PERTE DE LA VISION MENTALE
Étant allé dernièrement passer quelques jours dans sa famille, en province, il nous raconte qu'à son retour, à peine monté en wagon, il lui fut impossible, malgré tousses efforts, de se représenter les traits de ses enfants, de sa mère et de ses sœurs qu'il venait de quitter,
M. *** est à la tête d'un bureau de contentieux. Son travail, qui exige beaucoup d'attention, est actuellement au-dessus de ses forces. M. *** attribue son incapacité à ce qu'il ne peut plus se représenter mentalement et avoir présents à l'esprit les documents relatifs à ses affaires.
Les deux malades dont je viens de résumer l'histoire peuvent être regardés comme des types de mélancoliques anxieux, le premier évoluant vers ce que j'ai appelé le délire des négations.
Il m'a paru intéressant de noter la coexistence avec cette forme vésanique, de la perte de la vision mentale. On ne peut s'empêcher de supposer qu'il y a là, en effet, autre chose qu'une coïncidence fortuite. Si la perte de la vision mentale était un fait ordinaire chez les anxieux chroniques, on serait invinciblement entraîné à considérer la négation systématisée, comme un déUre greffé sur le trouble psycho-sensoriel, comme une interprétation maladive du phénomène. Malheureusement., les recherches cliniques propres à élucider ce problème sont fort difficiles. Les anxieux chroniques sont, pour la plupart, hors d'état de répondre à des questions qui exigent certaines facultés d'analyse psychologique.
On ne peut guère demander à des aliénés s'ils se i-eprésentent mentalement des objets qu'ils nient avoir jamais existé ; la plupart d'entre eux ne répondent même pas aux questions qu'on leur adresse.
Il faudrait saisir le moment, probablement très fugitif, sauf dans quelques cas exceptionnels comme ceux que je viens de citer, où la perte de la vision mentale étant accomplie, le déhre corrélatif ne s'est pas encore organisé.
Il faudrait encore étudier s'il n'y a pas quelque chose d'analogue à la perte de la vision mentale, un diminutif de ce symptôme
chez les mélancoliques simples qui se plaignent de ne plus voir les objets que confusément, de ne plus les reconnaître, et qui se sentent séparés, comme par un voile, de la réalité objective.
Il ne serait pas moins intéressant de rapprocher de la perte de la vision mentale l'altération des sentiments affectifs.
L'influence des images sur les sentiments et l'intelligence est suffisamment établie par l'usage qu'en ont fait les principales religions, et par le secours qu'y ont trouvé les mystiques.
Parmi les philosophes, Aug. Comte (1) a attaché la plus grande importance à l'exercice de la vision intérieure, au culte des images subjectives, comme moyen de perfectionnement moral.
Un autre philosophe que j'ai grand plaisir à citer, Pierre Prévost, . grand-père de notre ami le D'' Prévost (de Genève), n'avait pas manqué d'indiquer ces rapports entre les sentiments moraux et la représentation mentale : « Ce que d'ordinaire on entend par sensibihté, dit cet excellent psychologue, dépend en grande partie de la faculté d'imaginer (:2) . » Ces données empiriques et théoriques trouveraient peut-être une confirmation dans la pathologie.
Voici ce qu'écrivait le malade de M. Charcot :
« Il me semble qu'un changement complet s'est opéré dans mon existence, et naturellement mon caractère s'est modifié d'une façon notable. Avant, j'étais impressionnable, enthousiaste et je possédais une fantaisie féconde. Aujourd'hui, je suis calme, froid et la fantaisie ne peut plus m'égarer... Je suis beaucoup moins accessible à un chagrin et à une douleur morale. Je vous citerai qu'ayant perdu dernièrement un de mes parents auquel m'attachait une amitié sincère, j'ai éprouvé une douleur beaucoup moins grande que si j'avais encore eu le pouvoir de me représenter, par la vision intérieure, la physionomie de ce parent, les phases de la maladie qu'il a traversée, et surtout si j'avais pu voir intérieure-
(1) Auguste Comte, Politique positive, passùn. Voir la table analytique d'Henr d'OIier. '
(2) Pierre Prévost, Essais de philosophie ou Étude de l'esprit humain. Genève, an XII, t. I"--, p. 298, 301.
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ment l'effet produit par cette mort prématurée sur les membres de ma famille. »
Les mélancoliques avec conscience de leur état, en même temps qu'ils se plaignent de ne plus voir nettement la réalité objective, s'accusent de ne plus rien aimer. S'ils ne guérissent point ou si des accès ultérieurs plus graves aboutissent à la chronicité, on remarque que leurs sentiments affectifs sont gravement atteints et qu'ils en arrivent à mériter les accusations qu'ils se prodiguaient naguère.
Quelques-uns deviennent accusateurs et persécuteurs et revêtent plusieurs des traits de la folie raisonnante ; d'autres, dont le délire est plus caractérisé, aboutissent aux négations et à l'indifférence la plus absolue, quand ce n'est pas à la haine, pour tout ce qui autrefois leur était le plus cher.
Cette altération affective est-elle en rapport avec l'effacement plus ou moins complet du tableau des représentations subjectives? Je me borne à poser la question.
DES SIGNES PHYSIQUES, MORAUX ET INTELLECTUELS DE LA FOLIE HÉRÉDITAIRE (1)
Messieurs, si je prends la parole après des maîtres tels que MM. J. Falret et Magnan, ce n'est pas pour essayer d'exposer devant vous les caractères de la folie dite héréditaire. Le tableau en a été esquissé avec une exactitude et une autorité auxquelles je ne saurais prétendre et j'aurais mauvaise grâce à ajouter la moindre retouche.
Le But de ma communication est beaucoup plus modeste et porte principalement sur une question de mots.
M. J. Falret, au début de cette discussion, a posé le problème de la manière suivante :
L'hérédité est-elle seulement une condition étiologique générale pour toutes les formes de vésanies, ou bien imprime-t-elle à la folie transmise des caractères spéciaux tels que la folie héréditaire constitue une espèce morbide distincte, ayant sa place dans la classification des maladies mentales ?
En d'autres termes, l'hérédité est-elle simplement la loi de la reproduction du semblable par le semblable, ou bien est-elle une cause pathogénique spéciale, capable de créations nouvelles ?
Le premier de ces deux sens du mot hérédité est accepté par tout le monde. Prosper Lucas (2) restreignait tellement l'hérédité à la reproduction du semblable qu'il a été conduit à créer le mot
(1) Discours prononcé à la Société médico-psychologique dans la séance du 25 janvier 1886.
(2) Prosper Lucas, Traité ph/jsiologiqne et philosophique de l'hér édité naturelle. Paris, 1847-1850.
d'innéité pour exprimer rapparition du dissemblable dans la série des générations.
En pathologie ordinaire le sens du mot hérédité est également limité à la reproduction du semblable. Lorsque chez les divers membres d'une même famille, nous voyons apparaître, successivementou simultanément, la goutte, l'obésité, la gravelle, le diabète, l'asthme, etc., ce n'est pas dans les différences de ces diverses affections que nous trouvons la marque de l'hérédité, c'est dans le fonds commun sur lequel elles paraissent se développer. C'est ce qu'elles ont de commun, c'est la diathèse, si l'on veut, qui est transmise et reproduite semblable à elle-même, ce sont les causes fortuites ou inconnues qui créent les dissemblances.
En est-il autrement dans notre spéciaUté ? Est-il vrai, comme l'a fait remarquer M. Billod, que, à l'inverse de ce qui se produit partout ailleurs, l'hérédité en pathologie mentale se manifeste par des dissemblances ?
Il faut répondre par l'affirmative si l'on admet les opinions de Morel, si l'on veut que l'hérédité produise à elle seule une forme spéciale de vésanie.
Que dit Morel ? Selon lui, la folie et les névroses transmises par hérédité affectent une forme spéciale chez les descendants, et une variété nouvelle est créée par l'hérédité .
Ce n'est donc pas dans le fonds névropathique commun qu'il faut voir la marque de l'hérédité, c'est dans les caractères particuliers de la folie transmise, dans ses stigmates, en un mot dans les différences.
De sorte que par une déduction rigoureuse, nous arrivons à celte conclusion paradoxale que le caractère propre des héréditaires est de ne pas ressembler à leurs ascendants.
La logique nous a conduits à un abus de mots,
N'y a-t-il pas une faute de ce genre à l'origine de la discussion ? Morel n'a-t-il pas introduit la confusion dans la science en changeant le sens du mot hérédité ?
Pour les besoins de sa classification étiologique,il a été conduit