DE LA REVANCHE
La revanche, est-il un cœur français qui ne nourrisse cette pensée? Est-il une intelligence qui ne soit appliquée à chercher les moyens qui pourront un jour amener cette réparation sans laquelle la France est non-seulement déchue, mais morte, mais anéantie? Un proverbe allemand dit : Die Zeit schliest die Wunde wie das Grah : Le temps ferme les plaies comme la fosse. Il ne faut pas que le temps ferme les nôtres, jusqu'à la revanche éclatante et complète.
Oui, entretenons dans nos âmes et dans nos esprits le désir généreux de la revanche. Mais que notre légèreté et notre prérsomption ne se trompent plus sur les moyens.
Pour obtenir la revanche, il ne s'agit pas seulement de perfectionner et de multiplier nos engins de guerre, de réorganiser et d'agrandir notre armée.
Ce n'est pas une arme purement matérielle qui nous redonnera la victoire.
Avant d'avoir été vaincus sur les champs de bataille, nous avons été défaits sur un autre terrain, celui de l'éducation et de l'enseignement. Reprenons la supériorité sur ce terrain et nous aurons la chance de la reconquérir sur les champs de bataille.
Que notre patriotisme s'émeuve donc et qu'il rivalise dignement avec le patriotisme allemand, lequel, il faut bien le dire, est mêlé d'une forte dose d'orgueil. Jusqu'aux événements qui
2 l'instrument de la REVAN'CHE.
ont donné aux Allemands une si grande place dans le monde, le fond du patriotisme allemand n'était pas précisément d'aimer l'Allemagne pour elle-même, mais avant tout de prêcher Tuniverselle supériorité de l'Allemagne sur la France. Malheureusement nous ne savions pas, nous ne voulions pas croire combien cette supériorité était réelle à plusieurs égards, spécialement pour ce qui concerne l'éducation et l'enseignement.
D'abord, une disposition favorable des esprits, une intelligence universelle de la nécessité pour tous de certaines connaissances, avait permis aux Allemands de rendrel'enseignement obligatoire. Depuis l'ûge de cinq ans accomplis tout enfant doit suivre les cours de l'école primaire jusqu'à la fin de sa douzième année. Ceux qui, à cet âge, veulent passer dans une école primaire supérieure ou dans une école d'industrie (Realschule), — ce sont les Allemands qui ont donné le premier exemple d'un enseignement intermédiaire professionnel, — sont obligés de présenter un certificat constatant qu'ils ont répondu convenablement dans l'examen subi par eux sur les matières enseignées dans l'instruction primaire ordinaire. En Autriche, — et des règlements analogues existent dans les autres pays allemands, — tous ceux qui, à la fin de leur douzième année, quittent l'école primaire sans passera une école supérieure, doivent assister, jusqu'à l'âge de seize ans commencés, aux leçons dites de répétition, qui ont lieu le samedi au soir, ou le dimanche matin, pendant deux heures, en présence du curé, du maire, et de l'inspecteur des écoles. Ils écrivent, lisent, calculent, et sont interrogés sur la rehgion. Les parents sont responsables de l'assiduité des enfants à cette répétition, comme de leur assistance à l'école, depuis l'âge de six ans jusqu'à treize; leur négligence à ce sujet est punie si gravement que la récidive peut avoir pour conséquence de faire nommer un curateur à l'enfant jusqu'à la un de sa dix-septième année.
Les méthodes suivies dans les écoles primaires, dans les écoles spéciales, dans les gymnases, — qui sont presque exclusivement des externats, — dans les vingt- quatre fameuses universités d'Allemagne, ont une incontestable supériorité sur les nôtres.
Les universités, établies généralement dans de petites villes et nourries des généreuses traditions du passé, ont toujours su maintenir leurs prérogatives d'indépendance et de liberté. Aussi, dans toute l'étendue delà patrie allemande, quel prestige s'attache au nom d'un homme de science, au seul nom de professeur, sur-
tout depuis que leur position, trop longtemps précaire, a été améliorée comme il convenait à la dignité de la docte Germanie^!)! Quelle ardeur d'apprendre parmi ces étudiants auxquels certains touristes ont fait naguère une réputaLion si turbulente et quelque peu grossière, sous les sobriquets de grenouilles , de mulets ^ de renards, de maisons moussues^ qui leur sont donnés selon leur degré d'ancienneté dans les écoles !
La science distribuée dans les universités allemandes n'est pas toujours du meilleur aloi. La science allemande n'a pas au fond le caractère de grandeur et d'unité qu'on croirait au premier aspect. Une extrême divergence règne dans les opinions de ceux qui. sont chargés de développer les différentes branches d'une même science, et dans ces systèmes si divers la chimère et la conjecture tiennent trop souvent la place de la réalité et de la certitude. Mais dans un ordre moins élevé et plus pratique, partout, dans toutes les écoles, quel sérieux, quelle exactitude, quelle solidité, quel soin d'être au courant de toutes choses, spécialement de ce qui regarde la France, tandis que nous, hélas! nous sommes restés si ignorants de l'Allemagne !
La principale supériorité des Allemaûdssur nous dans l'éducation et dans l'enseignement, c'est que la morale et la religion en sont généralement la base. Si nous voulons donc opérer la régénération nécessaire de la France, il faut avant tout moraliser et christianiser l'éducation et l'enseignement. En dépit des rugissements d'un socialisme athée qui voudrait mettre la main sur l'éducation pour la façonner à son image, il faut tâcher de constituer, d'entretenir, de faire prospérer dans le plus grand nombre de lieux possibles le collège chrétien ; le collège qui, recevant sa mission d'une triple source, de la famille qui le choisit, de la patrie dont la loi le protège, de l'Eglise qui le dirige et se propose pour but essentiel, pour principal honneur, déformer la jeunesse à aimer d'un même amour la famille, la patrie et l'Eglise; le collège chrétien, qui enseigne sans les séparer les lettres profanes et les lettres chrétiennes, la philosophie et la révélation, les sciences de la nature et la morale de l'Evangile, les merveilles de l'industrie et les miracles de la charité, le respect du passé et les espérances de l'avenir; le collège chrétien, qui sait qu'il ne ferait rien s'il ne fondait l'amour de la patrie sur les vertus mo-
(Ij Voir la iîerue Britannique, septembre 1840.
raies (1). Haute et généreuse inspiration qui force à considérer comme une source de sincère patriotisme le caraclère religieux et sacerdotal du collège chrétien.
C'est pourquoi, voulant contribuer pour notre faible part à former l'instrument de notre nécessaire revanche, nous nous proposons de faire connaître ici les maisons chrétiennes d'éducation qui ont produit le plus de bien, et qui sont capables d'en produire davantage, en perfectionnant encore leurs méthodes et leur gouvernement intérieur. Nous commencerons par le petit séminaire de La Chapelle Saint-Mesmin, quia été pour nous l'occasion de ces éludes. Nous nous occuperons ensuite de l'école de Pontlevoy, dont la célébrité est si ancienne, des maisons des oratoriens, Juilly, Saint-Lô, etc., des collèges des dominicains, Sorèze, Oullins, Arcueil; des établissements tenus par les Jésuites, les Maristes, les Eudistes, les Assomptionistes ; de quelques petits séminaires diocésains florissants, qui, comme celui d'Orléans, sont des collèges autant que des séminaires ; des externats fondés par M. l'abbé Thenon, dont l'entreprise a si bien réussi et mérite tant d'être encouragée et de trouver des imitateurs. Nous terminerons par une étude sur les principaux collèges catholiques et français de l'Alsace et de la Lorraine, ces deux malheureuses et chères provinces que la violente et usurpatrice Allemagne ne retiendra pas toujours sous sa main de fer. Empressé à signaler ce quimiérite l'éloge et appelle Timitation, nous ne dissimulerons pas les lacunes et les desiderata. Nous stimulerons tous les efforts, nous aiguillonnerons toutes les bonnes volontés, nous crierons à tous : Sursum corda; nous tâcherons d'exciter, entre tous les religieux et patriotiques amis d'une réforme indispensable dans l'enseignement, une généreuse et féconde émulation.
Si ce travail est goûté de nos lecteurs, nous retendrons à tous les faits considérables d'éducation et d'enseignement qui se produiront, et, pour que les esprits à qui nous nous adresserons ne soient pasexposés à oublier l'importance toute nouvelle de ces matières, nous leur rappellerons sans cesse qu'éducation et enseignement sont devenus synonymes d'instrument de la revanche nationale, synonymes de l'honneur et de l'existence même de notre malheureuse et chère France.
(1) Ce sont les pensées exprimées par le P. Captier, dont nous parlerons plus tard, dans son beau discours sur le Collège chrétien dans la société moderm.
l'instrument de la revanche.
Le petit Séminaire de La Chapelle Saiot-Mesmia.
Pendant que la barbarie du dix-neuvième siècle, plus redoutable et plus hideuse que la barbarie civilisable du quatrième siècle, fait une guerre monstrueuse à riûtelligence dont elle semble vouloir détruire partout les plus précieux monuments ; pendant que nous voyons se réaliser les paroles hélas! trop prophétiques de l'évéque d'Orléans , dénonçant , dans V Athéisme social, les désastres dont la civilisation était prochainement menacée par une démagogie impie et un socialisme dévastateur; dans ces heures sombres et troublées où l'âme se sent malgré elle envahir par un insurmontable découragement, il est doux, il est bienfaisant de se mêler aux fêtes de l'esprit, telles que celles qui se célèbrent pour une jeunesse bonne, studieuse, heureuse, le meilleur espoir du pays, dans une maison d'éducation comme le petit séminaire — collège autant que séminaire — de La Chapelle Saint-Mesmin, dont nous voulons retracer rapidement l'histoire, après avoir assisté à une distribution de prix qui nous a révélé que cette maison, dont nous nous sommes plu, en divers temps, à célébrer les succès, est toujours florissante et pleine d'avenir :
Le séminaire de La Chapelle n'a que vingt-cinq ans d'existence. La pensée de sa fondation appartient à Mgr Brumauit de Beauregard, évêque d'Orléans de 1822 à 1839. Les bâtiments du petit séminaire près de la cathédrale et de l'évêché se trouvaient dans le plus triste état et étaient formés de plusieurs maisons séparées par une habitation étrangère, ce qui rendait fort difficile le maintien de la surveillance et de la discipline. Mgr de Beauregard conçut le dessein d'acquérir un emplacement plus convenable et d'y transporter son petit séminaire. « Il mûrit cette pensée avec la douce et forte sollicitude qui a signalé tous les actes de sa longue et paternelle administration. Malheureusement le poids des années eut pour lui d'autres exigences, et il fit ses
adieux au diocèse qu'il avait tant aimé, sans avoir pu ajouter à la restauration du grand séminaire qui fut son ouvrage, cette nouvelle construction qui en eût été le couronnement et le complément (1). » Son successeur, Mgr Morlot, suivit la même pensée avec activité. Il se fît soumettre plusieurs projets, il visita diverses propriétés qui étaient à vendre, et son choix allait être définitivement arrêté, il voulait le fixer sur le château de La Chapelle Saint-Mesmin et ses dépendances, quand il fut appelé (1843) à l'archevêché de Tours.
Mgr Fayet adopta les pensées de son prédécesseur, et, aidé par le concours généreux de ses diocésains, il eut le bonheur de poser la première pierre de ce bel établissement, sur ces bords si riants et si salubres de la Loire, au milieu d'un parc vaste et admirable qui remonte à Charles IX. Tous ceux qui ont connu Mgr Fayet se souviennent de la joie avec laquelle il vit élever et grandir successivement cette magnifique maison ; il ne se lassait pas de la voir et d'y venir. Il en présageait et commença d'en préparer les brillantes destinés : elles devaient se réaliser pleinement sous son successeur, MgrDupanloup (1849).
Une ère toute nouvelle et bien glorieuse allait commencer pour une maison d'éducation dont les débuts n'avaient pas été sans nonneur.
Avant l'arrivée de MgrDupanloup, sous M. l'abbé Lecointe, supérieur de 1846 à 1850, et secondé par une élite de professeurs dont plusieurs comptent aujourd'hui parmi les membres les plus distingués du clergé diocésain, l'ardeur pour le travail avait été très-vive à La Chapelle. Quelque chose du mouvement littéraire de 1830 avait pénétré dans cette maison ; on lisait beaucoup les classiques anciens et les maîtres du dix-septième siècle, mais on lisait beaucoup aussi, dans les recueils d'extraits qui les introduisaient, les écrivains contemporains des diverses écoles. Le premier soin de l'ancien supérieur du petit séminaire de Paris devenu évêque d'Orléans fut de modérer cet entraînement pour la lecture, bon en lui-même, mais qui n'était point sans danger, et aussi de ne pas laisser prédominer les compositions françaises. Il appliqua toute son énergie à fortifier les études latines. Autrefois, nommé supérieur du petit séminaire de Paris, il en avait aussitôt fait redoubler toutes les classes. A Orléans, il se contenta
(1) Lettre de Mgr Fayet adressée aux noîabl'^s de la ville et du diocèse d'Orléans, le 27 juillet iSU.
de faire redoubler la rhétorique. Celte rhétorique redoublée, dont lui-même fut souvent le professeur, est restée célèbre dans le diocèse d'Orléans : il en sortit beaucoup d'hommes remarquables.
Dès ces commencements Mgr Dupanloup fît quelque chose de plus important que de fortifier les études latines : avec ses collaborateurs anciens et nouveaux il renouvela tout l'enseignement par l'esprit élevé dont il l'anima.
Il est, qui ne le sait ? un enseignement vide et banal, tout entier appliqué aux mots, dont l'office est de passer un niveau de médiocrité sur tous les fronts ; il est une chose creuse, ridicule et barbare qu'on décore trop souvent du nom d'humanités; il est des puérilités pédantesques qu'on honore sottement du nom de rhétorique. Personne n'abhorre plus que Mgr Dupanloup ces misères rapetissantes. Ce qu'il aime, ce qu'il fit dominer à La Chapelle comme autrefois à Saint-Nicolas, c'est un enseignement rationnel, sage, élevé, dont l'objet et le résultat est de « développer dans la juste mesure ces facultés de l'homme si diverses et en apparence si contraires, de mettre en elles l'harmonie et l'équilibre, de combler les lacunes, de relever les ruines, de donner enfin à l'homme tout entier ces proportions, cet ordre, cette unité d'où résultent la véritable beauté et la force. »
Il veut pour tous les enfants un enseignement large, lumineux, fécond, qui donne l'essor à toutes leurs puissances, qui fasse éclore librement toutes les aptitudes. Il veut former des esprits supérieurs, vraiment maîtres de leur savoir, possédant et dominant de haut la science. Il sait qu'il faut aux esprits comme aux fleurs et aux fruits l'air, la chaleur et la lumière. Aussi éprouvet-illa pitié la plus profonde pour ces pauvres enfants qu'un enseignement sec, froid, étroit, étiole et laisse dépérir, pour ces jeunes gens qui n'ont jamais été soulevés par l'enseignement, qui languiront intellectuellement toute leur vie, qui ne verront jamais leurs facultés se déployer tout entières et donner tous leurs fruits, parce qu'elles ont été comprimées et desséchées au jour de l'épanouissement. Voilà pourquoi dans ses entretiens avec ses professeurs, comme dans son grand traité, il revient si souvent à dire que faire acquérir la science, qui n'est que le souvenir ou des faits ou des idées d'autrui, ne constitue point le but essentiel de l'enseignement. Que l'enfant emmagasine sans cesse de nouveaux objets dans sa mémoire, peu importe, s'il ne développe pas sa valeur personnelle, et si. au contraire, ses facultés sont chaugées
en une sorte de récipients purement passifs. Dans la pensée de Mgr Dupanloup, le principal fruit de l'étude des ouvrages impérissables dont Athènes, Rome, Florence et Paris ont embelli la littérature, c'est de forlifîer l'esprit, de faire éclore et de mûrir toutes les puissances individuelles. Si le latin et le grec doivent être l'objet principal et essentiel de la haute éducation intellectuelle, c'est que ces langues, ces littératures ont une appropriation particulière, une vertu toute spéciale pour élever, développer, fortifier les facultés les plus perfectibles de leur intelligence.
Nous avons dit que Mgr Dupanloup, en venant prendre la direction du petit séminaire comme du diocèse d'Orléans, avait surtout favorisé et poussé les études latines, l'objet connu de sa prédilection. Mais les études grecques languirent-elles donc à La Chapelle ? Au bout de quelques années et sous le gouvernement si ferme, si sage et sifécond de M. l'abbé Place, depuis évêque de Marseille, un événement vint rassurer tous les esprits à ce sujet, en les étonnant. La nouvelle se répandit dans le monde de l'enseignement, dans le monde des lettres, et même dans le monde proprement dit, que les élèves de seconde et de troisième du petit séminaire d'Orléans allaient représenter en grec une tragédie de Sophocle. Voici comment ce résultat avait été amené. En 1854, le jour de la fête de leur évèque, les directeurs du petit séminaire viennent le trouver : « Monseigneur, nous désirerions vous offrir la représentation d'une tragédie de la composition d'un de vos professeurs. — En quelle langue? — En français. — Impossible. Jamais les élèves de mon séminaire ne joueront de pièce française. »
La désolation de ces messieurs, qui avaient pris une peine infinie pour préparer cette solennité dramatique, éclata si vivement que Monseigneur en fut désarmé. Il consentit à entendre la tragédie française (1); mais il ajouta : « A l'avenir je n'accepterai qu'une tragédie grecque. » Les uns se regardèrent stupéfaits, les autres ne purent se retenir de rire. Réaliser un tel désir parais-
(1) Celait Arthur de Bretagne, par notre cher et vénéré ami M. l'abbé Alexandre de Gabriac, depuis jésuite et professeur de rhétorique à Vaugirard, aujourd'hui supérieur du nouveau et florissant collège du Mans.
sait impossible. Cependant l'année suivante Philoctète était joué au petit séminaire. Et telle est l'origine des représentations grecques à Orléans.
Le succès de Philoctète, qui retentit au loin et eut de l'écho au sein même de l'Académie française, était fait pour encourager de semblables hardiesses. En 1857, sous un nouveau supérieur. Allemand d'origine, maisbienFrançais de cœur, et qui avait quitté assez tard lacarriére des sciencespourembrasserlesacerdoce, sous M. Hetsch, les élèves de rhétorique, rivaux déterminés des étudiants de Berlin et deLeipsick, représentèrent Œdipe à Colone, de b^ophocle; en 1862 les Perses, d'Eschyle; en 1867 Prométhée, d'Eschyle, toujours en costume du temps et avec des décors généralement exécutés par un de leurs professeurs, M. Dumontei, et toujours aussi devant un public d'élite, en présence des meilleurs juges, académiciens, membres de l'université et des maisons ecclésiastiques d'éducation, représentants de l'érudition, de la littérature et du journalisme. Des hellénistes comme MM. Yillemain, Patin, Egger, Gh. Lenormant accompagné de son fils, déjà un grand helléniste à vingt ans, M. l'abbé Gruice, Guillaume Guizot, furent plusieurs fois parmi Ifes admirateurs de nos nouveaux Athéniens.
Ceux et celles qui n'étaient point aussi versés, ou qui n'étaient pas versés du tout dans la connaissance du grec, suivaient dans des traductions faites par les élèves eux-mêmes et qu'on avait eu le soin délicat de faire imprimer pour les distribuer aux assistants.
La dernière pièce grecque représentée à La Chapelle fut A?îtigone, en 1869. Ajirès Philoctète, sprès les Perses, après OEdipeà Colone, après Prométhée, choisir Ântigone, c'était avoir la main heureuse. En même temps c'était avoir une fîère confiance dans la capacité des jeunes interprètes d'une pareille œuvre, fort difficile à rendre pour sa double partie dramatique et lyrique.
Honneur aux jeunes gens qui ont si bien justifié l'estime qu'on a eue d'enx. Honneur aussi aux maîtres qui les ont formés. Les grands artistes du Théâtre-Français et de l'Opéra n'auraient pu avoir dans leur jeu et dans leur chant cette perfection d'intelligence, de convenance, de naturel, de pathétique. Nous qui avons été l'un des plus assidus auditeurs des pièces grecqups, et qui nous sommes fait plusieurs fois un plaisir de dire publiquement notre satisfaction, nous avons entendu des professeurs et des recteurs d'université, témoins des succès des élèves de La Gha-
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pelle, l'avouer avec une noble franchise : atteindre de tel^ résultats serait absolument impossible aux élèves des collèges laïques, eussent-ils auiant ou plus de connaissance des langues : il y faut chez les maîtres un dévouement, une patience, un concert désintéressé pour le bien, et, chez les élèves, des qualités de discipline, d'obéissance, de simplicité, ^de candeur, qu'on ne saurait trouver chez des lycéens.
Que les maisons ecclésiastiques d'éducation continuent donc de s'assurer, en une partie très-intéressante et très-utile, une supériorité qui ne peut leur être disputée. Que sur tous les points de la France surgissent des rivaux au brillant séminaire de « la Reine de la Loire, » ainsi qu'on appelait Orléans au quinzième siècle. Orléans lui-même provoque l'émulation et l'imitation ; et c'est en grande partie grâce à ses instigations et à son concours que plusieurs villes de France, Blois, Mortain, Pont-à-Mousson, Marseille, etc., ont vu, à des distributions de prix ou dans d'autres solennités, une scène grecque se dresser avec des élèves de rhétorique ou de seconde pour acteurs.
Des éloges sont dus aussi à des représentations latines qui se donnèrent sans tant d'éclat pour la fête du supérieur, ou comme régal du mardi grsis:lesM€nech?7îes, comédie de Plante (expurgés), furent représentés le 20 juin 1865, et l'Avare, du même comique, le 4 mars 1867.
Mais ici nous croyons devoir faire une réflexion importante, relative surtout aux pièces grecques jouées avec grand apparat. Pour que ces représentations atteignent pleinement le but qu'on se propose, des précautions bien vigilantes doivent être prises; il y a plus d'un écueil dont il faut se garder.
Des maîtres intelligents, comme les directeurs du petit séminaire d'Orléans, ne donneront jamais rien du temps des classes ni des études aux exercices préparatoires des représentations d'une tragédie. Mais pourront-ils empêcher que l'esprit d'élèves jeunes et pleins d'imagination ne soit presque entièrement absorbé par une occupation qui répond bien mieux à leurs goûts que des exercices purement scolaires? Pour échapper à tout danger et à toute critique, voilà, selon nous, ce qu'il faudra toujours pratiquer:
1° Ne jamais donner de représentation dramatique dans le cours de l'année. On l'a fait une fois : les Perses furent repré-
sentes au me as de mai à l'occasion de la fête de Jeanne d'Arc. Je ne voudrais pas qu'on s'autorisât de ce précédent,
2" Choisir toujours les acteurs parmi les élèves les plus appliqués à leurs devoirs ordinaires.
3° Commencer les exercices préparatoires au plus tôt six semaines avant les vacances. C'est l'époque des examens et des compositions. Les bons élèves se garderont de les négliger pour ne pas aventurer leurs prix, et les élèves plus faibles risqueront moins de perdre qu'à une autre époque où les cours sont plus réguliers. L'année de la représentation de Prométhée au petit séminaire d'Orléans, un mois avant, les rôles n'avaient pas encore été distribués et personne ne voulait croire qu'une pièce dût être jouée.
4° Faire toujours expliquer en entier et étudier dans toutes ses difficultés à toute la classe de rhétorique, et en très-grande partie aux deux classes précédentes, la tragédie qui doit être représentée, de sorte qu'un très-grand nombre d'élèves prennent part intellectuellement à cette fête de l'esprit.
5° Ne pas dévier de la pratique de ne faire représenter que des pièces grecques. Il n'y a que l'extrême difficulté qui puisse rendre sérieusement utiles de tels exercices, et compenser avantageusement les dangers réels, et autres encore que ceux que nous avons indiqués, qu'ils présentent toujours dans une maison d'éducation. Des pièces latines seraient d'un médiocre profit; des pièces françaises seraient funestes. Et nul n'en est plus persuadé que Mgr Dupanloup.
Ces précautions prises, comme elles le sont à La Chapelle, personne ne saurait trouver la moindre objection à faire contre ces représentations qui ont jeté tant d'éclat sur les fêtes littéraires du petit séminaire d'Orléans.
Une tragédie ne peut régulièrement être représentée que tous les six ans au plus, une fois dans un cours d'études. Mais n'y aurait-il pas lieu, pour les autres années, à des exercices analogues en grec, cette langue dont il est d'une souveraine importance de raviver l'étude si longtemps négligée, au grand désavantage de l'enseignement classique dont elle est une. des principales bases? Ne pourrait-on pas, par exemple, faire déclamer aux élèves de rhétorique quelques discours d'un grand orateur grec, de Démosthène, d'Eschine, de Lysias, de S. Chrysostome, mais deDémosthène avant tout? Cet exercice plus facile produirait au
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moins ea grande partie les mêmes résultats que les représentations dramatiques.
A La Chapelle, une institution favorise beaucoup ces exercices de déclamation que nous recommandons, c'est l'Aréopage. On nomme ainsi un bureau formé parmi les académiciens. Pendant l'été, dans le jardin de Fourneaux, la maison de campagne, ou bien, quand le temps ne permet pas de grandes promenades, dans un endroit du parc de La Chapelle, où un amphithéâtre a été dressé, non loin d'une allée fameuse où déclamèrent souvent Talma et Mlle Raucourt, propriétaire du chàleau de La Chapelle, ou bien encore, mensuellement, aux séances privées de l'académie, et devant trois classes, les élèves les plus laborieux et les plus zélés viennent réciter, avec tout le talent de débit dont ils sont capables, des pièces de leur composition ou de grands morceaux français, latins ou grecs, ordinairement pris dans le programme des classes.
La vigoureuse impulsion donnée à l'étude du grec, chaleureusement lecommiandée par Monseigneur dans le premier volume de la Haute Education, iui due d'abord aux efforts deM. l'abbé Place, lepremier qui osa faire représenter des pièces en grec, puis à ceux deM. l'abbé Hetsch, nommé supérieur en 1855-1856 et originaire d'un pays, le Wurtemberg, qui depuis J. Sturm, le grand organisateur d'écoles, le célèbre proviseur d'un gymnase qui réunissait jusqu'à 3,000 élèves de toutes les contrées, a eu, sans discontinuation, le privilège de donner d'éminents professeurs à toute l'Europe et à l'Amérique.
Dans son traité, l'évéque d'Orléans, séduit par une idée juste mal exécutée, a recommandé pour l'élude du grec un médiocre et superficiel grammairien, M. Chabert, pour lequel il professe une estime moins fondée encore, à notre avis, que son excessive admiration pour Lhomond ; mais il a eu la sagesse de ne pas l'imposer à son petit séminaire; M. Hetsch put bannir absolument Chabert, et, en attendant une réforme complète, introduire un grammairien plus solide, M. Maunoury, dont un livre d'application, V Anthologie, mériterait d'être adopté partout. Pour que la réforme entière puisse s'opérer prochainement, espérons que
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Mgr Dupanloup voudra bien faire encore le sacrifice de son culte pour Lhomond.
Pour le grec, pour le latin, pour le français. M. Hetsch, avec ses intelligents collaborateurs, fît dominer une habitude bien féconde, celle d'étudier des ouvrages complets, de grands ensembles, contrairement au système pitoyable suivi presque partout, qui consiste à ne faire connaître aux glèves que certaines parcelles détachées des ouvrages les plus parfaits. Au lendemain d'une des plus brillantes représentations grecques qui aient été données au petit séminaire d'Orléans, le professeur de littérature au cours supérieur, aujourd'hui préfet des études, s'exprimait ainsi à ce sujet, en faisant allusion au développement du caractère de YAntigone, de Sophocle, applaudi la veille : «Je sais tout ce que l'étude approfondie d'un fragment d'Homère, de Sophocle ou de Virgile peut donnerde ré délations à l'esprit, de jouissances au cœur. Mais si l'on s'en tenait là, serait-il possible d'apprécier la beauté des Ghefs-d'œuvre?Serait-ilseulementpossibledebien saisir la pensée d'un grand écrivain, de comprendre,par exemple, l'idéal conçu par un poêle, cette passion généreuse, ce grand caractère, cette âme, cette âme héroïque qu'il a voulu mettre sous les yeux? Bossuet ne le croyait pas, et il avait raison. Le poëte n'a pu, n'a voulu vous montrer cette âme tout entière que dans l'ensemble de la vie qu'il lui a faite dans son œuvre. Vous vous arrêtez à la regarder dans l'une des situations qu'elle traverse, vous ne la comprenez plus qu'à moitié, vous n'en voyez plus qu'une face. »
Non, l'étude réguhère, l'étude complète des chefs-d'œuvre est la seule qui puisse en faire sentir la beauté; ce n'est que par une étude sur l'ensemble des chefs-d'œuvre littéraires que les jeunes gens peuvent s'élever au plein sentiment du beau.
Le sentiment du beau, n'est-ce donc qu'un divertissement et une récréation vulgaire, qu'une jouissance délicate, sans doute, mais stérile et oisive dans son raffinement? Les professeurs du petit séminaire d'Orléans en donnent à leurs élèves une estime plus haute, un respect plus religieux. Ils leur enseignent que le don d'admirer, le don de goûter le beau, privilège de l'homme et signe de sa grandeur, est un des plus utiles aUiés, un des auxiliaires les plus puissants de la vertu. <t Elever les âmes au-dessus d'elles-mêmes par l'admiration, disait M. Pasty dans le discours déjà cité ; attirer leur attention et leur amour sur ce qu'il y a de plus grand et de plus pur
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clans l'art et la nature ; puis après les avoir fixés sur les objets les plus exquis, comme les jabeilles sur des fleurs, les inviter à s'en nourrir, à en prendre, si j'ose le dire, les sucs précieux qui leur conviennent, en s'appropriant par l'imitation les perfections morales qu'elles rencontrent; c'est par là que le sentiment du beau commence son œuvre; mais ensuite, par une impulsion plus sublime encore, il soulève les âmes au-dessus de toutes ces vertus, de toutes ces grandeurs d'ici-bas toujours petites, toujours défectueuses par quelque côté, et les emporte jusque dans le sein de Dieu, à la source suprême de toute justice et de toute sainteté. »
Ainsi dans ce beau plan d'éducation, les lettres disposent l'âme aux bienfaits de la religion, et la religion complète la bienfaisante influence des lettres; les lettres et la religion, de concert, s'efforcent d'élever les âmes à toute la perfection de la nature etde la grâce.
J'ai entendu dire, et j'ai lu quelquefois, que dans l'enseignement de Mgr Dupanloup au petit séminaire de Saint-Nicolas on se préoccupait trop du beau pour lui-même, et qu'on le séparait du bien, qu'on laissait croire que le beau pouvait exister indépendamment du bien. C'est un défaut de mémoire, c'est une erreur née d'une préoccupation excessive, et de l'amour du système poussé jusqu'au paradoxe. M. Pasty, interprète des doctrines de la Haute Éducation intellectuelle, répond pour le petit séminaire dejParis aussi bien que pour celui d'Orléans.
Au petit séminaire d'Orléans comme à celui de Paris, et maintenant dans un très-grand nombre de maisons ecclésiastiques d'éducation, une institution sert puissamment à maintenir les esprits et les âmes dans ces régions élevées, c'est l'institution de l'Académie. Le R. P. de Gabriac et l'abbé Langénieux, les anciens et glorieux présidents de l'Académie du petit séminaire de Paris, à une de ses plus brillantes époques, reconnaîtraient à La Gbapelle une digne émule de l'Académie du petit séminaire de Paris. Nous en avons vu les registres et les cabiers d'bonneur. Il s'y trouve de très-remarquables travaux en latin, en grec, en français, en prose et en vers, sur les sujets les plus variés, et ordinairement les mieux appropriés à l'âge, au goût, aux facultés dep élèves. A la bonne heure, les maîtres de ces jeunes gens ne les habituent pas à se repaitre de mots vides de sens, sine mente ioni, ni à se contenter de coudre en prose des phrases de Gicéron, et envers des centons de Virgile. Leur enseignement n'est pas cet enseignement automatique qui a frappé de défaveur les mots
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de seconde et de rhétorique. Ces humanistes sensés comprennent qu'ils ont affaire à des intelligences libres, et ils ne leur refusent pas les moyens de développer leur spontanéité. Ils savent que « chaque homme a une manière de sentir qui lui inspirerait de l'originalité s'il s'y livrait(l); » ils laissent ces élèves être eux-mêmes, et ces élèves arrivent quelquefois à produire de petits chefsd'œuvre de vérité, de naturel, de grâce. Le sérieux, la grammaire, l'érudition n'y perdent rien. Parmi les travaux grecs, celui qui nous a le plus frappé est un Traité ahréyé de la formation des mots dans la langue grecque offert imprimé àl'Académie par deux élèves de troisième, MM. Georges Jacob et Henri Johanet, dont le premier était fils d'imprimeur et est devenu imprimeur lui-même; le second est aujourd'hui un écrivain distingué. M. Adolphe Régnier, qui a été leur principal guide, aurait été, croyons-nous, saiisfait de ce petit traité.
L'Académie est composée des élèves les plus distingués de la rhétorique, de la seconde et de la troisième. Les classes de grammaire ont aussi leur petite académie sous le nom d'Athénée. Il y règne également une émulation bien propre à élever le niveau des études.
Pendant que Mgr Dupanloup s'efforçait ainsi, par ses écrits, do réhabiliter parmi nous les humanités et ces langues classiques auxquelles tout tient, pendant que ses professeurs les enseignaient avec tant de largeur et d'élévation, elles étaient attaquées violemment par le préjugé et l'ignorance. Elles triomphèrent irrévocablement, grâce aux efforts des champions intelligents et autorisés quise rangèrent sous les drapeaux de l'évêque d'Orléans. Les attaques que l'on peut encore diriger contre elles ne servent qu'à faire éclater davantage, cette victoire légitime. Les écrivains qui sont la principale gloire des littératures modernes ont eux-mêmes proclamé bien haut les titres des langues anciennes. C'est ainsi que Goethe écrivait dans ses Mémoires : « Je sentais
(1) Mme de Staël, Delphine, Préface.
mieux de jour en jour l'importance des langues anciennes, j'étais de plus en plus convaincu que les anciens nous avaient transmis tous les modèles de l'art de parler et d'écrire, comme ceux de tout ce qu'il y a jamais eu de noble et de beau dans le monde (1). » Mais si les langues anciennes, moyen et non but de l'instruction, doivent être le principal objet de l'enseignement, l'étude des langues vivantes, faite d'après la même méthode et avec le même soin que celle des langues anciennes, ne peut que contribuer puissamment au développement général de l'intelligence, quoiqu'elles ne puissent pas aussi bien que les littératures anciennes nous apprendre à nous tenir dans les bornes délicates du goût ; elles ont servi et peuvent servir encore à garantir notre littérature de la stérilité, de la froideur et de la monotonie, à lui donner plus de variété, plus de nerf, plus de couleur. Et, à un point de vue plus pratique, aujourd'hui que les communications entre peuples sont si fréquentes et si promptes, la connaissance d'une ou de plusieurs langues vivantes est indispensable à presque tous les hommes, et non pas seulement aux commerçants et aux industriels qui sont longtemps restés et restent encore dans une ignorance ruineuse sur ce qu'on fait en Allemagne, en Angleterre, en Amérique, tandis que nos rivaux dans ces pays, pénétrés de l'axiome de Franklin : « La connaissance de deux langues est une demi-fortune, » se donnent un immense avantage sur nous par la culture de leurs facultés polyglottes.
C'est donc un vrai malheur qu'on ait si longtemps hésité à introduire franchement l'étude des langues vivantes dans le programme de nos établissements publics, et que, jusqu'aujourd'hui, on ait semblé croire que les quelques heures consacrées à l'allemand ou à l'anglais étaient une espèce de vol fait aux langues et aux littératures classiques.
Non, les quelques leçons d'allemand et d'anglais données chaque semaine, pendant le cours des études classiques, ne sont pas un vol fait au latin et au grec, et ces leçons ne suffisent pas; elles ne constituent qu'un enseignement dérisoire.
Voici comment M. Hetsch couçut et essaya d'instituer l'étude des langues vivantes au petit séminaire de La Chapelle. Le commencement des études latines et grecques sera reculé conformé-
(1) Mémoires de Goethe, Ut. VI, p. 176.
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ment à la sagesse du xvii* siècle qui ne connaissait pas cette multiplicité de petites classes élémentaires que l'université moderne a introduites, et faisait commencer l'étude des idiomes de l'antique Grèce et de Rome à un âge où les enfants d'aujourd'hui en sont déjà blasés par une initiation prématurée et fatigante. J'appelle fortement sur ce point l'attention des homnaes d'éducation : ils doivent savoir que jusqu'à la révolution les classes de grammaire étaient moitié moins longues et beaucoup plus fortes qu'aujourd'hui : trois années y suffisaient, l'une appelée V inférieure^ l'autre la moyenne^ la troisième la suprême.
Les élèves âgés de moins de dix ans ne seront appliqués, en fait de langue, qu'au français et à une langue vivante, l'allemand ou l'anglais.
La langue maternelle et la langue vivante choisie seront enseignées d'après les mêmes principes, pratiquées de la même manière dans les rapports usuels de la vie, et se partageront la journée sans se nuire l'une à l'autre ; l'enfant apprendra la langue étrangère comme il apprend la langue maternelle. La méthode des leçons orales et celle des devoirs écrits seront les mêmes pour les deux langues.
Une sorte d'enseignement mutuel, le choix de moniteurs pris parmi les enfants les plus zélés et les plus intelligents, mettront l'animation et l'émulation dans les classes. Les récréations ellesmêmes, particulières aux enfants qui suivront ces cours, fourniront l'occasion d'un exercice utile. De cette manière l'on pourra obtenir ce qui s'obtient tous les jours dans un grand nombre de bonnes familles qui, avec le concours de précepteurs, de bonnes et de gouvernantes, cherchés au loin, parviennent à donnera de tout jeunes enfants la connaissance pratique de deux et même de trois langues vivantes.
Toilà la base bien assise, voilà ce qui sera fait pour l'étude des langues, jusqu'à la sixième. Mais à partir de cette classe que deviendront les langues vivantes? M. Hetscli dit que les enfants qui en auront ainsi commencé l'étude sérieusement durant les premières années de leur éducation où ils n'étaient pas accablés de tant de choses à apprendre, et où leurs organes avaient encore toute leur souplesse, la continueront dans le cours des humanités, que, pour entretenir et perfectionner la connaissance pratique de l'allemand ou de l'anglais, on ne se servira jamais d'une autre idiome que de cette langue même, déjà possédée en partie,
et que des rapprochements pleins d'intérêt pourront être faits entre les langues et les littératures modernes, et les langues et les littératures anciennes, qui font l'objet spécial des liumanités. Mais M. Hetsch ne dit pas si cette étude, continuée après la sixième, devra être obligatoire pour tous. Selon nous, il ne peut y avoir d'hésitation à ce sujet. N'ayez, dans une classe particulière de langue vivante, qu'un petit nombre d'élèves, appartenant généralement à des familles riches ou aisées, et sentant moins le besoin du travail, le cours languira; que tous y prennent part, aussitôt s'excitera l'émulation, et il n'y aura point de désorganisation, point de tiraillement pour les autres facultés (1).
Les idées que je soutiens ici pour l'étude des langues vivantes dépassent beaucoup ce que Mgr Dupanloup a réglé dans son traité des études. Il y recommande de cultiver les éléments de langues étrangères que possèdent les jeunes gens de bonne famille quand ils entrent au collège. Pour les écoliers qui n'en ont encore aucune teinture, il ajourne cet enseignement jusqu'au temps où ils commenceront à être assez affermis sur les premiers principes du latin et du grec ; à partir de ce moment, il veut que des classes de langues vivantes leur soient faites régulièrement dans des cours accessoires, et que des mesures soient prises pour que tous y puissent être admis, excepté les incapables et les paresseux.
Aujourd'hui, il faut autre chose, il faut beaucoup plus, et nous sommes persuadé que la pleine adoption du programme de M. Hetsch, complété par ce que nous avons dit sur la nécessité de rendre obligatoire pour tous l'étude des langues vivantes, contribuerait essentiellement à la prospérité des maisons ecclésiastiques d'éducation.
Et de quels incapables Mgr d'Orléans veut-il parler? Ceux qui ne pourraient pas apprendre une langue vivante seraient inhabiles à toute étude littéraire, et ne devraient pas être gardés. Quant aux paresseux incorrigibles, ils devraient également être rendus à leurs parents.
M. l'abbé Hetsch, dans son discours à la distribution des prix de 1867, avait annoncé la prochaine organisation à La Chapelle de l'étude des langues vivantes, apprises surtout par l'usage. La distribution des prix de 1869 montra combien vite le succès avait suivi la tentative. Nous y vîmes des enfants de sept, huit et
i) Kos conseils ont été immédiatement suivis. Dès la rentrée de cette année, étude de l'allemand a été rendue obligatoire au petit séminaire de La Chapelle.
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neuf ans venir représenter devant une assemblée bien capable de les troubler, les uns un petit drame allemand, chef-d'œuvre du chanoine Schmidt, les Fraises, les autres une pièce anglaise historique, arrangée pour eux, Alfred le Grande et, quoique plusieurs de ces petits acteurs eussent à peine quelques mois d'allemand et d'anglais, tous déployèrent une assurance, un naturel, un agrément qui montraient combien ils comprenaient ce qu'ils disaient, et que ce n'était pas ici acte de mémoire seulement, mais aussi acte d'intelligence et de sentiment: tel d'entre eux, regardé pendant plusieurs années comme inintelligent, s'était vu transformé par cette étude. Tout le monde à La Chapelle, l'évêque d'Orléans lui-même, avait craint jusqu'au dernier moment que les petits enfants pâlissent bien après l'éclatant succès de leurs aînés, les admirables acteurs &' Antigone. La pleine réussite donna raison à la hardiesse de M. Hetsch et confirma l'excellence de ses méthodes.
Aujourd'hui je désirerais un changement; je voudrais que la langue vivante enseignée fût toujours l'allemand, langue mère qui a pénétré un grand nombre de langues et a, pour ainsi dire, fourni le fond de plusieurs, aux difScultés de laquelle on ne saurait se roujpre trop tôt; car ces difficultés sont telles que les Allemands eux-mêmes en gémissent. Ils se plaignent de l'irrégularité de leur langue, des licences que se permettent les auteurs qui ont, pour ainsi dire, chacun leur langue propre, de l'incertitude et du doute qui régnent dans la grammaire et en rendent l'étude si âpre et si longue.
La langue anglaise formée par l'union, dans la Grande-Bretagne, des Saxons, des Jantes et des Angles, auxquels se sont joints plus tard les Danois, est la principale fille de la langue allemande. Sachez bien l'allemand, vous savez par avance l'anglais, ou au moins une partie très-considérable de l'anglais : les éléments latins et français ne pourront, plus tard, arrêter longtemps un humaniste ordinaire. C'est donc l'allemand qui doit être, avec le français, la première gymnastique intellectuelle de l'enfant.
Et puis, est-il nécessaire d'insister sur le sentiment patriotique
qui doil nous porter à étudier, de préférence à toute autre langue
vivante, l'idiome d'un peuple auquel, un jour, la France devra
demander de si terribles comptes ?
Un digne prêtre d'Orléans, homme d'éducation aussi, avait été»
avec plusieurs de ses confrères, l'objet des outrages et des rail= leries insultantes de ces Teutons bouffis d'orgueil. Il leur dit : « Messieurs, j'étudie l'allemand, pour, au jour marqué par la Providence vengeresse, accompagner et guider nos soldats en Allemagne. Après l'inévitable victoire, j'emploierai tous mes efforts à calmer leur trop juste fureur de représailles. »
Que tous les jeunes Français disent à ces implacables et cupides ennemis : « Allemands, nous étudierons tous votre langue maudite, et nous nous en servirons pour la revanche comme vous vous êtes servis de la nôtre pour nous surprendre et nous écraser. » L'étude des langues vivantes, ou d'une langue vivante ainsi commencée, ainsi poursuivie dans tout le cours des humanités, suffira-t-elle pour le résultat qui doit être atteint ? Non, répond ]\1. Hetsch, après les humanités faites, après une sérieuse philosophie, à l'âge oîi a été placé au petit séminaire de La Chapelle le cours supérieur, commence une nouvelle et dernière phase de l'étude des langues vivantes : «Nous pensons, dit lesage supérieur (1), qu'il y aurait alors à conseiller à de jeunes Français ce que nous avons vu réussir tant de fois sous nos yeux à déjeunes étrangers qui, venus de pays divers, se sont assez familiarisés avec la langue et la littérature française pour se faire entendre dans des réunions littéraires avec une vraie distinction... Si les jeunes gens ne sont pas absolument pressés de prendre un parti décisif et d'entrer dans une école spéciale, il serait souvent utile défaire un voyage dans celui des pays dont ils ont sérieusement étudié l'idiome, ou dont ils ont fait d'avance le choix d'après la direction de leurs études, leur situation sociale, le but définitif qu'ils se proposent dans la vie. » — Mais il ne s'agit pas ici d'un voyage rapide de touriste, ni d'un séjour flâneur, loin de tout contrôlé, exposé à des plaisirs dangereux. Les jeunes gens seraient adressés à des maisons sûres, animées d'un même esprit, avec lesquelles une entente serait établie d'avance. Ainsi se reproduirait ce qui s'est fait dans les grandes universités du moyen âge, surtout dans celle de Paris, ce qui « se fait toujours à Rome oii le collège de la Propagande présente tous les ans le merveilleux spectacle de séances littéraires célébrant dans toutes les langues du globe l'unité de la vérité et de la foi. » Voilà à quoi
(1) De Vciude des langues vivantes et de Vêducalion internationale, discours prononcé à la dislribiition soiennelle des prix, le 29 juillet 1867.
L IiNSTRUMEXT DE LA REVANCHE. 21
M. Hetsch réduit ce qu'il appelle \ éducation internationale. Il écarte, on le voit, tous les dangers que présente l'application plus étendue de cette idée dont la réalisation a été naguère essayée à tous hasards, à Londres, puis en Allemagne et en France. Créer des établissements où les élèves de toutes les nations puissent apprendre par la pratique les langues vivantes, en passant des collèges d'un pays dans ceux d'un autre ; dire aux pères de famille : Vos enfants resteront un an, deux ans, dans chacun des pays dont vous voulez leur faire apprendre les idiomes; la France, l'Angleterre, l'Italie, l'Allemagne les abriteront tour à tour; c'est là une conception dont de sages éducateurs se défieront avec raison. « Le séjour prématuré et surtout successif des enfants dans divers pays étrangers loin de la famille, la réunion d'enfants de toute nation, et surtout de toute croyance religieuse, ne saurait manquer, comme dit M. Hetsch, d'avoir les conséquences les plus fâcheuses pour leur éducation physique, pour leur éducation intellectuelle, et surtout pour leur éducation morale et religieuse. »
Mgr Dupanloup et les professeurs choisis par lui sont persuadés que la littérature doit avoir dans l'éducation une influence prédominante, que toute organisation d'études qui développe certaines parties de l'enseignement aux dépens de la culture littéraire est une erreur, une erreur irréparable, qui étouffe dans son germe la vie de l'àme et du cœur, fausse l'esprit par l'exercice exclusif de certaines facultés, et sacrifie aux intérêts du progrès matériel les intérêts supérieurs de la vérité philosophique, morale et religieuse (1).
Quand M. Dupanloup, nommé évêque d'Orléans, prit la direction du petit séminaire, il avait, nous l'avouerons, une prévention excessive contre les sciences, dont il voyait surtout les mauvais
(1) Voir le discours sur les sciences prononcé à la distribution solennelle des prix, par M. Fabbé A. Boisbourdin, en 1866.
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côtés, et d'abord il laissa presque la littérature dominer et remplacer tout; mais de plus mûres réflexions, les conseils de quelques amis d'une intelligence supérieure, comme le Père Gratry et le comte Jaubert, et aussi l'influence du savant M. Hetsch, le déterminèrent à laisser prendre aux sciences la part légitime qui leur appartient dans l'éducation; et quand il écrivit la Haute Education intellectuelle^ on vit cet ami passionné de la littérature, de la poésie, de l'éloquence, de la philosophie élevée, venger les sciences des attaques dont elles ont été souvent l'objet de la part d'esprits trop étroits dans leur exclusivisme; soutenir que les sciences positives ne produisent pas le matérialisme; que si elles s'occupent de la matière, c'est pour la dominer, pour la dompter, pour la plier aux besoins de la vie humaine, pour la mettre au service de l'esprit et attester par là la puissance de l'homme et son empire sur la matière, démontrer enfin que la culture des sciences, loin d'abaisser en rien la dignité de l'esprit humain, exige et développe chez les vrais savants les plus grandes qualités d'esprit, d'âme et de caractère. L'auteur de la Haute Éducation intellectuelle jette encore le cri d'alarme contre l'extension démesurée donnée dans certaines maisons à la culture des sciences durant les années de collège. Il fait toucher du doigt le danger immense de rendre l'enseignement exclusivement spécial, scientifique, mathématique. Mais, loin de se déclarer l'ennemi des sciences, il se complaît à montrer les rapports et l'harmonie des sciences et des lettres. Il proclame qu'il n'y a pas d'antagonisme entre elles, parce que les grandes facultés de l'esprit humain n'ont pas d'incompatibilité, bien plus parce que toutes les facultés humaines, toutes les forces de l'intelligence sont solidaires entre elles. Aussi ne veut-il pas qu'on parle d'abaisser les sciences devant les lettres, pas plus que les lettres devant les sciences. Les séparer, c'est les amoindrir et les affaiblir toutes deux. Les grands siècles littéraires ont été en même temps de grands siècles scientifiques.
Cette doctrine, ces principes ont été appliqués à La Chapelle par des maîtres non-seulement très-savants, mais doués de l'esprit philosophique et du sentiment littéraire. Pour n'appuyer ces éloges que d'une seule preuve, quelle hauteur et quelle sagesse d'idées dans le Discours sur les sciences prononcé à la distribution solennelle des prix en 1866 par M. l'abbé Boisboui^in, licencié es sciences mathématiques, professeur de sciences.
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Avec quelle sagesse il expose ce que sont les sciences, et dans qaelles mesures, à quelles conditions elles doivent être cultivées •'
Analysant les divers éléments des sciences mathématiques, des sciences physiques et des sciences naturelles, il distingue l'élément technologique, l'élément philosophique et l'élément poétique. L'élément technologique comprend ces mille principes et ces mille faits dont l'ensemble constitue l'édifice de la science. L'esprit philosophique, que les programmes excluent forcément par l'indigeste accumulation de détails dont ils chargent des cerveaux de seize ans, l'esprit philosophique approfondit et coordonne les objets sur lesquels il s'exerce, et la science lui doit son intérêt, sa lumière, sa dignité. Le troisième élément de la science, l'élément poétique, est encore plus généralement méconnu que l'élément philosophique. C'est pourquoi les professeurs de sciences de La Chapelle mettent un soin particulier à le signaler à leurs élèves, non dans la science pure elle-même, nécessairement abstraite et insensible, mais dans son objet et dans ses résultats.
La science ainsi vue de haut et abordée par ses côtés les plus accessibles et les plus séduisants, captive les jeunes intelligences, et, tout en leur ouvrant de vastes horizons, leur inspire des habitudes de précision, de méthode et de clarté.
Mais il faut cependant s'engager dans l'enseignement spécial dont parlent les programmes. Cet enseignement commence à prendre une importance véritable dans les hautes classes. Là la poésie, la philosophie même dont les esprits sont devenus capables et que les professeurs de La Chapelle savent si bien dégager de l'étude des sciences exactes, écartent de cette étude tout danger et lui font porter ses fruits.
Et c'est ainsi qu'on fait, non pas seulement des bacheliers, non pas seulement des savants, mais des hommes, ce qui manque le plus à la France, comme l'attestait tout récemment devant la Chambre un député dont les douloureuses paroles méritent de n'être pas oubliées. « L'enseignement public a cessé de faire des hommes. Les hommes sont ce qui manque le plus à notre temps ; dans toutes les carrières les vides se font et ne sont pas comblés (1). »
(l) Rapport déposé par M. Delpit au nom de la commission chargée d'examiner la proposition d'enquête sur les causes de l'insurrection de Paris.
24 r.''lXSTRUMEKT DE LA REVANCHE.
M. l'abbé Boisbourdin, que nous avons vu si bien mettre en lumière les grandeurs de la science sans en dissimuler les périls, outre son enseignement mathématique, a rendu au petit séminairn d'Orléans un service et contribué à donner un exemple qui méritent d'être signalés. C'est sous sa direction que fut placé, en 1857, l'enseignement de la botanique inauguré à La Chapelle par les conseils, par le concours, et grâce aux dons précieux d'un noble ami de Tévêque d'Orléans, M. le comte Jaubert. Ce botaniste éminent tira de sa propre galerie, œuvre de trente-huit années, pour l'installer dans celle du petit séminaire, un herbier où toutes les familles sont représentées, et qui comprend cinq à six mille plantes, toutes nommées, empoisonnées au sublime corrosif et fixées sur le papier par des bandelettes. Les étiquettes portent uniformément ce litre : « Decuma herharii Jaubertiani, excerpta in honorem RevmiEjnscojn Aiu'elianensis ,optimi studiorum patroni. mdccclvii. Au printemps de 1858 un jardin école, spécialement consacré aux plantes indigènes, et accessible aux élèves dans les heures de récréation, fut planté dans le beau parc de LaChapelle d'après les conseils de M. Jullien Grosnier, membre de la Société botanique de France, ancien conservateur du jardin botanique d'Orléans.
Les plantes les plus généralement répandues furent cultivées dans les parterres de l'établissement. Les espèces ligneuses se trouvèrent représentées dans le parc qui contient beaucoup d'arbres et arbustes d'essences variées : des étiquettes furent fixées aux individus les plus caractérisés. Des herborisations fréquentes dans la campagne, sur les bords de la Loire, dans la Sologne voisine, ajoutèrent bientôt à l'attrait de cet enseignement nouveau qui fut ainsi organisé :
Le cours correspondait aux classes de philosophie et de seconde, laissant ainsi l'année de rhétorique tout entière aux études littéraires et historiques; le cours de chaque année fut divisé en trois trimestres : l'hiver pour la géologie, le printemps pour la botanique, l'été pour la zoologie. On adopta le programme
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du baccalauréat. Il fut réglé que chaque semaine il y aurait une classe d'une heure et un quart précédée ou suivie d'une étude de même durée, et que les compositions auraient lieu une fois par mois, les examens trois fois par an. L'histoire naturelle eut son rang dans le concours de fin d'année.
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Les études sont couronnées au petit séminaire de La Chapelle par le plus sérieux et le plus solide cours de philosophie. Dans la maison de l'évêque d'Orléans on sait que la philosophie, comme science spéciale, a un côté peu accessible, trop savant, curieux, téméraire même, et que ses excursions hardies dans tous les recoins de la pensée et de l'être prêtent à bien des divagations; on n'en est pas mqins persuadé que la philosophie est, par sa méthode et par ses principes, la lumière, la vie, le vrai fondement de toutes les sciences, un moyen général de toute éducation pour le genre humain.
Cette reine des sciences est nécessairement enseignée à Orléans d'après les principes de l'évêque, qui peuvent se résumer ainsi :
1° Ne recevoir dans une classe que des élèves d'un âge et d'un esprit capables d'études philosophiques, et ne les recevoir qu'en nombre assez limité pour que l'enseignement puisse profiter à tous; 2° faire étudier la philosophie dans la forme élémentaire et scolastique, c'est-à-dire syllogistique, cette mâle et puissante méthode, si propre à donner à l'esprit l'habitude de la précision et de la vigueur, et si capable, malgré les gênes salutaires qu'elle impose, de guider, d'exciter et de fortifier tous les élans légitimes et généreux de l'esprit : tous les grands penseurs et les grands écrivains du seizième et du dix-septième siècle n'ont-ils pas commencé par s'exercer longuement dans la gymnastique fortifiante de l'argumentation? 3° s'écartant le plus possible du système presque universellement suivi de fractionner d'une manière déplorable le temps du travail, donner aux élèves de philosophie des études suivies et assez longues; 4° au lieu de se contenter de leçons orales à rédiger, ou de traités dictés en classe et appris en étude, moyens qui supposent un professeur très-savant, très-
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habile, et des élèves déjà très-fortset extraordinairement attentifs et pénétrants, choisir pour toute la philosophie ou pour chaque traité un auteur élémentaire le plus court, le plus clair, le plus simple, le plus méthodique possible, ua auteur de bon sens, vrai, naturel, qui, suivant les termes mêmes de Mgr Dupanloup, n'effraie pas les jeunes gens et laisse quelque chose à dire au professeur et même aux élèves ; 5° ne pas se contenter de donner et de faire plus ou moins tristement réciter la leçon de l'auteur, mais l'expliquer, la développer, la compléter, et par la parole vive, animée, lumineuse, pénétrante du professeur, par des réflexions et des traits jetés à propos, par des interrogations placées avec intelligence, éclairer, rendre intéressante, et quelquefois corriger la leçon de l'auteur; 6° s'appliquer avant tout à faire travailler les jeunes gens, aies mettre en vive activité en leur faisant pour ainsi dire composer eux-mêmes, et de vive voix, au u.oyen d'exerci('es et d'argumentations répétés chaque jour, et d'examens et d'actions publiques soutenus de temps en temps sur des thèses solidement discutables, les divers traités philosophiques, le cours entier, par écrit, au moyen de compendinm faits à la fois avec la forme discursive et syllogistique, et avec la forme synoptique et analytique, et suffisamiricnt soignés pour pouvoir servir de manuel à l'élève qui voudra repasser sa philosophie et préparer un examen ; 7" donner à toutes les questions, même à la logique, à l'ontologie, à la métaphysique la plus abstraite, un sens pratique et moral, de sorte que la philosophie mette le sceau non-seulement à l'éducation intellectuelle, mais aussi à l'éducation morale ; que tout dans la philosophie tende à rendre meilleurs ceux qui s'y appliquent.
Mais dans quelle langue cette reine des sciences sera-t-elle enseignée, en latin ou en français? Concurremment dans ces deux langues. Dans l'enseignement classique de la philosophie, Mgr d'Orléans a prescrit à ses professeurs l'emploi simultané du latin et du français, mais de telle sorte que la part principale et prépondérante soit pour le latin, langue dans laquelle ont écrit tant de grands génies philosophiques et dans laquelle toute la jeunesse européenne, pendant dix siècles, et jusqu'à la révolution de juillet 1 830, a faitsa philosophie, dans laquelle la jeunesse d'Angleterre, d'Italie, d'Espagne la fait encore, et qui a de tels avantages de précision, de brièveté, de poids, de gravité, et est si bien appropriée à la bonne direction des thèses et discussions
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philosophiques des élèves. L'on donnera donc une part considérahle et prépondérante au latin dans l'enseignement élémentaire technique, scolastique, didactique, de la philosophie. Obligeant ainsi les jeunes gens à parler et à écrire la langue laline pendant qu'ils étudient en philosophie, seule classe où l'usage de celte langue est à sa place et vient en son temps, on fera sûrement élever le niveau des connaissances latines, les plus indispensables de toutes les connaissances littéraires. Maisilsera réservé une part très-importanteau français, lalangue philosophique la pluséloquente qui fut jamais, la langue de Pascal, de Descartes, de Bossuet, de Fénelon, deMalebranche, et même de Leibnitz. Le français sera préféré pour la grande exposition, la grande démonstration, pour la diffusion de la science et des vérités philosophiques. On pourra quelquefois argumenter en français, et, au moins tous les mois, écrire en français une dissertation ou un discours philosophique ; de temps en tem.ps on sera ramené aux belles sources littéraires non-seulement françaises, maisaussi grecques et latines; on consultera et on étudiera les meilleurs ouvrages écrits en grand français sur les plus belles et les plus hautes questions philosophiques ; on traduira, au moins une fois par semaine, en un français correct et élégant, quelque page importante de Cicéron, de saint Augustin, de saint Basile, de saint Grégoire de Nazianze, de Platon, d'Aristote, de Senèque, en harmonie avec les thèses que les jeunes gens étudient dans leurs auteurs. Ces grands philosophes et d'autres qui n'ont pas moins admirablement compris que ce n'est pas à l'esprit seul, mais quelquefois à l'imagination, qu'il faut présenter les vérités qu'on se propose de faire adopter à l'esprit, ne serviront pas moins à développer les facultés littéraires qu'à éclairer et à fortifier la raison. Et de cette sorte l'on ne verra plus en philosophie cette rup^.ure funeste avec les études et la grande éducation littéraire, qu'il appartient à la philosophie d'achever, de fortifier et de couronner.
C'est ainsi que, dans le plan d'études tracé pour tous les collèges chrétiens par un maître aussi sage que l'évêque d'Orléans, tout se concilie, tout se prête appui et concourt au même but.
Pendant le cours de philosophie, on donne un certain temps à la préparation du baccalauréat; mais ce temps est bien délimité; il permet à l'enseignement philosophique de se développer largement. Toutes les dispositions sont prises pour que les esprits vaquent sans distraction et sans empressement inquiet au:^
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études générales et particulières qui assurent leur vrai développement. Quand on a fait des classes aussi sérieuses et aussi fortes, les programmes n'arrêtent pas longtemps, et l'on rapporte des examens heureusement subis autre chose qu'un diplôme.
Aidé par des maîtres habiles et dévoués comme ceux que nous avons nommés et plusieurs qui mériteraient aussi de l'être, MgrDupanloup fit si bien goûter les éludes classiques à la jeunesse réunie dans son séminaire, qu'il put faire passer en institution dans son diocèse une continuation de ces études après les classes achevées. En eiïet, il a établi, pour les bons élèves qui ont déjà subi leur examen de baccalauréat es lettres, des cours supérieurs destinés à opérer et à ménager la transition difficile de la vie gouvernée du collège à la vie indépendante du monde. Ces cours supérieurs retiendront encore le jeune homme, au collège, sous une règle moins stricte, et l'appliqueront, pendant deux ou trois ans, pour mûrir son esprit et son caractère, à des études plus élevées et plus approfondies, littérature, philosophie, histoire, esthétique, sciences naturelles, physique et mathématiques, langues étrangères. Là, heureux émules des universités d'Oxford et de Cambridge, ils revoient d'une manière plus complète, plus large, plus intelligente, et ils apprécient en critiques, dans des compositions sérieuses, les grands auteurs des trois littératures classiques qui ont occupé leur jeunesse. En même temps qu'ils s'abreuvent aux sources les plus pures des littératures classiques, on leur ouvre celles des littératures étrangères et contemporaines, et on leur présente les trésors de la littérature sacrée et des Pères, dont ils sont si loin de soupçonner les incomparables richesses.
De la littérature ils passent à la philosophie, dont ils approfondissent les plus grandes et les plus belles questions; à l'histoire, qu'ilsétudient dans le présent commedansle passé; à l'esthétique, qui leur offre la théorie philosophique du beau, considéré en luimême ou dans les œuvres de la nature et de l'art ; puis, abordant des régions moins agréables peut-être, mais non moins intéressantes, ils sont initiés à l'étude du droit, que leurs maîtres ont soin
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de rattacher aux notions littéraires, historiques etphilosophiques; à l'économie politique et sociale, envisagée clans ses rapports avec le crédit et l'industrie, et même à l'économie rurale, cette science qui, comme le dit Mgr Dupanloup, importe tant à l'avenir agricole de notre pays, à la stabilité et à la prospérité des fortunes.
Les commencements de ce cours supérieur furent nécessairement modestes et faibles. Il ne compta la première année que quatre disciples, mais tous jeunes gens d'élite. L'année suivante, des élèves accoururent de tous les points de la France ; l'Irlande envoya un de ses plus généreux enfants, et la célèbre abbaye d'Einssiedeln, en Suisse, deux jeunes frères choisis parmi les plus distingués de l'école. Quatorze jeunes gens se répartirent ainsi dans les différents cours selon leurs goûts et le choix de leurs familles. Le samedi tous se réunissaient autour de l'évêque, qui s'était réservé le cours d'Écriture sainte. Ce prompt succès engagea Monseigneur et ses collaborateurs à entreprendre de grandes améhorations. La bibliothèque spéciale du cours se compléta. Les heures des leçons furent disposées de façon à donner aux jeunes gens de la ville' la faculté de les suivre comme externes. Des moyens de délassements furent ménagés. Le local fut agrandi. La troisième année il se présenta dix-huit jeunes gens, quatorze internes et quatre externes, parmi lesquels quelques-uns de l'année précédente, qui voulaient suivre les cours auxquels ils avaient dû d'abord renoncer. Plusieurs sortirent licenciés ès-lettres.
Des séances littéraires, offertes à un auditoire choisi, parles élèves du cours, en attestèrent publiquement chaque année la prospérité croissante. Les élèves de 1862 donnèrent, le 6 avril ait soir, dans la grande salle synodale de révêché,.une séance littéraire où ils traitèrent avec talent des sujets comme ceux-ci : Dévelo])pement progressif de la poésie grecque, le Sublime^ Littérature chrétienne au xix^ siècle^ Etude sur le Dante, Essai sur le style roman et le style ogival.
Ce cours, dont les fruits étaient de plus en plus évidents, n'a pu être repris pendant l'année 1870-1871. Le pourra-t-il être de longtemps? Ce n'est pas probable (1). Une loi sera prochainement décrétée qui appellera sous les drapeaux tous les jeunes Français depuis vingt ans. Il faudra donc avoir terminé le cours des études
(1) Il est déjà repris pour des jeunes gens qui font leur première année de droit et préparent leur examen de baccalauréat es-sciences. Que le nouveau supérieur et ses intelligents collaborateurs en reçoivent nos vives félicitations.
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littéraires avant cet âge. Nul ne peut aimer plus passionnément que nous les lettres et tous les nobles arts de la paix; mais quand la nécessité d'une guerre gigantesque, dans un avenir indéterminé et peut-être pas si lointain qu'on le pourrait croire, s'impose inévitablement, inexorablement à la France humiliée et mutilée, ce n'est pas nous qui voudrions rien contester, rien disputer, rien entraver par pur amour des belles études. On y reviendra plus pleinement, plus joyeusement, et avec des succès, des résultats tout nouveaux, quand la revanche aura été prise, quand la France aura été rétabhe dans son rang et dans sa nécessaire influence, quand l'Europe, reconnaissant et proclamant que nous sommes toujours la grande nation, aura procédé la première à un désirable désarmement.
Après l'achèvement ordinaire des classes, ou après la fin du cours supérieur, les élèves de La Chapelle, dispersés sur les cent chemins de la vie, sont-ils séparés sans retour? Non, ils revoient souvent le cher collège, et surtout ils y retournent avec amour, nombreux, tous les trois ans, le dimanche veille de la distribution des prix, pour célébrer ensemble la patrone de la maison, Notre-Dame de Persévérance. A cette fête de famille, on les voit portant tous les costumes, l'habit bourgeois, la soutane, la mosette, le fourniment du spahis, les épaulettes d'or du capitaine, les galons du sergent, venir raviver les souvenirs de jeunesse, d'études, de jeux, de classes, de promenades, de fêtes, d'amitié; puis ensemble échanger quelques communications httéraires, éveiller parfois leurs muses endormies, et se rappeler qu'ils doivent garder toute leur vie leur devise académique : Virtute et scientia. Lorsqu'ils se séparent, réconfortés, heureux, attendris, ils se disent :
« Amis, quand nous irons, emportés par l'orage, Vers ce désert lointain qu'on nomme l'avenir. Pour reposer nos cœurs fa ligués du voyage
Gardons longtemps ce souvenir.
Serrons, serrons nos rangs au fort de la tempête; Dans les plus mauvais jours tenons-nous par la main. Et quand viendra le soir, amis, tournons la tête,
Et regardons noire matin.
Pensons à cette école, arche de notre enfance ; Pensons au paradis de notre jeune cœur. Où, sur l'arbre toujours fleuri de Tinnocence,
Nous avons cueilli le bonheur (1) ! »
(1) Souvenir de la première réunion générale des anciens élèves du pelit sémtnuire de La Chapelle Saint-Mesmin, p. 18.
Et quand l'âge les aura rendus vraiment anciens, ils seront heureux de venir ranimer leurs vieilles années dans leurs jeunes souvenirs, de venir se redire entre eux et regoùter les émotions d'autrefois, heureux surtout s'ils retrouvent encore quelques-uns de ces chers éducateurs qui auront été pour eux, dans l'école et hors de l'école, si longtemps des pères.
Sous de tels maîtres, Mgr Dupanloup, M. Place, M. Hetsch et ses dignes collaborateurs,grâceàdesméthodessibonnes, sisages, si bien appropriées aux besoins de notre temps, le {tetit séminaire d'Orléans avait atteint le plus haut point de prospérité, et était devenu célèbre dans le monde entier, quand éclata la plus funeste et la plus néfaste des guerres. En même temps l'épuisement de ses forces, après seize ans de la plus laborieuse supériorité, obligeait soudain à quitter ses fonctions M. Hetsch, M. Hetsch, après Monseigneur, l'âme de la maison par le talent, par la puissance et la sagesse des idées, par le zèle, par le dévouement, par la vertu, par l'amour vraiment paternel et plus que paternel qu'il avait pour ses élèves, qui eux tous, sans une seule exception, l'idolâtraient et subissaient comme invinciblement sa féconde et bienfaisante influence. Grâce à Dieu, cette douloureuse retraite ^ n'ébranla pas la prospérité de celte brillante et forte institution : '^S/^Hii tous ont pu le constater. , ^- Ar 'Ks
A la dernière distribution des prix, dans un discoùS' ferme, ' -^. sensé, plein de choses, le digne successeur de M. Hetsch, M. l'abbé --mc.\«ô ^■ Lebeurier, a raconté les terribles péripéties du commencement de^T^;^^^*^ cette difficile année scolaire. Par suite d'une décision aussi sage que hardie de l'évêque d'Orléans, le petit séminaire de La Chapelle, comme les autres établissements ecclésiastiques d'éducation de la ville, s'était rouvert au mois d'octobre, alors que l'ennemi avait déjà envahi le département, que grand nombre de familles avaient quitté la contrée pour aller chercher, au fond de nos provinces les plus reculées, un abri contre l'invasion menaçante, alors que les troupes françaises remplissaient la ville et les environs d'Orléans, et que toute cette contrée était à la veille de devenir un vaste champ de bataille. Familles, maîtres, enfants, tous répondirent dignement à la confiance de l'évêque; le sémi-
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naire garda tous ceux qui y étaient rentrés, et clans ces temps si agités, toutes les journées continuèrent à se passer comme à l'ordinaire, dans l'observation exacte de tous les points du règlement. « Nos routes, a dit M. le supérieur, étaient sillonnées par des armées formidables, nos champs couverts de canons, les abords mêmes de la maison occupés quelquefois par la cavalerie ennemie. La cloche du séminaire n'en faisait pas moins retentir son tintement accoutumé ; on obéissait à sa voix comme à la voix de Dieu, on faisait trêve à ses préoccupations, à sa curiosité inquiète, pour vaquer à la prière, pour se plonger dans l'étude d'Homère ou de Virgile, pour faire un thème grec, ou composer un discours latin. » Spectacle qui ajustement excité toute l'admiration de nos ennemis : depuis Metz jusqu'à Orléans, ils n'avaient pas rencontré un seul grand établissement d'éducation en exercice.
M. le supérieur a raconté un trait qui montre admirablement quelle confiance les parents avaient dans ceux qui les remplaçaient auprès de leurs fils : « Depuis quatre semaines, le pays était occupé par l'ennemi. Les familles d'Orléans même ne pouvaient qu'à grande peine venir visiter leurs enfants. Nous résolûmes de conduire à la ville nos chers élèves pour leur procurer la joie d'embrasser leurs parents et à ceux-ci la consolation de constater par eux-mêmes que leurs enfants savaient s'élever au-dessus des impressions de la crainte et demeurer calmes dans la tempête. C'était le 9 novembre. A peine notre petit troupeau était-il dispersé, à peine nos enfants étaient-ils remis à leurs familleS;, que le canon de Goulmiers se fit entendre. Vous vous souvenez de la continuité effrayante de la canonnade, de l'incertitude qui régna jusqu'au soir sur l'issue de la lutte. Dans de pareilles conjonctures comment les mères auraient-elles pu se résigner à les renvoyer du côté d'où venaient les bruits effrayants d'une grande bataille? Sans doute, nos enfants Orléanais ne revinrent pas? Détrompez-vous, messieurs; à l'heure du rendez-vous pasunne manqua àl'appel.Je l'avoue en ce moment, le sentiment de la responsabilité l'emporta dans mon âme, et je fus tenté de trouver exagérée la confiance dont le petit séminaire était l'objet de la part des familles. »
Nous savons quelque chose de plus fort, que M. le supérieur aurait pu ajouter. Nous connaissons des ofQciers qui, prisonniers en Allemagne après la capitulation de Metz, écrivaient lettres sur lettres à leurs femmes pour les presser de ramener leurs en-
fants au petit séminaire à travers les lignes prussiennes ; on conjurait le supérieur lui-même d'aller au-devant des mères et des enfants. Il semblait à ces braves pères, anciens élèves de M. Dupanloup, qu'il ne pouvait pas y avoir de meilleur asile pour leurs fils que sa maison.
Enfin ces jours de douleur sont passés, cette crise épouvantable est finie. Que va devenir le petit séminaire? Pour reprendre une nouvelle vie, une grande force lui manque. Il n'a plus à sa tête le vénéré et bien-aimé supérieur, qui, pendant seize ans, a travaillé jusqu'à l'épuisement de ses forces à l'éducation de la jeunesse, et, avec le concours de maîtres distingués et dévoués, a élevé si haut la réputation et la prospérité de La Chapelle. L'inquiétude semble d'abord légitime; mais, répond avec autant de raison que de modestie le nouveau supérieur, « le petit séminaire, ce n'est pas un homme, ce n'est pas une réunion d'hommes mettant en commun leur sagesse humaine pour combiner et pour appliquer un système d'éducation. Le petit séminaire, c'est l'Église catholique accomplissant sa mission d'élever les hommes dans le sens le plus vrai et le plus complet de ce grand mot. >> Le petit séminaire de La Chapelle a un avantage particulier : il est la maison de l'évêque d'Orléans, de l'éducateur par excellence, de l'auteur du traité le plus complet, le plus pratique sur l'éducation. Le supérieur de la maison de La Chapelle n'a rien à innover, rien à réformer, il n'a qu'à suivre la direction la plus autorisée. Il n'a pas à craindre de faire fausse route, tous les sentiers à parcourir lui sont indiqués, tous les périls lui sont signalés. C'est pourquoi, dit le successeur de M. Hetsch, « il nous est permis, malgré notre impuissance personnelle , d'entreprendre notre tâche avec assurance, et de nous croire quelques droits à la confiance de nos chers enfants et de leurs familles. »
M. le supérieur a constaté combien les études des élèves avaient été régulières et s'étaient maintenues fortes pendant toute l'année scolaire 1870-71. A son témoignage nous pouvons ajouter le nôtre. Un long séjour sur ce bord si doux et si reposant de la Loire nous a mis à même d'apprécier le vaillant courage, la généreuse persévérance de ces braves élèves. Nous avons assisté à leurs fêtes littéraires, à leurs séances académiques, nous avons vu et examiné leurs travaux. Nous pouvons affirmer que le niveau des études n'a pas baissé pendant cette difficile et désolante année.
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Une des fêtes littéraires auxquelles nous avons assisté, nous a particulièrement rempli d'admiration et d'attendrissement. Elle avait été préparée en secret, en dehors des classes, sous la direction du préfet des études, et était offerte par les élèves de seconde à leur professeur, M. Dumontel, pour le vingtcinquième anniversaire de son professorat dans la maison de la Chapelle : c'était donc une cinquantaine, car les années de professorat, comme les années de campagne, comptent double.
La séance était remplie par des compositions, des chants et des récitations ayant trait à l'œuvre de l'éducation par l'Église, aux vertus du maitre chrétien, aux grands résultats de son ministère.
Une fraîche voix d'adolescent commença par nous faire entendre la romance où Alfred Nettement nous montre une mère qui, près d'un berceau, rêve aux destins de son enfant et se plaît à parer son avenir de toutes les gloires et de toutes les vertus.
Mais une mère chrétienne ne se contente pas de rêver le bonlieur et la vertu pour son enfant ; elle veut les lui faire conquérir. Pour cet effet, à quels auxiliaires s*adresse-t-elle de préférence? C'est ce que promit de nous dire une composition française qui portait le titre mystérieux à! Apparitions, et qui fit repasser devant les yeux du maître, objet de cette fête, toutes les générations qu'il avait nourries de sa science et de son dévouement.
Elles se présentent tour à tour aux yeux de son imagination et de son cœur chacune avec la physionomie de son âge, son caractère, les études qui lui conviennent. « Le doux maître revoit « par la pensée tous ces visages pleins de fraîcheur et de vie. « Il suit d'un long regard d'amour les jeux de ces enfants, les « travaux et les pieux exercices au milieu desquels ils granit dissent, se développent, deviennent hommes, puis se dis- « persent sur les ditîérenfes routes de la vie, ou bien, touchés « par le souffle de la mort, se hâtent de remonter vers le Père « qui est dans les deux. Tous ont un souvenir, tous une prière, « mais à ceux qui ne sont plus est réservé le souvenir le plus « tendre, la prière la plus fervente. »
Bientôt nos jeunes amis, se dégageant des grâces du compliment, prirent leur essor et nous emportèrent avec eux dans les grandes écoles du christianisme. Là, recueillant les noms fa-
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meux, les traits d'histoire, les légendes, ils s'en servirent pour célébrer les bienfaits de l'éducation religieuse ; ils en firent le symbole de ce qu'ils voient, de ce qu'ils aiment, de ce qu'ils admirent; en les racontant, en les chantant, ils y mirent toute leur âme et tout leur sentiment.
La première école dans laquelle ils nous conduisirent fut V École du Christ. La légende place S. Martial au nombre de ces petits enfants que Jésus appelait à lui, que ses mains bénissaient, que sa bouche couvrait de baisers. S. Martial grandit à l'école des apôtres. Devenu apôtre lui-même, il évangélisa les Gaules. Son histoire tout entière avait été chantée en vers latins d'une excellente facture ; on ne voulut nous en donner qu'un fragment, la scène touchante où le saint vieillard, sur le point de mourir, se laisse aller à raconter une dernière fois à ses disciples qui l'entourent les tendresses dont le Seigneur avait favorisé son enfance. On ne pouvait trouver une plus belle image pour peindre le rôle du prêtre auprès de l'enfant dont il éclaire et réjouit l'intelligence par les enseignements de la doctrine chrétienne, dont il purifie le cœur, dont il agrandit l'âme par l'effusion de la grâce dans les sacrements.
De l'école du Christ, nous passâmes dans V Ecole cfOrigène, et nous le vîmes tout jeune encore, disciple à la fois de l'Évangile et de Platon, se servir des auteurs profanes eux-mêmes pour inspirer à la foule qui vient l'entendre, avec le mépris du monde, l'amour des choses célestes et la passion du martyre.
Une autre pièce française nous reporta au sein des écoles bénédictines de Fleury-sur-Loire, « ruche de savants dont le miel a nourri autrefois la France et l'Angleterre. « Abbon enfant, né dans les environs d'Orléans, in pago Aurelianensi, qui sait? peut-être à La Chapelle-Sain t-Mesmin, est confié aux moines de Fleury, qui lui apprennent toutes ,les sciences que l'on possédait à cette époque. Devenu maître à son tour, il enseigne pendant de longues années, ne se contentant pas seulement d'instruire les écoliers, mais se plaisant encore à communiquer les fruits de sa science et de son expérience aux maîtres qui de toutes parts viennent le consulter. De cette biographie, écrite en latin, on détacha, pour nous la lire, l'histoire du voyage qu'Abbon, au grand chagrin des étudiants de Fleury-sur-Loire, fit en Angleterre, pour ranimer les études dans les monastères du diocèse d'York.
Aux écoles bénédictines succèdent les écoles dominicaines.
Là tout d'abord nous voyons Thomas d'Aquin au pied de la chaire d'Albert le Grand, qui, sous la gravité prématurée de son disciple, devine la profondeur du génie et prophétise « le bœuf muet dont les mugissements devaient remplir le monde » ; puis Frà Angelico da Fiesole vient nous enseigner par ses œuvres et par ses paroles que la httérature n'est pas seule chargée d'éveiller et de développer dans les âmes le sentiment du beau et de la vertu, que les arts du dessin, que la peinture travaillent au même but.
Les Écoles des Je'suites furent représentées dans un vif et charmant dialogue du maréchal de Yillars, leur glorieux élève, avec M. Dacier, le secrétaire de l'Acaclémie, qui, en le recevant dans cette illustre compagnie, a oublié de vanter ses victoires de rhétoricien sur ses aînés, Condé et Bourdaloue.
Les Écoles de l' Oratoire nous montrèrent enfin Massillon demandant à son supérieur le P. de Sainte-Marthe la faveur de descendre de la chaire chrétienne déjà illustrée par son éloquence, pour être employé dans les humbles fonctions de l'enseignement, persuadé que là il ferait davantage pour arrêter le flot montant de la corruption et de l'incrédulité. La lecture ou la représentation jouée de ces graves compositions latines et françaises était entremêlée de pures et gracieuses récitations, comme les Souvenirs de V enfance empruntés à l'un des meilleurs écrivains de ce siècle, les Trois Maîtres, c'est-à-dire une mère, la nature et le prêtre s'empressant autour d'une âme pour la former et l'élever à Dieu, V Amour des maîtres chrétiens, page du P. Lacordaire toute frémissante d'éloquence et de tendresse. Un fragment d'Emile Augier, pris dans les Poètes français de M. Frédéric Godefroy, fut joué avec une véritable perfection d'accent et de geste. Puis, de moments en moments, des hymnes, des chants pleins de verve, de grâce et d'entrain, les Adieux du martyr^ le Départ du missionnaire, les strophes de Lamartine A un cwéde campagne^ le Nouveau Chant des zouaves, nous rappelaient les vertus et les dévouements préparés et fomentés sur cette terre généreuse de La Chapelle, et qui de là se sont répandus à travers le monde dans toutes les carrières sociales.
Ne voilà-t-il pas une classe de seconde et une séance littéraire qui méritent d'être proposées comme modèle et comme objet d'émulation? Seules ne suffisent-elles pas à faire voir que si, au petit séminaire d'Orléans, on fait des bacheliers, de nombreux et bons
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bacheliers, le funeste baccalauréat actuel n'y est pas accepté comme unique régulateur des études? Une telle solennité intime, où tout est vrai, sincère, sans prétention, mais où tout respire l'élévation des idées, la générosité des sentiments, l'essor des esprits et l'élan des âmes, ne témoigne-t-elle pas de la manière exquise avec laquelle ces prêtres professeurs savent mettre en œuvre tout ce qui peut faire aimer à leurs disciples cette excellence littéraire que les Grecs nommaient d'un seul mot le beau et le bien;,y.a>.oy.ayaôov, et dont ils faisaient l'idéal de la perfection ?
Et si je vous peignais la physionomie de ces intelligents, bons et purs enfants, si je vous décrivais leur joie, l'amour pour leurs maîtres éclatant dans leurs yeux, dans leur rire, sur tout leur visage; si, après vous avoir conduits dans leur classe d'aujour-, d'hui, dans cette grande et belle salle décorée d'une multitude de tableaux et d'esquisses, œuvres du professeur et artiste vétéran, rassemblées là par une attention délicate, je vous menais, le soir, près d'une charmille brillamment illuminée, dans l'enfoncement de laquelle apparaît rayonnante de lumière la majestueuse et douce statue de la Vierge portant Jésus, et où nos élèves de seconde vont tirer eux-mêmes un splendide feu d'artifice dont ils ont fait entre eux tous les frais ; si je vous les montrais ensuite, à la même place, costumés en montagnards, chantant, en s'accompagnant eux-mêmes, à la lueur fantasmagorique des feux de Bengale, l'air entraînant et joyeux :
« Les monts que je préfère Sont ceux du Canigou; Leur brise est si légère, Leur ombrage est si doux.
La, la, la, la, la, la...
Il n'est pas sur la terre De lieu plus enchanteur Pour le cœur. »
Si, les suivant jusqu'à la chapelle où doit se dire la prière en commun qui terminera cette fête du cœur, je vous faisais encore passer avec eux dans la cour d'honneur, dont les magnifiques galeries, éclairées àleurtour de quatre grands feux de Bengale, vous présentent le coup d'œil le plus féerique, pendant qu'en bas, au centre gazonnédelacour,la troupe des montagnards feraentendre ses derniers et plus harmonieux concerts, ses chants les plus enlevés; dites-moi, un saisissant enseignement ne ressortirait-il pas
38 l'instrument de la revanche.
pour vous de ce spectacle, et, un contraste navrant se présentant comme forcément à votre esprit, ne diriez- vous pas avec moi : Pauvres collégiens, malheureux esclaves de l'internat universitaire, de quelles joies pour le présent, de quels doux ressouvenirs pour l'avenir ne vous prive pas le système froid et sec, le système meurtrier d'éducation auquel l'Etat vous soumet, l'Etat qui a cru pouvoir remplacer et qui remplace si mal la famille ! Dans tout le cours de vos arides études, vous ne connaîtrez jamais assurément une journée comme celle qui a fait le bonheur nonseulement des élèves de seconde, mais de tout le petit séminaire de La Chapelle — et le bonheur des maîtres autant que des élèves.
Après tout ce que nous avons appris, après tout ce que nous avons vu, nous pouvons augurer avec certitude que l'avenir de l'école de La Chapelle Saint-Mesmin répondra dignement à son passé, et qu'elle restera toujours au premier rang des maisons ecclésiastiques d'éducation à qui il appartient de former des générations capables de relever les destins de la patrie.
En terminant ce travail sur un établissement si cher à l'évèque d'Orléans, qu'il nous soit permis, à nous qu'il daigne aimer si paternellement, de lui adresser la parole et de lui dire :
Monseigneur, j'ai vu votre joie rayonnante quand vous vous êtes retrouvé, pour une de ces fêtes qui dilatent toujours votre cœur, dans ce petit séminaire sauvé par votre fermeté et votre sagesse admirablement secondées. Il vit, il est digne de vous. Mais vous savez, Monseigneur, combien vous êtes nécessaire à sa prospérité. Suivez votre destinée, remplissez les grands rôles auxquels vous êtes appelé; mais que votre œuvre capitale, ce noble collège chrétien où vous avez formé tant d'hommes sur lesquels la France peut compter, et qu'elle retrouvera, eux ou leurs fils, au jour connu de Dieu, au grand jour de la revanche nationale; que votre petit séminaire de La Chapelle attire toujours, comme autrefois, votre cœur et votre présence si nécessaire, si inspiratrice et si féconde. Au bien si considérable que vous y avez déjà fait et que vous saurez entretenir, il vous reste des compléments à ajouter.
Il en est un qui me paraît le plus urgent de tous et que je veux vous signaler avec la simplicité de la conviction.
Il y a longtemps que j'ai l'avantage de connaître les principaux professeurs de votre petit séminaire; c'est dire combien je les sais capables et bien préparés à leurs délicates fonctions. Tous ont la science nécessaire, plusieurs ont de plus le brevet delà science, l'Université leur a décerné ses grades. Je ne saurais trop louer l'usage établi de tenir chaque semaine, entre les professeurs, des conférences semblables à celles de l'école normale, où l'on peut non-seulement traiter, après préparation préliminaire, des questions de grammaire, de langue, de littérature, de pédagogie, etc. ; mais encore mettre, par des rapports exacts, tous les assistants au courant de toutes les publications qui intéressent l'enseignement. Rien de plus propre à former les jeunes maîtres, à les rendre de plus en plus aptes à faire les classes dont ils sont chargés, rien de mieux pour entretenir dans votre maison le zèle de la science, le goût des hautes études, le noble désir de rivaliser avec tout ce qui se fait de mieux pour l'instruction de la jeunesse. Mais je voudrais encore plus. 11 me semblerait digne du petit séminaire d'Orléans, que, par une règle absolue, il ne pût y avoir que des professeurs gradués, non-seulement bachehers, mais licenciés, mais agrégés, mais docteurs, selon les classes. Pour pouvoir trouver toujours de tels professeurs, il vous reste. Monseigneur, à fonder une institution dont la pensée a dû vous venir déjà, dont la réalisation est urgente, est indispensable : je veux parler d'une École normale ecclésiastique, que vous pourriez joindre à votre séminaire même. Prenez pour les provinces, Monseigneur, celte grande initiative, en tâchant de perfectionner ce qui a été essayé à Paris. Si les évêques, établissant entre eux un concert d'efforts, une entente pour les moyens qui serait si nécessaire, décidaient, dans des conciles provinciaux, la création d'une École normale au moins par chaque province ecclésiastique, avec quel accroissement d'autorité, avec quelle puissance plus grande d'arguments vous pourriez. Monseigneur, faire entendre de nouveau [votre éloquente voix dans l'assemblée législative du pays, pour réclamer, en faveur du clergé, le droit trop longtemps dénié à l'enseignement supérieur! Donner l'exemple de n'employer pour les maisons ecclésiastiques d'éducation secondaire que des professeurs revêtus des diplômes et des grades de la science, et susciter la création en
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France d'universités catholiques rivales de celles d'Allemagne et de Belgique ; c'est là le couronnement que souhaite à votre vie si active un homme qui sera toujours fier d'avoir été votre élève et qui est si heureux maintenant d'être appelé votre ami.
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L'INSTRUMENT