‹ Études sur les réformateurs ou socialistes modernes (volume 2)Chapitre 12 sur 14 · ASSOCIATION UNIVERSELLE · texte numérisé non relu

ASSOCIATION UNIVERSELLE

i Toutes les institutions sociales doivent avoir pour but l'amélioration morale, intellectuelle et physique de Ja classe la plus nombreuse et la plus pauvre.

* Tous les privilèges de naissance, sans exception, sont abolis.

i A chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres. »

Un vif élan de prosélytisme suivit l'apparition du Globe dessainls-simoniens. Les imaginations inquiètes et curieuses, les têtes rêveuses et enthousiastes allèrent vers eux. La religion recruta des poètes, des

(1) M. Pierre Leroux el M. Jean Rcynaucî refusèrent , comme on le verra tout à l'heure , de suivre le saint-simonisme sur le terrain où M. Enfantin voulait l'entraîner. Ils comprirent des premiers tous les dangers d'une réalisation aventureuse , et se renfermèrent dès lors dans une adhésion partielle et philosophique.

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philosophes, des artistes, des industriels. A cette date se rattachent une foule d'initiations, celles de MM. Reynaud , Hoart, Emile Péreire ; de MMmcs Bazard et Saint-Ililaire, et successivement, à quelque distance les unes des autres, celles de MM. Lambert, Saint-Chéron, Guéroult, Charton, Gazeaux, Dugueit et plus tard encore, Stéphane Mony. Nous ne citons que les noms de quelque intérêt. En revanche, la religion fit alors une perte, celle de M. Eugène Rodrigues, néophyte enthousiaste, qui venait de fournir la preuve d'un talent véritable dans ses Lettres à Burns sur la politique et la religion. Comme, vers ce temps, les initiés étaient devenus trop nombreux pour qu'ils pussent tous forcer à la fois les portes du collège supérieur, on établit, en manière de noviciat, deux collèges préparatoires du troisième et du second degré, se déversant l'an dans l'autre, et formant ainsi des pépinières où se pourvoyait le grand et suprême collège. Celle phase de succès se résuma par la constitution définitive de la famille, et par son installation dans la rue Monsigny. Ainsi l'association était introduite dans la vie bourgeoise. On avait fondé le ménage à frais communs, la famille en grand pour le monde, la famille en petit pour Saint-Simon ; un spécimen de l'humanité future.

Au dehors pourtant la religion faisait du bruit et prosone du scandale. Diverses voies avaient été

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simultanément ouvertes à l'apostolat. Prédications, missions , brochures , polémique quotidienne , tout s'organisait pour la propagande. Sous la direction de MM. Hippolyte Carnot et Dugied, renseignement avait été ouvert dans quatre locaux différents : à la salle Taitbout , à l'Athénée, dans la rue Taranne et dans la rue Monsigny. D'hebdomadaires, les prédications étaient devenues quotidiennes ; on les appropriait à l'intelligence de l'auditoire ; on visait à les rendre vulgaires et simples pour les ouvriers, poétiques et animées pour les artistes , sévères et précises pour les savants. Des centres d'action avaient été fondés par les soins de M. Henri Fournel dans les douze arrondissements de Paris ; enfin , cinq églises départementales , à Toulouse, à Montpellier, à Lyon , à Metz, à Dijon , s'étaient déjà mises en rapport avec l'établissement métropolitain .

De son côté, le Globe agissait comme un levier infatigable sur une masse de lecteurs que la curiosité conduisait parfois à l'examen , le sarcasme à la réflexion. Au nombre des travaux remarquables qui parurent dans celte feuille, il faut citer une Economie politique de M. Enfantin , qui entrait dans les questions courantes, et, sans les prendre au point de vue exclusif et absolu de la doctrine, les ramenait à un petit nombre de combinaisons pratiques. Le chefsaint-simonien descendit même alors jusqu'à

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proposer, dans l'organisation économique, quelques réformes transitoires.

Il commençait par poser ce principe :

c La société ne se compose que d'oisifs et de travailleurs ; la politique doit avoir pour but l'amélioration morale, physique et intellectuelle du sort des travailleurs, et la déchéance progressive des oisifs. Les moyens sont, quant aux oisifs, la destruction de tous les privilèges de la naissance, et, quant aux travailleurs, le classement selon les capacités et la rétribution selon les œuvres. »

Ceci établi , M. Enfantin consentait à ne pas exiger tout d'un coup la réalisation rigoureuse et complète de cette théorie. Il admettait des procédés de transition ; il les indiquait, il les développait.

Parmi les réformes proposées par le chef saintsimonien , la plus décisive était l'abolition des successions collatérales, prolégomène évident de l'abolition de l'héritage. La succession collatérale , avec ses fractionnements multiples, avec son cortège de procès, plus ruineux encore pour la société que pour les individus, la société collatérale à douze degrés surtout, était, selon M. Enfantin, une loi civile d'un mérite fort contestable, qu'on pouvait modifier sans que la succession en fût ébranlée autrement qu'à la inrface. Il y avait utilité et convenance à discuter

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si celte succession , appliquée en tout ou en partie a u dégrèvement de l'impôt, ne serait pas d'un emploi social beaucoup plus fécond qu'elle ne Test aujourd'hui dans sa reparution chanceuse ; à discuter encore si le respect pour les privilèges pécuniaires de la famille doit s'étendre si loin que Ton préfère à l'intérêt de tous, le droit de quelques parents éloignés, inconnus au défunt , souvent ses ennemis, n'ayant pas , pour combattre des désirs impies et avides, l'affection qui fait patienter un héritier direct, l'amour filial plus fort qu'une pensée de survivance. Ce retour au trésor public de successions fractionnées les aurait empêchées d'ajouter, comme elles le font souvent, quelques cent mille francs de plus à l'épargne d'un oisif, et les aurait rendues profitables à la masse des citoyens comme réduction des taxes.

C'était donc là, d'après M. Enfantin, une perception toute faite, une rentrée facile et variable seulement, comme le chiffre de la mortalité annuelle. Que si l'on tro tvait un inconvénient et une occasion d'abus à ce qm le gouvernement recueillît, gérât, administrât r vendît des propriétés particulières , il était facile d'imr oser tel droit progressif et presque équivalent sur les successions, en les frappant d'une manière d'autant plus lourde qu'elles résulteraient d'une prétention plus lointaine. La conséquence de la même réforme , son complément obligé devait

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être une forte augmentation de droits sur l'héritage au premier degré. Cet impôt sur les successions, si considérable qu'il lût, avait, aux yeux de M. Enfantin, des avantages précieux. Il devait prendre la fortune là où elle se trouve, au moment où elle change de mains, où elle se déplace, souvent pour arracher à une occupation productive des hommes qu'elle voue désormais à une oisiveté ou partielle ou complète.

Après avoir indiqué ce nouveau mode de perception, M. Enfantin aime à en suivre les résultats et à en indiquer les emplois les plus fructueux. Grâce à l'abolition des successions collatérales cl à l'augmentation des droits de succession en ligne directe, on pouvait supprimer, toujours d'après lui, l'impôt sur le sel, la loterie et les contributions indirectes, ou bien encore employer le fonds commun qui proviendrait de cette source à des desiinalions productives, comme rétablissement d'écoles publiques, l'amélioration des voies de transport , l'embellissement des villes , la propagation des bons procédés agricoles, etc.

Sur un autre terrain , l'économie politique du Globe rendit, en diverses circonstances, des services essentiels à la cause de l'émancipation industrielle, que plusieurs écoles avaient déjà chaudement et utilement poursuivie. Les questions de l'amortissement, de l'emprunt, de la dette publique,

de rimpôt, dont la presse et les chambres étaient alors saisies, trouvèrent d'intelligents appréciateurs dans la feuille saint-simonienne. Si toutes les solutions qu'elle présentait n'étaient pas acceptables, toutes ses critiques étaient justes, armées de chiffres et de preuves. Nulle part la mobilisation de la pror priélé et l'institution des banques ne trouvèrent des promoteurs plus zélés. Une banque, pour M. Enfantin, n'était pas une caisse d'escompte choisissant et classant son papier ; c'était une société commanditaire de l'industrie, chargée de distribuer les instruments du travail , de la manière la plus favorable aux producleura et à la production.

A côté du chef de la doctrine, d'autres publicistes, d'autres savants suivaient diverses thèses politiques et indusirielles. Déjà M. Stéphane Mony poussait l'industrie vers des voies nouvelles et progressives. Doué d'une patience admirable, il éclairait tout à la manière de Franklin , en s'élevant de la recherche des faits aux combinaisons théoriques. M. Emile Péreire préludait aussi à cette réputation d'économiste qu'il échangea depuis contre les fonctions d'industriel ; l'un des premiers il vengeait la statistique, souvent profanée ; il en refaisait la langue , il en réhabilitait l'emploi; il lui rendait sa conscience de chiffres et sa loyauté de déductions (i ) .

(î) Le nom de M. Stéphane Mony el celui de M. Emile Péreire se

D'autres esprits distingués fondaient aussi la poésie, l'éloquence delà philosophie sainl-simoniennes. M. Barrault évoquait l'orientalisme avec ses formes pompeuses cl allégoriques. M. Michel Chevalier tonnait sur le monde en périodes si sonores , il lui prédisait une ère si pleine de gloires et de magnificences ; il lui donnait un soleil si beau , des moissons si dorées, des fruits si savoureux, des populations si épanouies, tant de canaux et tant de chemins de fer, tant de richesses et tant d'échanges, de telles grandeurs , de telles voluptés, de telles harmonies, que les plus indifférents s'enivraient de ces rêves prestigieux, se laissaient bercer parles contes fantastiques, qu'on eût dit détachés des mille contes de Shéhérazade. Les philosophes et les moralistes ne demeuraient point en arrière. MM. Leroux, Jean Reynaud , Charles Duveyricr, attaquaient avec autorité le cercle éternel dans lequel roulent les métaphysiques ancienne et moderne, Dieu et l'homme; ils expliquaient Tun et l'autre par la théorie saintsimonienne; ils discutaient la loi de la croyance, la loi de la hiérarchie ; ils expliquaient l'humanité et

rattachent à l'éxecution du premier chemin de fer qui ait réuni en France les conditions d'art et de traction nécessaire pour y populariser cette merveilleuse découverte. Nous voulons parler du chemin de fer de Saint-Germain à Paris. Ce D'est là en réalité qu'un embryon, niais que de patience, que d'études n'a-t-il pas fallu pour le réaliser, dans un pays où la routine a tant de force d'inertie!

son histoire, sa perfectibilité infinie, sa progression lente, mais sûre, vers nn avenir toujours meilleur. Nobles et consolants travaux, qui ont en eux de quoi payer ceux qui les abordent, même quand ils demeurent infructueux et méconnus !

Celle période d'harmonie et d'union marqua , quoi qu'on ait pu dire, l'apogée du saint-simonisme. Quand, au premier déchirement intérieur, l'anarchie éclata entre ceux qui s'en étaient fait un argument contre le monde, quand on les vit mal gardés par leur doctrine contre les faiblesses vulgaires ; lorsqu'en un mot, la fraternité universelle eut brusquement déchiré son programme, il y eut, parmi les profanes, un indéfinissable sentiment de défiance et un temps d'arrêt dans le prosélytisme d'ordre supérieur. Ce qui survint ensuite , en fait de progressions et de conquêtes, résultait de l'élan primitif: c'était presque l'accomplissement d'une loi dynamique.

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