‹ Études sur les réformateurs, ou socialistes modernesChapitre 5 sur 59 · Cette réform m par une notable aug · texte numérisé non relu

Cette réform m par une notable aug

mentation Ju personnel de la surveillance.

Nul argent ne saurait être mieux placé que celui-là, et ce que l'on ajoute à la surveillance est autant d'épargné au budget des prisons et aux allocations pénitentiaires.

C'est vers ce dernier point que l'on doit surtout appeler l'esprit de réforme. Depuis que le régime des bagues et des maisons de détention a été amélioré, ce séjour n'inspire plus au malfaiteur ni répugnance, ni crainte. L'emprisonnement a perdu tout caractère d'intimidation: on le considère comme une halte dans le crime. Dans cette enceinte où fermentent tant d'immoralités, s'ourdissent des complots qui éclateront à l'expiration de la peine. On y aiguise le poignard qui accomplira un nouveau meurtre, on y tient école des moyens d'effraction et d'escalade qui accompagneront les attentats contre les propriétés et contre les personnes. Là se forment ces bandes qui deviennent si redoutables au dehors, ces associations qui constituent une sorte de compagnonage pour l'assassinat et le vol. Isolées, ces natures seraient dangereuses, et l'on ne craint pas de doubler, en les mettant en contact, leur puissance pour le mal. Ces êtres dépravés ressemblaient à des tiraiheurs épars: en Ils renfermant ensemble, on en fait une armée compacte et disciplinée. Évidemment c'est dans ce système que la criminalité actuelle puise sa principale énergie. Dès qu'un homme a passé dans une maison de détention, sous les yeux et dans la sphère d'influence des meneurs de la phalange pénitentiaire, il est désormais acquis à une conjuration éternelle contre l'ordre légal; il rompt avec la société pour entrer dans un monde à

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part et s'y élever, d'échelon en échelon, jusqu'à l'échafaud. Ainsi, une première faute devient irréparable, et l'abîme appelle l'abîme. Ce malheureux, une fois entré dans un milieu corrompu, n'aura plus ni la vertu ni la force d'en conjurer les atteintes; la contagion le gagnera, il oubliera ses habitudes pour prendre celles des détenus, il s'initiera aux beautés de l'argot à l'usage des malfaiteurs ; il entendra chaque jour les récits édifiants des héros du crime ; il saura comment ils conduisent leurs opérations, quelles ruses ils emploient pour déjouer la surveillance, quels complices ils rencontrent, quels lieux ils fréquentent. Triste, mais inévitable éducation contre laquelle peu de condamnés savent se défendre, et dont les résultats se manifestent clairement dans les tableaux des récidives?

À cette situation fâcheuse il n'est qu'un seul remède, c'est l'isolement. On a, dans ces derniers temps, compromis cette mesure par des applications politiques. C'est une faute; il fallait conserver à l'emprisonnement solitaire le caractère qui lui appartient, et en faire exclusivement une arme contre les malfaiteurs. De l'avis des esprits les plus éclairés et des observateurs les plus réfléchis *, nul moyen n'est plus efficace pour nettoyer les étables du crime. La déten-

1. Du Système pénitentiaire aux Etals-Unis, par MM. A. de Tocqueville et G. de Beaurnont. Quelques essais d'emprisonnement cellulaire ont eu lieu et malheureusement ont été abandonnés. On a cédé sur ce point à des préventions plutôt qu'à des opinions réfléchies. L'accroissement des récidives n'a fait que continuer et prendre des proportions alarmantes. La transportation même n'a pas suflî pour modifier sensiblement ces résultats (1861).

tion, comme on l'entend, comme on la pratique aujourd'hui, est un complot incessant contre la société. Elle engendre plus d'attentats qu'elle n'en punit, et ressemble moins à une expiation qu'à une menace. Tant que les détenus auront entre eux des communications quotidiennes, il en sera ainsi. Se voir et se parler, pour des criminels, c'est conspirer, c'est s'affermir dans la dépravation. La prison renvoie toujours un homme plus vicieux qu'elle ne l'a reçu; les plus mauvaises natures y donnent le ton et s'y exaltent par le frottement. Il faut donc séparer, isoler les détenus ; tout l'indique. C'est le seul moyen de dissoudre les associations souterraines, de faire tomber en désuétude la langue des bagnes et des maisons centrales. Entre des hommes qui ne se seront jamais aperçus, point de conjuration possible, point de pacte secret. Le libéré ne trouvera plus, en quittant la chiourme, des complices pour persévérer dans le mal, des railleurs pour le détourner du bien : il sera livré à ses instincts et à ses penchants. La réclusion cellulaire, la séparation rigoureuse des détenus, auront seules la vertu d'opérer cette dispersion de l'élément pénitentiaire que chaque jour la prison et le bagne versent dans la société. Vainement essaye-t-on d'y substituer des combinaisons ingénieuses qui laissent subsister, pour les hôtes de la même maison de détention, la complicité de la vue, du geste et de la parole l. Pour être efficace, l'isolement doit être complet et le séquestre absolu. Mettre les détenus en présence dans

1. Théorie de l'emprisonnement, par M. Charles Lucas, inspe< teur énér&l îles prisons du royaume.

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les ateliers, et leur imposer la loi du silence, a le double inconvénient de créer une contrainte odieuse et illusoire, et de maintenir tous les mauvais effets des communications actuelles. Si l'on veut sérieusement changer de régime, il convient d'écarter tous les malentendus et les fictions.

Divers reproches ont été faits à la mesure de l'isolement systématique. Cette peine est , dit-on , un épouvantai! pour le criminel : elle jette dans un sombre abattement les hommes qui supportaient avec le plus d'insouciance les fatigues des bagnes et les travaux des maisons centrales. Us ont peur du silence et de l'oubli, ils ne peuvent s'habituer à la perspective de cette tombe anticipée. Jusqu'ici l'objection n'est pas sérieuse; elle prouve seulement que la peine a une sanction, qu'elle inspire une terreur salutaire. L'emprisonnement en commun n'intimidait pas, l'emprisonnement solitaire intimide, c'est le plus bel éloge que l'on puisse faire de ce dernier moyen de répression, et, dans la bouche des intéressés, cet éloge a plus de valeur encore. Il est vrai qu'on accuse en outre l'isolement d'exercer une action funeste sur la santé et sur la raison des détenus, d'accroître la moyenne de la mortalité pénitentiaire, et surtout d'engendrer de nombreux cas de folie et d'hébétement. A l'appui de ce grief, la statistique expose des calculs victorieux que détruisent les calculs non moins concluants de la statistique opposée. Cette science est coutumière de ces luttes : il faut s'en servir avec prudence, comme d'une arme à deux tranchants. En admettant même comme vrai un fait suspect,

quand il serait aussi prouvé qu'il l'est peu que la vie cellulaire est moins favorable au condamné que la vie en commun, il conviendrait encore de mettre en balance d'un côté l'intérêt social tout entier, de l'autre les chances de longévité du rebut de la population. Que tout homme ait droit à la compassion de ses semblables, rien de mieux; mais pour être judicieuse, cette compassion ne doit pas sacrifier le grand nombre au petit, la règle à l'exception. Le premier devoir et le premier soin de toute société sont de s'épurer et de laisser aux générations qui arrivent de meilleurs éléments que ceux qu'elle a reçus des générations antérieures. C'est pour cela que le châtiment a été institué, non comme une dérision, mais en vue d'intimider et de punir.

Quand on envisage l'ensemble des souffrances humaines, on ne s'explique pas ces sollicitudes excessives pour les classes qui en sont le moins dignes. En fait de sacrifices, la société en supporte de bien plus regrettables et douloureux que ceux d'une mortalité plus grande parmi les voleurs et les assassins. Pour l'honneur du drapeau, nos soldats campent dans les marais pestilentiels de l'Afrique, et la fièvre éclaircit leurs rangs plus que la balle des Arabes. Sous nos yeux, la partie laborieuse de la population habite tantôt des logements sans air ni soleil, tantôt des ateliers insalubres : à un salaire à peine suffisant s'ajoutent pour elle la perspective d'une suspension de travail et les charges de la vie de famille. Parmi ces ouvriers, il en est qui sont voués à des métiers notoirement dangereux, comme les plombiers et les verriers, et

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pourtant on les voit se résigner courageusement et tomber à leur poste comme d'intrépides soldats. Ainsi la société ne peut pas porter aux hommes méritants tous les secours dont ils ont besoin ; elle ne peut ni les soustraire à un milieu délétère, ni les alï'ranchir des incertitudes de l'existence. Et l'on voudrait qu'elle épuisât, vis-à-vis du crime, la mesure des soins et des attentions ; que, non contente d'assurer aux détenus une nourriture abondante et saine, des cellules aérées, des vêtements, un lit, des médicaments au besoin, elle s'inquiétât minutieusement des conséquences de la réclusion et reculât devant l'idée d'augmenter d'un ou deux pour cent le chiffre de la mortalité annuelle *. Non, celte sollicitude serait immorale et injuste : la détention doit conserver un caractère expiatoire ; en adoucir outre mesure les conditions, c'est donner un encouragement au crime, c'est abolir la crainte du châtiment.

Dans l'intérêt de la sécurité publique, il est donc temps de briser le faisceau que les malfaiteurs sont parvenus à former, et de les combattre par l'isolement. Une civilisation comme la nôtre ne doit pas supporter le spectacle de cette fédération du vice qui a des points

1. Il est difficile de s'expliquer le silence des philanthropes qui ont combattu à outrance l'emprisonnement cellulaire devant les conséquences bien plus graves qui accompagnent la transportation. A Cayenne, par exemple, la mortalité est de beaucoup pire que celle des maisons de confinement, même les plus rigoureuses. Un amiral, mort aujourd hui, et qui connaissait les faits, m'a dit un jour : « A Cayenne, le bagne aura toujours des vides. Quand un forçat arrive, on lui prend mesure d'une redingote de sapin et il n'est pas longiempssans l'endosser. « (186i.)

de réunion permanents, des chefs, des espions, une hiérarchie, un code et un idiome. Si le régime cellulaire peut, comme il y a lieu de le croire, rompre une aussi malfaisante ligue, il importe de ne pas en différer l'expérience. Les adversaires de l'isolement ne discutent guère que sur des adoucissements de détail et des difficultés d'exécution. 11 est aisé de concilier ces dissidences et de trouver une combinaison qui, sans altérer l'efficacité de ce régime, en tempère les inconvénients. Quel qu'en soit d'ailleurs le mode, une réforme est urgente, surtout depuis que la littérature va choisir des héros et des héroïnes dans les régions où l'on parle l'argot. L'affiliation des malfaiteurs doit être anéantie : qu'on sache prendre une mesure décisive, et bientôt elle n'existera plus que dans les romans.

Du vice et du crime, on peut arriver sans transition à la misère qui y confine par tant de points. C'est là d'ailleurs le principal chef d'accusation qu'on fait valoir contre la société. La misère des classes laborieuses est présentée comme un grief accablant pour la civilisation qui en souffre le spectacle. Des hommes généreux, des écrivains sensés, se sont émus à ce cri, et de divers côtés on a cherché des solutions au problème le plus épineux des temps modernes, celui qui consiste à concilier la liberté du travail avec la continuité et la sutlisance du salaire. Ce qu'une pareille étude a fait ressortir, c'est que, dans le cours des temps, les classes laborieuses n'ont jamais connu qu'un état précaire, aggravé par l'ignorance et le fanatisme. Les formes de civilisation, graduellement améliorées, nui adouci cette misère, mais avec la len-

leur et le calme qui président aux évolutions humaines. Le travail, après avoir passé par le régime des castes de l'Egypte et de l'Inde, de l'esclavage romain et du vasselage féodal, s'est enfin émancipé : aujourd'hui il s'appartient, il dispose de lui-même. Dans cet état nouveau et récent, doit-on s'étonner qu'il ait encore l'imprévoyance et la faiblesse de l'adulte ? Avec le temps, l'éducation du travailleur s'achèvera. Il comprendra mieux quelle est son importance dans l'ensemble des relations sociales, et quel rôle il lui appartient d'y jouer. Ce n'est pas par des prétentions qu'il s'élèvera, comme on le lui conseille aujourd'hui, mais par des services. Il serait étrange que l'émancipation demeurât stérile quand la servitude a été féconde. C'est faire injure aux classes laborieuses que de le supposer.

Qu'on n'affecte plus autant de souci pour les hommes qui vivent du travail de leurs mains : ils trouveront leur route d'eux-mêmes. Ils ont, de leur côté, la patience et le nombre; quand ils y joindront l'esprit de prévoyance et de conduite, toute société devra compter avec eux. On parle d'association, de formules d'association : avant d'y songer, les classes laborieuses ont à épuiser l'épreuve complète du régime d'affranchissement dans lequel elles ne sont entrées que depuis un demi-siècle. Toute association, même avec des clauses disciplinaires, ne peut être aujourd'hui qu'un contrat libre, volontaire, spontané ; il faut qu'en y entrant chaque membre sache à quoi il s'engage, quels droits il aliène, à quels devoirs il se soumet. h;in,- la masse actuelle des ouvriers ce sentiment, celte

conscience n'existent pas encore. Toute association libre les trouvera un jour dociles, le lendemain rebelles, aussi prompts à se lier qu'à se dégager, répugnant même aux obligations qu'ils se seront créées. En mainte occasion, on a cité des exemples heureux de l'association et des bienfaits qui en découlent, surtout au point de vue des institutions d'épargne etr de prévoyance. 11 fallait ajouter qu'aucune de ces créations n'a pu survivre longtemps à l'inconstance des travailleurs : celles qui se sont maintenues ne le doivent qu'au dévouement et au zèle de quelques hommes de cœur étrangers à la classe ouvrière. Dans l'état actuel, cette classe redoute encore moins la privation que la discipline, et ne reconnaît, au milieu de bien des misères, qu'un seul bonheur réel, celui de n'obéir qu'à elle-même. Pour mieux constater ce droit, elle en abuse souvent au point de se nuire, comme dans les chômages volontaires et les interruptions systématiques du travail. Les coalitions, dont plus d'une industrie a offert le spectacle, n'ont pas d'autre origine que le désir de faire acte d'indépendance vis-à-vis de l'entrepreneur, et de secouer la servitude du salaire. Voilà où en sont les choses aux yeux des hommes qu les observent froidement : évidemment ce sont là des éléments réfractaires pour l'association, qui demande avant tout à l'individu le sacrifice de ses caprices et la fidélité aux engagement

ts.

On a beau faire, on n'échappera pas à ce dilemme : de deux choses l'une; ou l'association des travailleurs sera forcée, ou elle sera libre. Si elle est forcée, elle rentre dans le régime des corporations d'autre-

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fois, des jurandes et des maîtrises, c'est-à-dire dans une organisation arbitraire du travail. A part quelques esprits enthousiastes du passé, personne ne vent de ce retour à un privilège condamné par l'expérience l. Reste alors l'association libre qui manque de sanction, qui n'est qu'une lettre morte. Vainement un écrivain -, dont on ne peut méconnaître ni les intentions ni les lumières, a-t-il essayé de tracer un règlement où la liberté se concilie avec la discipline, et le droit commun avec la hiérarchie. Ce système n'a qu'un défaut, celui de stipuler dans le vide : personne ne s'y ralliera. Tant que le travail restera libre, l'ouvrier préféra l'indépendance à la solidarité. Ce n'est j amais de plein gré que l'homme s'impose des chaînes, même dans l'intérêt de son propre bien-être. Tout avantage de corps lui paraît vain auprès de cette latitude d'action, de cette liberté de mouvement dont il jouit aujourd'hui. La corporation industrielle ne pouvait subsister qu'à la condition d'être close et de régner despotiquement sur une profession. Vouloir en faire quelque chose de paternel et d'accessible à toute heure , sans titre particulier, sans caractère exclusif, c'est le rêve d'un homme de

1. M. llossi, en parlant de l'apprentissage, qui était, ave; la division arbitraire des métiers, le caractère distinctif des corporations anciennes, a dit avec le plus grand sens : « L'apprentissage n'était point établi en faveur dos ouvriers, mais tout en faveur des maîtres : c'était une sorte de servitude temporaire. » Cette pbrase résume le vice fondamental du système des corporations.

'2. Du Pi ■'. par M. de La Farelle, député du Gard. —

ition disciplinaire des classes industrielles, par le même. Pari . Guillaumin, éditeur.

bien , mais ce n'est malheureusement qu'un rêve. Les habitudes du compagnonage, loin d'accuser, comme on l'a dit, une tendance à l'association, prouvent au contraire combien il existe d'éléments dissociables parmi les populations ouvrières. Le compagnonage est une institution des temps barbares, fondée sur la rivalité des corps de métier, et en vue de la guerre séculaire qu'ils se livrent. Non-seulement elle classe chaque profession à part, mais elle consacre des catégories dans la même profession. Au lieu du principe de la solidarité, c'est le principe de la séparation qui y prévaut. Toutes les coutumes du compagnonage respirent une haine farouche entre les divers corps du devoir, c'est le nom qu'ils se donnent. Isolés ou en bandes, les compagnons s'adressent des défis grossiers, se provoquent par des chansons outrageantes, et finissent par engager des duels meurtriers ou des mêlées épouvantables. Y a-t-il rien làdedans qui ressemble à une association, dans la saine acception du mot, et qui en contienne le germe? Sans doute, le compagnonage stipule un échange de secours mutuels entre les membres d'un même devoir, mais les traces du bien qui en résulte sont effacées par un cérémonial puéril qui aboutit presque toujours à des stations prolongées dans les cabarets. En nie, ce sont là des traditions fâcheuses, un legs de siècles peu éclairés. Au lieu de refondre le compagnonage, comme le voudrait un ouvrier qui a écrit un livre sur cette institution ', an lieu d'en com-

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