ZA&ES
Le cueur avez si fort troublé...
AMAN
Ung estrangier, ung avoUé !
ZARES.
Et qui est-il? Qu'a-t-il meffaict?
AMAN
Voire qu'on ne scait dont il est.
z'arès.
Vous estes mallement esmu.
■ AMAN
lïe Jou grant djahle il est venu.
ZAAÈS.
Mais qui ? Dictes vostre pensée.
AMAN
G est ce pautonnier Mardochée
MTSTÈKCS. 371
Qui jamais ne me fist honneur.
£t il n'y a si grant seigneur £d cour qui ne me cliapefonne (i) , Gomme appartient à ma personne.
Voilà comment ou annonce un personnage.
L'entrée du Glorieux de Destouches, qu'on a justement admirée, est , selon nous, moins caractéristique :
TUFiERB , marchant à grands pas.
L'impertinent !
PASQUiN 9 lui présentant une lettre.
Monsieur....
TUFiiuE 9 marchant toujours»
Le fat !
PASQUUf.
Monsieur.....
TUFIERE.
Tais-toi.
Un petit campagnard s'emporter devant moi ! Me manquer de respect , pour quatre cents pistoles !
Aman est furieux, lui, qu'on ne l'ait pas salué; c'est plus fort. Mais il y avait là, dans l'opposition qui doit frapper Aman, entre l'attitude de Mardochée et celle de tous les Persans, il y avoit là , dis-je, une source de poésie d'où le vieil auteur n'a tiré que deux ou trois vers assez secs , et qui a fourni à Racine un des plus magnifiques développemens que nous connaissions :
L'insolent devant moi ne se courba jamais.
En vain de la faveur du plus grand des monarques ,
(i) Qui ne m^ôte son chapeau.
aya mystères.
Tout révère à genoux les glorieuses marques ;
Lorsque d'un saint respect tous les Persans touchés
N'osent lever leurs fronts à la terre attachés ,
Lui , fièrement assis , et la tète immobile ,
Traite tous ces honneurs d'impiété servile ,
Présente à mes regards un front séditieux ,
Et ne daigneroit pas au moins baisser les yeux I . . .
Dû palais cependant il assiège la porte :
A quelque heure que j'entre , Hydaspe , ou que je sorte ,
Son visage odieux m'afflige et me poursuit ,
Et mon esprit troublé le voit encor la nuit.
Ce matin j'ai voulu devancer la lumière :
Je l'ai trouvé couvert d'une afireuse poussière ,
Revêtu de lambeaux , tout pâle : mais son œil
Gonservoit sous la cendre encor le même orgueil.
Quelle énergie ! et que d'images ! Chaque mot en offre une. Remarquons seulement ce lui ^ fièrement assis f et la place de ce front séditieux , mais surtout de cet œil qui se relève et qui nous frappe au bout du vers , comme il épouvante Aman.
• Nos peintres demandent des sujets de tableaux; qu'ils ouvrent donc Racine.
Aman , quand il a obtenu d'Assuérus la condamnation de tous les Juifs pour un seul qui Ta offensé^ s'écrie dans le vieux mystère :
Je vous auray, très fière gent,
Je vous auraj, despît commun ,
Je vous auraj ! Pour l'amour {à causé) d'ung ,
Vous en serez très tous pugnis,
Tant qu'en scauraj en tous pays
Où j'ai pouvoir et dominance.
M7STKRKS. 2^3
Il y a encore dans cette apostrophe un mouvement remarquable^ et le germe, quoiqu'informe, de cinq des plus beaux vers qui soient dans notre langue. Dans ces mots répètes : Je vous aurai , il faut sous^n tendre en ma puissance^ ou sous mon glaive, c'est-à-dire vous n existerez plus. C'est ce que Racine traduit par ces mots effrayans : Ihfut des Juifs ! Voyons toute sa traduction :
Je yeux qu'on dise un jour aux siècles effrajés : Il fut des Juifs ! Il fut une insolente race !
Très Jière gent.
Répandus sur la terre , ils en couvroient la face :
En tous pays OiifcUpouifoir et dominance.
Un seul osa d'Aman attirer le courroux ;
Pour V amour d*ung.
Aussitôt de la terre ils disparurent tous. yous en serez trestous pugnis.
C'est ainsi que nous voyons dans V Enéide Pallas (la déesse de la sagesse!) détruisant toute la flotte des Grecs , pour la faute légère d'un seul , unius oh noxam. Et pourtant Virgile lui-même est ici inférieur à nos deux poètes :
Un seul osa d'Aman attirer le courroux , Aussitôt de la terre ils disparurent tous.
Tous! Un peuple entier n'est aux yeux de ce Caligula qu'une tète à abattre^ un point à effacer du globe. Et l'insensé ne se doute pas que ce peuple y restera jusqu'à la fin des siècles , et que
ic'est lui, son oppresseur , qui Ta en disparaître! Voila surtout ce qui me frappe dans ces yers de Racine, et même dans ceux du KieiUTestcaneni. Le mystère des Actes des Apostres n'offre rien d'aussi beau. Ce n'est pas que les supplices de ces héros du christianisme fie soient extrêmement Taries^ car la barbarie des tyrans était inépuisable ^ mais l'attitude des martyrs est toujours la mémef. Ecoutons saint Etienne succombant sous les pierres dont ses bourreaux l'accablent :
Doulx Jesucrist , salvateur des humains , Le cbef enclin , à vous je tendz les mains , En suppliant , par grant détrotion , Que par ces gens qui sont trop inhamains Ne prolongez ma dure passion.
Je lis quelque chose de bien supérieur à ces Ters dans un soliloque où saint Augustin dit à Dieu que^ par sa gràce^ saint Etienne a trouvé des douceurs jusque dans les pierres qui lui portaient la mort : Tua enim dulcedo Stephano lapides torrentis dulcora^it.
Nous allons voir cette pensée développée dans le mystère de saint Crespin et saint Crespinieti , publié en i836 par MM. Dessalles et Chabaille, d'après un manuscrit anonyme du xv® siècle , conservé aux Archives du Royaume , section historique. On lit sur la couverture : a Ce Ystdire « fut joué le jour Saint-Grespin... i458, et mené « par moy, Ghallot Chandelier.
« C'est de la confrarîe monseigneur Sainb-Cres- (( pin et monseigneur Saint-Crespinien , fondée r< en l'église Nostre^Dame de Paris , aux maistres « étaux compaingnons cordouenniers^ et fut joué « aux Camieux^ l'an t4^- — ChandcUier. »
L'action se passe k Soissons , Fan nSf de Tère chrétienne. Deux pauvres cordonniers^ lès frères Grespifi et Crespinien^ venus de Rome avec saint Quentin , pour prêcher FEvadgile dans les Gaules, y font de nombreuses conversions. Le temps n'était plus éloigné où le paganisme allait de toutes parts se dissiper devant la lumière.
Le gouverneur des Romains^ Rictiovàire (RiC" tins V aras) y inquiet et furieux des succès remportés par les deux frères ^ les fait arrêter et traîner devant lui. Il les interroge. La douceur de leurs réponses forme un heureux contraste avec les emportemens du gouvemeur*prév6t et de ses conseillers. Un d'eux, hors de lui ^ ce qu'il entend dire k saint Crespînien du mystère de la conception^ s'écrie :
Haro ! las ! je suis forcené....
Dy-moy comment ce pourroît estre Que une vierge peust grosse estre , Sans compaignie d'omme avoir?
Qui de TOUS feroit son devoir, On VOUS feroit tantost mourir.
Sire , comment povez souffrir Qu'ilz diffament ainsy nos dieux Qui ont fait la terre et les^ cieux ,
2j6 MYSTÈRES*
Et ont créé trestout le monde ?
Il" GONSEILLIER.
Certes , mon cuer de duel habonde.
Il y a ici , entre les deux croyances , un choc , ou plutôt un chaos de discours d'où ne jaillissent pas encore ces traits lumineux qui nous frappe* ront ArnsPolyeucte; mais déjà la vérité s'y trouve. Rictiovaire^ désespérant d'en triompher^ a recours aux supplices : c'est là sa dernière raison. Allez, dit-il aux bourreaux ,
Alezp-moy cy tantost quérir Des alesnes ; c'est mon plaisir.
Il ajoute /en style aussi barbare que son ac* tion, qu'il les leur fera bouter aux doigts, afin qu'ils meurent de ces outils dont ils vivaient, car, à défaut de sens, il ne manque pas d'esprit; il a ce trait de ressemblance avec d'autres tyrans.
Les bourreaux apportent des alênes , et , en présence du gouverneur et de ses conseillers , les enfoncent jusqu'au manche dans les doigts des deux saints, qui, loin de se plaindre de l'horriW supplice qu'on leur fait endurer, « en regracient moult doulcement leur iTieu. » Ce sont les expressions d'un des bourreaux.
Rictiovaire, qui comprend le mauvais effet produit sur le peuple par son impuissance , est furieux de la paisible résignation des saints, quand
l'un d'eux lui dit :
Ce n'est que baing {douceur et rafraîchis sèment)
MYSTERKS. ^77
De ce que nous fais endurer :
Avec Dieu nous feras durer En paradis après la fin.
AIGTIOYAIRE.
Haro ! las ! je suis à ma fin !
Haro ! haro ! j'enragera j !
Haro ! ne scaj que je feray !
On vient au secours du malheureux prévôt , qui^ par une combinaison excellente, parait être ici le supplicié y tandis que les martyrs sourient à leurs tortures. C'est la mise en action de Fépi^ gramme de M arot :
Lorsque Maillard , juge d^enfer, menoit
A-Morïtfaucon Samblançay l'âme rendre,
A votre avis , lequel des deux tenoit
Meilleur maintien ? Pour tous le faire entendre ,
Maillard sembloit homme que mort va prendre ;
Et Samblançay fut si ferme vieillard^
Que l'on cuidoit pour vray qu'il menât pendre
A Montfaucon le lieutenant Maillard.
De l'avis de ses conseillers, qui le consolent et Tencoturagent ^ Rictiovaire fait enlever la peau du dos des impassibles saints, et il ne peut arracher de leur bouche une plainte y un mot qui démente leur foi. C'est alors que y résolu de s'en débarrasser, il les fait précipiter dans la rivière d'Aisne, chacun une pierre, ou plutôt une meule au cou, au lieu de collier, ^\t un des bourreaux. On^est loin de croire qu'ils en reviennent , lorsque les tirants (les bourreaux) accourent, et racontent
2'j8 MYSTERES.
ainsi à Rictiovaire et a son conseil le insultât de l'exécution :
PREMIER tïtMKT.
Sire , ojez ce que dire vueul :
Ces deux qu'avons en la imèwe Gettés y ilz sont à lie cfaiére (4 cœurjêie) , Oaltre passés.
I4 rivière > qui fort gelée Estoît , est chaude devenue Comme eau de baing....
Les meulies qu'en leur col ont mis Emportent , dont je m'esbahîs Et merveille très grandement.
m* TIllAZVT.
Il ne leur griéve nullement A porter ne c'iine chemise.
Nostre loj sera en bas mise , Sire^ se n'y remédiez ; Tout le peuple les syent aux pies Pour ee fait-cj.
llUf TimiNT.
Il en a jà , je vous afiy , Pe crestiennés plus de mille.
Après un redoublement <ie fureur dont il ne peut plus varier l'expression , le préyôt se laisse un peu calmer par ses conseillers , qui lui disent que Grespin et Grespinien ont usé d'un enchantement que le feu seul peut détruire. (De là l'usage de brûler les sorcier^.) Nous n'ayons qu'un moyen de nous en délivrer, lui di(K>n , c'est de \ts faire ardoir ou bouillir.
Rictiovaire se rend à cet avis. Une grande
JliTSTÈRES. ^79
chaudière pleine d'huile et de plomb est allumée. Les saints y sont jetés. Les bourreaux , le conseil, le prévôt viennent souffler le feu et se ardoir eux-mêmes.
N'entendant plus les deux martyrs parler : Ils sont mortSy se disent--ils.
Tout à coup 9 sortant la tête de la chaudière ,
SAINT GRESPIN.
Mon Dieu , mon Roy , mon créateur !
VueiUes aToir de noua mercy ! . .
SAINT GREaniflEN.
De nous mercy et remembrai|ce ! . . .
Qu'on juge de la stupéfaction à^s tyrans ! Le prérôt, qui ne se contient plus^ semble au moment de creTer de rage^ quand la chaudi^e bouillonnant éclate et le tue^ lui et tous ses suppôts. Les martyrs en sortent sains et saufs ^ et l'on ne sait comment le drame finirait^ si l'auteur n'ame^ nait, pour en couper le noeud^ les deux empereurs Dioclétien et Maximien^ qui font décapiter les deux héros, car tout est double dans la pièce, ce qui en affaiblit J'intérét en le divisant. Elle est tellement chargée de détails, qu'au lieu dé regretter la T* journée, dont les éditeurs nous apprennent la perte (qu'on aperçoit à peine), je serais tenté de croire que c'est une main officieuse plutôt que celle d'^un Vandale qui l'a supprimée.
Dussent MM. Chabaille et Dessalles me prier de laisser là ma serpe ^ insirument de dommage.
âSo MTSXèRES.
j'ajouterai qu'on aurait pu retrancher encore la Vr journée , la plus, intéressante peut-être pour nos pèrf^s. Disons-en quelques mots.
La pièce étant finie et les saints enterrés. Tau* teur fait yenir à Soissons, sur leur tombe ^ de nombreux personnages y entre autres saint Cjr, saint Éloi, le pape^ un archeTéque avec des cardinaux. Les deux martyrs sont exhumés et leurs corps transportés dans une chapelle qu'on leur élève. Des malades s'y rendent en foule ^ et de nouveaux miracles s'accomplissent aux yeux des spectateurs dont la foi robuste était infatigable. Pour nous , pour notre impatience moderne qui veut être nourrie de colifichets^ et qui trouve é&& longueurs dans un distique^ il y aurait dans cette VI® journée surabondance de merveilles, ce qui n'ôte rien au mérite des actes précédens. Je suis certain qu'ils n'ont été surpassés dans aucun des miracles où des saints et saintes sont martyrisés.
Le moins faible de ces ouvi'ages ^ le mystère des Actes des Apôtres ^ réprésenté long-temps après (à Bourges en ï536 et à Paris en i54i), exigeait sans doute une mise en scène plus pompeuse; mais^ outre que le style en est d'une grande pauvreté, qu'est-ce que saint Thomas sortant d'un four brûlant et marchant sur des fers rouges; saint Pierre et saint Paul, après leur mort, apparaissant à Néron; saiqt Denis même portant sa tête, comme nous l'avons vu dans
un antre ouvrage y qu'est-^e que tout cela ( littérairement parlant) , près de cette chaudière ardente où, à l'aspect du*' calme des martyrs , les transports furieux des tyrans bouillonnaient !
Le seul reproche à faire peut-être à cette com- Ijinaisou si neuve , c'est ce mélange de sérieux et de comique , où le ridicule , il est vrai , tombe sur le crime; mais avouons qu'il y a quelque chose de plus digne d'un sujet semblable', par exemple dans cet imposant mépris que l'immortel auteur des Martyrs imprimé au peuple avili et à Fempereur-bourreau , ce Galérius , dont l'âme , dans un corps déjà livré aux vers , est âbriitie au point qu'il vient , entouré de femmes impudiques, rii^ales de la mortj se distraire au spectacle <le la mort des martyrs. Ce sont là des peintures sévères, dignes de Bossuet.
Mais lorsque, dans une école inférieure, se rencontre pourtant une idée, hors des lieux comuiuTis, fût-elle noyée dans un amas de détails rebutans, comme davis un mystère de sainte Barbe que nous venons de lire , il faut l'en extraire cette idée. La voici :
Une jeune princesse de Nicomédie (dès long* temps patronne d'un illustre collège), sainte Barbe, élevée dans le paganisme, mais éclairée par la religion du Christ , refuse de sacrifier à de fausses divinités, surtout à Vénus. Dioscorus, son aveugle père, ou plutôt son tyran, désespéré
2S2 MYSTiRKS.
d'abord; et bientôt furieux ^ rabandonne à des docteurs ; professeurs de mensonge, qui se chargent de la corrompre. Leurs leçons n'ayant pu la (Ranger , on la livre . à des bourreaux qui se flattent d'en triompher, en faisant rugir sur elle une mol't affreuse. Elle ne la craint pas. Les supplices ont commence : elle les brave tous. Enfin un des tyrans croît avoir découvert le secret de safoiblesse .* « Qu'on la dépouille nue , dit-il, et qu'on l'expose nue à tous les regards. }^ Oh! alors , cette jeune vierge qui bravait la mo^l et les supplices , est épouvantée de la torture morale où l'on va l'attacher, qu^dis^e! à laquelle on la livre de l'aveu de son père, ^le est dépouillée de ses vétemens : malgré l'auréole qui déjà l'entoure, des regards sacrilèges vont jouir de son indicible embarras, et l'on ne voit pas trop où s'arrêterait cette scène halpdie, si un ange envoyé du ciel par la Vierge des vierges , ne venait jeter sur celle qui l'iinplore un voile secou* rable, et frapper de cécité ses bourreaux.
Cette perle est malheureusem^at ternie au milieu d'un tas de boue^ car déjà l'on remarque datis la pièce un mélange de plaisanteries grossières qui nous rebutent dans la plupart des drames de la fin du xv® siècle, et que nous trouvons jusque dans les pièces de l'Hôpital de la Trinité, où s'étaient glissés les Enf ans sans-souci.
Dans le mystère de saint Crespin et saint Cres--
MT8TÈRK8. a83
pinien, tout porte un caractère de bonne foi qui est le cachet de ces sortes d'ouvrages. C'est un fait remarquable que œ ton soutenu dans de bons artisans que nous ue voyons jamais au-dessus de leur état, ultra crepidam, et que la Religion ce-^ poidaut élevait , tandis que les passions en dégra-*^ (lent tant d'autres.
Plusieurs historiens ont parlé d^ Confrères de la Passion , aucun n'a mentionné le théâtre des Frères Cordonniers , non plus qu'une autre confrérie que nous verrons (ch. IX) occupée d'an drame qui nous donnera une haute idée de ia corporation à laquelle nous le devons^
Quoique ces corporations n'existent plus en
France, on en voit pourtant encore quelque trace
dans nos villes du Nord. Aiqsi , divers corps de
métiers se réunissant, le jour de leur fête, se ren^
dent dans leur paroisse où une grapd'm^sse est
chantée, et où la statue du saint qui fut le servi«-
tear de Dlieu, le bienfaiteur des hommes, est
ornée de bouquets et portée en procession. Son
panégyrique , que le curé fait ordinairement , est
entendu des bonnes âmes , tandis que les au«-
tres s'en vont au cabaret voisin , d*où ils ne sor-«
tent, avec peine, que quand le bedeau vient leur
dire qu'on ne prêche plus et que la procession
commence.
Il y a quelques années, dans une de ces villes, le curé^ qui était encore en chaire, en voyant ren-
a84 MYSTÈRES. .
trer ses ouailles enluminées, crut de voir joindre au pan^yrique du Saint un éloge de la tempférance : cela ne fut point du goût de nos buveurs. Retournés au cabaret , ils jurèrent qu'il n'y aurait plus à l'avenir de panégyrique. Les pauvres curés ne font pas ce qu'ils veulent : le sermon fut supprimé. Ainsi, après les mystères, nous n'aurons pms même de panégyrique; bientôt plus de saints, même en peinture; et plus d'illusion. Mais le genièvre , la pipe et \efaro nous restent. Compensation.
C'est cependant dommage de se trouver si loin de ces jours de nos pères où tout un peuple , se divertissant par devoir, s'enivrait pieusement des plus profondes joies. Quoique nous ayons déjà parlé de ces représentations données dans les provinces avec plus d'éclat qu'à Paris même, voici un Mystère manuscrit de la Bibliothèque Royale (fonds La Vall. 5i), qui nous of&ira de nouveaux détails, et des rapprochemens curieux. C'est une J^ie de saint Martin parpersonnaiges, jouée en i49^^ ^ Seurre, ville de Bourgogne, qui a bien perdu de son importance. L'auteur, nommé Andrieu de la Peigne (il y a de la poésie dans ces noms-là ), rend compte lui-même des circonstances de la représentation dans un procès-verbal , trop diffus sans doute , mais qui doit être rapporté en substance (i). Nous y apprenons,
(i) Le savant auteur de l'article de la Vigne (Bio^mphie uni-
MTSTÈRES. ^85
d abord, que le 9 mai de l'an 1496, maistre Anr iréy ou Andrieu de la Peigne ^ natif de La Ro^ chellej un vicaire de l'église de Saint-Martin de Seurre , et plusieurs honorables bourgeois de ladite ville s'assemblèrent « pour faire coucher sur UD registre la Vie Monseigneur saint Martin par personnaiges , en façon que, à la voir jouer, le commun peuple pourroit voir et entendre faciUement comment le noble patron dudi.t Seurre en son vivant a vescu sainctement et dévotement, n Ou voit ici cette intention de nos vieux dramatistes d'instruire le peuple par de grands exemples. De là l'idée que le Ciel lui-même devait prendre part ài leurs jeux et en favoriser Vexhihition. Malheureusement une grande pluie survint au moment du mystère qui avait lieu en plein Tent :
« Tous les joueurs , dit l'auteur , se ni jrent en arroy , chacun selon son ordre , et à sons de trompetes , clerons , mcnestrlers , haulx et bas înstrumens , s'en vlndrent en ladite église monseigneur Saint-Martin , chanter un salut moult devosteinent , aflin que le beau temps vînt pour exécuter leur bonne et dévoste entencion en l'entreprise du dît
verselle) n'a eu connaissance ni du manuscrit qui va nous occuper, ni de deux farces dont nous parlerons, ni du lien de naissance d'A. de la Vigne. ïl réfute l'opinion de ceux qui le croient de la Savoie , mais il n'en émet aucune. Wous allons appi^ndre par Â. de la Yigne lui-même qu'il était de La Rochelle. Connu jusqu'aujourd'hui par quelques poésies légères et par son Journal de Naples , qu'il entreprit à la demande de Charles VIII, A. delà Vigne mourut en iSaj.
286 mt6T>:res.
Mjfttère ; laquelle chose Dieu leur octroya , car le lende main qui fut lundj , le beau temps se mist dessus , doit commandement fut fait à son de trompeté par messeîgoeurs les maires et eschevins que nul ne fust si osé ne si hardj de &ire euYre mécanique en la dite ville , l'espace de trois jours ensuivant esquelz on devmt jouer le Mystère. »
Cette obligation de chôtner^ et presque de s'amuser^ 80ÙS peine correctionnelle^ est fort remarquable.
Après la monstre ou le cri {\\ qui se fit par toute la ville et par tous les joueurs acoustrez^ chacun selon ^on personnaige ^ et'où se trouvait bien neuf vingts che\>aulx ^ la représentation enfin commença par une scène de diablerie : nue pluie avait ^ le premier jour, empêché le spectacle; et maintenant vdilà qu'au moment où les diables sortent de l'enfer par dessoubs terre ^
(i) JVous n'avons pas le cri de ce Mystère, mais en voici on des Actes des Apôtres ^ lequel fut fait dans tous les carrefoors de Paris, le ï6 décembre i54o, — tant par maistres et gouverneurs du dict Mystère , que par gens de justice , rÛoricUiu, et aultres gens de longue robe et de courte, tous bien montez selon leur estai ; ,
Poar ne tomber en damntble xléconrs En nos jours conrs , aux biblîens discours Avoir recours , le temps nous admoneste : Pendant que paix estant nostre- secours.
Nous dict : je conrs es royaylmes , es cours ; En plaisant cours faisons qnVIle s*arreste ; La saison preste a sonveii^ chaolye teste, Et pour ce honneste œnrre de catholieqoes , On faict sçavoir à sou et crjs publicqties , Que dans Paris ung Mystèi^ s*àppreste, Reiirésentans Actes apostoliques.
Satan; qai doit pousser hurlemem horribles, est suivi de Lucifer, lequel ayant trop approché sa lumière du haut-de-chausses de son compagnon » le pauvre diable est tout à coup en feu ^ et pousse au Datarel des cris de possédé. L'assemblée s*é-^ pouvante; on se hâte de porter secours au déitiof» et de le déçestir. Le voiËi saUvé. Mais les autres joueurs , témoins de ces contre-temps , commen* calent à se refroidir et à douter des intentions du ciel.
« Toutefifoisy dit le narrateur, moyennant l'aîde de mon-* seigneur saii^ct Mai^tln , qui prist la conduite de la matière en ses mains , les choses allèrent mîeulx cent foys que l'on ne peosoît. ... Ainsi doacques fut )Ouë le diot Mystère , si tryumphament , aultenliquement et magnifiquement ( ces trois ddi^erbes joints font admirablement) , sans laulte quelle qu'elle fust au monde, qu'il n'est point en la possibilité (1 omme vivant sur la terre le s^avoir si bien rédiger par escript qu'il fut exécuté par effect, »
Tout ici est extraordinaire : d'abord un auteur Content de ses acteurs ; mais aussi quels acteurs ! Quoiqu'au nombre de plus de cent trente ^ nous voyons au procès-verbal qu'ils étaient choisis et les rôles distribués par le maire et des notables de la ville; que les joueurs prêtaient serment.. «• de se conformer sans doute aux intentions de l'auteur, sans qu'il fût besoin d'ajouter et de naww pas de migraines : les rôles de femmes étaient joQes par des hommes qui se voyaient sous l'œil du ciel f soùs la protection de saint Martin. Fa ut-ii>
après cela , s'étonner de leur, patience , et de la dimension de leurs rôles et de la longueur de la représentation qui , pendant trois jours de suite, commença entre sept et huit heiu*es du matin ^ et dura presque sans interruption jusques à cinq et six heures du soir ?
Au procès-verbal se trouvent joints aussi les noms des personnages et ceux des joueurs. En voici quelques uns :
Sathan. — Poincenot.
Luciffer, — Oudot.
Le père sainct Martin. — Messîre Oudot GobîUon.
La mère sainct Martin. — Estienne Bossuet.
Sainct Martin. — Jehan de Poulloux.
Le premier chapellain. — Messire Pierre Robîllart.
Le second prestre. — Messire Jacques Bossuet.
Véi^esque des Arriens — ^ Frère Pierre Caillot.
Le secretain. — Frère Guéuot de la Faye.
Le portier. — Broutechou.
Le brigand Toutlyffaut. — Le Roy Fallot , etc.
Ce qu'il y a là de plus remarquable^ c'est le nom de l'immortel Bossuet , né, conmie on sait, à Dijon, près de Seurre, d'une famille qui occupait depuis long-temps <lans cette province, dit sa biographie, un rang honorable.
Il est intéressant de voir, dès i^ç/^, dans une pieuse solennité, deux Bossuet, dont un est chargé d'un personnage de prêtre. Et comme si ce nom de Bossuet eût porté bonheur au poète , son rôle est un des mieux écrits. Quoique placé en second^
MTSTÈKfiS. 289
il parle le premier au jeune Martin , el commence ainsi, de ce ton noble et éKgne, bien an-detôus da-> quel pourtant devait s'élever le Bossuet à venir s
Celnj qui fait là-bas régner
Toute chcfte en vràje value...
C'est celuj seul qui enseignai heur (i) ,
Et toute cl\ose pardurable ,
Desquelles je suis euseigneur,
Et à tous bumains doctrinable;
Sa doulçeur est tant ineffable
Qu'il n'est nul qui la sceust escriprCé
Nonobstant ^ mon filz amyable 9
Entends ce que je te veulx dire.
Tout n'est pas cependant de ce ton soutenu , et Ton pourrait croire que les Ènfans sans-souci ont passé par là^ quand on entend le diable qui avait failli être brûlé, apostropher ainsi , en rentrant en scène , son camarade Lucifer :
Malle mort te puisse adorter {cusaUUr) , Paillart , filz de putain , coquu !
Pour à mal faire t'enorter y Je me suis tout brûlé le eu*
Mais une bigarrure plus forte, c'est que le jour où Ton ne put représenter la Vie de saint Martin^ on joua, en sortant de l'église, et comme pour peloter en attendant partie^ une petite farce des plus licencieuses, qui se trouve dans le même ma-* nuscrit. Nous en parlerons.
(i) On connaît le début du fameux discours de Bossuet •. « Celui qui règue dans les cieux...* est aussi le seul, etc. «
Egç^y^r, connue dit Boîleau^ même les mystères les plus maints f étiét uu besoin caractéris* tique de l'esprit français. Qui crûirait que, dati^ le mystère des Actes des Apôtres^ au mpment douloureux où saint Paul \a être lapidé , Tauteur mette dans la bouche de ses bourreaux ce dialogue :
— Apporle-moj. — Quoi ! — » Upg ciiiUou. — - Et à moj une pierre dure.
-*- Mais où prinse? — Ne fe chaille 4>n.
— Apporle-moy. — Quoi ! -— Ung caillou. Viendras-tu ! •— Attendez un pou ,
J'ay mis ma main en une ordure.
C'est ce que les auteurs de cette époque pourraient dii'e souvent. Dans un Mystère de saint Fiacre (MS. de la Bibliothèque de Sainte-Geneviève, n** 164^ W.), l'auteur abandonne son sujet au moment le plus intéressant , pour se jeter dans une farce ignoble, tout4i-fait étrangère à l'action. L'ouvrage n'offre d'ailleurs rien de remarquable qu'une exposition q^l le pèns et la mère de saint Fiacre se désolent de la sagesse de leur fils. Cette idée singulière se trouve exécutée au^si; mais d'une manière plus saillante, dès le début du Mystère de saint Martin. Son père, qui était dans le iv* siècle un de ces tyrans militaire que Rome imposait à la Gaule , parle ainsi â/d son fils à sa femme, d'un ton de matamore, dont le mauvais goût n'est pourtant pas saps vérité :
Je venlx qu'il soit désormais aux Tacarmei ;
MT3TKAI':». !I9I
Cannes , moyii«8 , powr.Ms rades alarmeâ, Larmojer face ; à nojse et à coQtens Tant qu'il ait fait plusieurs gens mal contens , Tandis qu'il est en la fleur de jeunesse.. . BfttfiQt , frappant ; peut Imnter combalans , Bataillant fort , tant qu'il soit en vieillesse.
Si l'auteur a voulu nous faire juger de la dureté et de l'absurdité de rhomme par son style , il n'y a pas mal réussi. Le vieux païen va jusqu'à souhaiter que son fils fréquente les mauvais lieux : « Jeunesse encore le gouverne», dit-il,
Mais bien le verrez aultrement , Si le dieu Mars ung peu l'jveme.
Il ne sujt bourdeau , ne taverne , Gittiment seroi^il eault et fin ? •
Mai^ qu'il ait pa^ la poterne D'amouFf il fe^a belle fin.
On pourrait croire que* Fauteur chrétien calomnie ici les mœui'sdu paganisme, si Ton ne savait c^ qu'elles étaient depuis long-temps. Le jeune Martin, dont la pureté naturelle en a été choquée, est au moment d'embrasser le christianisme ; il en a dip. les vertus, lorsque son père lui Tantant les plaisirs dont jouissent les gens du monde , le jeune homme , aussi sage que le vieillard est fou , lui répond :.
Tel aujQurd'buy s'esjoyst de la feste , Qui puis après petitement s'en loue, Et tel son bruy t aujoinrd'uy magnifestc A qui d«main mort baille sur la joue.
MTSTÈREC^.
2ga
Fortune après dn demovirant se jaae^ Ne plus ne moins c'un cbat d'une souris.
Il y a du La Fontaine dans ces vers.
Martin cependant, a embrassé lemétier des armesy poar obéir à son père, et il se trouve, au milieu de l'hiver le plus dur, jeté parmi des militaires pour qui ses principes et sa conduite sont un objet continuel de railleries. Je me figure un de mes plus honorables compatriotes, le brave N. , avec qui j*ai fait plusiem*s de mes classes. La conscription l'ayant, vers les dernières années de l'Empire , arraché sans fortune aux études solides qu'il achevait, il se décida résolument à servir, malgré les obstacles qui nous semUaient insurmontables. Je me rappelle toutes les inquiétudes de ses amis en le voyant, lui, si faible alors de complexion, partir sini|>le soldat; lui, si religieux et si doux , jeté au milieu de gens qui, même sous Napoléon, ne se piquaient pas de tolérance.
Arrivé au corps , savez-yous quel fut son premier acte de courage devant ses nouveaux camarades? De s'agenouiller le soir au pied de son lit, et d'y rendre grâce à Dieu de sa journée. Qui le croirait ! on le plaisante; mais lui , incapable de toute désertion et de poltronnerie , tient bon , dédaigne les railleurs , et quelques jours après, se montre encore plus intrépide, en se détachant de la foule, pour aller entendre une messe, à la barbe des incrédules. Redoublement de railleries, qu'un
soldat ordinaire eût lavées dans du sang ; mais notre enfant diÈi Nord dewit manifester autrement sa valeur. Les occasioBfi ne se faisaient pas attendre à cette époque : à peine arrivé à l'armée, on TOUS menait à l'ennani. N. le vit sans pâlir, inébranlable aux coups de feu , comme aux plaisanteries : ce il'en était pas une assurément que cette effroyable campagne de Russie; N.... la fit tout entière, alla jusqu'à Moscou , et ce fut sous ses murs, qu'après les traits de l'intrépidité la plus calme, il reçut de Napoléon, avec la croix, le grade de capitaine,
Dans l'épouvantable retraite, où, sous le frimas meurtrier, ses plus vigoureux compagtions tombaient par millier^, hélas.! autour de lui, N., comme si sa charité l'eût réchauffé,^ résista, couvrant, a ^exemple de saint Martin, couvrant de son manteau ses frères expirans, et s' enveloppant de cou* rage.
Pourquoi l'historien tfop affligeamment vrai (si Ton peut l'être trop) du plus affreux dç nos désastres, n'a-t-il pas eu connaissance de plusieurs de ces traits d'une charité intrépide , inspirés par une foi profonde ! Us nous auraient par momens rappelé, au milieu de désolations sans espoir ^ ce rayon d'en-haut qui souvent sur la Terre-Sainte illumina nos pères.
Nous avons laissé saint Martin au milieu d'un hiver rigoureux , en butte aux railleries de ses
Gcmipagnons d'armel». En vbid quelques tins : ce sont des nobles^ jileu cKgues de leur rang. Laiissods-les parler néanmoins^ :
LE MARQUIS (à suint Martin).
Vfyiisi ! ehetadiéry siis , «beVatdchez appoint.
j^B Dde.
A sa fa^oQ , bref, ^«^ne m'enteos point. . Que veult-îl faire ? îl est toujours derrière.
Apparemment qu'il dit quelque prière.
Martin ! bfttt 9 faàti! \^ im«» jure et pcometz Qu*à guerroyer il sera mal habile. *