‹ Études sur les réformateurs, ou socialistes modernesChapitre 3 sur 59 · Détail <(s ht · texte numérisé non relu

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tt ETUDES SUH LES RÉFORMATEURS.

s'est accrue, et, dans l'intervalle d'un demi-siècle: on l'a vue s'élever de trente-cinq à quarante ans. On peut ajouter à ces divers indices le succès des caisses d'épargne et les réserves considérables qu'elles assurent désormais à l'ouvrier. Plus on ira, plus la situation de cette intéressante classe se dépouillera de ce qu'elle peut avoir de précaire. Avec l'aisance viendront la dignité, l'esprit d'ordre et de conduite, la tempérance, la régularité des mœurs. Le Lien engendre le bien, comme le mal engendre le mal. Déjà cette amélioration graduelle serait plus sensible et plus manifeste si, dans la voie du bien-être, les besoins ne s'accroissaient pas toujours en raison des jouissances, et si toute satisfaction n'était pas immédiatement suivie d'un désir nouveau. Que d'objets, autrefois de luxe, sont devenus pour l'ouvrier des objets de première nécessité ; que de raffinements auxquels jamais il n'aurait cru atteindre et qui sont aujourd'hui cà sa portée ! Cependant cela ne suffit pas, car il est dans le caractère de l'homme de prétendre toujours à plus qu'il ne possède. De là cette plainte éternelle qui ne cessera qu'avec l'humanité, et qui est aussi vieille que le monde.

Sous bien des rapports les sociétés antérieures étaient donc en arrière de la société actuelle; c'est un fait désormais hors de doute. Il y a eu dans le cours des siècles une suite d'acquisitions lentes qui composent le lot de notre temps. Les civilisations se forment comme les terrains d'alluvion : chaque âge y contribue et laisse plus qu'il n'a reçu. L'homme s'est ainsi ennobli de deux manières, moralement par une éduca-

tion chaque jour plus répandue, matériellement par un bien-être qui sans cesse tend à s'accroître. Le pouvoir, concentré d'abord dans quelques mains, s'est disséminé de manière à intéresser la classe moyenne admise à en régler l'exercice. Évidemment ce sont là des progrès, et, à ce spectacle, toute imputation de décadence tombe d'elle-même.

Le rôle du passé étant ainsi déterminé, il ne reste plus qu'à compter avec l'époque actuelle. En le faisant, il importe de se séparer de l'école de l'exagération et de s'étudier à en éviter les données et le langage. Quand on traite de semblables matières, on ne saurait y apporter ni trop de sagesse ni trop de sangfroid. La défense des classes laborieuses ne peut pas, ne doit pas être délaissée, quoique des amis dangereux l'aient singulièrement compromise. Seulement il devient essentiel de faire des réserves très-explicites et d'assigner à ces questions des limites raisonnables. Aussi ne sera-t-il fait ici aucufie concession ni à l'utopie, ni au roman, ni même à la statistique : les améliorations lointaines font toujours du tort aux améliorations prochaines, et il y a du bénéfice à se tenir en garde contre des chimères. Cette réserve exprimée, on peut se demander où en est notre siècle, pour ces trois plaies sociales, le vice, le crime et la misère, qui rongent surtout les couches inférieures de la société? Est-il quelques mesures immédiates à prendre, quelques topiques certains que l'on puisse appliquer à de tels maux? Ce sont là des questions dignes de quelque intérêt.

Quand on parle du vice, la prostitution se présente

eu première ligne : c'est de toutes les plaies sociales, celle qui affecte le plus douloureusement la pensée et qui porte aux mœurs l'atteinte la plus profonde. Un écrivain 1 a rendu au public le triste service de l'initier aux mystères etaux souffrances de cette vie d'abjection. Les détails de cette déplorable statistique sont connus, trop connus peut-être. Une seule chose peut consoler d'un aussi affligeant tableau, c'est que la société ne pousse personne dans ce monde de la dépravation. Les chutes y sont, à peu d'exceptions près, volontaires; elles ne doivent être imputées qu'aux mauvais penchants de la victime ou aux séductions de ces odieuses créatures qui spéculent sur le déshonneur. Peut-être cette question de la prostitution n'a-telle jamais été envisagée avec assez de rigueur. On admet trop facilement que c'est un fléau nécessaire, et que le seul devoir de l'autorité est d'en régler pour ainsi dire l'exercice. On la montre comme régnant sur toute la surface du globe, à l'ombre d'une tolérance universelle. Lutter contre elle semble une entreprise pleine de dangers ; on aime mieux lui donner une organisation savante, la cantonner, faire des sacrifices réguliers à ce minotaure. Ce système, que l'on croit inattaquable, est précisément ce qui prêterait le plus à une discussion. Il n'est pas vrai d'abord que la prostitution soit partout tolérée et autorisée; elle ne l'est pas dans les pays musulmans ni dans plusieurs villes de la Suisse, où aucun inconvé-

1. De la Prostitution dans la ville de Paris, par M. Parent-Ducliàtclct.

nient ne résulte de cet état de choses. Sans doute il est difficile de combattre le concubinage et les liaisons irrégulières, mais si l'action publique est impuissante pour la répression des vices, si elle ne peut imposer aux citoyens ni la continence, ni la réserve, elle n'est pas tenue à organiser le dérèglement et à donner des garanties au désordre.

Le régime suivi actuellement a un autre écueil bien plus grave, c'est d'autoriser l'exploitation en matière de débauche. La police accorde, en effet, une sorte de sanction à ce trafic abject qui se pratique dans les maisons de tolérance. Elle les classe et les patente, elle leur reconnaît une vie presque légale. Quoi de plus dangereux, et quelle prime donnée au pervertissement ! Ce sont là autant de foyers de séduction que l'on crée, autant d'écoles d'infamie. L'établissement une fois fondé , il faut qu'il marche, qu'il se recrute, et nul moyen ne répugne aux créatures qui président à ces spéculations. Liées par un contrat léonin, les victimes se débattent en vain sous cette horrible étreinte; elles doivent tout à l'entreprise, leur santé, leur pudeur, leur temps; l'entreprise no leur doit que le vêtement et la nourriture. Contrat odieux! et la police lui donne une sorte de valeur en brevetant l'exploitation. Vraiment, c'est trop de condescendance. Que la prostitution directe soit soufferte, puisqu'on ne peut l'empêcher, ut que les natures vicieuses disposent d'elles-mêmes, mais qu'on abolisse la prostitution indirecte, la prostitution en commandite, collective et enrégimentée. On dira que l'usage a consacré cel abus, mais l'u-

sage maintenait aussi les jeux publics, et pourtant ils ont disparu sans inconvénient réel et au grand avantage de la moralité publique. Dans l'un et l'autre cas, l'objection la plus sérieuse a été la crainte de sortir de la notoriété pour entrer dans la clandestinité, et de voir des maisons dangereuses et ignorées de la police remplacer des maisons assujetties à une surveillance assidue. Quant au jeu, l'expérience a prouvé que cette appréhension est chimérique : pourquoi n'en serait -il pas de même pour la prostitution? D'ailleurs, c'est là un risque que l'on peut courir en tout état de cause : quand le vice aurait moins de sécurité, la morale n'y perdrait rien.

Si de la région. du vice on passe dans celle du crime, on y rencontre cette lie sociale, déshonneur de la civilisation et fléau des grandes villes J. Au premier rang figure la série innombrable des escrocs et des filous, déprédateurs redoutables et tacticiens consommés ; puis vient la classe qui ne se fie pas seulement à l'adresse pour la perpétration du vol, et qui va jusqu'à l'effusion du sang. Les forçats et les réclusionnaires libérés sont presque toujours les auteurs de ces meurtres qui ne s'exécutent pas isolément, mais en participation, pour ainsi dire. Chaque bande a un chef, des éclaireurs, des receleurs, enfin toute une organisation mystérieuse et une hiérarchie régulière. Le partage du butin se fait avec une conscience qui étonne de la part de pareilles gens. Des cafés, des magasins de vins, des cabarets, connus de

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