‹ Études sur les réformateurs (volume 2)Chapitre 15 sur 56 · Christianismo felice, de Muratori · texte numérisé non relu

Christianismo felice, de Muratori

DES IDÉES ET DES SECTES COMMUNISTES. 77 de discipline cathoïique; la communauté y existait plutôt dans les mœurs que dans les lois. Chaque Indien avait son champ, son troupeau; mais, en dehors de cette propriété mdividuelle, existait un vaste domaine Commun, que l’on nommait la possession de Dieu. Toute la colonie concourait à cette culture; les produits en étaient affectés à l'entretien des infirmes, à la guérison des malades, aux frais du culte, au payement du tribut envoyé chaque année au roi d’Espagne. Les hameaux situés dans des plaines fertiles réunissaient les conditions désirables de salubrité, de symétrie et même d'élégance. Ce peuple y vivait heureux, mêlant à l’exploitation du sol quelques industries manuelles, comme le tissage des toiles. On por- {ait dans les magasins de la mission le produit du travail collectif, et le curé en opérait ensuite la distri- bution en raison des besoins. Ces établissements prospérèrent ainsi pendant plusieurs années; mais la jalousie de quelques ordres rivaux parvint à en faire expulser les jésuites, et dès lors cette civilisation éphémère dépérit peu à peu et s'éteignit sans retour. Il n’y avait là, d’ailleurs, qu'un phénomène naturel. Pour un peuple dans l’enfance, là communauté est le premier échelon de l’ordre social; l'individu n’a pas encore la conscience de ce qu’il peut et de ce qu'il veut ; il a besoin d’une tutelle attentive. Les jésuites avaient donc parfaitement compris ce qui convenait à leurs administrés; ils s'étaient substitués au rôle des anciens patriarches f.

4, Il existe en France, dans l’ancien Morvan, une communauté singulière sur laquelle M. Dupin ainé a écrit une notice pliene

Il est utile de s'arrêter un moment encore sur ces exceptions sociales. Elles ont pu offrir la réalisation d'une communauté intérieure, précisément parce que la société n’obéissait pas à ce régime; voilà ce qu'il importe de faire ressortir. L’abdication de la liberté, de l'intérêt, du droit individuel, y élait volontaire sans doute, mais elle résultait d’une résignation ou d’une compensation religieuse. Le calcul n’y entrait pour rien, ou, s’il y jouait un rôle, il se portait au delà de cette vie et spéculait pour l'éternité. La disposition de ces âmes, cloîtrées dans une enceinte ou enfermées dans un système, les amenaïit à regarder ce monde comme un lieu de passage, indigne d’attention et de regrets. C'était un avantage inappréciable. Avec de bons éléments, il n’est point de régime en-

d'intérêt : c’est celle des Jault, situé près de Saint-Saulge, dans la commune de Saint-Benin-les-Bois. Une grande maison d'habitation, distribuée en cellules, renferme une petite colonie agricole composée de trenie-six membres, hommes, femmes et enfants. Depuis plus de six siècles, l'exploitation des terres des Jault se fait en commun, et ce régime y a survécu à cinquante ans de révolutions. La communauté est gouvernée par un chef qu'ils nomment le maître, et qui semble résumer tous les pouvoirs comme tous les droits. M. Dupin aîné a expliqué par quels moyens les Jault étaient parvenus à conjurer le fractionnement qu’entraine la division des héritages. IL est difficile de croire que cette curieuse anomalie puisse subsister longtemps encore ; la communauté du Morvan semble prospérer ; mais on aurait tort d’en tirer une conclusion favorable à une expérience sur une grande échelle. C'est là une exception comme celle des Moraves et des jésuites du Paraguay. Ce n'est pas d’ailleurs une communauté pure et simple, puisqu'en dehors de sa part afférente dans l'exploitation, chaque membre des Jault peut avoir une épargne personnelle, un pécule, On peut donc considérer cette associalion comme une sorte de commandite agricole, agissant dans un cercle prévu et pour des fins déterminées,

DES IDÉES ET DES SECTES COMMUNISTES. 79 tièrement mauvais : ici les éléments valaient mieux que le régime, et lui communiquaient quelque vertu. Tandis que la grande société humaine placçait le bonheur dans la jouissance et dans la liberté, ces sociétés mystiques le faisaient consister dans la privation et dans l’obéissance. En apparence, c’était cela. Une règle inflexible réprimait les écarts et contenait les regrets. Là où les vœux étaient éternels, l'engagement indissoluble, il fallait se plaire dans cette condition ou dévorer ses douleurs; là où le lien n’était que volontaire, la communauté rejetait dans le tourbillon du monde ceux que la vocation n’enchaînait pas suffisamment. Des deux côtés, il y avait, pour l'institution, une garantie suffisante, soit dans la compression, soit dans l'expulsion des indivilualités rebelles. La vie collective était maintenue de la sorte avec uue entière rigueur, et le système portait des fruits, sinon sains, du moins satisfaisants au regard. Les communautés forcées demandaient à la société des armes pour maintenir la discipline; les communautés libres la prenaient pour déversoir et s’épuraient ainsi par voie d’étimination. L’ascendant des chefs, leur science, leur sagesse, leur fermeté, faisaient le reste. Ainsi ont vécu ces corporations et ces sectes, vouées à la vie commune par l’indigence ou par le mysticisme, sans qu’on puisse rien en inférer de concluant pour la vertu générale d’un pareil régime.

Jusqu'ici pourtant, et dans cette limite, ces tentatives n’ont rien que de légitime. Satire ou idylle, extase religieuse ou protestation contre un monde profane, on peut tout accepter, pourvu que le débat

se passe dans le domaine de la conscience el ne dégénère pas en prosélytisme passionné. Mais il est des gens qui ne comprennent qu'une sorte de tolérance, celle qui s'exerce à leur profit : après avoir combattu pour la liberté des convictions, ils profitent de la victoire pour opprimer celle des äutres, s'imposent par Ja violence et demandent à la terreur la sanction de leurs systèmes. Cette forme de propagande eut des apôtres vers la fin des xive et xve siècles. À leur tèle figure l'hérésiarque Wicleff, qui, s'appuyant sur cent mille lollards révoltés, fit trembler l'Angleterre et la placa sous le coup d’un bouleversement général. Le second, plus dangereux encore, fut le curé Muncer, de Zwickau : disciple de Luther, il devint le chef des premiers anabaptistes. Sous le couvert d’un schisme rcligicux, Muncer conduisit la populace à l'assaut des propriétés. Le sénat de Mulhausen se prétait mal à ses plans de spoliation, Muncer le contraignit à se dissoudre. Ses moyens d'action sur la multitude étaient infaillibles ; il conviait les pauvres au partage de la dépouille des riches, et, traînant à sa suite des bandes avides de pillage, il les excitait par des harangues furieuses. « Nous n’avons tous qu’un même père, leur disait-il; ce père est Adam. D'où vient donc la différence des rangs et des biens? Pourquoi gémissons-nous dans la pauvreté, tandis que d’autres nagent dans les délices? N'avons-nous pas droit aux biens qui, par leur nature, sont faits pour être distribués entre tous les hommes? Rendez-nous, riches du siècle, rendez-nous, usurpateurs cupides, les trésors que vous retenez injustement. C’est à mes pieds qu’il

DES IDÉES ET DES SECTES COMMUNISTES. 84 faut les apporter, comme on les apportait jadis aux pieds des premiers apôtres. » Un système de communauté qui montrait la dévastation en perspective, et qui s’adressait à la fois à la cupidité et au fanatisme, devait naturellement rallier des adhérents. Aussi le communiste du xvi® siècle se vit-il bientôt entouré d'une bande nombreuse qui ravagea l’Allemagne pendant plus de trente ans. Quand le landgrave de Hesse, prenant la défense de la civilisation, attaqua et taiila en pièces les anabaptistes, ils étaient près de quarante mille; sept mille d’entre eux restèrent sur le champ de bataille, Muncer leur avait promis d'arrêter les boulets avec la seule manche de sa robe : cette promesse fut vaine, comme on le pense; l’imposteur n’eut pas même le pouvoir de sauver sa tête. Arrêlé dans sa fuite, il fut exécuté peu de temps après; mais sa mort ne mit pas un terme à cetle affreuse croisade contre la propriété. Pour un chef tombé, il s'en présenta vingt, Les anabaplistes semblaient aussi renaître de leurs cendres. Rien ne se déroba dès lors à leurs déprédations et à leurs outrages : ils rançonnaient les villes et promenaient la dévastation dans les campagnes; les églises, les monastères, n'étaient pas épargnés dans ce pillage universel. Vaincus et dispersés à plusieurs reprises, ils se reformèrent opiniâtrément ct firent de la cité de Munster le siége de leur odieux empire. La partie aisée des habitants avait abandonné cette enceinte maudite; les anabaptistes y régnèrent sans obstacle. Au boulanger Mathison, qui ordonna le sac des maisons bourgeoises, on vit succéder le tailleur Jean de Leyde, qui proclama la

ro

polygamie comme loi de l'État, et s’y conforma le premier en épousant dix-sept femmes. Le supplice de pareils bandits ne suffit pas pour extirper leur secte, et longtemps l'Allemagne se ressentit de l’ébranlement causé par leur passage. On put voir, aux ruines dont ils jonchèrent le sol, ce qu’engendre, dans une interprétation populaire, l’utopie de la communauté, et quels vestiges elle laisse.

Aucune des formules que cette utopie suggère n’a donc été inconnue au passé. Avec Morus et Fénelon, elle a l’innocence et la fraicheur de l’églogue ; avec Platon; les grâces de la philosophie ; avec Campanella la témérité de l'imagination la plus libre. Pour les esséniens, les moraves, les jésuites du Paraguay, c’est l'Évangile pris à la lettre, la pratique de la fraternité, ou, pour parler la langue du jour, de la solidarité humaine. Les ordres catholiques y voient un séquestre, un détachement des vanités d’ici-bas, une expiation; les sectes protestantes en font un instrument de félicité terrestre, un avant-goût du paradis. Muncer tranche sur toutes ces interprétations, et trouve dans la communauté le prétexte d’un désordre immense, d’une révolte implacable contre tout droit et toute loi. Il veut ramener le globe à l'enfance des sociétés et au règne de la force brutale.

Tout est dès lors parcouru dans la sphère de ces idées et de ces faits; le programme des spéculations imaginaires, des combinaisons pratiques, se trouve épuisé. Désormais plus d'originalité : les anciens ont tout dit; ils ont eu leur thème pacifique, leur thème violent, et l'impuissance du principe se prouve par

cette suite d'efforts avortés. Il nous sembie que ce spectacle aurait dû suffire pour détourner les cerveaux contemporains, même les plus malades, d’une poursuite tant de fois essayée, tant de fois reconnue vaine. Il n’en est rien : l’homme joue volontiers le rôle de l’insecte qui se brûle éternellement au même flambeau. L'expérience ne le guérit pas, et, dans l’ensemble de ses recherches, il y a toujours une part pour l’impossible, aliment des natures inquiètes et remuantes. Les âges modernes ont donc eu leurs communistes comme l'antiquité; seulement il faut descendre de Platon à Babeuf, et passer du Livre des Lois au manifeste des égaux.

Les égaux (c’est le nom que se donnaient les disciples de Babeuf) appartiennent à cette secte de politiques qui, dans tous les temps, ont voulu imposer aux sociétés une certaine manière de comprendre et de définir le bonheur. La science du pouvoir consiste, d’après eux, à supprimer ce qui fait obstacle, et le meilleur gouvernement est celui qui s'arrange de manière à n’avoir pas de contradicteurs. Venus dans des temps orageux, les égaux ne pouvaient pas prendre la communauté à un point de vue sentimental. Ils prétendaient la faire pénétrer de force dans la vie francaise. Ils acceptaient bien, en la modifiant, la donnée bucolique de Morus et de Platon; mais ils y ajoutaient les moyens de réalisation de Wicleff et de Muncer. Aux utopies païennes ils rattachaient les formules de l'Évangile, mélaient les Gracques et Jésus- Christ, la langue des clubs et Les réminiscences grecques et romaines, Leur originalité se composait ainsi

d'emprunts, et les chimères passées jetaient loutes un reflet sur leur chimère. Quelques traits principaux suffiront pour la caractériser.

Comme leurs devanciers, les égaux commencaient par poser en principe que la propriété individuelle est ici-bas l’origine de tous les maux : la propriété collective est seule bonne et féconde. De là résulte Ja nécessité d’une exproprialion générale des particuliers au profit du gouvernement, L'État, dès lors, résume et concentre en lui toute l’activité nationale: il substitue la gestion publique à la gestion privée. On se plaint quelquefois des inconvénients de notre centralisation : en voici une qui fera trouver lésère celle que l’on accuse. Il est vrai qu'elle supporte en revanche de lourdes charges. L'individu abdique en faveur de l'État, mais l'État doit aux individus une existence heureuse; ce sont les termes du programme. Comment s’y prendra-t-11? Les égaux ne reculent pas devant ce problème. Ils commencent par tracer des divisions statistiques, classent le pays en zones favorables à certaines cultures; puis, sur cet espace, ils distribuent les êtres qu'ils croient les plus utiles au développement de la production. Le travail dès lors n’a plus rien de spontané ni d’arbitraire; il devient une fonction, il est imposé par une loi, et la mesure en est réglée; quant à la qualité, elle est ce qu’elle peut. Ainsi procède le régime du parfait contentement; en disposant d’une manière mécanique de l’activité individuelle, il abolit, à ce qu’il semble, lune de nos plus douces libertés, celle de ne rien faire, et détruit le plus innocent de tous

DES IDÉES ET DES SECTES COMMUNISTES. 85 les privileges, celui de faire mieux que les aulres. À côté du pouvoir d'imposer le travail à ses administrés, l'État a un devoir bien grave, celui de les faire vivre. Toutes les existences sont placées sous sa responsabilité, il faut qu’il défraye, dans les moindres détails, les besoins de la communauté. Ce peuple attend chaque jour sa nourriture comme le prophète attendait son pain dans le désert. Il importe qu’il y en ait pour tous, et pour tous en dose égale. Les plus grandes iniquités ont souvent commencé par de petits abus. Des magistrats président donc à la répartition comme à la production générale. Comptables universels, ils doivent pourvoir les zones pauvres avec l’excédant des zûnes riches, présider à la circulation des denrées, de manière à ce qu'aucun citoyen n'ait le droit de les accuser de linsuffisance de ses repas, de la qualité et de Ja quantité des mets qui les composent. La critique est dans l'essence de lesprit humain : il y aura des réclamations, il faut s’y attendre, et la question alimentaire parlagera plus d’une fois le gouvernement lui-même. Mais, d’un autre côté, jamais : arme plus terrible n'aura été remise aux mains d’un pouvoir central. Qu'une province s’agite, à l'instant même on lui supprime les approvisionnements; la révolte meurt d’inanilion.

Les égaux, on le voit, n'hésitent devant aucune difficulté ; la hardiesse n’est pas ce qui leur manque. Les grands centres de population les embarrassent : ils abolissent cet élément d’agitation et d’immoralité ; point ou peu de villes, beaucoup de bourgs et encore plus de villages. Le luxe prend naissance dans les

villes, et du luxe il n’en faut pas. Une honnête aisance (le mot appartient au programme des égaux) doit être désormais la condition générale, uniforme ; rien audessous, rien au-dessus. Aussi les palais disparaîtrontils; à peine tolèrera-t-on la magnificence dans les monuments publics. En revanche, les maisons seront commodes et surtout installées de manière à n’exciter, par la comparaison des logements, aucune jalousie. Ce sera le souci et l'honneur des architectes de trouver un juste milieu entre le premier et les mansardes, Quant aux vêtements, l'égalité et la simplicité en règlent la forme et la matière. On a des costumes de fête, des costumes de travail; on varie l’habillement selon les âges et les sexes, mais, hors de ces nuances, l’uniformité doit être absolue. L'État accorde tout à la salubrité et au développement des organes : il ne fait aucune concession à la vanité et à la coquetterie. La loi somptuaire est inflexible; les femmes se révolteraient en vain.

Autre sujétion maintenant, autre peine en vue du bonheur. Les mères tiennent à leurs enfants dans notre état de civilisation imparfaite; elles aiment à les élever, à les voir grandir. Les égaux n’admettent pas ces satisfactions domestiques; l’État s'applique cette tâche nouvelle : « La patrie, dit le manifeste, doit prendre le citoyen à sa naissance et ne l’abandonner qu’à la mort. » Les enfants, dès le plus bas âge, passent donc sous la tutelle du gouvernement. Leur éducation (le progamme l’annonce) doit être nationale, commune, égale, Les deux sexes, placés dans des établissements distincts, deviennent l'objet de

soins attentifs et assidus. Le développement physique n’est pas négligé ; le pays a besoin surtout de citoyens robustes et de citoyennes fécondes. L'enseignement porte plutôt sur les matières d'utilité pratique que sur celles d'instruction spéculative. Quant aux arts et aux lettres, les égaux ne les envisagent qu'avec défiance et sont bien près de les traiter en ennemis : « Ce qui n’est pas communicable à tous, disent-ils, doit être sévèrement retranché. » La langue, l’histoire, la législation, les sciences naturelles, trouvent grâce auprès d'eux; ils couvrent même de leur tolérance la danse et la musique; mais la philosophie et la théologie, la poésie et le roman, la statuaire, la peinture, la gravure, leur semblent des frivolités suspectes, des prétextes pour échapper à une occupation réelle et sérieuse. Aussi ne veulent-ils pas voir là un travail, mais un simple délassement. On sera artiste si l’on veut, mais il faudra de plus être laboureur et quitter le pinceau pour la charrue. Cette excommunication brutale des délicatesses de la vie n’est ni ingénieuse ni nouvelle; Procuste avait trouvé, longtemps avant les égaux, le moyen de réduire tout le monde à sa taille.

Jusqu'ici cette égalité, source de tout bonheur, ne s’est guère signalée que par des sacrifices. Elle a disposé de l'individu comme d’un automate, aboli les relations de famille en s’emparant des enfants, supprimé les arts et les lettres dans l'intérêt de l'ignorance commune. Que lui reste-t-il à immoler? La liberté de la pensée. Cette exécution ne se fait pas attendre. « Nul ne peut émettre des opinions con-

traires aux principes sacrés de l'égalité, » Telle est la loi, et elle a des airs menacants pour les raisonneurs. Le bonheur des égaux est ainsi fait; il ne se laisse pas discuter, il faut s’y plaire par ordre. Sa vertu repose dans une suite de servitudes. Partout une discipline inexorable se retrouve. Cependant, en plusieurs occasions, cette égalité se permet d’être inconséquente et contradictoire. Pour de certains emplois, elle exige des conditions de capacité; pour d’autres fonctions, elle reconnaît le privilége de l’âge. Avant d’être inscrit au livre d’or des citoyens; il faut confesser publiquement la croyance communiste; autrement on se voit expulsé du territoire et condamné à un exil éternel. Rien d’ailleurs ne semble formel dans cette organisation pleine de démentis et d’ellipses. Ce pouvoir n’est terrible qu’en apparence ; ce despotisme manque de sanction, on voit l’obéissance partout, on n'aperçoit nulle part les moyens de la maintenir. Des assemblées populaires délèguent leurs pouvoirs en les retenant : tout le monde gouverne et personne ne gouverne, l’armée est une institution mobile, se composant et se décomposant suivant le besoin. Tous les citoyens en font partie: la paye se réduit au seul entretien, les grades sont électifs et temporaires. Le général redevient soldat, le soldat passe général; l’égalté se rétablit par l'équilibre des inégalités. De cette facon, rien ne prend le caractère d’un privilége permanent. La dissolution de l’armée est une garantie contre la dictature militaire; la destitution des magistrats, la faculté de censure, réservées au peuple, sont un frein contre les abus et les empiétements du

DES IDEES ET DES SECTES COMMUNISTES. 89 pouvoir. Chacun porte ses chaines, subit sa part d’esclavage. Vis-à-vis des étrangers, ce despolisme est plus odieux encore : les égaux les frappent d’interdit ou les condamnent à un sequestre rigoureux. Des barrières infranchissables doivent s'élever sur la frontière, afin de préserver le pays de tout contact impur, comme si la communauté craignait les ravages de l'exemple et n’avait pas la conscience entière de ses bienfaits. Une douane impitoyable a en outre pour consigne de confisquer, le cas échéant, les frivolités étrangères, les modes, les produits corrupteurs, et les curieux obstinés payent par de rudes épreuves le spectacle de cette félicité ombrageuse.

Ainsi fonctionne ce régime des égaux, qui n’est autre chose que la vie sociale sous un appareil pneumatique. On y étouffe, on y manque d’air ; le fatalisme s'y complique d’une activité machinale el d’un anéanlissement de la personnalité. Les égaux, il faut le dire, ne se flattaient pas que les bienfaits de cette métamorphose fussent compris sur-le-champ : ils avaient prévu des résistances et s'étaient réservé les moyens d'agir sur les volontés rebelles. La force entrait en première ligne dans leurs projets : ils devaient engager le combat avec la vieille civilisation, etne déposer les armes qu'après l’avoir vaincue. Peu de mesures, mais des mesures héroïques, complétaient leur plan de campagne, On y lisait : « Arr. fer, A la fin de l’insurrection, les citoyens pauvres qui sontactuellement mal logés ne rentreront pas dans leurs demeures ordinaires; ils seront immédiatement logés dans les maisons des conspirateurs. — Arr. 2, On prendra

chez les riches ci-dessus de quoi meubler avec aisance les sans-Culotte. » Dans une autre pièce, destinée à devenir publique, les résultats de l'établissement du système vainqueur sont présentés sous le jour le plus séduisant. « ART. 3. Distribution des biens. — La communauté nationale assure, dès ce moment, à chacun de ses membres : un logement sain, commode et proprement meublé ; des habillements de travail et de repos, defil ou de laine, conformes au costume national ; ‘ le blanchissage, le chauffage, l'éclairage ; une quantité suffisante d'aliments en pain, viande, volaille, poisson, œufs, beurre et huile, vins et autres boissons usitées dans différentes régions; légumes, fruits, assaisonnements et autres objets dont la réunion conslitue une médiocre et frugale aisance. » Gette énumération peut donner une idée du gouvernement des égaux et de la sollicitude avec laquelle il comptait pourvoir aux besoins de la communauté. Plus loin, il a également le soin d'indiquer dans quelle mesure il accordera sa confiance aux fonctionnaires publics. «Les agents de l’administration suprême, dit un article, seront souvent changés : les prévaricateurs seront sévèrement punis. » Ainsi on sait flatler les passions les plus vives et sacrifier aux répugnances les plus profondes du cœur humain ; on caresse le désir du bienêtre personnel, on offre des garanties contre l'exploitation administrative. Ce double calcul est adroit; il témoigne que les égaux, en se livrant à l'imaginaire, n'avaient pas entièrement perdu le sentiment du réel.

I n'ya pas à discuter particulièrement leur utopie;

elle ressemble à celles qui ont précédé et se réfléchit dans celles qui vont suivre. On y voit dominer cette abstraction infaillible et toute-puissante qui, sous le nom de gouvernement, joue le rôle d’un dieu descendu sur la terre. C’est là une tendance qui ne saurait être trop remarquée. La dernière conséquence de l'esprit révolutionnaire semblerait être le despotisme. Naguère on se défiait du pouvoir, on le tenait pour suspect; le combattre et le limiter était la tâche des hommes qui s’en tiennent à l'écart. Maintenant rien de tout cela : on parle au contraire d'étendre d’une manière indéfinie l’action de l'autorité, non-seulement dans la politique, mais dans l’ordre entier des relations humaines, vulgaires ou élevées, grandes ou petites. On pensait hier que la puissance qu'ont les individus de disposer d'eux-mêmes et d'exercer librement leurs facultés était la plus précieuse conquête des siècles; aujourd’hui on affirme qu'il n’y a de perfectionnement possible que dans la servitude des individus, dans l’enchaînement de leur essor particulier. Telle est la logique des partisans de la communauté. Un homme devient un chiffre, une simple unité, et toutes les unités se valent. Le despotisme ne s’exercera plus des forts aux faibles, mais des faibles aux forts ; il n'ira plus des intelligents aux ignorants, mais des ignorants aux intelligents. Le règne des intelligents et des forts n’a. pas été exempt d'abus, d’injustices et de violences; celui des ignorants et des faibles sera un moûüèle de mansuétude, de désintéressement et de vertu. Réduite aux termes les plus simples, ainsi s’exprime la nouvelle théorie,

A cette illusion vient s’en joindre une autre. Les partisans de la communauté attribuent une grande puissance à la suppression des valeurs métalliques et des signes représentatifs analogues. Tous, ils s’imaginent que cette mesure aura pour effet d'empêcher l’accumulation des richesses et de détruire l’accaparement. C'est se rerdre bien imparfaittement compte du rôle que jouent la monnaie et ses équivalents dans le régime économique : l’action de ces valeurs n’est pas directe, mais indirecte; c’est là une vérité élémentaire. L'argent une fois disparu, la convoitise humaine s’attachera aux objets eux-mêmes, aux produits, aux Jouissances dont il n’est que l’intermédiaire. Si les échanges demeurent libres entre les individus, ce sera, à la monnaie près, le régime actuel, et l'épargne ou l’habileté auront bientôt créé Paccumulation. Si le gouvernement proscrit les échanges et s’attribue toute l’activité industrielle, commerciale et agricole, la cupidité particulière se manifestera par voie de détournement, de dissimulation de produits ; par des besoins feints ou des réserves cachées, comme cela arrive dans toutes les distributions en nature. À l’aide de quels moyens complétement efficaces, l'État pourra-t-11l empêcher le vigneron de boire quelques pièces de son vin? le laboureur de se réserver quelques sacs de son froment? Faudra-t-il les obliger l’un et l’autre à transporter en gros leurs récoltes dans les magasins publics pour leur donner le souci d'aller les reprendre plus tard en détail? Ensuite où est la garantie d’une répartition impartiale ? Les magistrats investis de cette fonction, ou, sinon eux, leurs

DES IDÉES ET DES SECTES COMMUNISTES. 92 agents subalternes ne seront-ils pas tentés de s’appliquer quelques raffinements clandestins? Il est vrai que les communistes font profession de se défier des magistrats : leur société sera donc, comme la nôtre, fondée sur le soupcon mutuel et sur un système de défensive. Seulement, le contrôle s’exercerait alors sur une plus grande échelle, et la vie privée des fonctionnaires publics se trouverait constamment placée sous la menace d’une dénonciation. A ce prix, le service de l’État commence à devenir rude : les plus ambitieux reculeraient peut-être devant une telle rosponsabilité.

De la secte des égaux, on arrive sans intermédiaire aux communistes de notre temps. De ce côté du détroit, la trace de ces idées s’efface sous l’Empire et sous la Restauration, régimes peu favorables aux systèmes; mais en Angleterre, Robert Owen proclame alors sa communauté coopérative et son gouvernement rationnel. Jamais négation plus effrayante ne fut énoncée avec plus de sang-froïd. Point de religion, point de mariage, point de famille, point de propriété. M. Owen conçoit une sociélé sans liens, sans croyances, sans devoirs et sans droits. L'existence terrestre est la seule chose qui le touche : il n'imagine rien au delà. En envisageant de près notre destinée, il avise en outre que l’homme n’est pas le maître de la dominer à son gré, qu'il est, au contraire, le jouet de circonstances irrésislibles. Ni l’éducation, nile caractère, ni l'intelligence, ni la force physique, ne sont des facultés entièrement dépendantes de la volonté humaine. Tout être subit la loi de la nature ou des évè-

nements. Si cela est ainsi, n’y a-til pas une injustice flagrante à le rendre responsable d’actes qui ne sont pas libres? M. Owen le croit et réveille la longue et ancienne querelle des nécessariens et des pélagiens. La fatalité seule détermine ici-bas Le bien et le mal. Il ne saurait donc y avoir ni mérile, ni démérite; on a tort de récompenser et tort aussi de punir. Quand on arrive à de telles conclusions dans l’ordre moral, on est rigoureusement conduit à la communauté dans l'ordre des intérêts. M. Owen la conçoit sans limites et sans règles. Chacun prend où il veut, fait ce qu’il veut: la société marche à l’aventure. Les modes d’organisation sont purement facultatifs. M. Owen n’admet rien d’obligatoire. La bienveillance universelle doit tout remplacer, lois, mœurs, armée, prisons, sgouvernement. Cela s'appelle, dans la langue de l’inventeur, le régime rationnel, ce qui ne veut pas dire le régime raisonnable ?,.

On sait quels efforts a faits, depuis près d’un demisiècle, M. Owen pour répandre sa singulière doctrine, et quelles transformations pratiques et spéculatives il lui à imprimées. Un essai heureux à New-Lanark a été suivi d'expériences avortées à New-Harmony et à Orbiston. Sur ces deux points, on à pu voir le principe de la communauté à l’œuvre. Invariablement il a offert le même spectacle, celui d'ouvriers laborieux victimes d'ouvriers fainéants, d'hommes intelligents exploités par des hommes incapables; toujours il a

1, Pour de plus amples détails sur la doctrine de Robert Owen, il faut se reporter au premier volume de cet ouvrage et à la biographie détaillée de ce réformateur,

DES IDÉES ET DES SECTES COMMUNISTES. 9% présenté le même résultat, celui d’un anéantissement graduel de la production et d’un éloignement invincible pour le travail. Quoiqu'il fût évident que les choses devaient se passer ainsi, il est heureux que l'épreuve en ait été faite, et qu’elle ait abouti à deux avortements décifs. M. Owen seul s’est refusé, pendant sa vie, à voir dans ces échecs la condamnation de son système, il n’en a pas moins continué sou œuvre de prosélytisme. Tantôt son zèle éclatait en discours, en manifestes de tout genre; tantôt il se reportait vers de nouveaux essais et provoquait des souscriptions en faveur d’un établissement expérimental. Pour concentrer l’action de sa doctrine, M. Owen avait fondé un congrès annuel à Manchester et créé dans les trois royaumes soixante et une sociétés qui relevaient d’une société centrale. Toutes ces tentatives n’ont amené qu’une agitation impuissante. Limitée à un petit nombre d'hommes qui vont toujours vers la nouveauté et vers le bruit, la secte des socialistes anglais n’a jamais été en progrès, ni pour le nombre, ni pour la qualité des adhérents. Elle se recrutait surtout dans la classe moyenne, parmi ces hommes qui ont plus d’orgueil que de connaissances : clercs d’'huissiers et d’avoués, industriels en faillite, chirurgiens et médecins de village, ingénieurs sans emploi, artistes sans talent, professeurs manques, étudiants paresseux, écrivains incompris. En Angleterre, comme ailleurs, il existe des vanités incurables, des organisations indolentes qui veulent cumuler les avantages du bien-être et de l’oisiveté. Ne se croyant pas à leur place, ces génies méconnus se gardent bien

de s’en prendre à eux-mêmes ; ils font un procès à la société, la condamnent sans appel, et décrètent qu'elle sera changée. |

Ce que les socialistes demandent à la persuasion, les chartistes le demandaient naguère à la violence. On se souvient des dévastations qui accompagnèrent leur premier passage et de la condamnation de Frost et de William, leur principaux chefs. Depuis ce temps, les chartistes ont paru s'être disciplinés ; ils formaient une masse imposante par le nombre. Londres en a compté naguère deux cent mille, le reste de l’Angieterre deux millions,répartis dans trois cent-soixantedis villes, bourgs ou villages. Une pétition portée au parlement était couverte de trois millions trois cent dix-sept mille sept cent deux signatures. Il ne faut pas s’exagérer ces démonstrations formidables en apparence. L’Angleterre est habituée à ce genre de manifestation, et le pouvoir ne s’en émeut pas. Le véritable danger était plutôt dans l'attitude qu'avaient prise ces sociètés populaires et dans la modération qu'elles semblaient s'imposer. Le caractère de leur dernière pétition était tout politique ; on n’y remarquait aucun appel au désordre, aucune menace contre la propriété. Les signataires réclamaient la réforme du parlement, le vote au scrutin, l'égalité pour les districts électoraux. Ils rappelaient que le clergé en Angleterre recoit du trésor public 220 millions de francs, somme suffisante pour l'entretien du christianisme dans toutes les parties du monde. Ils demandaent que l’on prit en considération la dé‘resse des classes laborieuses, le triste sort que la der-

nière loi sur le paupérisme a fait aux malheureux.

Ce langage relativement modéré, cette démarche légale auprès du parlement, substitués à une déclamation farouche et à l'emploi de la force, prouvaient qu'une modification profonde s'était opérée dans le chartisme. Elle était due surtout à deux ouvriers : MM. Lovett et Vincent. Un journaliste, M. O’Brien, s'y ait associé, et un ancien membre du parlement, M. Fergus O'Connor, couvrait le tout d’un patronage assez déconsidéré, Dès lors une certaine direction était imprimée au chartisme, qui voulait prendre la <ouleur et la gravité d’un parti politique. Il porta même un candidat sur les hustings, M. $Sturge, et aspira à dominer le radicalisme parlementaire. Dans ces conditions, toute pensée de bouleversement social eût été funeste au charlisme, etils’en est éloigné avec un soin extrême ; il a passé de l’action à la discussion. C'est une nouvelle période dans laquelle il a été curieux de le suivre. Il s’est confondu dès ce temps dans une ligue purement défensive, organisée sous le nom de Trade’s Union {union du commerce), qui n’est autre chose qu'une coalition puissante des ouvriers contre les maîtres. Les maîtres s'étaient concertés pour dominer le mouvement des salaires ; les ouvriers ont répondu à ce pacte par un pacte semblable. Dans plusieurs villes industrielles ils sont aujourd'hui comme enrégimentés: ils obéissent aux ordres de leurs chefs avec une résignation exemplaire, suspendent les travaux au premier signal, changent de résidence toutes les fois que l'intérêt commun l'exige, et, .quand il le faut, diminuent le nombre des bras en pas-

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