélancolique,

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c’en est le suprême degré. Les malades gémissent de leur immortalité et de leur immensité qui viennent mettre le comble à leur malheur.

Ces diverses idées hypocondriaques, dont nous n’avons fait qu’énumérer les plus ordinaires, sont sans doute liées à des altérations complexes de la sensibilité avec prédominance d'anesthésie. L’anesthésie est facile à constater dans quelques cas ; on peut pincer, piquer les malades, sans qu’ils manifestent de douleur, et souvent ils se livrent sur eux-mêmes à des mutilations horribles.

Les troubles moteurs qui existent à un certain degré dès le début des affections mélancoliques et se traduisent, dans l’hypocondrie morale, par l’hésitation, l’aboulie et les idées d’incapacité, deviennent plus prononcés dans le délire hypocondriaque et prennent souvent une intensité assez grande pour donner à la maladie un aspect tout particulier. Le malade se croit incapable d’exécuter l’acte le plus simple, tout lui est impossible. Une malade déclare qu’elle ne sait plus ni marcher, ni s’habiller, ni manger, elle ne sait même plus comment on s’y prend pour avaler les aliments.

Il semble que les images motrices sont altérées ou effacées. C’est dans ces cas que se manifeste au plus haut degré la folie d' opposition de Guislain ; les malades se refusent aux actes les plus élémentaires de la vie de chaque jour et résistent instinctivement à tout ce qu’on veut leur faire faire.

Des phénomènes impulsifs coexistent souvent ou prédominent chez d’autres malades. Déjà en germes dans certaines formes communes de mélancolie où, à l’état faible, ils engendrent les idées de culpabilité, ils s’accentuent à mesure que le moi déprimé, réduit ou annihilé, ne peut plus ni s’assimiler ni inhiber les excitations motrices qui viennent à se produire. De là les idées de transformation en une bête féroce, de possession diabolique, etc.

On peut rapprocher des phénomènes impulsifs les gesticulations bizarres, les mouvements saltatoires, les grimaces, les cris, les vociférations, la coprolalie, le besoin de s’écorcher le visage, de

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se ronger les ongles, qui semblent liés à l’éréthisme moteur de la mélancolie anxieuse, éréthisme moteur qui s’élève quelquefois jusqu'à l’agitation maniaque ou bien se traduit par les phénomènes spasmodiques les plus divers. Leuret a observé un hypocondriaque qui agitait si violemment sa poitrine que l’homme le plus haletant n’aurait pu lui être comparé ; une malade atteinte d’hypocondrie intermittente présentait pendant les accès de véritables mouvements convulsifs du ventre (1).

Lorsque l’hypocondrie anxieuse a passé à l’état de délire hypocondriaque chronique, les malades s’acheminent plus ou moins rapidement vers la démence. Cette terminaison est quelquefois hâtée par des accidents cérébraux apoplectiques, par des attaques d’hémiplégie. Griesinger a signalé cette complication cérébrale ; Baillarger admet qu’il y a des rapports assez étroits entre l’hypocondrie et les affections organiques du cerveau; suivant Lancereaux il y aurait une liaison étroite entre l’herpétisme, l'hypocondrie et l’athérome artériel; J. Falret enseigne depuis longtemps la fréquence des accidents congestifs dans les formes héréditaires de la folie ; enfin Mairet a décrit (5) des cas très analogues, au moins cliniquement, à ceux auxquels nous faisons allusion.

Même lorsqu’elle guérit, l’hypocondrie anxieuse laisse souvent après elle un certain déchet dans l’appareil psychique. Des anesthésies, des aboulies plus ou moins localisées, quelquefois très limitées, peuvent persister comme tares indélébiles. Le malade, guéri en apparence, guéri au moins de l’accès mélancolique, reste diminué dans sa valeur intellectuelle et surtout dans sa valeur morale et affective.

Si, comme cela arrive souvent, une inversion de l’état psychique général se produit, si un certain degré d’excitation vient remplacer la dépression mélancolique, tous les éléments de la folie morale se trouvent réunis ; la folie raisonnante est créée de toutes

(1) Leuret, Fragments psychologiques, Paris, 1834.

(2) Mairet, Démence mélancolique.

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pièces par la déséquilibration, par les daltonismes moraux, par l’effacement de certaines images inhfbitoires et par les divers reliquats du délire anesthésique. Savage rapporte un cas intéressant de kleptomanie consécutive à un accès mélancolique et dit avoir observé d'autres cas analogues.

Un état vésanique encore plus caractérisé se produit lorsque des phénomènes hyperesthésiques et hallucinatoires persistants survivent aux accès anxieux. On voit alors apparaître des formes bâtardes de chronicité délirante qu’on ne peut ni classer dans le délire de persécution ni assimiler à la mélancolie chronique vulgaire. Certains démonomanes rentrent dans cette catégorie ; tels sont encore d’autres malades chez lesquels les idées de persécution, les idées négatives, les idées de grandeur et d’auto-accusation, les conceptions délirantes les plus incompatibles, coexistent ou alternent de manière à constituer un délire rempli de contradictions et d'incohérences et rebelle à toute systématisation.

Cette déséquilibration psychique, surtout morale, chez les raisonnants, à la forme morale et intellectuelle chez les hallucinés, n’est pas sans quelque analogie avec les états de trouble mental qui se manifestent chez les dégénérés, soit congénitalement, soit à la suite d’accès vésaniques précoces (Prichard). Les dégénérés ont une sorte d’aptitude à l’absurde, ils arrivent d’emblée à des conceptions délirantesqui semblent dénoter une chronicité avancée (Billod). Leurs idées hypocondriaques, et ils en ont souvent, présentent ce caractère à un haut degré. Brachet avait remarqué plus de bizarrerie dans les idées lorsque l’hypocondrie paraît résulter d’une prédisposition constitutionnelle.

On voit apparaître rapidement chez ces malades les idées les plus absurdes du délire hypocondriaque ; leur cerveau est dissous et la substance cérébrale s’écoule le long du canal vertébral, leur sperme est mélangé au sang et suinte par les pores de la peau, leurs intestins vont s’échapper à travers les parois de l’abdomen, etc. On observe encore des antipathies bizarres, des associations d’idées étranges, comme chez ce malade de Billod qui, ne

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pouvant digérer le chocolat, éprouvait une indigestion dès qu'il portait un vêtement de cette couleur, ou comme chez cet autre qui, après un voyage en Sologne, prétendait que l’aridité de ce pays lui avait fait tomber les cheveux et la barbe. Les mots, les nombres, les chiffres, les signes, agissent de même sur d’autres malades de la même catégorie. Et ces idées absurdes, jointes à des théories médicales qui ne le sont pas moins, les conduisent aux actes les plus ridicules. Un hypocondriaque, cité par Morel, se croyait en danger de mort dès qu’il cessait de tenir son pénis dans la main. Quelques-uns se confinent chez eux, restent couchés pendant des mois ou des années ; d’autres craignent le froid et les courants d’air au point de ne pas souffrir qu’on ouvre la porte d’un placard ou le tiroir d’une commode ; d’autres, tout différents des aérophobes, ne peuvent vivre qu’au grand air ou les fenêtres ouvertes. Hammond (1) raconte l’histoire d’un excentrique qui avait fait construire quatre cheminées dans chaque chambre de sa maison, portait un chapeau à ventilateur et avait fait percer de trous ses vêtements et ses chaussures,

L’hypocondrie des dégénérés est souvent précoce, apparaît à la puberté ou même dans l’enfance (Griesinger) ; elle procède fréquemment par accès irréguliers (Sandras) et peut se terminer par une démence précoce. La forme génitale avec spermatorrhée réelle ou imaginaire est commune. Lallemand (2) voulait y faire rentrer toute l’hypocondrie, ce qui est fort exagéré, et considérait les pertes séminales comme la cause unique de l’hypocondrie, ce qui est tout à fait erroné.

L’hypocondrie se combine souvent avec l’agoraphobie, la maladie du toucher et les autres syndromes analogues. Esquirol (3) rapporte l’histoire d’une jeune fille qui avait une douleur fixe au sommet de la tête et s’imaginait qu’un ver lui rongeait la cervelle, elle ne voulait toucher aucun objet de cuivre, la vue du cuivre la

(1) Hammond, Traité des maladies du système nerveux , traduit par le I)1 2 3’ Labadie-Lagrave. Paris, 1879.

(2) Lallemand, Des Pertes séminales involontaires . Paris, 183G-1842,

(3) Esquirol, Maladies mentales , Paris, 1838,

de l’hypocondrie 409

faisait défaillir et elle refusait de sortir parce que la poussière soulevée par les promeneurs pouvait contenir du vert-de-gris.

Les craintes de poison, de contagion, si fréquentes dans la maladie du toucher, établissent une analogie étroite entre l’hypocondrie et cette forme de vésanie. L’hypocondrie est particulière» ment caractérisée et revêt souvent la forme anxieuse, dans les cas ou le délire du toucher repose sur la crainte de communiquer une affection dont le malade croit être atteint, le cancer, par exemple (Séguin).

Si nous ajoutons l’hypocondrie des dégénérés à l’hypocondrie des mélancoliques et à celle des persécutés, nous aurons établi trois groupes principaux, à la vérité fort mal délimités et laissant en dehors d’eux un assez grand nombre de cas, mais correspondant assez exactement à ceux que M. Magnan a proposés dans sa classification des vésanies. Nous avons décrit successivement l’hypocondrie des délirants persécutés chroniques, l'hypocondrie des intermittents et l’hypocondrie des dégénérés.

Le défaut de cette classification est de placer sur le même rang des états morbides très inégalement compréhensifs. Le délire de persécution, les diverses variétés de mélancolie, peuvent également se développer sur le terrain de la dégénérescence mentale. Aussi ne doit- on pas s’étonner de la fréquence des formes hybrides.

Il nous reste à examiner les idées hypocondriaques qui s'observent dans la paralysie générale, la folie circulaire, l’épilepsie, l’hystérie, la démence sénile, les délires toxiques, et dans quelques autres affections.

Il existe fréquemment au début de la paralysie générale, une phase dépressive avec idées hypocondriaques, si toutefois on peut toujours qualifier d’hypocondrie le sentiment quelquefois très net que le malade éprouve au début d’une affection cérébrale grave. Dans la maladie confirmée le délire hypocondriaque revêt le plus souvent la forme anesthésique et négative décrite par Baillarger.

Les phases dépressives de la folie circulaire présentent la plus

ni: l'hypocondrie

HO

grande analogie avec les accès de mélancolie intermittente. Les mêmes idées hypocondriaques se manifestent et dans bien des cas le diagnostic ne peut être établi que par les antécédents et par la marche ultérieure de la maladie ; lorsque la phase dépressive est remplacée par la phase d’excitation, l’hypocondrie disparaît complètement et fait place à un état exactement inverse; les malades s’exagèrent leur force physique et morale, ils deviennent, suivant l’expression de Falret, des fanfarons de la santé»

Sous le nom d'épilepsie hypocondriaque , Maisonneuve a décrit certains cas à aura abdominale et qui n’ont pas d’autre rapport avec l’hypocondrie. Les sensations qui constituent l’aura, qu elles siègent dans l’abdomen ou ailleurs, et les divers malaises qu’éprouvent les épileptiques, peuvent cependant être l’origine d’idées hypocondriaques, idées qui ne sont pas rares chez eux et se combinent souvent avec des idées de persécution (Falret), Plus rarement on observe chez les épileptiques de véritables accès dépressifs avec alternances circulaires (1).

Le caractère habituel des hystériques est fort différent de celui des hypocondriaques. Briquet (2) fait remarquer que les hystériques s’inquiètent en général fort peu de leur santé. J'ai vu, dit-il, des hystériques avec anesthésie et paralysie d’une durée de plusieurs mois ne pas même penser à la manière dont leur maladie se terminerait. Suivant Dubois, les hystériques n’ont aucun goût pour la lecture des livres de médecine. 11 semble que les troubles sensitifs et moteurs n’ont pas dans l’hystérie les mêmes réactions mentales que dans l’hypocondrie et les vésanies ; il semble qu’ils ne pénètrent pas aussi profondément dans la sphère psychique. Peu impressionnées de leur état maladif, les hystériques sont surtout préoccupées d’en impressionner leur entourage. L’hypocondriaque n’est pas toujours très sincère, mais l'hystérique l’est encore bien moins ; les souffrances qu’elle accuse, les états morbides dont elle se prétend atteinte, l’hypocondrie hystérique, en

(1) Ritti, Folie circulaire in Dict. encyclopédique , 4e série, t. III. {2} Briquet, Traité de l’hystérie. Paris, 1859.

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un mot, se reconnaît à une affectation, à un besoin d’attirer l'attention ou d’exciter l’étonnement, qui n’existent pas ordinairement au même degré chez des hypocondriaques. 11 faut cependant reconnaître que l'hypocondrie véritable et la folie peuvent se développer chez les individus présentant des signes positifs d’hystérie ; il n’est pas rare de trouver des antécédents hystériques chez des mélancoliques possédées, démonopathes avec anesthésie et négations.

Nous avons signalé plus haut les rapports de l’hypocondrie avec les accidents cérébraux apoplectiques. Suivant Forbes Winslow, des sensations et des idées hypocondriaques peuvent apparaître quelque temps avant une attaque apoplectique et en être le pré.- Inde.

Dans la démence sénile et dans la démence apoplectique les idées hypocondriaques ne sont pas rares. On observe encore des idées hypocondriaques dans le délire aigu, dans l’alcoolisme, le morphinisme, le saturnisme, l’hydrargyrisme (Dietrich), dans l’iodisme (Rilliet) et dans différentes affections du système nerveux (tabès, sclérose en plaques).

Article III. — Causes.

Les causes de l’hypocondrie sont celles des différentes affections sur lesquelles elle vient se greffer; ce sont, en résumé, les causes des affections nerveuses et mentales ; les maladies de l’appareil digestif, les altérations du sang, les diathèses et en particulier la goutte, les excès de toutes sortes, l'influence de la puberté, de la grossesse et de la ménopause, et avant tout celle de l’hérédité névropathique.

On admet généralement que l’hypocondrie est plus spéciale au sexe masculin. Elle est loin d’être rare chez la femme ; l’hypocondrie anxieuse est fréquente à la ménopause

On admet encore que l’hypocondrie est une maladie de l’àge mm*. La vérité est qu’elle se manifeste souvent de bonne heure

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ou, au moins, s’annonce par de précoces bizarreries. L’hypocondrie génitale est ordinairement juvénile et les enfants ne sont pas toujours épargnés (Louyer-Yillermay, Griesinger).

L’influence des hypocondriaques sur leur entourage est nuisible et l'hypocondrie paraît pouvoir être communiquée. Griesinger cite un cas curieux d’hypocondrie à deux. Nous avons signalé précédemmentles effets de l’imagination, l’influence des sensations douloureuses localisées et des troubles viscéraux sur la forme particulière du délire. Des lésions organiques peuvent agir de la même manière. Esquirol constata la présence d’un ulcère de l’œsophage chez un mélancolique qui s’imaginait avoir un corps étranger arrêté dans le gosier ; des péritonites chroniques chez des malades qui croyaient avoir des animaux ou des personnages dans le ventre. Bonnet parle d’un individu qui pensait avoir un crapaud dans l’estomac et chez lequel on trouva un squirrhe.

Des lésions matérielles cachées (anévrysmes, rein flottant, etc.) peuvent provoquer des malaises persistants qu’il ne faut pas confondre avec l’hypocondrie ; l’examen du malade doit être fait avec le soin le plus minutieux. « Étant jeune médecin, dit J. Frank, et trop facile à diagnostiquer l’hypocondrie, je publiai que cette maladie était très commune; maintenant que j’ai coutume de mettre beaucoup plus de soin avant d’attribuer les plaintes des malades à l’imagination, je rencontre l’hypocondrie plus rarement. »

11 faut encore prendre garde de se méprendre sur la gravité des complications qui peuvent survenir et sur lesquelles les hypocondriaques attirent beaucoup moins l’attention du médecin que sur leurs maladies imaginaires. Enfin, il faut se rappeler que les états hypocondriaques peuvent être le prélude d’affections graves des centres nerveux. Les débuts dépressifs de la paralysie générale sont trop souvent méconnus.

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Article IV. — Pronostic.

Le pronostic de l’hypocondrie varie suivant la forme qu’elle affecte et suivant fa maladie dont elle dépend. Lorsque celle-ci est curable ou améliorable, il peut arriver que l’hypocondrie s’atténue ou disparaisse en même temps. Lorsque l’élément vésanique prédomine, le pronostic est celui des affections mentales ; grave lorsque le délire tend à se systématiser et que les idées de persécution apparaissent, il est moins défavorable quand il s’agit d’accès dépressifs ou anxieux. On peut alors espérer un retour plus ou moins complet à l’état normal et, bien que les accès soient sujets à se reproduire, les intervalles sont quelquefois assez longs pour que le malade puisse être considéré comme guéri. Le pronostic devient plus sombre lorsque les accès se répètent, se prolongent, lorsque les idées de négation deviennent prédominantes et que le délire hypocondriaque chronique s’établit.

Article V. — Traitement.

Les indications thérapeutiques sont toutes tracées dans les considérations qui précèdent. Les troubles viscéraux, l’état général de la santé, les divers accidents névropathiques doivent tout particulièrement appeler l’attention et les efforts thérapeutiques des médecins. Chez les névropathes et chez les dégénérés, des réactions psychiques anormales se produisent avec une extrême facilité : il faut procéder avec le plus grand soin à un examen général ; des lésions minimes, insignifiantes en apparence, sont quelquefois le point de départ de réflexes pathologiques, la cause occasionnelle des désordres nerveux et psychiques les plus variés ; il est important de les traiter et de les guérir.

C’est par ces moyens détournés que le médecin peut dans certains cas, malheureusement trop rares, obtenir de véritables succès.

DE L’HYPOCONDRIE

Lorsqu’il est réduit à attaquer directement le trouble mental, les ressources de la thérapeutique sont singulièrement restreintes. Nous devons cependant dire quelques mots du traitement moral.

Le milieu dans lequel vit l’hypocondriaque lui est souvent nuisible. Il est rare qu’il n’y ait pas autour de lui, dans sa famille, d’autres névropathes qui réagissent sur lui d’une manière fâcheuse ou dont dont il fait des souffre-douleur, ce qui est encore mauvais pour lui. La solitude et l’isolement où se confinent d’autres malades ne sont pas meilleurs.

Changer de milieu, de genre de vie, rompre les habitudes d’une mauvaise hygiène morale, telles sont les premières indications. C’est de cette manière qu’agissent les voyages et les distractions de toutes sortes, préconisées dans le traitement de l’hypocondrie. Mais il faut observer que les distractions ne sont telles qu’à condition d’être un plaisir; souvent elles vont contre leur but, surtout chez les individus à qui la joie extérieure, le plaisir d’autrui, sont odieux et font faire un retour douloureux sur eux-mêmes. Le malheur et la souffrance des autres, pourvu qu’ils 11e soient pas assez grands pour inspirer l’aversion et l’horreur, exercent quelquefois une influence plus favorable. Le malheur extérieur est une diversion au malheur intérieur. Les personnes les mieux douées moralement sont conduites par un instinct délicat vers les œuvres de dévouement et de charité, lorsqu’ellesmêmes ont été frappées par de grandes douleurs. Elles sentent que le meilleur remède à la concentration égoïste que tendent à produire les cuisants chagrins et qui les aggrave est de réveiller les sentiments sympathiques et de les stimuler fortement par le spectacle des misères humaines et par des efforts en faveur d autrui. La maladie et même la mort de personnes chères arrache quelquefois l’hypocondriaque à ses préoccupations maladives (Barras).

Ce que l’on doit chercher par-dessus tout, c'est de provoquer l’activité, l’effort volitionnel. Les voyages à pied et l’équitation sont préférables aux voyages en voiture ou sur mer; la musique

DE L HYPOCONDRIE

n’est réellement utile que si le malade est lui-même musicien et si ses auditeurs ont la complaisance de l’encourager par des applaudissements; les jeux, la chasse, les exercices du corps, la conversation et les discussions sont infiniment préférables aux plaisirs passifs du dilettantisme. Cullen regardait l’absence de passion comme une circonstance défavorable. Aussi est-ce un grand bonheur pour l’hypocondriaque s’il a ou si l’on peut éveiller chez lui un goût pour une occupation quelconque et s’il peut y obtenir quelque succès. Michéa (1) cite un hypocondriaque chez lequel un prix de poésie remporté à l’Académie française opéra l’effet le plus avantageux.

Les passions de l’amour font quelquefois merveille ; il en est de même de l’usage régulier du coït chez les jeunes hypocondriaques à préoccupations génitales.

Les influences déprimantes sont très généralement nuisibles ; le médecin n’obtiendra jamais que de mauvais résultats par l’ironie. 11 devra au contraire écouter avec une patience à toute épreuve, avec le plus grand sérieux et même avec intérêt, les fastidieuses et lamentables confidences qui sont à la fois un besoin et un soulagement pour l’hypocondriaque. Le médecin acquerra ainsi la reconnaissance et la confiance du malade ; il usera de son influence pour obtenir qu’il se soumette aux règles de l'hygiène et, s'il y a lieu, à un traitement rationnel; il tâchera de diriger le malade dans la voie que nous avons indiquée tout à l’heure en intéressant son amour-propre et son honneur (Louyer-Villennay), en excitant des sentiments de sympathie et en lui montrant qu’il peut rendre des services et redevenir un membre utile de l’humanité.

(1) Michéa, Siège, nature intime , symptômes, diagnostic de V hypocondrie. Paris, 1843.

de l’origixe psycho-motrice du délire

DE L’ORIGINE PSYCHO-MOTRICE DU DÉLIRE (1

Messieurs, les admirables travaux d’analyse, dont l’aphasie a été l’objet, nous ont familiarisés avec les termes images sensorielles, images motrices et avec la division correspondante des facultés intellectuelles relatives à la parole ou à l’écriture. Mais le langage ne constitue qu’une part restreinte, si importante qu’elle soit, de l’activité psychique. Aux images des mots il faut ajouter les images des choses, et l’analogie nous porte à supposer que, lorsqu’il s’agit de perceptions autres que celles de la parole entendue ou lue, d’actes autres que ceux de la parole articulée ou écrite, le mécanisme cérébral ne doit pas être absolument différent.

Si cette induction est légitime, nous sommes autorisés à attribuer les troubles de l'intelligence comme ceux du langage à des lésions sensorielles et à des lésions motrices, et il y a lieu de chercher dans le délire les caractères qui répondent à cette double origine.

L’action des troubles de la sensibilité, des altérations des images sensibles sur le fonctionnement cérébral, ne peut être sérieusement contestée. Les doctrines sensualistes l’ont seulement exagérée en la voulant exclusive. S’il était vrai qu’il n’y eut rien dans l’entendement qui ne provînt des sens, il est clair qu’il faudrait chercher dans ceux-ci l’origine des troubles de l'intelligence aussi bien que de son activité normale. Mais l’appareil psychique n’est pas seulement sentant, il est agissant et son activité, bien qu’intimement liée aux impressions qu'il reçoit, n’est pas entièrement dépourvue de spontanéité .

(1) Lu au Congrès do médecine mentale le 6 août 1S89.

DE L’ORIGINE PSYCHO- MOTRICE DU DÉLIRE

Chaque centre nerveux vit de sa vie propre et, dans une certaine mesure, indépendante. Les centres moteurs peuvent, à ce titre, être considérés comme créateurs d’une énergie psychique qui prend ses racines dans la vie organique de ces centres et qui n’est pas absolument subordonnée aux influences provenant des autres centres corticaux.

Le déterminisme purement psychologique de la volonté se trouve conséquemment limité, contrarié ou annihilé par l’autonomie des centres moteurs, autonomie méconnue par les sensualistes et qui est la condition physiologique du sentiment que nous avons de notre liberté intérieure (1).

L’indépendance relative des centres moteurs et sensoriels se manifeste tout particulièrement dans les états pathologiques, les faits d’aphasie démontrent que chacun d’eux peut être affecté dans ses fonctions sans que les autres le soient au même degré.

L’étude des maladies mentales a permis de constater des troubles sensoriels anesthésiques ou hallucinatoires, des troubles moteurs, inhibitoires ou spasmodiques ne réagissant que faiblement sur l’ensemble des facultés psychiques, ou conduisant à des délires limités.

Déjà, à une époque où personne ne soupçonnait l’existence des centres moteurs corticaux, les cliniciens avaient été frappés de la coïncidence des troubles de l’intelligence avec ceux du mouvement. Suivant Falret, ces derniers existeraient chez la plupart des aliénés. La lésion fondamentale de la manie, dit Griesinger, consiste dans une perturbation de la force motrice de lame. Les rapports entre les névroses convulsives, l’hystérie, l’épilepsie, les chorées, la maladie des tics convulsifs (2) et certains troubles psychiques correspondants, rapports tels que ceux-ci ont pu être considérés comme l’équivalent de la convulsion, ont relié plus

(1) Manouvrier, Revue philosophique , 1884, t. XVII, p. 519 et 520.

(2) Guinon, article Tie convulsif du Diet. encyclopédique des sciences medicales.

Cotai'.d. Maladies mentales

DE L ORIGINE PSYCHO-MOTRICE DU DÉLIRE

étroitement les troubles de l’intelligence avec ceux des mouvements. Les expressions convulsions mentales, idée spasmodique , impulsion intellectuelle (1) sont employées couramment dans notre science .

Dans une communication à la Société médico-psychologique (2), j’ai cherché à présenter d’une manière synthétique ces aperçus isolés et fragmentaires. J’ai essayé de déterminer les caractères distinctifs du délire, suivant qu’il se greffe sur des lésions psychosensorielles ou sur des lésions psycho-motrices et, conformément aux vues de Destutt de Tracy et de Maine de Biran, de rattacher à ces dernières les altérations de la personnalité.

Je voudrais ajouter quelque précision à cette vue d’ensemble et, s’il est possible, déterminer plus exactement le rôle des éléments moteurs dans la genèse du délire.

11 faut, pour cela, bien préciser ce que Ton doit entendre par images sensorielles et images motrices. A priori, et si l’on s’en rapporte au schéma de l’aphasie, rien ne semble plus facile. En réalité, la question est des plus ardues.

De même que, malgré leur indépendance relative, les différentes images verbales sont connexes et s’évoquent réciproquement les unes les autres, de même, dans les représentations mentales des objets du monde extérieur et dans les images motrices de nos actes, le moteur et le sensoriel sont tellement mêlés qu’il est extrêmement difficile de faire la part de ce qui appartient a chacune de ces deux catégories.

La perception suppose des phénomènes moteurs dont les résidus restent attachés à l’image sensible et les images motrices de nos actes se combinent intimement avec la représentation des objets que ces actes concernent.

Un autre élément de confusion provient du pouvoir moteur que nous exerçons sur les images sensibles elles mêmes. Nous pouvons les évoquer, les mouvoir, les grouper, les disposer

(1) Bail, Encéphale, 188E

(2) Cotard, Ann , médico-psychologiques , 7° série., t. IV, p. S7:

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comme nous voulons ; nous pouvons les grandir, les rapetisser, les déformer à notre guise.

Il y a, de plus, une motilité automatique de ces mêmes images qui, indépendamment de tout effort volontaire, apparaissent, se combinent, s’imposent, agissent sur nous et malgré nous comme si elles étaient douées elles-mêmes d’activité motrice.

Maine de Biran cite un passage de Hume relatif à ce pouvoir que l’esprit mouvant exerce sur les idées aussi bien que sur les membres, et lui-même insiste sur les deux forces auxquelles est soumise la reproduction des idées, l’une aveugle et spontanée, l’autre volontaire et libre.

La plupart des psychologues, Ch. Bonnet, Ampère, Dttgald- Stewart, etc., ne s’expriment pas moins formellement à l’égard de ces mouvements internes de la pensée.

C’est à cette activité motrice, volontaire ou automatique, que nous devons les brillantes créations de l’imagination ; c’est grâce à la même faculté que nous pouvons exécuter ces diverses constructions mentales que l’on désigne sous le nom de raisonnement. C’est encore la même faculté qui établit un lien entre le moi et le monde externe : par elle nous prenons possession du monde et par elle le monde extérieur réagit sur nous.

Le sens actif et moteur des termes qui s’appliquent à l’exercice de la pensée, visible dans les mots concevoir , comprendre , safc sir , etc., indique un sentiment instinctif et spontané de cette activité motrice qui préside aux opérations mentales. Ôn dit de l’intelligence qu’elle est vive, active, prompte, etc., ou bien qu’elle est lente et paresseuse ; on se sert des mêmes termes qui qualifient les mouvements de notre corps et de nos membres . Dugald-Stewart comparait les saillies de l’esprit à des tours d’adresse bien exécutés. Gratiolet cite Un remarquable passage d’Eugel dans lequel les mouvements de la marche, leur lenteur embarrassée, leur arrêt soudain, etc., sont mis en parallèle avec les lenteurs et les hésitatâtions de la pensée.

Il y a plus qu’une analogie, il y a des rapports tels que les deux

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ordres d'activité s’influencent réciproquement ; le mouvement musculaire est un excitant intellectuel, et l’exercice de la pensée réagit sur l’énergie musculaire.

Les expériences de M. Féré ont confirmé ce que l’observation empirique avait appris à cet égard.

Transportées dans la pathologie, les considérations qui précèdent vont nous aider à concevoir la nature de certains troubles psychiques.

De même que dans l’ordre des mouvements apparents il y a des paralysies, des convulsions, des contractures, etc., de même il peut se produire des troubles analogues dans les mouvements de ces membres intérieurs par lesquels nous remuons les matériaux de nos pensées et qui sont véritablement les organes de l’intelligence.

C’est en effet, nous l’avons dit tout à l’heure, ce qu’ont établi empiriquement les cliniciens. On sait quelle importance Esquirol attachait aux lésions de l’attention volontaire. M. Baillarger n’a pas moins justement insisté sur le rôle de l’automatisme mental dans la folie (1). L’activité, qui à l’état normal préside au mouvement de la pensée, est altérée, diminuée ou remplacée par des états spasmodiques. Tantôt les images se détachent du moi qui ne peut plus les saisir, tantôt, par suite d’un automatisme morbide, elles se présentent sous forme d’obsessions, et tirent une valeur objective des éléments spasmodiques par lesquels elles s’imposent.

Les expressions 'paralysie psychique , convulsion intellectuelle, idée spasmodique , réflexe psychique ne sont donc plus de simples métaphores, mais l'expressiou exacte des faits.

Je ne veux pas chercher par quels procédés notre activité psycho-motrice agit sur les images psycho-sensorielles, si c’est par des mouvements des organes des sens analogues à ceux qui se produisent quand nous percevons des objets en mouvement, ou

(1) Baillarger, De V Automatisme. (Ann. médieo-psych.)

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bien si c’est par des représentations motrices des actes par lesquels nous pourrions mettre en mouvement les objets correspondant aux images sensibles.

Je voudrais seulement faire sentir l’influence considérable des troubles moteurs dans un grand nombre de faits pathologiques se rattachant en apparence à une origine sensorielle.

S’il y a quelque vérité dans les considérations que je viens d’exposer, on doit en conclure que l’impossibilité d’évoquer les images, la perte de la vision mentale, symptômes si fréquents dans la mélancolie, s’expliquent par la paralysie psychique aussi bien que par l’anesthésie à laquelle on est d’abord porté à les attribuer.

Dans ce cas, comme dans beaucoup d’autres, les deux ordres de troubles se confondent d’une manière inextricable.

Une connexion plus étroite encore entre le moteur et le sensoriel est créée par la présence dans les images sensibles ellesmêmes d’éléments moteurs qui entrent dans leur constitution intime. J’ai indiqué tout à l’heure comment, dans certains cas d’idées obsédantes, l’impulsion automatique se fusionnait avec l’image et lui donnait une sorte de vie extérieure au moi. Quelque chose d’analogue se produit à l’état normal. L’examen des images sensibles qui se rapprochent le plus des images motrices, l’examen des images sensibles des corps en mouvement m’aidera, j’espère, à faire comprendre ce à quoi je fais allusion.

Tous les philosophes s’accordent à reconnaître le penchant qui nous porte à reproduire, à imiter les mouvements, les sons, les actes dont nos sens ont été frappés (1). Le phénomène se manifeste avec la régularité d’un réflexe chez les malades atteints d’écholalie ou d’échokinésic (2). Les exemples les plus évidents se rapportent aux mouvements ou aux actes exécutés par nos semblables ; mais des phénomènes analogues à Limitation se produi-

(1) Féré, Induction psycho-motrice , dans Sensation et Mouvement, p. 13,

(2) Gilles de la Tourette. Arch. de neurologie, 1885,

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sent pour tous les objets meme inanimés dont le mouvement est perçu par nos sens.

Ces réactions motrices, faiblement adhérentes au moi, en raison de leur caractère automatique, quelquefois même inconscientes, se rattachent au contraire par l’association la plus étroite avec les sensations qui en sont l’origine et les images sensorielles qui peuvent les renouveler. Elles tendent à s’objectiver en même temps que ces dernières.

Le pendule de Chevreul, les tables tournantes, les effets bien connus de certaines formes de vertige et surtout un grand nombre de faits de pathologie mentale démontrent avec quelle facilité nous sommes conduits à attribuer aux objets ou aux êtres extérieurs les mouvements involontaires qui se produisent en nous (I). Le sentiment de puissance qui accompagne ces mouvements se transporte dans le monde externe et ainsi se réalisent au dehors de nous les idées de force, de cause, de substance et même d’existence.

Ce serait là l’origine des idées métaphysiques. Kant en avait bien pénétré le caractère subjectif ; Schopenhauer les faisait dériver de la volonté ; nous verrons tout à l'heure qu’elles paraissent en effet subordonnées à l’énergie psycho-motrice et aux altérations de son énergie, s’exaltant ou s’effaçant dans la même proportion.

Examinons donc les symptômes les plus ordinaires des affections mentales et voyons si les considérations dans lesquelles je viens d’entrer, sur la nature essentiellement motrice de l’activité intellectuelle, peuvent nous fournir quelque secours pour l’interprétation des phénomènes morbides.

Il n’est aucune forme de maladie mentale où les troubles de l’activité motrice se manifestent avec autant d’évidence que dans la manie.

Tous les auteurs ont décrit cette excitation pathologique qui

(1) Pierre Janet, V Automatisme psychologique, p. 431.

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porte à la fois sur les mouvements extérieurs, sur la parole et sur le mouvement intérieur de la pensée. Le développement consécutif des idées de force, de talent, de puissance et de grandeur, ainsi que des sentiments de joie et de bonheur a été clairement indiqué par Pinel et par la plupart des observateurs. Le plus souvent, dans l’excitation maniaque franche, lorsqu’il n’y a pas d’éléments mélancoliques combinés, l’hyperkinésie est rapportée au moi, comme l’est l’activité volitionnelle normale. C’est le moi qui veut, c’est le moi qui assume la responsabilité des actes et s’en glorifie ; le sentiment de la personnalilé s’exalte dans la même proportion que l’activité motrice.

De l’exagération du pouvoir moteur par lequel nous agissons sur les images du monde extérieur, par lequel nous les faisons nôtres et par lequel nous prenons en quelque sorte possession de ce qui nous entoure, dérivent les idées de richesse dont Destutt de Tracy plaçait déjà l’origine dans la volonté.

Le maniaque connaît tout, possède tout et peut tout. Il vit dans un miracle perpétuel. De là l’absurdité de son délire : il n’y a ni raison, ni logique pour un être tout-puissant, capable de maintenir en équilibre et sans effort apparent les constructions mentales les plus instables.

A côté de cette exaltation du pouvoir personnel, se développe parallèlement celle des éléments automatiques de l’activité mentale, des éléments moteurs adhérant aux images sensibles.

Dans les états d’excitation modérée, dans ceux, compatibles avec la santé, que font naître les sentiments vifs, les passions expansives, l’amour, la piété exaltée ou certaines influences toxiques, le monde extérieur prend une vie singulière, la nature entière s’anime et se revêt des couleurs les plus séduisantes. Tout est beau, tout est bon ; non seulement le moi bénéficie de sa suractivité propre, mais il s’enrichit de toutes les influences dynamogéniques qu’il reçoit de l’automatisme. Il s’abandonne à ces influences qui se fusionnent avec lui par une sorte de coalescence.

C’est l’inspiration, c’est l’enthousiasme, c’est le dieu qui agite

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et échauffe l’âme du poète, c’est la grâce qui remplit celle du chrétien par un mécanisme analogue, malgré le contraste apparent, à celui de la possession démoniaque. Les étonnantes convictions imposées à l’esprit par cette alliance irrésistible de l’automatisme et de la volonté, justilient par une origine toute-puissante leur consistance surnaturelle. Credo quia absurdum , disait Tertullien. Il semble en effet que Dieu seul puisse faire ce miracle qu’une idée contraire à la raison s’impose avec toute la force de la vérité.

Ainsi l’idée de toute-puissance que le moi s’attribue quand l’hyperkinésie est volitionnelle, s’extériorise quand l’hyperkinésie devient automatique. Mais il y a souvent confusion entre le moi et le non-moi. Les inspirés, les mystiques, les prophètes, les messies, en communication immédiate avec Dieu par la convergence de la volitionetde l’automatisme, en arrivent très ordinairement à croire qu’ils sont Dieu lui-même.

Les formes de l'exaltation maniaque dans lesquelles les divers éléments psychiques s’associent dans un même dynamisme synergique et où se produisent, au moins momentanément, une harmonie et un bonheur parfaits, sont toutes différentes d’autres formes de manie dans lesquelles prédominent l’irritabilité, la taquinerie, les dispositions agressives, le besoin de destruction et la fureur.

Pour désigner ces états différents, nous nous servons indistinctement du même terme univoque et banal d’excitation. Catégoriser, sous les chefs excitation et dépression, toutes les lésions de l’activité motrice, est un procédé d’observation par trop sommaire. Toutes les nuances du caractère correspondent à des nuances équivalentes dans les éléments moteurs qui les constituent. Les dispositions à la bienveillance, à la méchanceté, à la malignité, à l’esprit de saillie, etc., auxquelles Gall voulait assigner des organes distincts, dérivent très vraisemblablement des modifications de nos centres moteurs, inconnues dans leur nature intime, mais sç manifestent dans le conflit entre notre person-

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nalité et les êtres subjectifs que constituent les images sensibles animées elles-mêmes par les éléments moteurs qui leur sont annexés.

Il y a, pourrai t-ôn dire, autant de variétés dans la manie que dans la manière d’agir des différents caractères.

Remarquons seulement que les formes irritable et violente de la manie supposent, dans le conflit entre les divers éléments psychiques, un antagonisme qui rapproche ces formes de la manie des états impulsifs et hallucinatoires sur lesquels je reviendrai bientôt et aussi de la mélancolie agitée avec laquelle elles se confondent par des nuances insensibles.

Les troubles de l’énergie motrice, dans la mélancolie dépressive, ne sont pas moins évidents que dans l'exaltation maniaque et ont été signalés par les meilleurs observateurs. Les malades euxmêmes se plaignent de n’avoir plus de volonté et d’avoir perdu le pouvoir de diriger leurs pensées. Une diminution d’énergie, affectant à la fois la réaction du moi sur le monde extérieur et l’influence du monde extérieur sur le moi, parait constituer essentiellement la mélancolie dépressive dans sa forme la plus simple. C’est le trouble le plus constant. Les phénomènes douloureux auxquels on est tenté d’assigner la première place font quelquefois défaut et il n’est nullement prouvé, lorsqu’ils existent, que la dépression psycho-motrice leur soit subordonnée. La gaieté, la joie, le bonheur du maniaque semblent dériver directement de l’exaltation psycho-motrice ; des états inverses de dépression dérivent non moins directement une disposition morale pénible, un ennui, un abattement, une tristesse, un désespoir qui s’expliquent plutôt, à mon sens, par la perte de l’énergie motrice, par l’isolement et l’appauvrissement qui en résultent pour le moi que par des troubles de la sensibilité. Dans les cas même de mélancolie avec réaction douloureuse intense, la contribution des troubles moteurs est peut-être encore la plus considérable.

C’est par la dépression de l’énergie psycho motrice que le ma'

1)13 l’ORIGïNE PSYCHO-MOTRÏCE nu DÉLIRE

lade se sont séparé des images du monde extérieur qu’il ne peut plus évoquer, dont il n’est plus maître et qui lui échappent, 11 croit que rien ne lui appartient plus, qu’il est ruiné, qu’il a perdu tout ce qu’il avait de plus précieux et de plus cher. Sa douleur est très comparable à celle d’un homme sain d’esprit, qui aurait subi réellement les malheurs que s’attribue le mélancolique, Pour être subjectives, les pertes de ce dernier n’en sont pas moins douloureuses, et bien qu’on admette très généralement que c’est la douleur qui engendre l’idée délirante, l’opinion inverse me paraît, dans un bon nombre de cas, plus vraisemblable.

La diminution de l’énergie psycho-motrice ne se manifeste pas seulement par la dépression du moi et par les idées de ruine et de perdition qui en dérivent immédiatement. Les éléments moteurs annexés aux images sensibles éprouvent, par le fait de la synergie cérébrale, une altération analogue. Les malades ne sont pas seulement incapables, perdus, ruinés, ils sont abandonnés de Dieu et des hommes, on ne les aime plus, les objets extérieurs n’agissent plus sur eux de la même manière et perdent même leur réalité substantielle (due aux éléments moteurs). Le délire des négations auquel aboutissent les formes graves s’explique ainsi par des troubles moteurs, comme les formes vésaniques d’où il dérive.

« Lorsque la mélancolie, dit Guislain, est accompagnée d’anxiété, de gémissements, d’un penchant au suicide ou de toute autre détermination, elle n’est plus à son degré de plus grande simplicité. Dans ce cas, un principe d’action détend ses ressorts, il y a activité, anomalie dans les impulsions. »

L’excitation motrice qui se manifeste visiblement dans l’habitude extérieure des anxieux agités, se traduit souvent dans leur conscience par le sentiment d’une force irrésistible qui pousse ou qui arrête, d’un spasme douloureux qui paralyse comme le font les contractures et les crampes musculaires, ou encore par le sentiment d’un mouvement convulsif qu’ils ne peuvent dominer. C’est alors que se développent les idées de

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puissance infernale, de possession et de damnation. Nous devons à M. le Dr Séglas d’avoir démontré l’influence des impulsions verbales, dites hallucinations psychiques, sur cette forme de délire. Les autres phénomènes impulsifs se comportent de même; des malades à impulsions violentes se croient criminels, possédés, damnés ou changés en diables ; d’autres, poussés à hurler ou à mordre, se croient transformés en loups. Les réactions inhibitoires qu’exercent les impulsions maladives sur les différentes régions de la sphère psychique se traduisent par l’idée d’une influence destructive sur les objets extérieurs , sur l’univers entier.

Ainsi, tandis que les états de dépression motrice simple conduisent au doute et aux négations philosophiques et religieuses, les états d’exaltation suggèrent la croyance aux êtres surnaturels.

Les hallucinations, est-il besoin de le dire? agissent dans le même sens. Les persécutés hallucinés voient partout autour d’eux des influences mystérieuses et des puissances surnaturelles. Mais il faut prendre garde d’attribuer une influence prépondérante aux phénomènes sensoriels de l’hallucination. Les idées de puissance dérivent toujours d’un phénomène moteur. C’est par l’automatisme que se constituent à côté du moi des puissances ou même des personnalités actives, objectivées dans le monde externe. Le phénomène ne diffère de la possession que par une extériorisation plus complète. Les possédés objectivent l’automatisme en dehors de leur personnalité morale, mais non en dehors de leur personnalité physique. Souvent même leur moi psychologique est envahi et transformé. Les persécutés objectivent l’automatisme dans le monde extérieur, leur personnalité physique et morale est attaquée, mais résiste plus longtemps.

Comment se produit cet automatisme objectivé? Quelle est la part des éléments sensoriels et moteurs qui le constituent ? C’est là le dernier point que je voudrais aborder.

A l’état normal, nous l’avons vu tout à l’heure, les images mentales comprennent à la fois des éléments sensoriels et des

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éléments moteurs formant par leur réunion un tout coordonné. D'après les vues des psychologues et aussi d’après les faits cliniques, nous avons essayé d’établir que les idées de force, de cause, de puissance et meme d’existence étaient liées aux éléments moteurs .

Par l’automatisme de ces éléments moteurs incorporés à des images sensibles ou à des idées abstraites, à des mots, se constituent des êtres, des personnalités vivant en quelque sorte d’une vie propre dans le cerveau, comme le moi, mais à côté de lui. C’est là la condition et le mécanisme de cette existence subjective, sur laquelle Auguste Comte a fondé l’un des dogmes les plus poétiques et les plus touchants de son système philosophique et religieux .

Mais ces existences subjectives qui se développent dans le cerveau à côté du moi, sont soumises comme lui aux troubles fonctionnels de l’organe. Elles s’affaissent et s’évanouissent dans les états dépressifs ; elles s’animent, dans les états d’excitation, d’irritabilité morale, d’une activité congénère.

Leur automatisme nous caractérise tout particulièrement le délire des persécutions. De là les interprétations des malades qui voient tout autour d’eux des intentions ironiques et malveillantes, des puissances acharnées contre leurs personnes.

Les véritables hallucinations, comme 1 enseigne la clinique, n’apparaissent que secondairement, et sont vraisemblablement subordonnées à l’automatisme moteur, à l’exercice involontaire de l’imagination, ainsi que l’ont soutenu les meilleurs observateurs.

Les hallucinations suggérées 11e s’expliquent guère que par une réaction intellectuelle. La même influence active est manifeste dans les cas d’hallucinations provoquées par la volonté (1) . Ce que peut la volonté se produit sans doute bien plus aisément par l’automatisme déjà détaché du moi et adhérent aux images.

(1) Maudsley, Pathologie de l'esprit ,p. 395. — Parant, Ann. médico-psychologiques, 1882.

de l’origine psycho-motmce du DÉLIRE

Ainsi se poursuit jusque dans ses éléments hallucinatoires le caractère automatique du délire des persécutions. Dans les phases avancées de la maladie, par l’extension et la généralisation du trouble maladif,' le moi est atteint à son tour. « On finira par me rendre fou » , disent les malades. Les idées de grandeur se produisent par l’envahissement dans la sphère du moi, du même dynamisme qui donne naissance aux idées de force et de puissance extérieures quand il reste limité à la sphère de l’automatisme. La lutte et le conflit n’en persistent pas moins jusque dans les périodes avancées de la maladie. Le délire des persécutions se développe rarement sur un fonds de bienveillance et, seule, la bienveillance universelle peut établir en nous l’harmonie mentale et la paix intérieure.

NOTICES BIOGRAPHIQUES

M. le docteur Jules Cotard est décédé à Vanves le 19 août 1889.

M. le Dr Ant. Ritti a rendu hommage à sa mémoire dans un article que nous sommes heureux de reproduire.

Nous avons la profonde douleur d’annoncer la mort de notre excellent collègue et ami, le Dr Jules Cotard, médecin de la maison de santé de M. le Dr J. Falrct, à Vanves, et ancien président de la Société médico-psychologique.

Cette mort a été entourée de circonstances tout particulièrement poignantes.

Il y a un mois à peine, un des enfants de notre ami, une fillette de huit ans, était prise d'une angine couenneuse. Cotard, n’écoutant que son amour paternel et son dévouement professionnel, ne quitta plus un instant son lit; jour et nuit, pendant près de quinze jours, il se prodigua auprès de la petite malade. Ces soins assidus et dévoués furent couronnés de succès, mais à quel prix ! Le 13 août, il m’écrivait pour m’annoncer de bonnes nouvelles sur la santé de sa fille, son amélioration très sensible, sa guérison prochaine ! Le lendemain, hélas ! il s’alitait à son tour pour ne plus se relever. Victime de son dévouement, il avait contracté la diphtérie. Malgré tous les soins imaginables qui lui furent donnés par ses amis, le professeur Ch. Bouchard cl les Drs Chantemesse et Langle, malgré la trachéotomie faite le 18 août, à trois heures du malin, notre pauvre ami rendait le dernier soupir, quelques heures après, entre les bras de sa femme, et entouré de sa famille et de scs amis.

Né à Issoudun (Indre), le Dr J. Cotard n’avait que quarante-neuf ans.

Après d’excellentes études classiques qu’il vint terminer à Paris, il commença sa médecine, se fit recevoir interne des hôpitaux. Tous ses chefs de service, Broca, Charcot, etc., le considéraient comme un de

NOTICES BlOGRAPHIQl ES

leurs meilleurs élèves et fondaient sur lui les plus grandes espérances. Cotard, en effet, avait au plus haut degré deux qualités essentielles pour l'étude de la médecine : l’esprit généralisateur et le sensclinique.il avait puisé le premier et l’entretenait constamment dans la société des philosophes ; le second lui était de la plus grande utilité pour contrebalancer ce que pouvaient avoir de trop absolu ces lectures philosophiques. Ses tendances intellectuelles et morales l’entraînèrent vers les idées d’Auguste Comte. Dès l’époque de son internat, il se mit à lire les oeuvres de cet illustre penseur, et, de simple curieux il devint bientôt disciple. Il resta jusqu’à la mort fidèle à la doctrine du maître, dont il prisait surtout la haute portée morale.

L’année d’internat qu’il passa dans le service de M. Charcot fut décisive. 11 y prit le goût des recherches sur la pathologie du système nerveux.

Dès 1865, il publiait, en collaboration avec son chef de service, un travail sur le Zona du cou , qui fut communiqué à la Société de biologie.

Au mois de décembre de la meme année, il lut à la même société, au nom de son collègue d’internat J. -L., Prévost et au sien, un remarquable mémoire intitulé Elude physiologique et pathologique sur le ramollissement cérébral.

Trois ans après, il soutenait sa thèse, dont l’éloge n’est plus à faire. Malgré les progrès de la science en neuropathologie, on cite encore cette excellente Etude sur V atrophie partielle du cerveau.

Après les épreuves si cruelles de la guerre de 1870 et de la Commune, Cotard s’était mis résolument à l’œuvre pour suivre la voie des concours.

Entre temps, il suivait la visite du professeur Lasègue à l’infirmerie spéciale du dépôt de la préfecture de police. Les études de médecine mentale l’attiraient ; il fut bientôt complètement pris par elles, et l’occasion s’en présentant, il versa du côté où il penchait: il abandonna le concours des hôpitaux et devint médecin aliéniste.

C’est dans le courant de l’année 1874 qu’il entra en qualité de médecin adjoint à la maison de santé de Vanves. Ce qu'il fut dans ses difficiles et délicates fonctions, personne ne pouvait le dire mieux que M. Falret, et il l’a exprimé sur sa tombe avec une émotion qui a profondément touché l’auditoire.

Cotard, au milieu de ses nombreuses occupations, trouvait le temps d’écrire d’importants mémoires, renfermant tous une idée originale. Citons tout particulièrement : Diabète et aliénation mentale , in Archives générales de médecine (1877); Du Délire hypocondriaque dans une forme grave delà mélancolie anxieuse , in Annales médico-psycho-

NOTICES BIOGRAPHIQUES

logiques (1880) ; et, dans les Archives de neurologie , les mémoires suivants : Du Délire des négations (1882) ; Perte de la vision mentale dans la mélancolie anxieuse (1884).

Notre regretté collègue était un des plus assidus aux séances de la Société médico-psychologique ; il y a fait des communications très intéressantes. En 1878, il vint apporter une modification qu’il a faite à la sonde œsophagienne et qui en facilite l’emploi; dans ces dernières années, il prit une part active aux discussions sur la folie héréditaire et sur le délire chronique , et, en mars 1888, communiqua son travail sur le délire d'énormité.

Il s’était fait inscrire au Congrès international de médecine mentale pour la lecture d’un mémoire sur YOrigine psycho-motrice du délire. Dans les circonstances douloureuses où il se trouvait, il me chargea d’en donner lecture ; tous ceux qui ont assisté à la séance du mardi matin 5 août n’oublieront ni le succès qu’eut ce travail original, ni l’intéressante discussion qu’il souleva, et à laquelle notre pauvre ami ne put prendre part.

Que dire des belles qualités du cœur de Cotard qui n’ait été dit sur sa tombe? Ses obsèques, purement civiles, si belles dans leur touchante simplicité, eurent lieu le 21 août 1889. L'affluence y était considérable. Outre la plupart des membres de la Société médicopsychologique, on y remarquait un grand nombre de ses anciens camarades d’internat; mais, ce qui frappait, c'était la foule émue et recueillie des habitants de Vanves : c’est que Cotard a été un bienfaiteur dans le pays; il a été tout à tous, toujours debout, toujours prêt à secourir ceux qui faisaient appel à son dévouement.

Quatre discours ont été prononcés sur sa tombe, dans l’ordre suivant : par M. le Dr Ant. Rilli, au nom de la Société médico-psychologique; parM. Keufer, au nom du Cercle prolétaire des positivistes, dont Cotard était membre honoraire; par M. le Dr J. Falret, au nom de la maison de santé de Vanves ; enfin par le M. Dr Grehant, au nom de la Société de biologie. Nous reproduisons trois de ces discours, qui, par les renseignements qu’ils contiennent sur le caractère et l’œuvre de notre ami, compléteront celte courte notice.

Ant. Ritti.

Cota n d. Maladies mentales.

NOTICES BIOGRAPHIQUES

A la cérémonie de ses obsèques, le 21 août 1889, des discours ont été prononcés par MM. Ritti, Gréhant et J. Falret.

DISCOURS DE M. LE DOCTEUR ANT. RITTI Au nom de la Société médico-psychologique

Messieurs,

S’il est une mission pénible pour un secrétaire général, c’est de venir au bord d’une tombe rendre un suprême hommage au collègue dont les travaux ont honoré la société dont il faisait partie ; mais combien douloureuse est cette tâche lorsque ce collègue est un ami, à qui vous attachent les liens de la plus inaltérable affection !

Aussi, n’attendez pas de moi que j’impose silence à ma douleur pour vous retracer la carrière scientifique de Cotard. Le voudrais-je, que je ne le pourrais pas. Elle vous est d’ailleurs connue. Tous, vous avez présents à la mémoire les travaux de cet esprit distingué, d’une netteté et d’une concision si caractéristiques, chez lequel on ne sait, ce qu’il faut le plus admirer: la perspicacité du clinicien ou la hauteur de vue du philosophe.

11 y a quelques jours à peine, à l’une des séances du Congrès international de médecine mentale, vous avez entendu la lecture de sa dernière œuvre, fruit de longues et laborieuses méditations, où il abordait un des problèmes les plus délicats des sciences médico-psychologiques. L’accueil que vous lui avez fait prouve en quelle haute estime vous tenez cette intelligence d’élite.

Mais qui ne connaît Cotard que par ses travaux ne le connaît qu’imparfaitement. La meilleure et la plus belle partie de lui-même était son cœur. Dirai-je toutes les infinies tendresses qu’il renfermait, les attentions délicates qu'il prodiguait aux siens, à ses amis, tout son entourage ? Son dévouement était sans bornes ; il l’a poussé aussiloinque possible, jusqu’à l’abnégation de soi-même, jusqu’au martyre.

C’est une douce chose dans la vie de rencontrer un tel ami, mais que sa perte est cruelle !

Et maintenant, de celte belle et noble nature, de ce caractère si franc et si loyal, il ne nous reste que le souvenir.

Mais ce souvenir nous le conserverons pieusement et jamais il ne s'effacera de notre mémoire. Tous ceux qui ont eu le bonheur d’en-

NOTICES BIOGRAPHIQUES

trer dans l’intimité de cette âme si élevée, qui ont vécu de sa vie, et senti leur cœur battre à l’unisson du sien, reporteront l’affection qu’ils avaient pour lui sur cette épouse et ces entants éplorés, sur cette famille en deuil, heureux s’ils parviennent à adoucir, ne fût-ce que légèrement, la' poignante amertume de cette séparation déchirante.

Adieu, Cotard, cher et tendre ami, adieu.

DISCOURS DE M. LE DOCTEUR GRËHANT Au nom de la Société de biologie

Messieurs,

Je viens, au nom de la Société de biologie, adresser un dernier adieu à notre cher collègue et ami le Dr Cotard.

Ses devoirs de médecin le tenaient depuis plusieurs années éloigné de nos séances : il m’a souvent exprimé le regret de ne plus pouvoir y assister, mais nous nous rappelons avec quel zèle et avec quelle ardeur il prenait autrefois part à nos travaux.

Aujourd’hui, nous sommes profondément attristés de voir disparaître si prématurément le Dr Cotard, victime du dévouement professionnel et de l’amour paternel, et s’il a sauvé ses enfants, ce qui a dû être pour lui une suprême consolation, il a succombé à la fatigue et aux attaques d’une redoutable maladie éminemment contagieuse.

Nous ne pouvons pas apporter à Mme Cotard et à ses enfants de consolation dans ce grand deuil, mais nous pouvons leur garantir qu’ils ne seront jamais oubliés par ceux qui se feront toujours un devoir d’honorer ce nouveau martyr de la science médicale.

DISCOURS DE M. LE DOCTEUR J. FALRET Messieurs,

Malgré mon émotion bien naturelle, il m’est impossible de ne pas ajouter quelques mots aux discours que vous venez d’entendre, pour dire un dernier adieu à l’ami fidèle, au collaborateur actif et dévoué

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qui nous a été enlevé si brusquement, dans des circonstances aussi douloureuses.

Homme de cœur et de sacrifice, il meurt victime de son dévouement à sa famille et au devoir professionnel.

Par ses soins assidus, prodigués sans interruption, pendant quinze jours et quinze nuits, il a guéri sa fille et il meurt à la peine, atteint de la terrible maladie qu’il a contractée dans raccomplissement de son devoir de père de famille et de médecin, et c’est en sauvant sa fille qu’il a succombé lui-même au champ d’honneur !

Pour moi, Messieurs, je perds en lui, non seulement un ami sûr et solide, fidèle à l’affection, dans les bons comme dans les mauvais jours, mais un coopérateur précieux, dévoué à ses malades, scrupuleux observateur du devoir professionnel, profondément affectueux sous des apparences de froideur, et qui avait su se faire aimer de tous, par les nombreux services qu’il rendait, simplement et modestement, sans bruit et sans ostentation, ne recherchant ni l’ambition ni la fortune, mais la satisfaction d’une conscience tranquille et du devoir accompli.

Sa nature supérieure aurait pu l’appeler à une plus brillante destinée, mais, modeste et sans ambition, il n’avait pas d’autre but que l’accomplissement du devoir, la vie de famille et l’existence des champs.

Il s’était créé à la campagne, dans son pays, une petite propriété qu’il affectionnait particulièrement, et ma seule crainte était de me trouver privé, dans quelques années, de sa coopération active, qui m’était si nécessaire, par sa retraite prématurée dans sa petite maison du Berri. Combien j’étais loin de prévoir le malheur qui me frappe aujourd’hui, et de penser que je serais aussi brusquement séparé de lui, par une mort si rapide, causée par une maladie si inattendue, enlevé par cette cruelle affection, dans la plénitude de la vie et de la santé, alors qu’il avait encore devant lui une longue carrière à parcourir et de véritables services à rendre à la science !

Esprit original, penseur profond, plein de vues nouvelles, frisant quelquefois le paradoxe, mais toujours ramené au sentiment de la réalité par un jugement sûr et droit qui rectifiait les écarts de son imagination trop inventive, il laissera, dans notre science spéciale, un certain nombre d’idées neuves et originales, qu’il n’a pas eu le temps de développer et qui sont restées à l’état embryonnaire, et même quelques mots nouveaux, tels que le délire des négations et le délire d'énormité , qui sont aux folies mélancoliques ce que le délire des grandeurs est aux folies expansives.

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Dans notre récent Congrès de médecine mentale, auquel il n’a pas pu assister, retenu qu'il était au chevet de sa fille, notre excellent secrétaire général a lu un travail de lui, sur les Origines 'psychomotrices du délire , travail très remarqué, plein de vues neuves et originales, qui a eu ies* honneurs d’une discussion sérieuse, à laquelle, malheureusement, il n’a pu prendre part. C’est là son dernier travail, auquel il avait consacré ses veilles, auquel il attachait une véritable importance, mais qui est resté, malheureusement, à l’état d’ébauche et dont il n’a pu approfondir les points de vue nouveaux, féconds en conséquences utiles à la science !

Mais ce n'est pas ici le lieu de parler de l’homme de science. Revenons à l’ami que nous avons perdu et dont la mort constitue pour nous tous une perte irréparable. Les regrets profonds qu’elle inspire sont universels. Dans notre maison, dans la commune, dans sa famille, parmi ses amis, la consternation est générale.

Nature bienveillante et sympathique, il n’avait que des amis. Tous ici, parents, maîtres, collègues, élèves, malades, employés, habitants de la commune de Vanves, tous, frappés de la même douleur, manifestent la meme émotion et pas une note discordante ne s’élève au milieu de ce concert unanime de regrets et de reconnaissance. Mais que dire de sa famille éplorée, plongée dans un deuil dont la durée ne fera que grandir l’importance ?

Que dire de sa pauvre veuve, désespérée et découragée, pétrifiée dans sa douleur, manifestant actuellement un sang-froid et un calme héroïques, qui présagent peut-être une réaction terrible ?

Que dire de sa vieille mère, profondément affligée, qui voit disparaître, à ses côtés, un fils bien-aimé, appui et soutien de sa vieillesse, auquel elle a la douleur de survivre, contrairement à toutes les lois habituelles de la nature ?

Que dire de ses trois enfants, qu’il aimait tant, qui ne comprennent pas encore toute l’étendue de la perte qu’ils viennent de faire, perte irréparable, dont ils sentiront de plus en plus l’importance ?

Que dire enfin de ses parents qui nous entourent, ou qui n’ont pas eu le temps d’arriver pour assister à cette pénible cérémonie, et qui partagent la même douleur et la même sympathie pour une famille si cruellement éprouvée ?

Adieu, cher ami, au 110m de tous, au nom de ta famille désolée, au nom de tes amis groupés en si grand nombre autour de ton cercueil, au nom de notre grande maison que tu remplissais de ton activité, à laquelle tu consacrais tous tes soins et qui semble maintetenant si vide et si déserte, en ton absence !

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Adieu... Nous conserverons toujours précieusement dans notre cœur ton souvenir bien-aimé, et nous serons tous les protecteurs naturels et dévoués de ta famille que, dans des adieux déchirants, tu as confiée à nos soins et à notre appui, qui ne leur manqueront point !

Le 28 août 1890, à l’assemblée générale de l’Association mutuelle des médecins aliénistes de France, M. le Dr Bouchereau, secrétaire, dans son rapport annuel, a consacré à la mémoire de M. le docteur Jules Cotard la notice que nous reproduisons ici :

Jules Cotard, né à Issoudun (Indre), est mort à l’âge de quaranteneuf ans à Vanves, du croup contracté en soignant un de ses enfants.

Intelligence ouverte, cœur droit, volonté ferme, Cotard avait reçu dès sa première enfance une culture morale qui l’avait marqué pour le reste de son existence d’une empreinte très forte, ainsi que cela arrive dans certaines familles. Ses connaissances se sont agrandies, ses idées philosophiques se sont modifiées, mais ses qualités premières ont persisté sans être entamées par le milieu social. Malgré sa froideur apparente, Cotard se faisait aimer de ceux qui l’approchaient et le fréquentaient ; il pensait sainement et voulait fortement. Il fut élève remarqué de Broca et de M. Charcot. Près d’eux, il s’est habitué aux recherches anatomiques et à l'observation clinique.

Cotard a tiré grand profit de renseignement de tels maîtres ; car ils ont formé plusieurs générations d’étudiants distingués qui ont répandu leurs doctrines et leur méthode à l’étranger comme en France. De la même époque datent ses relations avec M. de Blignières et M. Laffite. Iinitié par eux à la philosophie d’Auguste Comte, cette philosophie l’a possédé tout entier jusqu’à la fin de sa vie.

Nos amis, MM. J. Falret, Gréhant, Tlitli, ont fait valoir, au jour des funérailles de Cotard, les services rendus par notre regretté camarade à la société et à la science : Cotard a été loué comme il le méritait.

Marié à une femme dévouée, d’une grande distinction elle-même ; père de trois enfants adorés, collaborateur de M. J. Falret dans sa maison de santé, membre de la société de biologie, ancien président de la société médico-psychologique, aimé de tous, toujours disposé à

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donner ses conseils et son temps à toute la population de Vanves, Cotard jouissait en paix de son bonheur, qui paraissait devoir durer longtemps. Modeste dans son ambition, il amassait des matériaux pour ses écrits si originaux.

Quand le croup a* éclaté parmi ses enfants, Cotard les a soignés le jour et la nuit; il a réussi à les sauver, mais il a pris lui-même la diphtérie : l’opération de la trachéotomie, les soins les plus intelligents, les plus dévoués n’ont pu le sauver. Colard nous a été enlevé son existence si précieuse a été brisée !

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