Homo homini lupus
mier rapprochement, la violence seule en a maintenu la durée, changeant de la sorte un fait fortuit et involontaire en un fait permanent et oppressif. De prémisses pareilles devaient découler des conséquences singulières. Hobbes n'en affaiblit aucune. Tous les hommes sont nécessairement armés les uns contre les autres : la volonté réciproque de se nuire les anime invariablement. De la part de ceux-ci, c'est un désir de s'imposer; de la part de ceux-là, c’est la nécessité de résister à ces usurpations. Ainsi, la nature pousse tous les êtres au combat, les bons comme les méchants ; les méchants pour attaquer, les bons pour se défendre. En même temps elle leur inspire le sentiment d’une égalité naturelle ; car la vie d’un homme est constamment à la merci du premier bras venu. De là trois principes : l’un, que tous ont droit sur toute chose par suite de l’égalité naturelle; l’autre, que tous ont un égal besoin de faire valoir ce droit nécessaire à la conservation de chacun ; enfin, le troisième, que chacun est juge de la convenance des moyens à emplover pour atteindre ce but.
* Ces trois principes signifient une guerre, une guerre implacable, comme état régulier des sociétés. L’égalité d’individu à individu se reproduit de peuple à peuple, ou d’un certain ensemble de populations à un autre ensemble, et l'égalité des combattants détermine l'égalité de la lutte, c’est-à-dire son éternité. Cela peut-il être accepté, subi sans espoir de remède ? Hobbes pense qu'il faut essayer de sortir de cette situation, et d’après lui il n’y à qu’un moyen : c’est
de consacrer pour les uns le droit de conquête, pour les autres l’obligation de la servitude. Ou de gré ou de force, il faut que cette combinaison prévale, soit que le vainqueur lPimpose au vaincu, soit que d'un commun accord on s’y réfugie. Dans l’état naturel, il importe donc de constituer une puissance qui ne souffre point de résistance, que rien ne limite et ne contienne, et qui possède immédiatement et essentiellement le droit de faire ce que bon lui semble. En d’autres termes, l’anarchie n’a qu’un contre-poids , le pouvoir absolu. Plus ce pouvoir est fort, mieux l’ordre est assuré, et avec l’ordre le bonheur des populations. Telles sont les conclusions de Hobbes en ce qui touche la vie sociale : il veut un pasteur et un troupeau, un maître et des esclaves.
Historiquement, voici comment il amène les hommes à l’état de société. Il suppose un mobile qu’il nomme la droite raison, et qui n'est autre chose que le calcul personnel à l’aide duquel on recherche ce qui sert et l’on évite ce qui peut nuire. La vie naturelle a des inconvénients qui sollicitent les populations à s'unir, à devenir solidaires sous de certaines conditions et avec l’aide de certaines règles. Or, cettè solidarité, cette union ne peuvent s’accomplir qu’au moyen de l’abandon d'une partie des droits que l'homme tient de la nature. Si chacun retenait le droit qu’il a sur toute chose, il est évident que le même droit s’exercant sur le même objet provoquerait un conflit sans fin. Il faut donc, pour obtenir quelque trève, procéder par voie de concessions. C'est ainsi, par exemple, que la propriété individuelle
a été fondée, et que la communauté s’est trouvée légitimement dessaisie en faveur de divers possesseurs, investis en outre d’une faculté de transmission. Ce pacte a été-le fait décisif des agrégations humaines. Le pouvoir qu'a chaque membre de disposer de ce qui lui appartient est le vrai lien des sociétés, et Hobbes donne à cette libre disposition un tel caractère d’inviolabilité, qu’il soutient même que les conventions extorquées sont ohligatoires. 11 se pose le cas suivant : « Si j'ai promis à un voleur, pour ra- » cheter ma vie, de lui compter mille écus le len- » demain sans le citer en justice, dois-je tenir ma » promesse ? » Et il n’hésite pas à répondre affirmativement, en s'appuyant sur la logique. Quel motif invoquer pour manquer à sa parole ? La crainte ? mais il n'est rien dans notre contrat social qui ne soit fondé sur ce mobile. Croit-on que le pauvre subisse par un autre motif que la crainte du châtiment le spectacle d’une richesse dont d’autres jouissent et sur laquelle il ne peut porter la main ? Ainsi dit Hobbes, et il ne voit pas qu'il tombe ici dans une pétition de principes. Une promesse extorquée est précisément l’une des violences contre lesquelles la force sociale a pris les armes; c’est une usurpation de la propriété, et, parce qu’elle s'exerce sur la volonté au lieu de s’exercer sur la chose même, elle ne change pas de caracière. Le vol immédiat serait de dérober une somme dans la poche du passant ; le vol médiat, c'est de lui arracher la promesse de la payer le lendemain. Le procédé seul est changé ; au fond, l’acte est le même. .
En cela la vue de Hobbes est de ne point affaiblir
le principe de terreur qu'il croit salutaire pour les sociétés. Il ne veut pas que l’on discute l’obéissance. Si aujourd'hui la révolte a lieu pour des fins légitimes, demain elle peut éclater à propos de vues qui le seront moins. La soumission au pouvoir ne peut-elle pas aussi être considérée comme une promesse extorquée? Ne peut-il pas venir dans l'esprit du sujet la pensée de débattre les conditions de son assujettissement? C’est la crainte de Hobbes ; et àses yeux, une autorité qui, à un degré quelconque, se laisse mettre en discussion, n’est plus une autorité. On ne lattaquerait que par un imperceptible détail, qu’elle n’en serait pas moins compromise : sa véritable puissance est de ne pouvoir être entamée. De là naït le droit politique qui résume et absorbe le droit naturel et le droit social. Jamais dans cette extension des pouvoirs suprêmes on n’alla plus loin que Hobbes : il a consacré l’idéal du despotisme et de l’autocratie. Comme gage de sécurité publique, l'association des bons citoyens ne lui parait pas suffisante ; il prévoit entre eux des dissidences, et craint de voir naître la diversité là où l’unité est nécessaire. Cette perspective lui fait repousser les systèmes de gouvernements pondérés, et il ajoute : « Puis donc que la conspiration » de plusieurs volontés, tendant à un même but, ne » suffit pas pour le maintien de la paix, il faut qu’il » s'élève une seule volonté qui obtienne ce résultat. » Or, cela ne peut se faire si chaque particulier ne » soumet sa volonté à celle d’un autre ou d’une » assemblée dont l'avis sera absolument suivi et tenu » pour celui de la généralité. » On peut voir ici que
Hobbes, en constituant le pouvoir absolu, n’entend pas en saisir exclusivement un prince, un roi, un souverain, mais qu’il admet au contraire que l’exercice pourrait en être déféré, avec le même fruit, à une assemblée unique.
A cette puissance formidablement organisée, notre philosophe remet sur-le-champ deux épées, comme il les nomme : l'épée de justice et l’épée de guerre. L'épée de justice est le droit de punir, délégué au prince ou à l’assemblée ; l'épée de guerre est le droit d'entretenir une armée et d’en disposer librement, sans contrôle, dans ün intérêt de répression intérieure ou de défense extérieure. Au milieu de ces délégations sans limites, il ne reste plus qu’une ‘garantie au peuple gouverné, c’est la modération et la justice de celui ou de ceux qui gouvernent. Toute attribution leur appartient; ils font des lois et veillent à leur exécution ; ils nomment à tous les emplois civils et militaires sans autre règle que leur caprice. Hobbes va plus loin : il leur abandonne un contrôle souverain sur la pensée. La discussion, d’après lui, ébranle l’obéissance, et hors de l’obéissance il n’y à plus de sécurité. À quoi bon d’ailleurs répandre des nuages dans l'intelligence des peuples, les faire douter du régime sous lequel ils vivent ? Il ne suffit pas que l'abandon de leurs droits soit entier, il faut encore qu'il soit sans retour, sans arrière-pensée. Cet état doit devenir une seconde nature, passer dans les “mœurs, dans la vie des générations, sans que jamais leur conscience puisse être troublée par une aspiraion furtive ou un regret mal contenu. Pour couronner
380 ÉTUDES SUR LES RÉFORMATEURS. — APPENDICE. cette conception, Hobbes ajoute : « De ce que chaque » particulier a soumis sa volonté et subordonné sa » force à celui qui possède la souveraine puissance, 1l » s'ensuit que le souverain doit être injusticiable » quoi quil entreprenne. »
Récapitulons les sacrifices divers qu’exige notre philosophe pour arracher les générations aux misères de l'anarchie. Il lui faut un peuple sans volonté, sans droits, presque sans activité, soumis à une assemblée ou à un prince qui résume toutes les activités, toutes les volontés, tous les droits. Ce prince est juge, législateur, arbitre de la paix et de la guerre : il dispense les emplois et pose les limites dans lesquelles doit s'exercer la pensée ; supérieur aux lois, il est infaillible etinviolable. Vraiment c’est à ce point de vue qu’un souverain serait, comme l'ont dit les courtisans de toutes les époques, l’équivalent d’un Dieu sur la terre. On ne saurait imaginer une abdication plus formelle de tous en faveur d’un homme ou d’un corps constitué. |
L'exemple de Hobbes est le témoignage frappant des erreurs où peut conduire l’abus de la logique. Il faut croire que les troubles de l’époque avaient réagi sur cet esprit vigoureux, et qu’au milieu de l’absence de tout frein et de toute loi, il désirait pousser ses contemporains vers l’exagération contraire. À l’aspect de tant de passions déchainées, il s'était demandé si la terre n’était pas en effet peuplée d'animaux féroces qu'il fallait museler par des institutions arbitraires. Cette manière de d’envisager la sociélé, en ne s’isolant pas suffisamment de circon-
stances accidentelles, dut faire d’Hobbes un juge partial et un critique prévenu. D'un point de départ excessif, il fut ainsi entrainé vers des conclusions effrayantes. Il glorifia l’absolutisme, et le présenta au globe comme sa seule planche de salut; il ne laissa aux générations humaines, dans le présent comme dans l'avenir, d'autre alternative que celle d’un éternel déchirement ou d’une abjection éternelle; il n’admettait pas que l'harmonie pût aussi bien naître de l’éducation des peuples que de leur assujettissement, du concours des volontés que de leur soumission. Il ne croyait ni à la perfectibilité de l’espèce, ni à l’amélioration du milieu dans lequel elle est destinée à vivre. Ce sont là des ellipses qui condamnent irrévocablement le système de ce philosophe, et font de lui une sorte d'Héraclite décidé à ne voir que le mauvais Côté des choses d’ici-bas.
Sa principale erreur consiste à considérer un état Social comme une institution fixe, et l’homme comme une organisation immuable. Rien de plus variable pourtant que ces deux élémenis d'appréciation. L’échelle des sociétés, même de notre temps, compte de nombreux degrés depuis la civilisation la plus raffinée jusqu’à l’anthropophagie, et ce qui convient aux unes comme forme de gouvernement conviendrait difficilement aux autres. Que dans l’enfance des peuples il ait fallu leur choisir des tuteurs, auxquels on déléguait des droits étendus, l’histoire le prouve et les résultats le justifient. Mais, pour l’humanité comme pour l’homme, il y à aussi un travail de croissance qu'il est impossible de méconnaïtre. Quand les na-
tions touchent à leur majorité, elles demandent des comptes de tutelle quelquefois terribles, ets’emparent, soit de gré, soit de force, de l'administration de leurs intérêts.
Il y a d’ailleurs dans la donnée de Hobbes une inconséquence qui n’a pas été assez remarquée. La base de son argumentation est celle-ci : que l’homme est essentiellement méchant, et qu’il faut agir sur lui par voie de compression en lui donnant un chef despotique. Mais ce chef apparemment sera un homme, et, comme tel, méchant aussi. Voici donc l’autorité placée entre des mains disposées à en abuser, et dans ce poste élevé la dépravation va se produire en raison de la puissance. Pour éviter de s’entre-dévorer, les populations se seront mises à la merci d’un homme qui les dévorera. On ne peut pas réprouver l’espèce humaine en masse, et croire qu'elle fournira des exceptions pour les seuls pasteurs des peuples. On condamne alors des êtres insociables et méchants à vivre sous le joug d’un être méchant et insociable. Avec sa logique pessimiste, c’est pourtant là qu'Hobbes est amené. Il y a plus : quand on proclame l’infaillibilité d’un simple mortel, il faut au moins nourrir l'illusion qu'à quelques égards il pourra justifier ce privilége exorbitant, cette immunité excessive. Mais ici rien de pareil : Hobbes déclare tous les hommes méchants, t'en même temps il veut qu'il y en ait un d’infaillible. Explique qui pourra ces contraditions |
Une autre-chimère de Hobbes c’est de voir, dans un régime arbitraire, le gage d’une paix assurée entre les hommes. Historiquement, c’est le contraire
qui est prouvé. On peut lire dans les annales du monde à quels bouleversements le pouvoir absolu l’a livré sur tous les points, dans tous les temps. Ces hommes qui-disposaient souverainement du sort de leurs semblables et qui n'avaient en face d’eux ni contrôle, ni contre-poids, ont presque tous dépassé la mesure d’une oppression supportable, et la révolte est née des excès d’une autorité sans limites. Quand cette explosion n’éclatait pas à l’intérieur, les princes absolus trouvaient d’autres moyens de compromettre la pâix du monde. Ils faisaient payer aux peuples la folle enchère de leurs vanités et de leurs défis de souverain à souverain. Le plus futile prétexte, un caprice d’ambition, une querelle d’étiquette, suffisaient pour engager les nations dans d’interminables guerres, et il s’ensuivait alors la situation décrite par le poëte latin : | |
Quidquid delirant reges, plectuntur Achivi.
Aïnsi la donnée de Hobbes n’est pas seulement inadmissible au point de vue abstrait ; elle recoit, en outre, de la part des faits, le plus complet démenti ; elle ne remplit pas l’objet qu’elle s’est proposé; elle n’affranchit pas du désordre. On a beau immoler à ses pieds la liberté des individus, leur dignité, même leur conscience; ces sacrifices sont insuffisants et n'atteignent pas leur but. La société demeure ce qu’elle était, exposée au trouble, incertaine du lendemain : seulement elle s’est dessaisie de tout ce qui faisait sa parure et sa force, Les idées absolues ont
toujours cet inconvénient, de ne pas s'adapter aux réalités de la vie humaine, qui se compose de tempéraments et de transactions. Tout ce quise produit, tout ce qui se fait ici-bas, manifeste un caractère essentiellement relatif; relatif quant au temps, relatif quant à l’espace. Sous des types en apparence stationnaires, l'humanité se modifie d’une manière profonde, et chacune de ces métamorphoses est accompagnée des angoisses inséparables de tout enfantement. Ceux donc qui voudront enfermer l’humanité dans un système rigoureux, inflexible, s’égareront comme l’a fait Hobbes, et n'auront pas au même degré que lui ce talent de dialectique, qui l’a placé au rang des esprits les plus originaux de l’Angleterre.
En jugeaut ce philosophe sur ses écrits, on serait tenté d’y voir un misanthrope qui se tenait à l'écart du monde pour mieux le juger, et se défiait d’un conctact qui assouplit toujours les convictions. Hobbes n’était rien moins que cela. Aubrey, son contemporain, qui a écrit sa vie, le péint comme un homme aimable, spirituel et même un peu caustique. Ses relations étaient des plus sûres. Le comte de Devonshire lui voua un attachement qui ne se démentit jamais, et qui fait autant d'honneur au maître qu'à l'élève. Dans les orages de sa vie, Hohbes trouva toujours chez ce seigneur un asile contre la perséculion, et ce fut dans un de ses châteaux, à Hardwick, qu’il s’éteignit en 1679, à l’âge de quatrevingt-douze ans. 11 faut croire que cette mort fut paisible, quoi qu'aient pu écrire les biographes qu
l’accusent d’athéisme, et lui reprochent de n'avoir pas soutenu son rôle jusqu’au bout avec une égale fermeté. La vie de Hobbes se partagea, pour ainsi dire, entre la France et l'Angleterre. Ce fut à Paris qu’il composa le meilleur de ses ouvrages, De cive : ce qui n’empêcha pas de le remplir de diatribes contre le catholicisme. Dans le Leviathan, ces attaques sont poussées plus loin encore : le sarcasme y est prodigué à pleines mains. Aussi le clergé français s’'émut-il de cette guerre qu'on venait allumer sur son propre théâtre, au mépris des devoirs de l'hospitalité. Il parvint à faire expulser Hobbes, qui se trouva alors sous le coup d’un double ostracisme, et fut obligé de se tenir, pendant plusieurs années, eaché dans les terres de son élève. Cette vie errante et persécutée explique beaucoup d’assertions du philosophe, et trahit le sentiment dont il s’inspira pour juger les sociétés. Cependant l’avénement de Charles IT lui rendit quelque repos. Ce prince avait connu Hobbes à Paris, où il recut même de lui quelques lecons de mathématiques. L'accueil qu’il fit au savant fut des plus gracieux : il lui accorda plusieurs audiences, et lui assura une pension sur sa cassette. Hobbes n’aimait pas les courtisans ; mais il savait les ménager. « Il est permis de se servir de mauvais » instruments, avait-il coutume de dire, pour se » faire du bien. » Quelqu'un le plaisantait un jour sur cette tolérance, et s’étonnait qu’elle fût compatible avec la philosophie humoriste dont il était le propagateur. « Si l’on me jetait dans un puits, répli- » qua Hobbes, et que le diable me présentât son pied
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386 ÉTUDES SUR LES RÉFORMATEURS. — APPENDICE. » fourchu pour en sortir, je le saisirais à l'instant » même. » Hobbes était donc un homme d'esprit plutôt qu'un censeur morose, et il est à croire qu'il n'avait pas la conviction complète du système auquel il voua sa plume. La thèse lui parut belle, et il l’adopta. Cette gymnastique du raisonnement n’était pas étrangère aux compositions d’alors, et, dans le siècle dernier, Jean-Jacques Roussean lui dut une partie de sa célébrité. Prendre une idée absolue et la conduire jusqu’à ses derniers confins, est une tâche qui a toujours souri aux hommes de quelque valeur. Le paradoxe est une arme brillante; manié avec habileté il tient l’attention en haleine. On ne lui doit pas des conquêtes solides ; mais il répand quelque gloire et provoque quelque bruit autour des noms qui s’y appuient. Tel fut Hobbes, qu'on peut regarder comme le précurseur de Spinosa dans la philosophie de la sensation, et comme le continuateur de Machiavel dans l’empirisme politique. [Ingénieux et profond, il mit une vaste érudition au service de pensées fausses. Vers la fin de ses jours, il se sevrait de toute espèce de lecture, en disant avec finesse qu’à un certain âge l'esprit a tout au plus la forte de digérer les choses dont il est rempli !. Cette lassitude frappe surtout les écrivains qui sacrifient au sophisme. Le champ de l'erreur est borné; la raison seule a devant elle un espace sans limite.
Voici maintenant, à côté de Hobbes et dans le même cercle d'événements, un philosophe qui peut être re-
1. Ce mot de Hobbes a été repris, dit-on, par l’un de nos philosophes contemporains, M, Royer-Collard,
gardé comme son antithèse. On le nomme Jacques Harrington ; il est issu d’une fort ancienne famille du Rutland. Ce n’est plus là une intelligence de la trempe de celle de Pauteur du Leviathan; mais par certaines facultés délicates, par quelques éclairs où perce le génie, il se montre supérieur à son contemporain et en avant de lui. En célébrant la force brutale et la domination du petit nombre, Hobbes s’est posé comme l’énergique défenseur du passé; Harrington, en ouvrant l'accès du pouvoir à presque toutes les classes, en se déclarant pour l’ensemble contre le détail, pour le droit de tous contre le droit de quelques-uns, à plus particulièrement pressenti l'avenir et entrevu le gouvernement des classes moyennes, qui prévaut au- jourd'huï dans plusieurs États du globe. Dans ce sens, Harrington a pour ascendant direct le célèbre chancelier Thomas More, qui lui-même relève en ligne directe de Platon. Harringlon, pourquoi éviter le mot? est un utopiste et l’un des enfants de cette nombreuse famille qui, pour échapper au réel, s’abrite dans l’imaginaire. Le spectacle des mêmes violences: conduisit ainsi ces deux hommes vers des combinaisons opposées. L’un voulut comprimer les passions: l'autre leur donner un aliment qui les rendit moins malfaisantes. Évidemment, dans l’œuvre d'Harrington, l'intention est plus saine que les moyens; tandis que dans l’œuvre de Hobbes le moyen a plus de valeur que le principe. Un âge de fer est plus facilement réalisable qu'un âge d’or, et il sera toujours plus aisé d’étouffer la plainte d’un peuple que de le rendre heureux.
Harrington est donc un rêveur; mais un rêveur innocent, sans engagement avec les partis, absorbé dans un idéal qui le met au-dessus des intrigues contemporaines. Ce n’est pas qu’il n’eût dans l'esprit et dans les manières une finesse et une distinction remarquables, et qu’à certains égardsil n’offrit les qualités du courtisan accompli. On va le voir échapper, quoique gentilhomme de la chambre de Charles Ier, aux foudres puritaines, et résister au choc qui brise la royaulé. Volontiers, parmi les têtes rondes, on le prend pour un cavalier, et, parmi les cavaliers, pour une tête ronde. Il n’a ainsi niles avantages ni les inconvénients d’une situation décidée; il n’est jamais ni triomphant ni vaincu. De la part d'Harrington, cette modération n’est pas un calcul; elle est dans le caractère; elle a ses racines dans la réflexion, dans un système arrêté. C’est une âme sans passion, où le sentiment de la justice domine surtout, et qui ne comprend la haine à aucun point de vue. Il a son monde chimérique, dans lequel il se rejette toutes les fois que les perspectives s’assombrissent et que l'horizon se trouble. Sa véritable vie est là, non ailleurs. La monarchie, la république, la restauration passent à ses côtés, sans Jui inspirer ni une sympathie entière, ni une entière répugnance. Comme un célèbre politique de la Révolution française, l'abbé Sieyès, notre utopiste a son plan de constitution dans la poche, et il n’en admet pas d’autres.
La jeunesse d’Harrington fut, comme celle de Sydney, de Milton et de Gray, studieuse et réfléchie. Ses professeurs eurent plutôt à le contenir qu’à l’exciter,
HOBBES ET HARRINGTON., 389 et ses camarades ne pouvaient se défendre d’un peu de respect pour sa gravité précoce. Enfant, il s’était promis d'occuper la première période de sa vie par de longs voyages sur le continent, et, afin de s’y préparer, il se livra à l’étude ‘de presque toutes les langues européennes. La mort de son père, survenue pendant sa minorité, le mit en état de réaliser son projet. Jusque-là, pourtant, l'esprit du jeune Harrington ne s'était point encore arrêté sur la science qui, plus tard, allait devenir sa passion dominante. Quand il quitta l’Angleterre, la politique n’entrait pas encore dans le programme de ses études; et comme ille dit dans une page de ses livres : « Monarchie, » anarchie, aristocratie, démocratie et oligarchie, » étaient pour moi des mots barbares, dont le dic- » tionnaire seul pouvait me donner la signification. » Ses voyages furent longs et heureux. La Hollande l’attira d’abord : c'était un pays curieux, qu'animait une nationalité récemment conquise par les armes. Ce jeune peuple, à peine délivré du joug de l’Espagne, se livrait à cette ardeur d'entreprises qui suit toujours l’avénement à la liberté. Harrington fut frappé de ce spectacle et ravi de ce phénomène. En Hollande, il rencontra la reine de Bohême, alors fugitive et victime des vicissitudes de la guerre de Trente Ans. Son oncle, lord Harrington, avait été le gouverneur de cette spirituelle princesse ; cette circonstance valut au neveu le plus gracieux accueil. L’électeur découronné demandait en ce moment des secours à toutes les puissances du Nord contre la Ligue catholique qui l’avait expulsé de ses États. Harrington l’ac-
compagna à la cour du Danemark; mais, malgré les instances dont il fut l’objet, il sacrifia. ces nobles amitiés au désir de suivre ses projets. De Copenhague il vint en France, oùil ne fit pas un long séjour, passa en Allemagne, où le retinrent longtemps ses observations et ses études, puis il gagna l'Italie, siége des grandes connaissances et patrie des esprits supérieurs. C’est en Italie surtout qu'Harrington devait recueillir les éléments de ses recherches futures. La variété des régimes sous lesquels ce pays vivait alors, les républiques dont il était semé, le mélange des pouvoirs temporels et religieux, les règles de hiérarchie qui présidaient à ces organisations diverses, l’influence des lettres et des aris présente sous tous les points, enfin cet ensemble de grandeur ancienne et de civilisation nouvelle, ce prestige des souvenirs et des traditions, tout passionna au plus haut degré le jeune voyageur et le rendit accessible aux rêves d’une combinaison systématique qui devait être l'idéal de ces institutions éparses. À
Parmi ces gouvernements, celui qui étonna le plus Harrington fut la république de Venise. Ce mystérieux pouvoir, malgré ses sévérités sombres, portait en lui un tel caractère de force, que l’âme du voyageur en fut comme subjuguée. Ce n'était pas là sans doute l’organisation qu'il devait plus tard imaginer, mais c'était du moins un gouvernement, et dans l'état de crise où l'Europe se trouvait alors, entre l’embrasement de l'Allemagne et les symptômes d’une révolution en Angleterre, ce calme apparent de l'État vénitien, la discipline qui y régnait, la vigueur de
ses lois, l'autorité de son aristocratie, formaient un contraste plein d'intérêt et une exception qu'il était impossible d'envisager avec indifférence. À Florence, Harrington trouva les souvenirs, récents encore, du prince des politiques, de Machiavel. Il recueillit ses traditions et se procura ses livres. Cependant, quelque impression que la lecture de tels écrits eût laissée dans la pensée du jeune philosophe, ce n’est pas le nom de Machiavel qui se trouve en tête de son grand ouvrage, mais celui de l'historien de la république de Venise, Giannotti, publiciste moins téméraire et aussi bien plus obscur, qui supplanta l’auteur du Prince dans la place de secrétaire de l'État de Florence, et fut ainsi la cause d’un échec d’amour-propre auquel Machiavel fut, dit-on, sensible jusqu'à en mourir. En placant Giannotti au-dessus de Machiavel, Harrington continuait l’outrage, et faisait peser sur sa mémoire une nouvelle humiliation. .A Rome, notre voyageur trouva un admirable théâtre pour des recherches en tout genre, et y enrichit ses collections d’un butin précieux. C’est à son séjour dans cette ville que se rattache une anecdocte qui a été souvent racontée. Harrington avait obtenu une audience du saint-père, il s’y rendit; mais quand le pape, suivant l’usage, lui présenta sa mule à baiser, l'Anglais se refusa à ce singulier honneur. Plus tard, le bruit de ce petit scandale arriva jusqu’en Angleterre et des amis officieux en informeèrent Charles Ier. Harrington était alors bien en cour, et, même avant son départ pour le continent, il avait été admis au baise-main du roi, selon l'étiquette anglaise. Quand il reparut à
White-Hall, Charles alla vers lui pour lui reprocher sa susceptibilité en matière de cérémonial, et l’affront inusité qu'il avait fait au souverain pontife. Directement mis en cause, Harrington se tira d'affaire comme le courtisan le plus délié : « Sire, dit-il, quand » un homme a baisé la main de votre majesté, 1l ne » doit baiser l’orteil de personne. » Get à-propos spirituel valut à Harrington la place de gentilhomme de la chambre.
A son retour en Angleterre, Harrington était un cavalier accompli. Il avait successivement visité les États de l'Europe septentrionale, la Hollande, la France, l’Allemagne, l’Italie, et rien n’avait échappé à sa pénétrante observation. Quand plus tard il eut à émettre les vues qui lui étaient personnelles, cet ensemble de voyages et d’études se réfléchit dans les pages qu'il signa, dans les projets qu'il conçut. Cependant celte œuvre laborieuse n'appartient pas à ses jeunes années; il attendit, pour s’y livrer, les inspirations de la maturité et les conseils de l'expérience ; aussi trouve-t-on à cette date comme une lacune dans sa vie. et une page blanche dans ses travaux. On voit néanmoins que ses relations avec la cour continuent, et qu'il sy maintient sur un pied de domesticité familière. Plus tard, Harrington tente un autre effort: il tourne les yeux vers la carrière politique et brigue un siége au parlement ; mais 1l échoue dans sa candidature, quoique ses sympathies pour un gouvernement populaire fussent de notoriété publique. Les passions commencCaient à être très-fougueuses, et sans doute on trouva Harrington trop modéré. Lui-même»
HOBBES ET HARRINGTON. 393 il faut le dire, n’aurait pas voulu d’un succès acheté par des concessions indignes de lui, |:
Une circonstance décisive vint pourtant mettre notre philosophe en évidence. Quand il s’agit de ramener de Newcastle, en 1646, le roi Charles que livraient les Écossais, ce fut lui que l’on désigna pour l’accompagner en sa qualité d'homme neutre entre les divers partis, et personnellement bien vu du monarque. Tels sont les termes qui caractérisèrent sa mission. Harrington avait alors trente-cinq ans, et commençait la période sérieuse de sa carière. Le roi se montra fort aise de sa présence; il savait combien Harrington avait le cœur sûr et les manières élevées ; il trouva en lui un ami, et, dans une certaine mesure, un confident. Pendant longtemps Harrington fut attaché à la personne du roi, qui se plaisait à ses entretiens. Ils raisonnaïient ensemble de livres et de peintures, de politique et de diplomatie, et Charles reconnut bientôt dans son interlocuteur un esprit singulier, mais exercé, une intelligence que débordaient les notions spéculatives et l’ardeur des théories. La plus grande liberté régnait dans leurs rapport ; le roi déchu pouvait désormais tout entendre. Harrington ne lui cachait pas ses préférences pour les institutions republicaines, et le roi défendait de son côté l'établissement monarchique avec toute la chaleur d’un intéressé. Aucune conversion n’était, il est vrai, possible ; il y avait, des deux parts, une opinion trop arrêtée sur le sujet du débat. Cependant cette discussion, renouvelée souvent, ne changea pas la nature des rapports affectueux qui existaient entre
le monarque et le démocrate: leurs âmes s'étaient comprises.
Dans Charles Ier, Harrington découvrit un personnage bien différent de ce que l’avaient fait les passions politiques. Quand l’adversité l’eut frappé, ce monarque ne fut plus que l’homme des douleurs. Aucun outrage, aucune violence ne purent altérer sa sérénité, troubler sa résignation. Harrington assista à cette suite d'épreuves, et fut frappé de la grandeur avec laquelle elles furent subies. Ses sympathies se manifestèrent dès lors d’une manière plus ouverte, et dans une occasion importante il se rangea du parti du roi, en déclarant que la mesure des concessions était comblée. C'en fut assez pour lui faire encourir la disgrâce de Cromwell et des parlementaires. On s’alarma de cet attachement qui éclatait d’une manière aussi hardie, et on priva le roi de la compagnie de l’homme qui avait su adoucir sa captivité. Harrington ne revit plus Charles qu’à Saint-James, et dans le triste jour où le souverain monta sur l’échafaud. Avant le moment du supplice, l'infortuné monarque honora son ami d’un dernier souvenir. Voici ce que dit Aubrey, écrivain contemporain, au sujet de cette scène: «Harrington » se trouvait sur l’échafaud même quand le roi fut » exécuté. À diverses fois, il m'a, depuis ce temps, » parlé de Charles Ier dans des termes de dévouement » et d'affection incroyables. Sa mort fut pour lui le » sujet d’un tel chagrin, qu'il en fit une longue et » dangereuse maladie.» En effet, ce lamentable spectacle affecta Harrington au point qu'il ne se releva jamais de cette secousse. On le vit tomber dans une
mélancolie profonde, etse renfermer dans une retraite absolue; on craignit d’abord que ses facultés intellectuelles n’eussent été dérangées, et l’on ne se rassura que lorsqu'on le vit reprendre ses études avec plus d'ardeur et d’opiniâtreté que jamais.
Dès ce moment commence pour lui une période nouvelle. Il a vu ce que la société réserve à ceux qui aspirent à y jouer un rôle; ila le sentiment complet d'un état meilleur que celui qui prévaut. Peut-être la scène récente a-t-elle laissé dans son esprit quelques dispositions qui ressemblent à une idée fixe, et qui, sans avoir le caractère d’un trouble mental, déterminent néanmoins un autre ordre d’impressions que celles du bon sens vulgaire. Pour la moyenne des intelligences, le génie est une exception qui, dans bien des cas, côtoie la folie. Ge dédain des choses présentes, cette aspiration intense vers l'inconnu, qui ont été le partage des grands penseurs, n’obtiennent pas toujours, de leur vivant, le nom et la valeur que la postérité leur assigne ; on y voit volontiers le sione d’un égarement individuel et les écarts d’une imagination qui n’est pas complétement salne. Harrington, ‘sans avoir la puissance ni d’un Socrate, ni d’un Galilée, en était là. Il se retranchait dès lors du monde réel pour vivre dans le monde de ses rêves; il avait trouvé la clef des destinées humaïnes, le mystère de l’harmonie politique, le problème de la paix perpétuelle ; cela suffisait pour remplir sa vie et illustrer son nom. Son opinion fondamentale était qu’un .gouvernement n’est pas une institution aussi arbitraire, aussi accidentelle que communément on le suppose ; que
dans l’ordre des phénomènes naturels, certaines causes doivent invinciblement produire des effets faciles à prévoir, et non moins faciles à dominer. Appliquant cette donnée aux désordres dont l’Angleterre était alors le théâtre, il ajoutait que ces désordres ne provenaient entièrement ni des fautes du prince, ni des erreurs du peuple, mais de circonstances qui avaient altéré la vie nationale, et modifié les relations entre le souverain et les sujets. De là, un conflit inévitable, un lutte nécessaire dont il ne fallait pas accuser les hommes, mais les événements. Que faire pour prévenir le retour de ces métamorphoses sanglantes, de ces déchirements douloureux ? Harrington avait sa recette toute prête dans un plan de république idéale, modèle d’un gouvernement sans défaut, qu'il intitulait Oceana.
Oceana, c’est l'Angleterre, et voici comment Harrington entend sa régénération. Oceana est un pays libre, sous la loi d’une égalité politique fortement garantie. Un petit nombre de devises et d’axiomes suffit pour le rendre parfaitement heureux : il est vrai que ces devises sont d’un prix inestimable. Ainsi, Harrington pose ce principe, qu’un État réfléchit dans sa situation intérieure la condition de la propriété, suivant qu’elle repose sur un seul détenteur, ou sur le plus petit nombre, ou sur le plus grand nombre. Toland ‘ affirme que c’est là une découverte aussi noble et aussi féconde que celle de la circulation du sang,
A. Ce Toland est l’un des esprits les plus bizarres de ce temps: il se fit remarquer par un scepticisme effronté, par des débauches scandaleuses et une prodigalité folle. TT fut éditeur des œuvres de
de l'imprimerie, de la pouüre à canon, de la boussole et des verres lenticulaires : il y eût sans doute ajouté l'attraction newtonienne s’il eût écrit quelques années plus tard. Quoi qu’il en soit, Harrington fondait son égalité politique sur l'équilibre du pouvoir et de la propriété. Dans son système, une répartition agraire, combinée en vue du rang de chaque individu, et qui ne pourrait être ni agrandie, ni réduite, devait empêcher les individus et les castes d’opprimer la masse à l'aide d’un monopole territorial. Suivant lui, tous les États de l’Europe, régis par les institu-
Jacques Harrington et y ajouta ses propres rêveries. Catholique irlandais, il passa au protestantisme, et, comme gages de son apostasie, écrivit des libelles contre la religion romaine: Par une dernière singularité, il se composa lui-même l’épitaphe suvai te, aussi ambitieuse que mensongère :
H. $. E, JOANNES TOLANDUSe
Qui in Hiberuià propè Deriam natus, In Scotià et Hiberdià studuit.
Quod Oxonii quoque fecit adolescens ; Atque Germanià plus semel petità Virilem circàa Londinum peregit ætatem.
Omnium litterarum excultor Et linguarum plus decem sciens.
Veritatis propugnator, Libertatis assertor, Nullius autem sectator aut cliens Nec viciis, nec malis est inflexus, Qui quam elegit viam perageret Utili honestum anteferens.
Spiritus cum æthereo patre À quo prodiit olim, conjungitur.
Ipse verd æternum est resurecturus; At idem futurus Tol/andus nunquam. .
Natus nov. 30, Cætera ex scriptis pete.
H. — 7e édition, D
tions féodales et marqués du sceau de la domination gothique , étaient jetés dans de perpétuels désordres par le manque de contre-poids. Le manque de contrepoids dans le règne d’un seul homme amenait la tyrannie ; dans celui du petit nombre, l’oligarchie ; dans celui de la multitude, l’anarchie et la révolte. Tout défaut d'équilibre, toute altération dans ce contrepoids nécessaire, livraient les États à des fluctuations sans fin, à des souffrances, à des désordres. Comme preuves à l’appui de sa proposition, Harrington invoquait l’histoire des gouvernements éteints et celle des gouvernements en cours d’expérience. Il avait apporté à cette recherche un soin si minutieux et si attentif, qu’il était parvenu à constater que les rois d'Angleterre avaient, depuis la proclamation de la Grande Charte, porté trente fois atteinte à ce pacte politique, et que sous Charles Ier cette violation presque inaperçue ne s'était pas répétée moins de neuf fois. On peut ajouter qu'il en est ainsi de toutes les chartes.
Cet équilibre nécessaire dans la propriété, ces limites infranchissables devenant la base de la république, les assises supérieures allaient se composer d’une magistrature organisée d’après un mode particalier à Harrington. Cette magistrature résultait d’une élection par la voie du scrutin; elle se renouvelait à l’aide d’un roulement. Un sénat nommé à la majorité de suffrages toujours libres, toujourssincères, était investi du pouvoir, et à des époques déterminées le tiers de ses membres se retirait pour faire place à d’autres. Par ces éliminations obligatoires et
ees acquisitions successives, cette assemblée écoulait ses vieux éléments pour s’infuser une vie nouvelle ; et l'autorité souveraine, à la fois muable et fixe, rajeunissait sa physionnomie et maintenait son intégrité. Tel était l’idéal d’'Harrington. Dans ce régime fondé sur une égalité systématique, aucune faction ne pouvait surgir pour s’attribuer soit la puissance, soit les richesses. L'élection réglait l’une, la loi limitait les autres. Dès lors, plus de révoltes, plus de luttes : de quoi auraient-elles pu naître? Un peuple n’attente pas à son repos sans motif, et ne se condamne pas à un suicide gratuit. Quand l'intérêt public prévaut, ce sont les lois qui gouvernent ; quand l'intérêt privé prend le dessus, ce sont les hommes. Harrington repoussait le gouvernement des hommes, il appelait le gouvernement des lois. On voit que rien ne manque à son idylle, pas même une certaine sagacité dans les apercus.
Harrington n’était pas, bien s’en faut, l’admirateur d’une monarchie tempérée , et il n’est pas inutile, à. ce sujet, de reproduire quelques-uns des reproches fort justes qu’il adresse à cette forme de gouvernement : « Dans une monarchie tempérée d’aristocra- » tie, dit-il, la noblesse pesant à la fois sur le roi et » sur le peuple, le roi est obligé tout à la fois de com- » battre la noblesse dans l'intérêt du peuple, et le » peuple dans l'intérêt de la noblesse. De son côté, le » peuple a deux ennemis, les nobles et le souverain, ». et il s’'insurge contre eux. La lutte dure ainsi jus- ». qu’ ce que l’un de ces pouvoirs absorbe les deux » autres on qu'ils s’affaihlissent tous les trois dans
» ces chocs quotidiens, au point de devenir une proie » offerte à un État mieux constitué et plus puissant. » Une monarchie tempérée n’est donc pas un bon » régime; mais s’il est vrai que de telles conditions » d’énervement et de décadence ne puissent pas se » produire dans notre Oceana , on sera obligé de con- » venir que c’est là une excellente, une parfaite, une » immortelle république! » |
Quel enthousiasme d’auteur !
On se tromperait toutefois, si l’on allait croire que l'égalité d’Harrington est l'égalité vulgaire que poursuivent les démocrates niveleurs. L'auteur de l’Oceana s'empresse, au contraire, d'exprimer des réserves et de maintenir des distinctions dans les rangs de la société. Il va plus loin : il assure que, depuis Moïse, toute république a eu pour fondateur un gentilhomme; car, dit Harrington, le génie de la poésie, de la législation, des arts, des lettres, peut visiter toutes les professions ; mais le génie de la politique est l’apanage exclusif du gentilhomme. Et, plus loin, il ajoute : «Il est tout aussi impossible de se figurer » une armée composée de soldats sans officiers, ou » d'officiers sans soldats, qu'une république digne » de ce nom composée d’un peuple sans noblesse » et d’une noblesse sans peuple. » Etrange contra diction! Voici un esprit téméraire, qui n’a rien respecté dans la sphère politique, qui voue les fortunes à une mutilation légale, soumet le pouvoir à un système de rotation incessante, ne respecte rien de ce qui est, ni institutions , ni coutumes, ni préjugés, et pourtant, au milieu des ruines qu'il a faites,
ce novateur impitoyable se souvient qu'il. est issu d’une ancienne famille, qu’il est gentilhomme, et par un retour sur ses idées, il déclare qu’il n’y a pas sans gentilhommes de république possible. Le cœur humain a vraiment des capitulations singu- Bières.
Un livre ainsi conçu, animé par une invention originale, devait tenter la curiosité publique. L’auteur, à l’appui de sa conception essentielle , avait prodigué les détails curieux. Dans un coup d'œil historique, il commençait par récapituler toutes les institulions des temps passés, depuis la communauté théocratique de Moïse jusqu’à la jeune république de Hollande ; il en résumait :es avantages et les inconvénients, les bienfaits et les vices; il opposait à la loi écrite les mécomptes de l'interprétation; il suivait le genre humain dans cette voie de tâtonnement et de doute où il marche depuis l’origine du monde et le berceau des sociétés. De là, passant aux annales de l'Angleterre, il les envisagegit avec plus d'étendue et plus d'autorité, mêlant à une critique ingénieuse de curieux passages d’érudition, montrant partout l’activité de sa science et l’étendue de ses recherches. Cette étude le conduisit à l’exposition de ses propres plans, auxquels, dans un intérêt de lecture, il avait . donné la forme d’une fiction. Devant un grand concile de législateurs comparaissaient les défenseurs des diverses formes de gouvernement , et la république d'Oceana était à son tour appelée à faire valoir sonsystème. Ces débats, on le devine, étaient conduits de manière à assurer le succès de la combinai-
son favorite; mais ils étaient néanmoins exposés avec une cértaine mesure et une apparente impar= tialité,
Malgré l'attrait que ce livre pouvait offrir, l’Oceana ne fut publié qu'après beaucoup d’hésitation et de longs retards. Harrington reculait toujours devant l'émission d’une œuvre qu'il regardait comme imparfaite, et d’ailleurs son régime imaginaire allait soulever les passions de deux partis également alarmés. Une notoriété prématurée s’était pourtant emparée de l'ouvrage; les amis d’Harrington en avaient porté les lignes essentielles, les points capitaux à la connaissance du public. Ainsi l'idée était déflorée ; elle courait la ville, exposée à tous les commentaires. Ges indiscrétions lui furent fatales. On sut qu'il s'agissait d’un équilibre à établir entre le pouvoir et la propriété, ét l’on trouva que c'était beaucoup de bruit pour une petite découverte. Tant que le secret s'était maintenu, et qu'il avait été seulement ques“ tion d’un plan de gouvernement dont on se pro mettait des merveilles, un grand émoi s’était manis festé au sein des partis politiques triomphants où abattus. Les pachas du nouveau sultan, les lords et les majors généraux du Protecteur se sentirent mal à l’aise sur leurs siéges usurpés, tandis que les Cavaliers, qui connaissaient les sympathies républicaines d'Harrington, lui adressaient de vifs reproches de son adhésion publique à des doctrines subversives: Cela dura tant que l'Oceana fut une énigme : ébruitée, elle n’effraya plus personne. On comprit que c'étäit plutôt l’œuvré d’un utopiste que celle d’une
politique pratique. Les craintes se calmèrent ; la curiosité même s’émoussa. Cependänt la publication, amsi compromise , ne pouvait plus être différée. Les amis et les ennemis d’Harrington la sollicitaient également; le soin de sa gloire et de son honneur lui en faisait un devoir. Il obéit aux circonstances, et livra son manuscrit à une impression hâtive, faite par pièces et morceaux, distribuée dans divers ateliers. La première édition de l’Oceana porte le témoignage de cette exécution en quelque sorte improvisée ; on y remarque un singulier mélange de types et de caractères, les uns romains, les autres italiques , le tout couronné par une incroyable table d’errata, qui forme plusieurs pages in-folio, et à doubles colonnes. Les partisans de Cromwell attendaient leur proie; ils étaient impatients de pouvoir la dévorer. Harrington a comparé lui-même les Mésaventures de $on malheureux volume à celles d’un gibier chassé de taillis en taillis. Enfin, les limiers du Protecteur parvinrent à s’en saisir, après l'avoir ainsi traqué d’une presse à l’autre, et, triomphants, ils l’apportèrent encore humide sur la table de White-Hall.
Toutes les sollicitations, toutes les instances d'Harrington pour désarmer ses censeurs et sauver son ouvrage, furent d’abord infructueuses. En désespoir dé cause, il eut recours à un expédient singulier. Lady Claypole, la fille du Protecteur, s’étudiait à paraître extrêmement gracieuse, et prenait volontiers des airs de princesse. Harrington résolut de tirer parti de ce travers : quoique sans relations avec elle, il lui fit demander une audience. Introduit dans
LA
l’antichambre, il attendait le moment où il serait admis, quand la fille de lady Claypole traversa cette pièce et attira son attention. À l'instant, une idée lui traversa l'esprit : il prit la jeune enfant dans ses bras, et, entrant dans la chambre où se tenait la mère, il déclara qu’il allait immoler l’innocente victime à sa vengeance personnelle.
« Quelle injure vous a-t-on faite ici ? dit alors lady Claypole.
— Aucune, madame, répliqua Harrington; mais votre père m'a ravi mon enfant, et vous n’avez pas intercédé pour qu’il me fût rendu. »
Cette allusion à son livre avait le tort de sentir un peu le madrigal, maïs il ne fallait pas à la fille de Cromwell des plaisanteries plus raffinées. Elle comprit celle d'Harrington, et s’y associa gaiement. L’auteur de l’Oceana était d’ailleurs un élégant cavalier, et les hommes distingués étaient rares à la cour du Protecteur. Aussi la princesse du nouveau régime se montra-t-elle sur-le-champ sensible à l'élégance des manières, à la grâce, à l'esprit du solliciteur , : élevé à l’école de l’ancienne cour.
« Êtes-vous bien sûr, dit-elle, que votre livre ne renferme rien d’hostile contre le gouvernement de mon père ? |
— C'est un roman politique, madame, répondit Harrington ; il sera dédié au Protecteur, et le premier exemplaire sera pour vous : vous en jugerez. »
Lady Claypole comprit qu'un roman ne pouvait ouère renfermer de trahisons, et elle obtint de Cromwell qu’il examinerait lui-même le livre. Le
Protecteur s’y prêta donc ;.et avec son regard prompt et sûr, il vit qu’il avait affaire à un rêveur. Quoique le personnage de lord Archon de l’Oceana püût s’appliquer parfaitement à lui, et eût été concu dans cette intention, il voulut affecter quelque grandeur, et, renvoyant le volume à l’auteur, il dit « qu'il avait » recu son épée de Dieu, et qu’il ne désarmerait pas » devant un petit morceau de papier; » puis, fidèle à sa politique sentencieuse et hypocrite, il ajouta « que, pas plus que l’auteur, il n’approuvait le gou- » vernement d’une seule personne ; mais qu'il avait » été forcé par les circonstances à s'investir de la » fonction de haut constable, pour faire régner entre » les partis une paix que jamais ils n’auraient obte- » nue livrés à eux-mêmes. »
Ce fut ainsi que l’Oceana échappa aux animosités des Têtes-Rondes. L'époque où ce livre fut publié était encore pleine des illusions qu'avait fait naître le mot ‘de république; mais pourtant un sentiment de réaction vague commençait à s'emparer des opinions. La misère était plus grande qu’en aucun temps, et les souvenirs qu'avait laissés la monarchie déchue n'étaient pas sans danger pour le régime nouveau; il ne pouvait soutenir la comparaison qu’avec un grand désavantage. Harrington compare familièrement l’état inquiet des esprits, à cette époque, à celui d’une compagnie de petits chiens qu’on entasse dans un sac, et qui, s’y sentant mal à l’aise, se mordent les jambes les uns les autres, comme s'ils s’attribuaient mutuellement la gêne où ils sont. À un peuple fatigué, malheureux, un système de roulement
dans le pouvoir paraissait une réforme salutairé ; 1l ne pouvait pas perdre à changer de maître. Aussi la Rota (le roulement) d'Harrington devint bientôt si populaire, qu'un club fut fondé sous ce nom et ouvrit ses portes au publie. Les clubs politiques étaient le théâtre où l’on voyait se produire les plus grands esprits du temps; c’est de là que S’élevèrent des noms qui ont laissé de glorieuses traces dans Fhistoire: Le club de la Rota devint célèbre. Ses membres s’asseyaient autour d’une grande table circulaire ; la table de l’ancienne chevalerie et de l'égalité moderne, avec une échancrure sur l’un des points de la périphérie, pour qu’on püt servir le café chaud, sans interrompre l'orateur qui devisait de l’état de la nation. Un contemporain assure que ces débats étaient pleins de saillies et d'originalité, et qu'ils présentaient un intérêt que les discussions du parlement n’offraient plus alors. Chaque mesure à prendre sur les affaires de cette république chimérique se décidait par un scrutin, scrulin exempt de fraude; comme le fait observer le créateur du système. Ainsi Harrington faisait déjà secte.
Son principe d'élection et de roulement était particulièrement odieux aux parlementaires, qui tenaient à leur puissance et ne voulaient pas s’en dessaisir. Cependant Henri Neville, auteur du Plato redivivus, confident d’'Harrington et son partisan le plus dévoué, le même dont Hobbes a dit, en parlant de l'Oceana, qu'il trempait dans ce système; Henri Neéville eut un jour l'incroyable audace de proposer à la Chambre des Communes la méthode de roulement
alors célèbre , disant tout haut que si l’on n’acceptait pas ce modèle des gouvernements, il n’existerait bientôt plus en Angleterre que des ruines d’institutions. Les membres des Communes, comme on le pense, n’acceptèrent pas ce conseil d’un suicide anticipé ; ils remercièrent l’orateur de son intention, et gardèrent résolûment leurs sièges.
À tout prendre , le système d’'Harrington était loin d'avoir la valeur que lui attribuaient des partisans enthousiastes. Au premier coup d’œil, cette espèce d'horloge politique fonctionnant au moyen de contrepoids, ce mécanisme intellectuel avec des pièces de rechange, pouvaient bien paraître une combinaison ingénieuse ; mais il était facile, même aux esprits les moins réfléchis, de s'assurer que ce n’était là qu'un jeu de l'imagination , sans application possible. A l’épreuve, les balancements de cette horloge se seraient souvent compliqués d’irrégularité , et plus d’une fois ce mécanisme aurait été arrêté dans sa marche ou dérangé dans ses rouages. Dèsle premier jour, on réprocha à l’auteur d’avoir voulu transporter dans la politique la chimère du mouvement perpétuel, Harrington se défendit contre cette imputation avec une grande vivacité ; il savait, disait-il, que la puissance de la matière est toujours en raison de sa durée, et que le mouvement perpétuel est incompatible avec des objets susceptibles d’une altération quelconque. « Maïs, ajoutait- » il, il en est tout autrement de la république de » l'égalité ; fondée sur l'intelligence d’un peuple. Le » peuple n’est pas une vile matière; il est impé- » rissable, Le principe par lequel il se meut , émané
» de Dieu même, est, par conséquent, éternel comme » Jui, »
Malgré son inconsistance évidente, le roman politique d’'Harrington a eu la fortune de rallier des suffrages éminents, non-seulement parmi ses contemporains, mais encore parmi les esprits les plus compétents du siècle dernier. Ainsi Hume appelle son livre l’une des gloires de la littérature anglaise, et son projet imaginaire, le seul modèle de république digne d'attention. Peut-être y avait-il dans les expressions du célèbre philosophe quelque peu d’ironie, et il est probable qu’il trouvait cette république d’autant meilleure qu’elle était plus innocente. Il est du reste curieux de remarquer que dans le grand autoda-fé de publications politiques qui eut lieu à Oxford en 1688, au moment même où l’on livrait aux flammes la République sainte (Holy common: wealih) de Baxter, c’est-à-dire la réfutation de la République paienne (Heathen common wealih), comme Baxter, Milton et Hobbes nomment l’Oceana, il ne vint à l'esprit d'aucun des exécuteurs d’infliger un châtiment aux mânes d’Harrington et de condamner son æuvre au bûcher expiatoire. Un roman trouva grâce à leurs yeux et ils se sentirent désarmés par le caractère même de la fiction. Cependant le parti républicain avait puisé dans l’Oceana une grande portion de son programme, et c'était dans ce sens que Toland avait voulu s’en faire l’éditeur. Comme admirateur, Toland alla plus loin encore : dans sa Vie de Milton, il déclara que l’Oceana était un modèle de gouvernement complet, praticable, consacrant la véritable
égalité. Enfin, à un siècle de là, Thomas Hollis !, qui avait entrepris de fonder une république en Corse, rendait un hommage public à l’Oceana, en déclarant qu’on y trouvait le type du seul gouvernement parfait et libre.
L'Oceana n’est pourtant qu'un rêve; mais ne se glisse-til pas quelques réalités, même au sein des rêves? Que d’apparitions fugitives, mystérieuses , n’entrevoit-on pas ainsi, sans qu’il soit donné de pouvoir les saisir et les fixer ! Les tableaux imaginaires d’'Harrington reposaient, d’ailleurs, sur une base solide ; ils étaient le fruit de longues et sérieuses études, embrassant tout le cercle des sciences philosophiques et politiques, depuis Aristote jusqu’à Machiavel, depuis Machiavel jusqu’à Hobbes. Plusieurs passages sont des chefs-d’œuvre de raisonnement et de sagacité. D’importantes et de nombreuses vérités y sont proclamées avec une profonde conviction. Quant au style, celui d'Harrington manque parfois de clarté et d'élégance; mais aucun écrivain ne l’a surpassé pour le bonheur et la verve de l’expression : quoique contenue par des matières toujours sévères, sa plume rencontre souvent l’image, et la revêt d’un certain éclat.
4. Ce Thomas Hollis est encore une de ces organisations excentriques si communes en Angleterre. Il consacra une grande partie de sa fertune au service des peuples qui combattaient pour la liberté. C’est ainsi qu’il fit passer de l’argent aux Anglo-Américains pour les aider dans leurs luttes contre ses compatriotes. Il se disait ouvertement républicain et avait dans sa chambre sept portraits de Milton, avec quelques meubles qui avaient appartenu au grand poëte et qu’il conservait religieusement,
Ce que c’est que l’infirmité de la raison humaine ! Certe, on ne saurait refuser à Harrington un esprit judicieux et quelquefois prophétique !. Dans une foule de pages, il se révèle avec ces qualités et fait preuve d’une grande pénétration de vues. Eh bien, voici que cette perspicacité l’abandonne. Plein de ses souvenirs de voyage, il exalte constamment le redoutable pouvoir de l'aristocratie venitienne, qu'il considère comme « une république ne portant dans son sein » aucun serme de dissolution. » Il insiste sur le roulementdes membres du Sénat etsur les procédés d’une justice mystérieuse et sans appel. Ce gouvernement, à en croire Harrington, devait être éternel, et la preuve de cette éternité pouvait se déduire de dix siècles d'existence paisible. Hélas! combien sont fragiles les opinions spéculatives! Un seul jour de trahison suffit pour renverser ce qu'Harrington regardait comme inébranlable ; un seul jour consomma la chute de cette république de Venise, avec ses scrutins et son roulement, avec son horrible et ténébreuse dictature ;
4. Harrington a pour ainsi dire pressenti la révolution française. L'intérêt de ce passage en fera excuser l’étendue:
« Quand un peuple s’agite sur son lit d’agonie, il faut qu’il meure » ou qu'il se rétablisse. Cependant les peuples du monde, encore » dans la fange du régime gothique, se débattent comme des malades » qui ne peuvent ni mourir ni guérir. Si la France, l'Italie et l’Es- » pagne n'étaient pas toutes les trois malades, toutes les trois ron- » gées par la corruption, aucune d'elles ne pourrait supporter un » état pareil; car les empires malades ne sauraient tenir tête aux » empires sains, et les empires sains guériraient les États malades, » afin de se préserver eux-mêmes de la contagion. La première de » ces nalions qui, & mon avis, s’affranchira de ce mal, c’est la »* France; sielle recouvre lu santé, elle gouvernera le monde. »
HOBBES ET HARRINGTON. kil avec ce conclave souterrain où siégeait le conseil des Dix, aussi implacable, aussi puissant que le ciseau des Parques. O folie d’un sage, qui sacrifie la vérité aux besoins de sa fiction ! Quoi ! le: défenseur d’un régime libre, l’homme qui appuie son œuvre sur la Sotiveraineté du peuple, se fait l’apologiste dé la tyrannie la plus raffinée qui dit jamais pris place sous le Soleil ! Certes, si Harrington vivait encore, il aurait, pour l’honneur de ses prévisions , bien des pages à supprimer dans le volume de l’Océana,
De son vivant même, il put assister à divers démentis que les faits lui donnèrent. Ainsi, après avoir établi que l'équilibre dans lé pouvoir dépend de l'équilibre de la propriété, il applique son principe au temps où il vit, et il déclare que désormais aucune institution monarchique ne pourra se naturaliser dans l’Angleterre républicaine. La propriété avait changé de mains; elle ne devait plus retourner dans ‘les mains anciennes. Sur ce terrain, un nouveau mécompte attendait Harrington. Quatre ans après la pu- . blication de l’Oceana, et quo‘que le Rota-club remplit encore le monde de ses clartés, la république céda la place à la monarchie au premier mot et sans la moindre résistance. Les théoriciens politiques néglisent trop souvent dans leurs calculs artificiels et leurs combinaisons idéales un mobile plus puissant que l'intérêt, c’est-à-dire les phases des ambitions individuelles et la fluctuation des passions populaires, tantôt portées vers la démocratie pure, tantôt ramenées avec la même impétuosité vers les formes monarchiques. Tout peuple est comme ces malades qui s’agi-
LA
tent sur leur couche et changent souvent de place pour tromper leurs douleurs.
Rien d’ailleurs, dans cette utopie d’Harrington, n’a de valeur bien sérieuse. Le novateur semblé compter beaucoup sur les limites qu’il impose à l’essor de la propriété, et trouvé un gage infaillible d'harmonie dans légalité, sinon absolue, du moins relative d’une répartition agraire. Ce sont là des illusions que l’état de la science économique au dix-septième siècle peut seul excuser. Sans doute la richesse territoriale est une chose appréciable, mais il est une foule d’autres richesses qui ne sont pas dans ce cas. Qu'importe de faire régner une sorte de niveau dans la propriété du sol, si-l’inégalité se perpétue dans les fortunes financières, industrielles et commerciales? Par quel moyen l'État pourrait-il connaître, saisir, fixer toutes les valeurs, en dresser l'estimation exacte, afin de les distribuer ensuite selon le vœu d’un nouvel équilibre? Si un recensement de ce genre était ordonné, il aurait pour effet immédiat de faire disparaître la moitié au moins des richesses qui existent. La passion de l’accaparement est vive chez l’homme : il aura recours, s'il le faut, à la fraude, aux dissimulations de tout genre pour la satisfaire; il trompera, il déjouera la surveillance. Il y aura donc des richesses connues et des richesses mystérieuses. On thésaurisera, on enfouira même l'argent comme aux temps de troubles civils. Il y a mieux encore : cet amour de l'épargne est l’un des plus énergiques mobiles de l’activité humaine : limitée aux seuls besoins du jour, la production tomberait sur-le-champ dans une décadence, dans un
marasme incalculables. Ainsi toute limite imposée à l’essor de la fortune particulière est fatale à la fortune publique, et pour accroître le bonheur de chacun, on commence par diminuer la moyenne du bien-être intégral. |
La magistrature renouvelée au moyen d’un roulement est aussi un expédient plus ingénieux qu’acceptable ; de deux choses l’une : ou ce roulement s’exercera sur la population entière, dans de certaines conditions d'âge, ou il se renfermera dans une classe privilégiée. S’il porte sur l’ensemble et appelle chaque citoyen à prendre à son tour en main le pouvoir, il livre les affaires aux mille chances de la passion et de l’incapacité. Quand tout le monde gouverne, personne ne gouverne. Si, au contraire, lerenouvellement ne s'opère que dans un cercle limité, il s'établit surle-champ une lutte entre ceux qui jouissent de ce prilége et ceux qui en sont exclus, et c’est exactement la situation actuelle de plusieurs sociétés européennes. Malgré le pacifique horoscope d’Harrington, on peut s'assurer que ce régime n’a pas encore ramené l'harmonie sur la terre. Du reste, l’auteur de l’Oceana a une prétention plus singulière encore, celle de fonder le règne de l'égalité en maintenant l'institution de la noblesse. C'est toujours ainsi que procèdent les esprits aventureux : ils posent résolûment des prémisses et les détruisent non moins résolûment par leurs conclusions Il faut croire que l’inconséquence est la compagne du génie.
L’imperturbable confiance qu'Harrington avait dans son système ne l’abandonna jamais. La Restauration
de 1660 le surprit sans l’ébranler. Il avait pourtant déclaré qu'aucune monarchie ne se grefferait plus sur l'arbre républicain. Comment répondre au démenti que les faits lui donnaient? Harrington ne se montra point embarrassé pour si peu de chose. Il déclara que si le roi composait un parlement de Cavaliers, tous choisis dans les grandes familles, au bout de sept ans d'exercice, ces gentilshommes proclameraient eux-mêmes la république. Plus que jamais il persistait dans ses vues. Afin de rendre l’Oceana plus populaire, il la réduisit à un petit nombre d’axiomes, la dégagea de ses digressions dogmatiques et dé ses démonstrations ardues, et en fit un petit traité à la portée des intelligences les plus vulgaires. Dans ce travail, il fut facilement entraîné à jeter un coup d’œil sur le régime qui venait de se remettre en vigueur, et à y ajouter quelques conseils à la royauté nouvelle. Là dessus grande fut l'alarme parmi les courtisans, toujours disposés à prendre ombrage de ce qui ne leur est pas favorable et à crier à la trahison contrée tout ce qui ne sert pas leurs intérêts. Un jour donc qu’'Harrington travaillait dans con cabinet et s’occupait à ranger en bataille son armée d’aphorismes, il vit entrer à l’improviste sir William Poulteney, accompagné de plusieurs agents, et chargé d'appréhender le philosophe et l’œuvre philosophique, comme suspects de desseins et d’actes de haute trahison. À l'instant, les hommes de la police se mirent à l’œuvre, et, comme en ramassant les membres épars dé la fiction océanique, ils en brouillaient l’ordre régulier, le naïf écrivain demanda,
HOBBES ET HARRINGTON. H5 comme faveur spéciale, d’être admis à les réunir et à les coudre ensemble, avant qu’on portät le corps du délit à White-Hall. Même sous le coup d’une prévention dont il ne pouvait prévoir l'issue , le dérangement de son système lui paraissait une calamité plus grande que son emprisonnement, dans la Tour de Londres.
Harrington avait conservé des relations avec d’anciens amis, parmi lesquels se trouvaient beaucoup de républicains, entre autres le major Wildman et divers membres du Long Parlement. Ces relations, on lé devine bien, avaient été fugitives et toutes conformes à l’ordre de pensées qui animaient Harrington. Cependant on ne craignit pas de l’envelopper dans un complot puéril et insoutenable, au dire du chancelier lui-même. Les prévenus s'étaient rassemblés plusieurs fois, mais rien ne prouvait qu’il y eût rien de répréhensible dans leurs réunions et de coupable dans leur concert, Assurément Harrington n'était pas un conspirateur. Tout au plus pouvait-il passer pour un rêveur politique, et c'était à ce titre que la persécution l’atteignait. IL comparut donc devänt . lord Lauderdale et subit plusieurs interrogatoires, dont il envoya des copies à sa sœur. Rien n’est plus curieux que ces dialogues, où les rôles semblent intervertis et dans lesquels le prévenu fait la lecon au juge. En voici un passage singulier. C’est Harrington qui parle : « Vous m’accusez, milord, dit-il au chancelier, de professer ouvertement des principes hostiles au gouvernement du roi et aux lois du pays. On prétend qu’en ma qualité d'homme privé je n’a-
vais aucun droit de m'immiscer dans les problèmes politiques et d’agiter les questions de gouvernement. Mylord, il n’y a pas de fonctionnaire public ni de magistrat qui, jusqu’à ce jour, ait écrit, en matière politique, une seule ligne qui vaille quelque chose. Tous ceux qui ont excellé à traiter ces sujets ont été des hommes privés comme je le suis. Il y a Platon, il y a Aristote, il y a Tite-Live, il y a Machiavel. Mylord , je puis résumer ici en peu de mots la politique d’Aristote. Il nomme une monarchie barbare, celle où le peuple ne concourt pas à la confection des lois ; il nomme une noble et grande monarchie, celle où le peuple concourt à la confection des lois. De là découle, ajoute-t-il, la démocratie, et hors de la démocratie il n’y a point de véritable liberté. »
Lord Lauderdale, qui jusque-là avait tranquillement écouté le prévenu, commenca à manifester quelque impatience. Harrington poursuivit :
« Je dis qu'Aristote parlait ainsi; je n’ai pas été aussi hardi que lui. Et sous quel prince vivait-il ? N’était-ce pas sous Alexandre, le plus grand monarque du monde? Alexandre envoya-t-il Aristote au supplice, l’inquiéta-t-il seulement? » |
D’Aristote, Harrington passa à Tite-Live , qui écrivit sous César, et au républicain Machiavel, qui écrivit sous Médicis. Il continue la même démonstration, et prouve que la persécution ne s’attacha ni à leurs ouvrages ni à leurs personnes; puis il ajoute :
« J'ai écrit, mylord, sous un usurpateur, sous Cromwell, Quant il monta sur le trône, ses officiers
accueillirent son élévation avec des murmures et prononcèrent le nom de république. Il leur dit qu'il ignorait ce que signifiait ce mot, mais qu'il ne demandait pas mieux qu’on lui en fit connaître la valeur et les applications, et qu'une fois convaincu de l’efficacité d’un semblable régime, il prouverait que dans toute sa conduite il n’avait jamais songé à lui-même, mais seulement, et il prenait Dieu à témoin, au triomphe de la bonne cause. Là-dessus quelques hommes éclairés pensèrent que si quelqu'un en Angleterre pouvait montrer ce qu'est une république, c'était moi. Ils me pressèrent, j'écrivis. Quand j'eus écrit, Cromwell n’osa plus renouveler sa réponse à ses officiers. Je n’ai donc rien publié contre le gouvernement. Si j'avais enfreint la loi, Cromwell m'aurai puni; mon œuvre est donc innocente. Après Cromwell, le parlement prétendit s'être constitué en république ; je lui dis et lui prouvai que cela n'était pas, au point que l’on me prit alors pour un Cavalier, travaillant au retour du roi, tandis qu'aujourd'hui le roi veut faire de moi une Tête-Ronde. »
Tel fut le langage que tint Harrington à lord Lauderdale, etil était difficile de réfuter victorieusement son dilemme.
Ici commence la phase calamiteuse de la vie de notre philosophe. En vain sa sœur demanda-t-elle avec instance que le prisonnier fût admis à prouver son innocence devant un tribunal: personne n’osa présenter sa pétition au parlement. Les traitements rigoureux commencèrent. Harrington fut transféré dans l’île de Saint-Nicolas, près Plymouth, et auto-
&i8 ÉTUDES SUR LES RÉFORMATEURS. — APPENDICE.
risé plus tard, par une sorte de faveur, à habiter le château de Plymouth, dont le gouverneur eut pour lui quelques égards. Sa santé s'était graduellement altérée, et quelques désordres se laissaient voir dans ses facultés intellectuelles. La prison avait d’affreux tourments pour ce cerveau exalté et cet esprit actif; des hallucinations étranges traversaient parfois son intelligence et affectaient le caractère d’une folie tranquille, L’empirisme ajoutait à cet état maladif d’autres complications. Un certain docteur, chargé du service du château, s'était imaginé de traiter Harrington avec des doses de gaïac mélées à son café. Cette drogue minait sa constitution. Enfin la famille envoya d’autres médecins : ils trouvèrent un vieillard. amaigri, privé de sommeil, et purent s'assurer qu’un semblable traitement eût suffi pour déterminer une hypocondrie et même une altération mentale chez le sujet le plus robuste. Quant au docteur de la prison, il ne voulut pas revenir de son système, et déclara qu'Harrington simulait la folie.
Ses hallucinations ne le quittèrent plus qu’au tombeau. Il avait des idées singulières sur les opérations des esprits vitaux, bons ou mauvais, et alarmait souvent ses amis par d'étranges descriptions de ses: agents invisibles. « La nature qui travaille sous un » voile, disail-il, est l’œuvre de Dieu. » D'autres fois, il s’imaginait que ses pensées s’échappaient de son: corps, et s’envolaient au loin sous la forme d’oiseaux ou d’abeilles. Son biographe Aubrey a tracé un long et minutieux récit de ces accès d’hypocondrie compliquée d’un désordre cérébral, Harrington s'était fait,
HOBBES ET HARRINGTON. 119 construire un pelit pavillon qui roulait sur un pivot, et tournait à volonté du côté du soleil. C'est là que venait s'asseoir tout le long du jour l’auteur de l’Oceana, armé d’un balai de crin pour dispérser ces pensées qui se transformaient en oiseaux ou en abeilles. Quand il s’imaginait les voir sortir par des fentes imperceptibles, il prenait à témoin de ce phénomène les personnes présentes et tenait à leur faire constater que ces pensées émanaient bien de lui. Un médecin renommé s'était flatté de venir à bout de cette hallucination par un remède approprié au malade, c’est-à-dire par la vigueur et la solidité du raisonnement; mais il se convainquit bientôt qu'il était impossible de lutter avec de semblables armes contre l’un des plus forts ergoteurs de son siècle. Le bon sens du guérisseur ne servit qu'à augmenter la folie du patient. Plus tard, Harrington s’imagina qu’il avait trouvé un nouveau système de physiologie,
qu’il intitulait {a Mécanique de la nature. Il ajoutait
que son sort était celui de Démocrite, qui, ayant fait une grande découverte en anatomie, fut déclaré fou par ses contemporains, jusqu'à ce qu'Hippocrate fût venu confirmer sa glorieuse invention, et confondre les détracteurs de ce génie. Sa monomanie inclina bientôt dans ce sens, et l’un de ses soucis était de prouver à ses médecins que ses visions n'étaient pas, comme ils le prétendaiènt, des lubies d’hypocondriaque. Cette bonne opinion de lui-même persista jusqu'au dernier jour. Parmi ses ouvrages posthumes, on trouva un écrit qui porte le titre suivant : « Ayant vécu pendant neuf mois, à ce qu’on prétend,
» dans un état de maladie, et selon moi en cours de » guérison, j'ai été la surprise de tous les médecins, » et eux la mienne. » La première partie de ce singulier travail nous est seule parvenue ; on y trouve lus d'ordre qu’on ne pouvait en attendre d’une pareille tête, et, en dehors d’une foule d'applications chimériques, quelques vues saines, cohérentes et philosophiques. Malheureusement la suite manque, et c’est une perte. Le récit de la maladie d’Harrington, tracé par lui-même, eût été un document psychologique du plus grand intérêt. Il devait expliquer « com- » ment il avait senti et vu la nature, c’est-à-dire com- » ment elle pénétra d’abord dans ses sens, et de ses » sens dans son intelligence. » Peut-être le délire logique d’Harrigton eût-il jeté quelque lumière sur ce grand problème que Hobbes nomme celui de la nature humaine, et Locke celui de l’entendement humain. L'aberration intellectuelle, dans un sujet chez lequel le raisonnement n'avait rien perdu de sa vigueur, et qui discutait gravement sa folie, devait offrir des phénomènes curieux. Il est à regretter qu'Harrington n’ait pas écrit ce livre, certainement aussi précieux que l'Oceana. Après quelques années d’une vie languissante, il mourut à Westminster, le 17 septembre 1677.
Voilà ce que furent ces deux hommes, Hobbes et Harrington, esprits originaux, qui, dans un sens contraire, envisagèrent sans faiblir le problème social, et eurent le courage de proposer chacun une solution. Celui-ci la trouve dans l’asservissement ; celui-là dans une sorte de lilerté qui procède par
librations: l’un et l’autre sont hors du vrai. Hobbes a plus de vigueur dans l'intelligence; Harrington plus de ressources. L'auteur du Leviathan est plus profond; l’auteur de l’Oceana plus ingénieux. Hobbes n’a qu'une idée; mais elle renferme la plus grande des forces, l'unité; il tient d’une seule main les rênes de sa théorie, en demeure constamment le maître, la conduit où il veut et comme il veut. Harrington est obligé de disperser davantage son effort, car il s'adresse à des instruments divers, plus rebelles, moins éprouvés. Il croit à l’efficacité d’un pouvoir dont les éléments se renouvellent, et qui, par sa mobilité même, échoit à qui peut lui servir, échappe à qui veut en abuser. Hobbes prétend organiser le despotisme : Harrington espère le désarmer. Dans sa vie particülière, Hobbes offre l'exemple d’une des plus grandes longévités qui se soient produites dans les rangs des penseurs célèbres : il meurt à l’âge de quatre-vingt-douze ans, sain d'esprit et dans l'entière jouissance de ses facultés. Cela s'explique : une fois son principe émis, Hobbes n'avait plus qu’à s’y reposer avec calme. Ce principe excluait la contention d'esprit. 11 était aussi simple que violent, aussi clair que redoutable. Harrington ne se trouvait pas dans le même cas. Ses plans de pondération et d'équilibre maintenaient toujours sa pensée dans un état flottant ; il avait à défendre son régime de rotation contre les objections des autres et contre les siennes propres, il avait chaque jour à vérifier la valeur de ce mécanisme, qui comportait des détails infinis, et à conjurer les difficultés de l'exécution, II
u, — 7° édition, 24
422 ÉTUDES SUR LES RÉFORMATEURS. — APPENDICE. n’est donc pas surprenant que son cervéau n'ait päs pu longtemps suflire à cette tâche et qu'il ait été livré de très-bonne heure au trouble de visions fantastiques. À tout prendre, Harrington était un plus noble caractère que Hobbes. Par une calomnie d’éditeur, Toland, après sa mort, inséra en tête de ses œuvres un pamphlet intitulé : Des fondements et des causes de la monarchie, pamphlet dans lequel Charles Ier est abominablement traité. Harrington n’a rien écrit ni pu écrire de pareil. Il assista aux derniers moments de l'infortuné monarque, et pleura sincèrement sa mort ; jamais il n’eût outragé sa mémoire. Le véritable auteur de ce libelle est John Hall, l’une des plumes les plus fougueuses de la démocratie d'alors, Harrington avait dans le cœur quelque chose de chevaleresque, qui manqgna toujours à Hobbes; mais ce dernier possédait mieux le secret de la vie pratique, et, même dane ses exagérations, il n’allait pas au delà des limites qu'on ne dépasse pas impunément.