PRÉFACE
que l'intérêt persistant des matières qu'il traite. Au début, et quand j'eus le triste honneur d'introduire dans notre langue le mot de socialiste, j'étais loin de prévoir quel bruit et quelles luttes y seraient associés. Je n'avais devant moi que de petites sectes qui paraissaient animées d’un dévouement réel. La bienveillance était permise; j'y cédai. Dans ces écarts naissants je ne voulus voir qu'un sujet de curiosité et point un sujet d’alarmes, une folie douce et qu'il était possible de guérir par un traitement approprié. Plus tard, les faits s’envenimèrent et le ton dut changer. Derrière l’agitation mo-. rale se montra le désordre matériel. À n’en plus douter il se formait, dans la communauté, une légion d'illuminés animés du désir de la posséder violemment, et de la jeter dans les aventures. Ils ont cru en trouver l’occasion dans les événements de 1848 et s’y sont jetés avec une ardeur et une turbulence dont on se souvient. Leur triomphe a été court; pour les Juger, il suffisait de les voir à l’œuvre. Dans un débat
libre la raison publique en a fait justice. Depuis
PRÉFACE, 111 lors ils ont été réduits au silence par la marche des événements.
On assure que cet apaisement forcé a eu un bon effet et que le socialisme s’en va, on ajoute que les ouvriers s’en éloignent comme d’un fléau. Leurs amis les plus autorisés tiennent ce langage. À mes veux ce sont là des illusions où l’on prend les désirs pour des faits. Il suffit pour s’en convaincre de lire les manifestes qui, de loin en loin, et par une tolérance particulière, sortent ou sont censés sortir des rangs du peuple et exprimer ses sentiments. On y retrouve des formules, des expressions qu'on pouvait croire ensevelies à jamais dans les archives des égarements humains. On y reparle à nouveau du salariat et du prolétariat avec une aisance et un sérieux qui confondent; on ressuscite des rêves que, sous l'influence du temps et de la réflexion, on croyait évanouis : par exemple l'énergie et la prévoyance de l’État substituées à la prévoyance et à l'énergie individuelles, le conseil donné
aux hommes que le travail manuel honore