JÉSUS
Geluy qui sera sans péché
D'entre vous, si vienne bon erre (a^ec assurance) ,
£t jette la première pierre
A l'encontre de ceste femme.
Si vous l'accusez de diffame ,
Pour ce qu'elle a la loj faulsée ,
Vous-même l'avez transgressée
Peut-estre trop plus griesvement.
Les hypocrites, confondus, se retirent sans avoir osé condamner la femme adultère, qui reste tremblante devant son sauveur. Plus coupable que Madeleine, mais aussi repentante , elle trouve près du Père de toute miséricorde une égale indulgence. Seulement, il lui dit, en la renvoyant, ces mots consacrés : JYe péchez plus.
D'autres guérisohs , plus miraculeuses encore, sont opérées par Jésus. Le frère de Marthe et de Madeleine , Lazare , cet homme dissipé , livré h toutes ses passions , est mort j il est enseveli , on l'a descendu dans la tombe : rien ne semble pouvoir l'en tirer. A la prière de ses sœurs, Jésus le ressuscite. Lazare, alors revenu de loin, car il a été ' jusqu'aux enfers (ce qui n'est pas très or thodoxe), raconte à Madeleine et à Marthe ce qu'il a vu,
a3o MYSTJERBS.
U peint d'abord le purgatoire^ où les justes qui n'ont pas expie leurs fautos languissent
D'estre ainsi privés de leur bien , Car qui n'a son Dieu ,il n'a rien.
Là sont en piteuse ordonnance Les âmes des bons trespassés , Pour acomplir la pénitence D'aucuns de leurs vices passés. .
Là sont leurs tourmens amassés , Selon que leurs offenses sont :
La paine au délict correspond.
La peinture de l'enfer est plus énergique :
Au plus bas est le bydeux gouffre Tout de désespérance taint , Où sans fin ard (brûle) l'étemel souffre Du feu qui jamais n'est estaint...
Hjdeux puis, abîsmes parfons, . Remplis de pécheurs jusqu'au ions , Qui là reçoivent leurs souldées (leur solde) ; Là crient les âmes dampnées , En leur créateur blasphémant. . .
Leurs regrets sont mort pardorable , Et leurs cris , de piteux hélas ; Leurs tourmens , paine intoUérable , Sans jamais espoir de soûlas......
Là sont condampnés et jetés Geulx qui meurent en griefz péchés.
Mal reposent les mal couchés.
Là sont leurs âmes tourmentées , Abreuvées de Jfire de Dieu , Et très asprement asgîtées...
Hélas ! héias ! qui penseroit A ces dures afflictions , Je crois que jamais on n'auroit Tant de folles affections.
Et y pensons pour l'aYeiûry Et nitns ne pourrons mal fii^r.
Ce sermon (car c'en est un, et quel effet, dans la situation de Lazare, il devait produire sur Marthe, sur Madeleine, et par eontre-coup sur l'auditoire I) ce sermon, dis-je, est sans doute celui des confrères. J. Michel , à qui nous l'empruntons , se sera contenté de ehan^r quelques vei's. Voici les. deux derniers, d'après le manuscrit de Valenciennes :
Nous voullanU en tons bien régler , Et nous ne polrons mal finer.
Cela est plus yieux ^ ainsi q^e ce vers, où pourtant je regrette un mot :
Pour paracompllr la pepauc^ ,
dit plus que accomplir la pénitence f et, je crois, exprime mieux l'expiation complète du purgatoire. Du reste , on retrouve dans les deux textes ces belles expressions : Teint de désespérance^ abrewé de Vire de Dieu y ce vers énergique :
Où sans fin ard l'éternel souffre ;
enfin ce vers, plus remarquable encore par 9a naïve et proverbiale moralité :
Mal reposent les mal couchés.
Cependant un des disciples de Jésus , Judas , guidé par l'envie et la cupidité , va s'engager à
livrer son maître à ses ennemis. Des esprits infernaux, ses -vik désirs personnifiés sans doute, lui apparaissent , et l'un d'eux lui tient ce bngage :
Pourquo; viMu taut pOTrement?
Tu CBdures nécessité ,
Tu es près ausii nud qu'un ter ;
Tu as très grand froid en yrer,
Tu brûles de chaud en eslé.
Tn n'as rien que mendicité ;
Méchante povreté te gatlt.
Au tems que tu »ervois Pilatte ,
Tu entretengis les seigneura ,
Et avois des biens et honneurs ,
Ainsi comme un homme de bien ,
Et maintenant tu n'as plus rien....
Tu poeulx bien congnoistre et entendre
Que tes juifs quiérent â prendre
Ton luaistre , qui est sans pareil ,
£t tiennent au jour d'huj conseil
Pour trouver fachon et moyen
De le tenir en leur lojren {lien).
Partant, va-t'en secretteroent
En ce conseil hastivement.
S'ils t'offrent argent et bon prix ,
Treuve manière qu'il soit pris ,
Et en trahison si leur Livre.
Un remords salutaire vient pourtant l'arrêter : il rapproche sa conduite de celle des autres apôtres, qui sont en ce moment en prièi-e. Cette idée, qm pouvait l'arracher au crime, va l'y iM-écipiter...- Toutefois , comme le Mathau dtAtkalie :
Du Dieu qu'iï a quitté l'importune mémoire Jette encore en son âirie un reste de terreur , Et c'est Ce qui redouUe et nourrit sa turcur.
MTSTèl^BS. ^33
U voudrait aussi y dans ses cruels transports ,
A force d'attentats perdre tous ses remords.
En vain reviennent-ils de nouveau , il les repousse par cette effrayante sortie :
Il ne me chault {ne m'importe d'estre damné ! En despit de Dieu non pareil , Et de tous les anges "du ciel. . « En despit de tous ceulx et celles Qui furent , sont et pourront estrc , , En despit de Jésus mon maistre , Fasse Dieu le pis qui pourra !
Jusque-là on voit qu'il cherche à s'étourdir, et que^ même dansr ses transports furieux , l'aiguillon de la conscience se fait sentir encore. C'en est, pour ainsi dire, le dernier battement.... Une sinistre insensibilité a tout-à-fait glacé son âme, lorsque, décidé sur les moyens de livrer son maître. Judas, prenant le masque,
£fecte {comme Mathan) une fausse douceur, Et par là de son fiel colorant la noirceur...
Laissons-le , comme Mathan encore, se peindre lui-même :
Cautement {prudemment ) dissimulera^ Tout mon faict y aâin que mon maistre INe puisse mon vouloir congnoistre...
Couvrir fault ma prodition , ^ Et , soubz fainte dévotion , Dextrement celer l'entreprise.
Et pour ce , me fault par fainttse Simuler le doux , le bigot , .
a34 MTSTfiftES.
Le bon pnwd'hanune , U dévot , Qne l'on ne se défie de moy.
Un des apôtres apercevant Judas, dit :
Il m'est bien advîs que je voy Juda> , qui vient tout assimpty.
Tout assimply acbère de peindre l'hypocrite qui» ne pouvant plus même être désarmé par le plus doux reproche du meilleur des maîtres {Amice, ad quid venistt?), vient , pour mieux le signaler à ses bourreaux , et , d'accord avec eus , lui donner son baiser déicide.
Tous ces faits sont dans l'Évangile, ils ont pu soutenir l'auteur; mais voici une scène qui n'y est qu'indiquée, et à laquelle le génie réuni de Corneille et Kacine n'aurait pu suffire. Comment notre vieux poète pourra-t-il s'en tirer ? Pas trop mal, surtout vers la fin , que je vais seule extraire :
Jésus annonce à sa mère la mort horrible et prochaine à laquelle il doit se soumettre. Elle veut l'engager à quitter Jérusalem; il lui rappelle les Écritures, qui doivent s'accomplir. EUe le conjure de ne pas la rendre témoin de son supplice, et de lui donner auparavant ta mort, ou du moins une âme insensible à la douleur. Il lui répond :
Ce ne seroit pas voBtre bouneor Que vous , mère tant doolce et tendra , Veissîez vostre vraj fila attendre £h la croix et le mettre à mort , Sans en avoir aucun nmoH
MTSTÀRES. ^35
De douleur et compassion.
Et aussi le bon Siméon
De vos douleurs prophétisa ,
Quand entre ses bras m'embrassa ,
Dit que le glaive de douleur
Vous perceroit l'âme et le cueur
Par compassion très amère.
Pour ce 9 contentez-vous , ma mère ,
Et confortez en Dieu vostre âme.
Soyez forte , car onques femme
JHe souffrit tant que vous fcfez ;
Mais en souffrant , mériterez
La lauréole de martire.
— «G mon filz', mon Dieu et mon sire...
Excnae ma fragilité ,
Si par humaines passions
Ai faict telles requestes vaines.
— Elles sont doulces et. humaines, Procédantes de charité ,
liCais la divine volunté
A prévu qu'aultrement se &ce.
— Au moins veuillez de vostre grâce Mourir de mort brefve et légère.
f- «le moun*aj de mort très amère.
-— Doncques bien loin , s'il est permis. ,
— Au meilleu de tous mes amjs.
— Soit doncques de nuict, je vous prj.
— Mais en pleine heure de midj. i
— Mourez donc comme les barons ( les saints guer-
riers ). j
— Je mourra j entre deux larrons.
— Que ce soit sur terre et sans voix. l -* Ce sera hauk pendu en croix. -
— Attendez l'âge de vieillesse. '
— En la force de ma jeunesse.. . i ~ Ne soit voslre sang respandu !
— Je serai tire et tendu , *
a 36 MYSTÈRES.
Tant qu'on nombrera tous mes os...
Pais perceront mes piedz et mains , Et me feront plajes très grandes.
— A mes maternelles demandes Ne donnez que responces dures.
— Accomplir fai^t les Escrîptures.
Après que Judas a livré Fhomme-Dîeu , avec les circonstances rapportées dans l'Évangile, un autre disciple de Jésus, Pierre, ayant tiré son épée pour le défendre, abat l'oreille du soldat qui portait la main sur son maître. Et c'est ce même Pierre qui , un moment après, rougit de se montrer le disciple de la vérité , et la renie devant une servante d'auberge. Inconséquence trop commune en certains hommes d'ailleurs courageux, et qui finissent quelquefois par se réveiller, comme Piei^re, au cri de leur conscience, figuré par le chant du coq.
Jésus ayant ordonné à ses disciples qui avaient tiré l'épée, de la remettre dans le fourreau , afin que les Écritures s'accomplissent, se laisse emmener par ses ennemis. Ces scènes du plus haut intérêt sont trop faiblement traitées pour qu'on en puisse rien extraire. Nos pères, avec leur foi robuste, en jugeaient sans doute autrement.
Ici commençait pour eux ce spectacle, d'un pathétique immense , ce débordement d'amertnme et d'outrages dont Jésus va être abreuvé jusqu'à sa dernière heure. Il faudrait entrer dans cette mer d'ignominie pour apercevoir le but élevé d'un
MYSTÈRES. a'ij
semblable ouvrage^ et quelle résignation devaient inspirer à des hommes de foi ces souffrances d'un Dieu.
Outragé par ses accusateurs, poursuivi par les clameurs d'un peuple égaré, et presque abandonné de ses disciples , Jésus, traîné de tribunal en tribanal, est enfin ramené d'Hérode à Pila te, le seul juge qui , en sa qualité de gouverneur de la Ju*^ dée pour les Romains, puisse porter un arrêt de mort.
Pilate, convaincu de l'innocence de Jésus, qu'il voit d'ailleurs défendu par quelques hommes de bien , témoins éclairés de ses vertus et de ses miracles, voudrait rester dans ce juste milieu qui, entre des passions opposées, est la sagesse même et souvent le courage , mais qui change de nom entre l'innocence et le crime. Ce déplorable juge, monté sur son tribunal, y flotte dans la plus horrible incertitude.
D'un côté sont les persécuteurs de la vérité; ses défenseurs de l'autre.
Les premiers , qui sont des pharisiens , osent accuser le Christ d'irréligion : on leur rappelle sa piété , sa charité , les guérisons opérées par lui, peu de jours auparavant , sur deux infortunés. Un pharisien , ne pouvant nier ces guérisons, répond avec colère :
Il a sané (guéri) y point n'est desbat ; Ouy , mais c'estoit jour de sabbat.
a 38 MYSTJCRES.
Voilà ce qu'on reproche à Jésus. Mais Jésus reproche arec plus de raison aux pharisiens de ne comprendre point ces mots de l'Écriture : a J'aime encore mieux charité que sacrifice, m Tel est l'esprit de l'Évangile p résumé dans ces mots serrés^ mais où la pensée est trop à l'étroit : Qui laborat, orat» Travailler (pour soulager ses frères et en vue de Dieu) 9 irai^ailler, c est prier.
Mais recueillons quelques passages du plus grand des procès qui jamais ait été débattu*
PTLATE.
Or ça , seigneurs , il conviendra
Ung peu Tostre faict modérer.
Vous avez pu considérer
Ce que j'ai faict pour vous en somme.
Vous avez amené cest homme
Chargé de plusieurs démérites ,
Digne de mort , comme vous dictes ; *
Gomme d'avoir tout subvertj ,
Le peuple et la loi perverty.
Et beaucoup de mal advenu.
Tontesfoîs vous avez bien veu
Que de toute ma diligence
L'ay enquis en vostre présence ,
Conjuré et examiné ;
Kéantmoins n'a .déterminé
Rien qui tourne à son préjudice , .
Ne dont la réale justice
Doive sa mort sentencier.
AiïNE {grand'prùre).
Il ne s'en fault jà soucier, Car il ne dira chose aucune Qui tourne à sa malle fortune...
MTSTKRES. 2^9
GAYPHE.
Tu voys les accusations Que nous , princîpaulx de la loy, Souslenons et certifions*..
Puisqu'une fojs il se dict roy , .
César offense , somme toute , Et contre luy commet desroy.
PTI.ATK.
A le juger j a grant double.
Voilà déjà rhommè faihle fléchissant devant le méchant qai parle oivec audace^
Quelques justes , parmi les Juifs, vont prendre la défense de Jésus. L'aveugle-né, qui a été guéri par lui y commence :
Celui qui jamais ne meffit , Mais est pur , juste et innocent , . £t qui vient pour nostre proffit , De le pugûir on se consent!..