A PROPOS
DE LA BRUYERE
SfHpSj 'admirable chapitre de la
Wc.
Bruyère sur la Chaire est le tableau achevé et la mordante critique de l'éloquence religieuse de ce temps-là. Que de portraits dans ce court morceau, reconnaissables pour les contemporains , réels et vivants pour la pos-
térité ! Voici le beau diseur, refroidis sant sous ses périodes étudiées les plus émouvantes questions de doctrine ou de morale. Voici le citateur, le pédant, pressant et étouffant toute l'antiquité dans un sermon ; le diviseur impitoyable avec ses trois points ou ses trois vérités de plus en plus importantes et de plus en plus capitales; puis le peintre affecté et hardi de nos vices qui paraît chercher à flatter ce qu'il vient combattre, et qui renvoie ses auditeurs plus enclins au péché qu'à la pénitence; voici enfin le pire de tous, le courtisan dans la chaire, prêt à abaisser l'Eternel devant la moins respectable de ses créatures, rapportant du plus haut des cieux les flatteries les plus rares, exposé quelquefois, par l'absence de sa périssable idole, à changer de thème et à « louer Dieu dans un sermon précipité. »
Ce n'est pas sans quelque jalousie que le silencieux la Bruyère, enfermé dans son cabinet, libre seulement la plume à la
main, comme un Saint-Simon moraliste, écoute et juge ces orateurs si respectés de la chaire chrétienne qui possédaient seuls alors avec les avocats le privilège de la parole publique. Il compare volontiers ces deux sortes d'orateurs , et il abonde en bonnes raisons pour donner d'abord à l'avocat le mérite du plus grand labeur et de la plus forte difficulté vaincue. L'avocat est un combattant ; « il ne se met pas au lit après avoir plaidé; on ne l'essuie point, on ne lui prépare point des rafraîchissements, il ne se fait point dans sa chambre un concours de tous les états et de tous les sexes pour le féliciter sur l'agrément et sur la politesse de son langage, lui remettre l'esprit sur un endroit où il a couru risque de demeurer court, ou sur un scrupule qu'il a sur le chevet d'avoir plaidé moins vivement qu'à l'ordinaire — » La Bruyère ne tarde pas cependant à reconnaître, avec cette justesse infaillible d'esprit qui chez les hommes très-fins tient souvent lieu de
justice, que la nouveauté du sujet, l'intérêt puissant du combat, la force et la variété des raisons soutiennent mieux l'avocat que le prédicateur, toujours aux prises avec un sujet éternel ; et il conclut excellemment que « s'il semble plus aisé de prêcher que de plaider, il semble aussi plus difficile de bien prêcher que de bien plaider. » Mais le succès trop facile de tant de froids prédicateurs l'irrite; il souffre de Taffluence complaisante qui les entoure et se laisse aller à en donner durement la raison : « l'oisiveté des femmes et l'habitude qu'ont les hommes de les courir partout où elles s'assemblent. »
Au-dessus du prédicateur, au-dessus de l'avocat lui-même, il mettrait volontiers l'auteur qu'on lit et qu'on étudie à loisir dans le silence du cabinet, qu'on tient tout imprimé sous la main comme un justiciable, contre lequel on est toujours tenté d'avoir de l'esprit afin de revendiquer son indépendance. C'est donc l'écrivain qui a
le plus à craindre du discernement et de la sévérité du public; c'est lui qui s'expose à l'appréciation la plus libre, la plus sérieuse, la plus exigeante, et, par conséquent, le plus grand mérite est de son côté s'il traverse heureusement le plus fort péril. Mais la Bruyère paraît oublier que l'auteur compose aussi à loisir son ouvrage, sans contradiction, sans aventure, sans épreuve immédiate à courir, qu'il se livre au public tel qu'il lui convient de paraître, et que, s'il déplaît à son juge, ce n'est point faute d'avoir eu le temps et les moyens de lui plaire.
Laissons donc le premier rang à la parole parmi les plus difficiles et les plus glorieux exercices de 1 ' intelligence humaine . C'est encore de ce côté qu'est le plus grand péril, et par conséquent, la gloire la plus haute. La Bruyère l'a fait entendre luimême dans ce chapitre avec sa précision merveilleuse : « Le métier de la parole ressemble en une chose à celui de la guerre :
il y a plus de risque qu'ailleurs, mais la fortune y est plus rapide. »
Parmi les divers emplois de la parole, en est-il de plus élevé que ce genre de la prédication, inconnu au monde antique, né avec cette opinion toute chrétienne qu'il est de notre devoir d'édifier nos semblables et de contribuer à leur salut? Qui avait imaginé, avant le christianisme, d'instituer au milieu des cités, bien plus, dans chaque village, cette leçon publique et gratuite de morale, cet enseignement perpétuel des saintes croyances, cet appel périodique au bien qui tombe de la plus humble chaire chrétienne comme une manne intarissable et bienfaisante? Combien d'hommes, combien de Français, condamnés à un incessant travail et aux préoccupations les plus étroites d'un intérêt personnel et toujours pressant, n'ont pas entendu parler ailleurs qu'à l'église de vertu, de devoir, de sacrifices, d'un monde meilleur, d'espérances immortelles? Et quel est le point du globe
où ne s'élève de temps à autre cette voix fortifiante et consolatrice de la chaire chrétienne? Le mineur l'entend au fond de l'Australie, elle soutient aujourd'hui sous la tente le citoyen armé qui combat pour la liberté américaine; elle console par l'image de la patrie céleste ceux que l'étranger a dépossédés de leur patrie sur la terre; partout enfin où flotte le pavillon de l'Europe elle mêle son murmure à celui des flots et entretient l'homme perdu sur l'océan de la puissance et de la bonté infinies de Dieu.
Son texte est toujours le même, et l'on ne peut en imaginer de plus sublime. Il s'agit toujours, dans ses discours, de Dieu, de l'homme, du monde, du bien et du mal, des misères de notre nature, de la grandeur de notre destinée et de la miséricorde mystérieuse qui peut seule combler l'intervalle. Ce thème universel et éternel est si grand, qu'il élève le plus humble esprit et la plus faible parole; il n'est point de mé-
diocre prédicateur qui ne soit amené par la tradition, par ses souvenirs, par l'involontaire imitation des grands modèles, à laisser échapper quelques mots plus éloquents, plus profonds, plus salutaires, mieux faits pour le cœur de l'homme que les axiomes les moins incertains de la philosophie la plus fière. Qu'est-ce donc quand le génie s'en mêle et tire de ce thème éternel quelque nouvel accord, quelque variation originale et saisissante? Il semble alors que le ciel s'ouvre, et la tradition nous a conservé certains effets produits par la chaire chrétienne qui restent sans analogie dans les fastes de l'éloquence.
L'éloquence chrétienne est soumise pourtant, comme tous les autres genres d'éloquence, à l'influence des temps et des lieux; et bien qu'elle reste semblable à elle-même dans ses traits essentiels, elle peut offrir dans son inspiration et dans ses allures la diversité la plus instructive. Nous étions un jour vivement frappé de
ces différences et de leur cause en écoutant un homme de bien, un laïque, un Anglais , saisi tout à coup (comme il arrive souvent chez nos voisins) du besoin et de la passion d'annoncer l'Evangile.
Nous l'avons entendu plusieurs fois et toujours sur le même sujet qui dominait évidemment sa pensée : la miséricorde de Dieu, le pardon des péchés et le renouvellement soudain de l'âme qu'il plaît à Dieu d'émouvoir. On voyait sans cesse dans ses discours un homme perverti, désespérant de son salut au point de n'y plus songer , ignorant ou comprenant mal la doctrine du pardon des péchés et du renouvellement de l'âme, jusqu'au moment où la parole de quelque prédicateur lui révèle l'infinie miséricorde de Dieu et la possibilité d'une régénération soudaine et complète. 11 écoute avec joie cette doctrine, il y croit, et le voilà changé d'un seul coup et pour toujours. Ce salut qui tombe du ciel sur le pécheur est gratuit ; il est sauvé
parce qu'il est sauvé, et non point parce qu'il l'a mérité; ce n'est point parce que son âme est renouvelée que ses péchés sont effacés , il reçoit du même coup et sans effort le pardon de ses péchés et une âme nouvelle.
M. Redcliffe nous expliquait avec une forte simplicité cette doctrine ; nulle autre éloquence en lui que l'inévitable contagion d'une conviction entière et d'une ardente charité ; et cependant, comme il était aisé de sentir en l'écoutant pourquoi ses compatriotes sont émus à sa voix, pourquoi dans son pays ses filets, comme ceux de l'apôtre, sont rarement retirés vides de l'assemblée où il les a lancés ! C'est que cette assemblée est véritablement et fortement chrétienne, que ce n'est point la foi qui fait défaut à ses auditeurs, mais le courage de ne point faillir et plus encore l'espérance de se relever après avoir failli. N'est-ce point un véritable Anglais que ce pécheur violent et mélancolique qui est
l'interlocuteur habituel de M. Redcliffe et le but constant de son charitable effort? Il croit, mais il désespère; il se sait en guerre avec le ciel, et comme il s'imagine que cette guerre est inexpiable, il ne s'abaisse point à en implorer la fin ; il redoute un Dieu qu'il se représente volontiers semblable à lui-même , superbe , menaçant , inflexible; il croit donc superflu de le prier, inutile d'espérer, et reste en état de révolte comme un héros de Byron ou l'ange déchu de Mil ton. Mais la foi enracinée par l'éducation des jeunes années et par la respectueuse fréquentation de l'Ecriture vit toujours dans son âme ; elle y demeure profonde et latente. S'il évite Dieu comme un irréconciliable adversaire entre les mains duquel il doit tomber quelque jour, il n'a jamais eu du moins l'idée de douter de sa personnalité, de sa puissance infinie, de sa justice terrible, de ses communications avec l'humanité, et quand il se hasarde à lever les yeux vers lui, ou qu'on l'évoque
subitement à sa vue, il le voit toujours tel que le lui ont dépeint dès son enfance les Saintes-Ecritures. H y a donc dans ce pécheur endurci, mais chrétien, une source profonde de foi docile qu'il suffit d'aller chercher et d'ouvrir pour inonder son âme et pour y faire germer une riche moisson de soumission et de repentance. Pour cela que faut-il? Tel ou tel verset des livres saints, interprété d'une façon neuve et frappante, tel prédicateur qui lui dit avec autorité que son salut est proche, et que, sans même étendre la main, il va le saisir. L'espérance s'éveille , le cœur s'émeut, l'homme est changé ; mais le miracle est moins grand qu'on ne l'imagine. D'un chrétien qui vivait mal on a fait un chrétien qui va bien vivre. L'œuvre est excellente, admirable, digne d'une éternelle reconnaissance; mais elle a trouvé dans la foi du pécheur un point d'appui pour le pousser jusqu'à l'espérance , et du même coup jusqu'au renouvellement
de son âme. Sans ce point d'appui tout eût manqué.
Cette méthode, si féconde aujourd'hui de l'autre côté de l'eau, perd chez nous quelque chose de sa puissance, et un auditoire français veut être autrement conduit vers le bien. La Bruyère conseille finement au prédicateur « de ne point supposer ce qui est faux, c'est-à-dire que le grand ou le beau monde sait sa religion. » Ce que la Bruyère disait alors du grand monde, il faut le dire de tout le monde dans notre siècle de demi-lumières universellement répandues et d'égalité croissante. Peu de gens parmi nous savent leur religion, même parmi ceux qui en ont une.
On ne rassure point un Français en lui révélant que Dieu peut pardonner ; il incline de lui-même à croire que Dieu pardonne, et n'est nullement tenté de se le figurer inflexible. Quand on le force à regarder le ciel, il y voit plutôt le Dieu des bonnes gens que le vrai Dieu du christianisme.
On ne l'accable pas davantage sous un verset de l'Ecriture; il connaît mal l'Ecriture, et laisse volontiers à d'autres le soin de la comprendre. En revanche, on peut trouver aisément le chemin de son cœur. Quiconque saurait parler comme il convient à notre race sensible et légère de ses vains plaisirs, de ses fréquents dégoûts , du vide de la vie, du néant du monde et du besoin d'élever plus haut notre âme, se ferait écouter, comprendre, presque applaudir, et laisserait peut-être un souvenir bienfaisant de sa parole. Qu'il semble encore aisé de nous prendre par la générosité de notre nature, en nous montrant la bassesse, la sottise, les contradictions du mal, en nous piquant d'honneur pour nous entraîner au bien ! Quel texte inépuisable et touchant que le tableau de nos lâchetés, de notre mollesse, de notre indifférence ! Et quel orateur chrétien nous laisserait froids s'il nous disait, avec le droit de nous reprendre de si haut, tout ce que nous voyons et tout ce que
nous pensons de nous-mêmes ! Mais des hommes élevés loin du monde, malheureusement étrangers , par leur éducation comme par leur vie, à nos joies, à nos douleurs, à nos fautes mêmes qu'ils sont censés connaître, portent trop souvent sur ces sujets délicats une main malhabile ou grossière ; heureux encore s'ils n'aiment pas mieux laisser là nos misères, le Christ et l'Evangile, pour discuter en chaire contre les ennemis de l'Eglise, et réciter, en guise de sermon, un article de journal qu'on retrouve le lendemain à sa véritable place , dans la première colonne des journaux!
Il serait trop aisé et il serait aujourd'hui peu généreux de faire une histoire des témérités et des égarements de la chaire chrétienne dans notre pays depuis une douzaine d'années. Comment oublier que la même personne y a été comparée tour à tour et par les mêmes bouches à Cyrus le libérateur et à Machabée, puis à Hérode et à Pilate ? et comment se dissimuler que
les anciennes comparaisons sont seulement mises en réserve pour reparaître à la place des comparaisons d'aujourd'hui si cette personne consent, par impossible, à se mieux conduire? N'est-ce pas enfin de la chare chrétienne qu'est tombé sur nos têtes ce sermon hardi où l'on nous montrait dans la résurrection du Christ le symbole de la restauration d'un trône et du retour d'une dynastie? Mais la chaire chrétienne, qui a traversé tant d'épreuves diverses ? n'en continuera pas moins à répandre ses bienfaits sur le monde , et le perpétuel courant qui en sort pour féconder les âmes ne peut être ni tari ni corrompu par de passagères souillures.
'ambition n'est pas autre chose que le désir du commandement ou de la gloire, et le plus souvent de ces deux biens ensemble ; couvrir du nom d'ambition tout autre désir que celui-là, c'est détourner ce mot de son sens véritable et c'est en même temps l'avilir. N'est pas ambitieux qui veut, et bien des gens reçoivent ce nom, ou même s'en défendent comme d'un blâme, qui n'y ont
aucun droit et ne sont pas dignes de le porter. Si vous voulez vous élever dans le monde pour amasser des richesses ou pour vivre dans les plaisirs, vous méritez les noms attachés'à ces passions diverses ; mais l'ambition exige des pensées plus nobles et une visée plus haute. Si vous voulez vous élever surtout pour être comblé d'honneurs ou pour exercer une puissance apparente sous un maître et jouir de l'influence que vous tiendrez de son caprice, vous approchez du nom d'ambitieux et tout le monde vous le donnera; excepté celui qui, voulant conserver à ce nom toute sa dignité et n'en pas dégoûter les nobles cœurs, le réserve aux âmes réellement éprises du commandement ou de la gloire et incapables d'en rechercher seulement l'apparence. Non, je n'appellerai point ambitieux l'homme qui n'est pas sincèrement possédé de l'âpre désir du commandement ou de la gloire, celui qui veut seulement faire illusion au vulgaire et qui se console aisément de n'être
rien, pourvu qu'on le croie quelque chose. Appellerai-je ambitieux ce Félix dont Polyeucte dit en termes si justes et si forts :
.... Et qu'à titre d'esclave il commande en ces lieux !
Si j'appelle ambitieux un tel homme et ceux qui se contenteraient comme lui de commander à titre d'esclave , quel nom donnerai-je à César, quel nom surtout garderai-je pour ceux qui ont aspiré , par des chemins légitimes, à la réalité du commandement et à la réalité de la gloire? Renoncerai-je à donner le nom d'ambitieux à un Thémistocle , à un Périclès , à un Scipion , ou dois-je les confondre avec cette vile multitude ? Laissons à chacun son nom véritable , le nom qui convient au désir qui le conduit et à la passion qui le domine. H y a beaucoup d'avares, beaucoup de voluptueux, beaucoup de vaniteux; l'ambitieux est plus rare et ne doit pas être perdu dans cette foule; il tend au rom-
260 DE L'AMBTTTON.
mandement et à la gloire d'un mouvement trop violent et trop sincère pour en embrasser seulement l'ombre: et peu lui importerait de tromper sur ce point les autres , puisque , toujours inquiet et malheureux tant qu'il n'est pas en possession de ce qu'il désire , il ne peut se tromper lui-même.
Ce désir du commandement ou de la gloire vient du fond même de notre être ; il sort de la même source que tous nos autres désirs , mais il est le jet le plus puissant et le plus élevé de cette source intarissable. Désirer le commandement ou la gloire, c'est vouloir s'étendre, comme le veut toute créature. C'est aspirer à vivre hors de soi , à reculer les limites de son être, à remplir un plus grand espace dans le monde. Mais ce besoin de nous étendre et de nous agrandir , qui est le principe de tous nos mouvements ici-bas , est d'autant plus noble , qu'il se dirige vers un objet plus élevé , et c'est ce qui met le désir de la
gloire bien au-dessus de la soif des richesses ou des plaisirs. La gloire est en effet une conquête que nous faisons dans l'âme d'autrui , une place que nous occupons dans l'imagination de nos semblables , de leur libre consentement, parce qu'ils jugent que nous la méritons et parce qu'ils ne peuvent se résoudre à nous la refuser. Si cette gloire nous est donnée de notre vivant , c'est un élargissement de notre existence qui accroît en nous la plénitude et la douceur du sentiment de la vie; si nous pensons qu'elle doit nous survivre , il nous est difficile de séparer la perpétuité de notre être de celle de notre nom, et il nous semble alors que nous devons nous survivre à nous-mêmes ; nous jouissons par anticipation de ce prolongement d'existence \ et nos yeux s'y arrêtent volontiers comme sur un rideau qui nous déroberait la vue de la mort. La possession de la gloire , ce bien tout idéal que l'esprit seul savoure et qui ne repose que sur le jugement des autres esprits, sert
donc à augmenter en nous l'intensité de la vie , à nous faire illusion sur sa durée , et à éloigner de nous l'idée du néant } insupportable à tout ce qui est.
Le désir du commandement a quelque chose de moins pur et de moins élevé que le désir de la gloire ? parce qu'il se dirige vers un bien réel et saisissable ; mais il a aussi sa grandeur ? lorsque le commandement est recherché par des voies légitimes. Désirer la gloire , c'est entreprendre sur l'imagination des hommes ; désirer le commandement , c'est entreprendre sur leur volonté. On cherche donc aussi à s'étendre par le commandement, mais d'une manière bien plus réelle et bien plus sensible que par la gloire. Faire sienne la volonté de ses semblables , et par conséquent leur puissance et leur part d'action sur le monde, vouloir en eux, agir par eux et accomplir par leur entremise des actes si importants par leur nature ou par leurs effets qu'ils ressemblent à des manifesta-
tions de la puissance divine , quelle extension visible de notre être ? quelle multiplication de nos forces , quelle élévation ou plutôt quelle transformation de la nature humaine! Cet aspect du commandement impose et étonne par sa grandeur , alors même qu'il est en des mains indignes de le retenir et incapables de l'exercer. Voici comme Sénèque fait parler Néron dans son Traité sur la Clémence : « Seul de tous les mortels, j'ai été jugé digne de représenter les dieux sur la terre. La balance des destinées et des conditions de tous est remise en mes mains ; ce que le sort réserve à chacun , c'est par ma bouche qu'il le déclare. Tous ces milliers de glaives que la paix retient dans le fourreau , je puis d'un signe les faire sortir. Quelles nations seront anéanties ou transportées ailleurs , affranchies ou réduites en servitude ? Quel roi va devenir esclave? Quel front va ceindre le bandeau royal? Quelles villes doivent tomber ou s'élever ? C'est à moi
de le dire — » N'est-ce point le langage d'un dieu plutôt que celui d'un homme ? et, en effet, celui qui peut parler de la sorte n'a plus qu'un des attributs de l'homme , c'est l'impossibilité de soutenir et de garder , sans perdre le sens , un si vaste et si absolu pouvoir.
Mais si le commandement , même sous cet aspect redoutable et déraisonnable , a encore sa grandeur, il n'atteint sa beauté véritable , il n'a tout son prix , il ne devient enfin le digne objet de l'ambition humaine que lorsqu'il repose sur la persuasion , et qu'il nous est accordé par le consentement éclairé de nos égaux. Notre orgueil ne peut être flatté des biens que nous tenons de la nécessité seule ; il faut , pour que la possession nous en soit vraiment agréable, qu'ils nous viennent de notre propre mérite. Supposons que nous soyons nés sur le trône , que notre image soit gravée sur ks monnaies , que notre nom soit en tête de tous les actes publics ,
appellerons - nous cette notoriété de la gloire et aurait-elle pour nous la même douceur que la gloire librement acquise? De même pour le commandement. Si nous possédons les volontés d'un grand nombre d'hommes comme un héritage qui nous était dû ? ou si nous les avons conquises par une violence qu'on ne pouvait éviter, jouirons-nous de la possession de ces volontés transmises par héritage ou subjuguées par la force , de la même manière que si elles s'étaient données librement à nous en considération de notre grandeur d'âme ou de notre sagesse? Sera-ce la même impression , le même plaisir ? Nullement ; ces deux impressions , ces deux plaisirs sont d'un ordre si différent que le second seul est noble , et que le premier peut s'accorder avec les sentiments les plus vulgaires.
C'est donc le libre assentiment des volontés qui donne au commandement toute sa douceur et à l'ambition toute sa no-
blesse. Le commandement, ainsi obtenu et ainsi exercé , est d'autant mieux fait pour séduire une grande âme , qu'il touche de près à la gloire , puisque les volontés ne se sont rendues qu'après un jugement favorable ? puisque la persuasion a devancé l'obéissance et l'accompagne. L'ambition atteint alors le plus haut degré de satisfaction auquel elle puisse prétendre sur la terre ; elle jouit à la fois du commandement et de la gloire , et cette jouissance est d'autant plus douce, elle chatouille d'autant mieux l'orgueil humain , que celui qui l'éprouve l'a honnêtement gagnée, qu'il la tient du consentement de ses semblables , comme un juste retour du bien qu'il leur doit faire ou qu'il leur a fait. Heureux les peuples qui font ainsi tourner l'ambition à leur service et qui ménagent une si belle récompense à leurs serviteurs! La gloire que décerne l'opinion d'un peuple éclairé, et le commandement que défère et que tempère la volonté d'un peu-
pie libre , voilà donc le terme le plus élevé de l'ambition humaine, voilà le bonheur le plus complet qu'une âme ambitieuse puisse recevoir. N'y a-t-il pourtant rien au delà ? Ne peut-on rencontrer , hors de la gloire bien acquise , hors du commandement légitime, une jouissance plus haute encore et plus pure ? Ceux-là le savent qui ont préféré la science et la philosophie au tumulte des affaires humaines ; qui, ayant éprouvé dans sa plénitude le plaisir d'apprendre et de comprendre, l'ont jugé, en somme, supérieur au plaisir d'être admiré et de commander. Les raisons ne manquent pas au sage pour se consoler de voir passer en d'autres mains que les siennes les biens qui sont le but de l'ambition humaine et qui la contentent. Si grands que soient ces biens, ils sont de la terre, c'est-à-dire trèsimparfaits et aussi facilement diminués et flétris que tous les autres. La gloire la plus légitime est sujette à mille accidents, partagée avec d'indignes rivaux, contestée
jusqu'à la mort ; elle est rarement accompagnée d'autres jouissances moins bruyantes, mais plus nécessaires au cœur de l'homme; que de fois elle mérite d'être appelée, selon la belle parole d'une femme éloquente et courageuse : le deuil éclatant du bonheur !
For glory's pillow is but restless, if Love lay not down his cheek there '....
Quant au plaisir du commandement, est-il au monde un seul plaisir qui soit mêlé de plus d'épines ? Si , tout en possédant la réalité du pouvoir , on ne le tient que de l'aveu d'un maître auquel on doit hommage, quelle source toujours ouverte d'incertitudes et de misères! quelle journée que la journée des dupes ! quel spectacle que celui d'un Richelieu renversé s'il déplaît à Louis XIII ! Si l'on tient le pouvoir directement de la multitude, à quelles surprises soudaines , à quelles erreurs gros-
i. Byron , Werner.
sières, à quelles basses rivalités n'est-on pas tous les jours exposé ! Le cœur manqua au premier des Gracques quand il vit Octavius enchérir perfidement sur ses propositions populaires. Si même on a le bonheur de tenir le pouvoir du consentement d'une Assemblée souveraine, ce qui est la forme la plus douce et la plus honorable du commandement parmi les hommes, combien ce pouvoir est précaire et par combien de ménagements, d'adresse ou de sacrifices il faut tous les jours l'acheter ! Enfin rien ne dure, et quoi de plus triste que le spectacle de l'ambition déchue du faîte des affaires et s' épuisant à remonter cette âpre pente, comme se traîne un animal blessé qui ne veut ni rester en repos ni mourir !
.... Defessi sanguine sudent, Angustum per iter luctantes ambitionis.
Mais le meilleur antidote de l'ambition pour l'esprit élevé qui aurait besoin de s'en guérir, c'est l'intelligence de la nature, qui
met toute chose à sa place,, et qui est si efficace contre toutes les agitations du cœur humain, parce qu'elle réduit immédiatement toutes les causes qui l'agitent à leur valeur véritable , c'est-à-dire à rien ou à presque rien. Qui parlera donc plus éloquemment que personne contre l'ambition ? Ce sera cet os brisé ou cette plante pétrifiée, débris et témoin d'une création disparue ; ce sera ce morceau de lave échappé au lac de feu dont nous sépare à peine cette croûte légère sur laquelle nous nous dressons un instant comme une herbe aussitôt abattue ; ce sera surtout la lumière éloignée de ces soleils innombrables, entourés de leurs mondes, poussière infinie dans laquelle est perdu à son rang notre grain de poussière. Where is my earth ? Où est ma terre ? demande Gain à Lucifer , qui l'enlève à travers les mondes :
.... 'Tis now beyond thee, Less in the universe than thou in it.
« Elle est maintenant derrière toi, comptant moins dans l'univers que tu ne comptes sur elle » Il faudrait que l'ambition fût accompagnée de peu d'esprit pour ne point s'amortir pendant un tel voyage, ou du moins pour n'être pas tempérée à jamais par de tels souvenirs. 11 suffit, en effet, d'un effort de la raison pour embrasser de nouveau ce prodigieux ensemble et pour donner à nos troubles leur vraie mesure, ce qui équivaut à s'en consoler.
n^I/Iss ayons de parler de la tristesse, ^S sans ordre et sans suite , sans wkM^Jk, prétention surtout à découvrir le fond des choses, mais pour marquer seulement quelques traits épars qui peuvent aider à la mieux connaître et servir à qui voudrait entreprendre d'en faire le portrait complet et véritable.
Il faut d'abord distinguer la tristesse de la douleur ? qui le plus souvent la précède,
ou qui, pour mieux dire, prend elle-même le nom de tristesse, lorsque émoussée par le temps, mais se faisant encore sentir, elle a en quelque sorte perdu son aiguillon. On dira, par exemple, qu'un père qui vient de perdre son enfant est dans le désespoir ou dans la douleur; au bout de quelques années on dira qu'il est attristé par la perte de son enfant ; plus tard encore , s'il reste incliné sous le coup , on dira simplement qu'il est triste, et comme on perdra de plus en plus de vue la cause éloignée de sa tristesse, on dira que sa nature est d'être triste, que la tristesse est dans son caractère. C'est alors, en effet, que ce sentiment méritera le mieux le nom de tristesse, parce qu'il sera le plus éloigné qu'il est possible de la douleur aiguë qui en aura été la cause, parce qu'il vient surtout de la réflexion, qu'il suppose l'intelligence, en un mot, qu'il est humain et qu'il nous distingue de tous les autres êtres qui peuvent souffrir ici-bas. Chez ceux-ci, en effet, la douleur
morale, lorsqu'ils sont capables de la sentir, ne peut durer assez longtemps ni survivre assez à sa cause pour mériter le nom de tristesse. La plupart des animaux, par exemple , aiment leurs petits et souffrent s'ils les perdent ; quelques-uns expriment cette douleur de la façon la plus touchante :
.... At mater, virides saltus orbata peragrans, Linquit humi pedibus vestigia pressa bisulcis, Omnia convisens oculis loca, si queat usquam Conspicere amissum fœtum ; completque querelis Frondiferum nemus adsistens, et crebra revisit Ad stabulum, desiderio perfîxa juvenci.
Mais chez presque tous cette douleur est passagère et ne survit pas assez à sa cause immédiate pour changer de caractère. Dans toutes les langues, un animal triste veut dire un animal qui va être malade, parce qu'une sorte d'instinct merveilleux l'avertit alors de la destruction qui le menace, et cette tristesse physique , dénuée de la parole, est éloquente. Mais la tristesse purement morale, écho prolongé de la douleur,
f278 DE LA TRISTESSE.
ébranlement durable d'une âme qui a été violemment secouée et qui quelquefois n'a pas assez de toute la vie pour reprendre son équilibre, est particulière à l'homme, et lui seul mérite de la connaître par la force de ses attachements et par l'intensité de ses joies.
La tristesse est donc une sorte de crépuscule qui suit la douleur; et malgré l'opinion des poëtes qui se piquent volontiers d'être tristes sans raison et qui chantent la mélancolie comme un don fatal du ciel, comme un mystérieux privilège des âmes délicates, il n'y a pas plus de tristesse sans cause qu'il n'y a de gaieté sans motif. Mais les causes de la tristesse et de la gaieté ne sont pas toujours simples eL évidentes ; on ne trouve pas toujours à la source de l'une ou de l'autre une grande douleur ou une vive joie. Plusieurs circonstances futiles , mais réunies par le hasard et se venant en aide les unes aux autres , peuvent produire en nous un état de tristesse ou de
gaieté dont la cause nous échappe et que nous attribuons, faute d'examen, au pur caprice de la nature humaine qui, étudiée de plus près, n'a pas de caprices et obéit à des lois. Mille coups d'épingle peuvent donner la fièvre aussi bien qu'une profonde blessure ; des incidents légers et inaperçus de nous-mêmes au moment où ils se produisent peuvent créer en nous un état de gaieté ou de tristesse assez fort pour résister aux circonstances extérieures lorsqu'elles nous sollicitent en sens contraire. Ce parti pris de notre âme nous étonne alors nousmêmes, et nous nous demandons pourquoi telle chose qui devrait nous attrister ou telle autre chose qui devrait nous plaire est sur nous sans pouvoir; c'est qu'une disposition contraire a été déterminée à notre insu dans notre âme et qu'elle a encore assez de force pour résister aux assauts du dehors. Il faut aussi tenir compte des causes permanentes et générales qui nous rendent plus ou moins capables de
gaieté ou de tristesse, et que nous oublions volontiers lorsque nous attribuons l'état de notre âme à un pur caprice de la nature. Vous avez, par exemple, mille causes d'inquiétude ou de chagrin ; de plus, la nature est en deuil, le ciel est sombre, une pluie lente et froide pénètre la terre, et cependant, malgré votre raison pleine de germes de tristesse qui voudraient éclore, malgré vos sens combattus et froissés par les circonstances extérieures, vous ne pouvez vous résoudre à être triste, votre âme se soulève sans effort pour rejeter le fardeau, ou elle le porte légèrement, de bonne grâce, avec un confiant sourire qui défie l'univers de l'accabler. Vous vous demandez d'où vient cette force surprenante ; vous oubliez seulement que vous vous portez bien et que vous avez vingt ans.
La jeunesse et la santé sont deux remparts qui bravent les assauts de la tristesse, et tant qu'ils nous protègent, elle ne peut guère remporter sur nous que de faibles et
courts avantages. Mais ces murailles protectrices sont sans cesse minées par le temps, et les déceptions de la vie en détachent chaque jour quelque pierre, jusqu'à ce que la brèche, étant une fois ouverte ets'élargissant toujours, la tristesse passe et repasse à son aise, en attendant qu'elle s'établisse au cœur de la place et n'en sorte plus. Qui de nous ne l'a connu, ce merveilleux ressort de la jeunesse et de l'inexpérience, si prompt à se redresser sous la plus dure étreinte ? Rebondissant sous le choc, comme nos balles rapides , et s'élevant d'autant plus haut qu'elle a été frappée plus. fort, notre âme adolescente, rabattue par les premières déceptions de la vie, ne s'en élance que mieux dans le vaste champ de ses espérances; mais après tant d'élans hardis et tant de chutes profondes, elle perd sa force, et, sans réagir davantage contre le coup qui la frappe, elle languit à terre, amollie, flétrie, souillée, roulée par le sort comme par le pied d'un passant.
C'est ainsi que s'épuise en nous ce fonds rie force et de vie, cette alacrité de l'âme qui nous permet de résister si aisément aux premiers efforts de la tristesse. Cette réserve une fois consommée , l'équilibre est rompu contre nous, et comme un homme qui voit tous les jours croître ses dépenses et diminuer ses richesses , nous avons de plus en plus de peine à faire face aux chagrins de la vie. Les illusions s'envont une à une, et nous avons beau restreindre de plus en plus nos espérances, comme pour tenter par notre modération la générosité du sort , comme pour faire au-devant de lui la moitié du chemin , il nous trompe toujours et nous demande incessamment un sacrifice après un sacrifice. Comme l'impitoyable Romain, qui après avoir dit au peuple de Carthage : « Donne-moi tes vaisseaux, donne-moi tes éléphants , donne-moi tes armes, » lui dit enfin : « Donne-moi ta cité , que je veux détruire, et va habiter plus loin, » ainsi le
sort nous presse ; et après nous avoir dépouillés de cette illusion, il nous dit : ce Quitte encore cette autre ; donne-moi enfin ce que tu as de plus sacré ou de plus cher, il faut que j'atteigne le fond de ton cœur. » Et alors même que par une sorte de négligence quelque chose nous est laissé, alors même que par une faveur singulière nous avons accompli ou possédé une partie de ce qui excitait nos désirs, quelle âme humaine n'a en elle-même, au bout d'un certain temps, assez d'illusions détruites, assez de déceptions accumulées , assez de ruines intérieures, pour qu'au moindre souvenir qui les agite il ne s'en échappe, comme une noire vapeur, un nuage épais de tristesse ? '
Si quelque curiosité nous pousse alors à examiner de près ces ruines, nous y trouvons en même temps l'histoire de notre vie et le moyen de porter un jugement équitable sur nous-mêmes. Qu'est-ce, en effet, que ce résidu de nos déceptions,
source intarissable de tristesse , sinon un indice de la pente constante de notre âme, une sorte de témoignage irrécusable sur la direction habituelle de nos vœux ? Nos tristesses sont du même ordre que nos désirs, puisque nos désirs déçus les composent, et nos désirs, c'est nous-mêmes. Quelles sont donc les causes de notre tristesse ? Sont-elles nobles, élevées, avouables ou égoïstes, misérables , bonnes à cacher loin de toute lumière? Nos amis, notre pays, le désir trop souvent confondu de savoir la vérité, l'inutile effort vers le bien, le découragement inquiet de l'âme qui s'élance vers la lumière et qui retombe, sont-ils au fond de notre tristesse, mêlés, je le veux bien, à cette inévitable lie qui dort toujours dans le cœur de l'homme ; ou bien cette lie est -elle tout notre cœur, et notre tristesse vient-elle seulement de l'inexécution de nos vœux injustes et de la soif inassouvie des plaisirs vulgaires? Nous pouvons ainsi prendre notre mesure; savoir au vrai
pourquoi Ton est triste, c'est être bien près de savoir ce qu'on vaut.
Rien ne montre mieux que cette dose à peu près égale de tristesse répandue parmi les hommes selon l'âge, la santé et les événements de la vie, combien nos opinions si diverses sur l'ordre du monde et sur notre destinée ont peu d'influence sur la conduite de nos sentiments et sur l'état vrai de notre cœur. Quelle différence ne devrait-on pas remarquer, au point de vue de la tristesse, entre un homme qui, regardant les maux de cette vie comme une épreuve, croit à une compensation dans la vie future, et un autre homme qui, confondant dans son esprit sa propre existence avec celle du monde, croit que sa personne est anéantie par le coup de la mort ? Il semble que le premier, une fois en règle avec sa conscience et avec le ciel, ne devrait jamais éprouver de tristesse, puisque les maux qui peuvent. l'atteindre, acceptés avec soumission, deviennent un gage de sa récom-
pense future, une promesse céleste de paix et de félicité. Il semble au contraire que l'homme qui croit son existence enfermée dans l'enceinte de la terre devrait être inconsolable du moindre obstacle rencontré par ses désirs, du moindre échec éprouvé sur son chemin. Le mot cruel de déception, qui n'existe pas à vrai dire pour le premier, a pour le second un sens profond et une terrible vérité. Tout plaisir inaccessible ou écarté de sa main est à jamais ravi, toute blessure reçue est pour lui sans remède; en fait de maux grands ou petits, il ne connaît rien que d'irréparable. Cette journée a été pour lui sans soleil , cette soirée sans charme, le sourire sur lequel il comptait lui a fait défaut : autant de perdu et pour l'éternité. Il vivrait cent ans que ce jour gâté et englouti dans le gouffre du temps, que cette minute même écoulée sans plaisir et désormais insaisissable , devraient l'obséder comme un remords; quelle raison a-t-il de se consoler du pli d'une feuille
de rose ? Et cependant il s'en console, tout comme s'il avait un avenir et une espérance, tandis qu'à côté de lui couleront les larmes d'un homme qui, au delà des douleurs d'ici-bas , devrait voir le ciel entr'ouvert.
C'est que nos croyances, quelles qu'elles soient, n'ont point le caractère absolu de la certitude. Celui qui croit à la vie future ne la touche pas assez de la main pour estimer les choses de ce monde au peu de valeur que devrait leur laisser une telle espérance ; et celui qui se croit voué au néant n'en est pas au fond assez sûr et ne le voit pas d'assez près pour s'attacher avec une frénésie sincère à l'heure qui passe et au plaisir qui vole. Nos joies et nos tristesses sont donc bien plus réglées par les événements de notre vie et parle tour de nos caractères que par la logique de nos croyances. Atteints par la douleur, nous poussons à peu près le même cri, et, selon le coup que nous avons reçu , il nous faut
à peu près le même temps pour sécher nos larmes. Incrédules , croyantes , tournées vers le ciel, inclinées vers la terre, nos âmes obéissent après tout aux grandes lois de la joie et de la tristesse et marchent courbées sous le même joug.
Il faut bien croire que les êtres animés sont seuls capables, à des degrés très-divers, de joie et de tristesse, et que ce qui ne sent rien ne peut rien exprimer. Comment nier cependant que la nature exprime tour à tour, comme un tableau varié , la joie et la tristesse en des traits si parlants et si clairs que l'œil et le cœur de l'homme ne peuvent s'y méprendre ? Nous savons tous ce que veut dire un jour joyeux, une journée triste, et nous en jugeons par l'impression unanime que la vue de ce spectacle produit sur nos âmes. Qu'un ciel gris et bas soit étendu sur nos têtes , que la pluie descende, non pas emportée en tourbillons par un ouragan qui aurait son intérêt et sa grandeur, mais lente et lourde comme un
froid linceul , et les mots de temps triste, de ciel triste seront aussitôt sur toutes les lèvres. En regardant de près les impressions que nous donne la vue de la nature, on s'apercevra bien vite que la lenteur et l'obscurité sont pour nous les éléments ou plutôt les promoteurs de la tristesse; ce qui veut dire que la nature humaine a soif de mouvement et de lumière, et éprouve un indéfinissable malaise lorsque ces signes de la vie lui font défaut.
ET
ET
a maladie, considérée en ellemême et séparée du terme fatal auquel elle peut aboutir, est déjà une épreuve sérieuse et suffit pour mettre en jeu toutes les forces d'une âme bien née. Supposez que le mal se prolonge et qu'il laisse à l'intelligence toute sa clarté, c'est une vie nouvelle qui commence pour le
malade, sevré de ses occupations habituelles et n'ayant plus d'autre affaire que de souffrir et de penser. Pline, écrivant de la campagne et considérant de sa retraite les occupations multipliées de la ville, disait avec finesse : ce II semble que, pris à part et au moment où l'on s'en acquitte, chacun de ces actes soit indispensable ; et pourtant, lorsqu'on les veut considérer de loin et tous ensemble, ils n'ont aucune importance et ne laissent aucun souvenir. » La maladie ressemble à cette retraite; elle suspend le mouvement de tous les jours et permet d'estimer à sa juste valeur cette agitation inquiète et stérile. L'homme est alors réduit à lui-même, et si les douleurs du corps s'apaisent, ou plutôt , comme il arrive d'ordinaire, s'émoussent par l'habitude, l'esprit se met à son tour en mouvement et réclame sa pâture.
Car que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe ?
ou qu'on ne lise, ce qui est un secours pour
songer? C'est alors, si on a l'esprit cultivé et le goût sain, qu'on sent le néant de ses lectures accoutumées et le vide de ces œuvres légères que l'habitude du monde ou les devoirs de notre profession nous obligent à parcourir d'un œil rapide, mais qu'une fois lues on ne saurait se décider à reprendre. C'est le malade lettré qui a plus que personne le droit de dire : a Je ne lis pas, je relis. » C'est pour lui plus que pour aucun autre que sont faits les livres éternels : j'entends par là ceux qui parlent avec le plus d'art des choses qui ne passent pas, qu'il s'agisse de Dieu ou de la nature, de l'homme ou de la société, des réalités de ce monde ou de nos aspirations vers l'autre. Il nous faut alors des livres dont le fond soit vrai de tout temps, dont la forme soit belle à tous les yeux; nous allons droit aux œuvres qui sont la meilleure richesse et l'honneur le moins fragile de l'esprit humain. Retirés sur ces hauteurs et volontairement enfermés dans ces régions sereines,
nous pouvons tromper la maladie et gagner du temps jusqu'au moment solennel, si ce moment doit venir, où le rideau se déchire, où se découvre clairement l'issue inévitable de notre épreuve, où commence enfin, sans qu'on puisse s'y méprendre, la grande affaire de la mort.
Que ce soit une grande affaire pour l'homme qui a- l'esprit de la comprendre et le loisir d'y songer, c'est ce qu'aucun moraliste n'a eu le courage de nier, et ceux qui prétendent que ce n'est rien, le soutiennent avec assez d'apprêt et de chaleur pour nous donner à entendre qu'après tout c'est quelque chose. C'est quelque chose, en effet, et nous n'avons pas le droit de nous en plaindre. Nous sommes les seuls habitants de ce monde qui ayons de l'esprit, et nous payons par les raffinements que l'esprit ajoute à nos maux les délicatesses qu'il ajoute à nos plaisirs. Nous mettons plus de façons que les autres êtres à mourir, parce que nous mettons plus de façons à aimer,
et de même que nous trouvons dans l'ambition et dans l'amour des délices qu'ils ne connaissent guère , nous voyons dans la mort des horreurs qu'ils ne soupçonnent point.
La Rochefoucauld , qui aimait la vie en égoïste, qui a été comblé par la nature et par le sort, et qui a eu de telles bonnes fortunes que les philosophes même les lui envient, a dit excellemment que la mort était une chose épouvantable, qu'elle ressemblait au soleil et ne pouvait se regarder fixement; et il a ajouté cette réflexion profonde, que tout ce que la raison pouvait faire pour nous contre la mort, c'était de détourner notre vue sur d'autres objets et de nous engager à n'y point penser.
Cela est vrai de tout temps ; depuis que le monde existe, la principale ressource pour bien mourir est de penser à autre chose, et ceux qui nous entourent nous y aident de leur mieux. Le plus souvent, si le mourant se laisse faire, pour le détour-
ner plus sûrement de la mort on l'engage î penser à ce qui en est l'opposé, à la vie et à sa guérison qui est la rentrée dans la vie. Mais, grâce à Dieu, cette ressource vulgaire n'est pas la seule, et il est de plus nobles moyens de détourner les yeux de la mort alors même qu'on la sait certaine, qu'on l'attend et qu'on l'accepte. La patrie, l'amour de l'honneur ou de la liberté peuvent avoir assez de puissance pour tenir les yeux du mourant fixés ailleurs que sur le but où la destinée l'entraîne. Il y a plus, on peut aller vers ce but volontairement et sans le voir ; on peut y marcher comme à reculons , et les plus illustres morts de l'antiquité n'ont guère fait autre chose. Mourir pour ne rien devoir h César, mourir pour ne pas respirer l'air souillé par Octave, ce n'est point mourir, c'est échapper à ce qu'on déteste, c'est s'élever au-dessus de ce qu'on méprise, et, tout entier aux objets qu'on évite, on n'a plus d'attention pour ceux qu'on va cher-
cher. Que de façons de détourner la vue de la mort! Il n'est pas jusqu'à Pétrone qui ne trouve moyen de ne la point voir en s'occupant de la rendre élégante , conforme à sa vie, digne de son esprit et de son goût. Et cet autre qui, torturé par la goutte, ne veut pas se tuer encore et retarde son suicide de quelques jours pour avoir le suprême plaisir de survivre à Donatien : Donec huic latroni super si m. Autant de manières de ne point songer à la mort : autant de divertissements , comme disait Pascal.
Toutes ces ressources font défaut au vrai chrétien, Il n'a point le droit de fuir le monde avec emportement, il n'a point le droit de se troubler la vue devant la mort en s'enivrant de haine ou de mépris pour ses semblables. Il ne la cherche pas, il ne la fuit pas, il la prévoit et il l'attend; il en est occupé pendant toute sa vie et plus encore à ses derniers moments, et il ne tient qu'à vous de croire que, faisant
exception au reste de l'humanité, il la regarde vraiment en face. Il n'en est rien cependant; il a bien les yeux dirigés vers la mort, mais son regard va plus loin et la franchit sans la voir. Il a sa façon particulière d'en détourner la vue qui n'est point de regarder, comme les autres hommes, à sa droite ou à sa gauche, ou derrière lui, mais du côté de la mort et au delà. Il s'est étudié de longue main à la regarder sans la voir, et à force de lui répéter hardiment : Où est ton aiguillon ? où est ta victoire? il est devenu aveugle devant sa victoire et s'est rendu insensible à son aiguillon. En un mot, il a cette méthode et cette ressource admirable de dérober à la mort ses attributs naturels et de ne pas la prendre au sérieux. Il la supprime donc plutôt qu'il ne l'affronte, et c'est pour lui un parti pris que de l'oublier.
Voilà l'art de mourir à l'usage du chrétien, et ce que cet art a de plus admirable,
c'est qu'il se soutient dans la pratique, c'est qu'il ne dépasse pas le niveau ordinaire de l'âme humaine et qu'il est d'un secours sans prix à un grand nombre de nos semblables. Cette préoccupation quotidienne de l'autre vie, cette constante contemplation des régions célestes , cette étude assidue des moyens d'y parvenir et du vrai chemin qui y mène, rien de tout cela n'est stérile; on se forme ainsi une seconde nature qui fait la guerre aux instincts de l'autre et qui finit par la supplanter. L'habitude de croire et d'espérer équivaut à la certitude et aboutit à la produire. Et cette certitude bienfaisante est à la portée des plus humbles esprits comme des plus grands, s'ils ont pris le même chemin. Pour mourir comme Ozanam est mort naguère parmi nous, il n'est pas besoin de son intelligence délicate et cultivée, ni de son âme généreuse; les plus humbles de ses frères l'imitent sans peine ce jour-là , parce qu'ils l'ont imité tous
les jours, et la vue exercée du chrétien n'a pas besoin d'être perçante pour contempler à la place de la mort les cieux tout grands ouverts.
Si les philosophes ne peuvent imiter que de loin cette sécurité parfaite, ils n'en recueilleront pas moins pour cette épreuve suprême le fruit du commerce qu'ils ont entretenu avec les choses éternelles, soit qu'ils aient pris l'habitude de vivre sous l'œil d'un Dieu de justice et de bonté et qu'ils aient toujours agi dans l'attente de son jugement; soit qu'ils aient cherché dans la conception de l'ordre universel et dans une intelligente adhésion aux lois de la nature la force nécessaire pour endurer avec calme les maux de cette vie et pour la quitter sans regret. Quelque chemin qu'ait suivi la pensée de l'homme, pour peu qu'elle se soit élevée au-dessus des intérêts et des préoccupations vulgaires, elle s'est rendue plus capable de considérer la mort sans faiblesse, et tout effort d'esprit
vers le grand et vers le beau reçoit ce jourlà sa récompense. Nous avons en effet cet avantage sur les bêtes, que, menacés par la mort, nous savons de quoi il s'agit ; mais si nous en restons à ce point, c'est un triste privilège, et nous aurions le droit de regretter notre intelligence si elle ne nous faisait pas faire un pas de plus : savoir de quoi il s'agit et en prendre notre parti , voilà notre supériorité véritable et notre gloire.