‹ Études sur les réformateurs, socialistes modernesChapitre 20 sur 34 · PO SA1NT-SI»0N!ENS · texte numérisé non relu

PO SA1NT-SI»0N!ENS

dévora tonte la somme qai lui restait de sa liquidalion avec M. de Rœdern. Ce fut une sorte de tourbillon qui dura douze mois. Calme au milieu de ce bruit , jugeant les autres sans en être jugé, essayant toutes choses, le mal et le bien, le jeu, Torgie, Tentretien décent , la discussion élevée , pour avoir Texpcrience de tous les caractères et de toutes les positions; gastronome, débauché, prodigue, mais par système plutôt que par instinct, Saint-Simon vécut en un an cinquante années ; il se précipita dans la vie au lieu d'y marcher, afin d'acquérir avant le temps la science du vieillard ; il usa et abusa de tout , pour pouvoir faire, un jour, tout entrer dans ses calculs ; il s'inocula les maladies du siècle , afin d'en fixer plus tard la physiologie complète. C'était une vie purement expérimentale; la juger au point de vue ordinaire eût été folie.

< Si je vois un homme , disait-il , qui n'est pas lancé dans la carrière de la science générale fréquenter les maisons de jeu et de débauche , ne pas fuir avec la plus scrupuleuse attention la société des personnes d'une immoralité reconnue , je dirai : Voilà un homme qui se perd : il n'est pas heureusement né ; les habitudes qu'il contracte l'aviliront à ses propres yeux et le rendront par conséquent souverainement méprisable. Mais si cet homme est dans la direction de la philosophie théorique ; si le but

SÀINT-SmONIBNS. 01

de 868 recherches est de rectifier la ligne de dé* marcation qui doit séparer les actions et les classer en bonnes et mauvaises; s'il s'efforce de trouver les moyens de guérir ces maladies de Tintellîgence humaine qui nous portent à suivre des routes qui nous éloignent du bonheur, je dirai : Cet homme parcourt la carrière du vice dans une direction qui le conduira nécessairement à la plus haute vertu. I

Vertu on vice , Saint-Simon s'y ruina complètement , et alors , au lieu de pouvoir trancher du Mécène vis-à-vis de la science , ce fut au tour de la science de Taider et de venir à son secours. Elle s'y prit moins magnifiquement que lui , car elle destinait le philosophe à une dernière expérience , celle du besoin et de la misère. Pressentant cette épreuve du besoin, Saint-Simon avait déjà jeté le plan d'une rémunération populaire pour les savants et les hommes de génie , dans ses Lettres dun habitant de Genève à ses contemporctins y morceau bizarre qui trahissait le tour de ses idées, «c Ouvrez, disait-il, i ouvrez une souscription devant le tombeau de < Newton , souscrivez tous indistinctement pour la c somme que vous voudrez. — Que chaque sous- « cripteur nomme trois mathématiciens, trois phyf siciens, trois chimistes, trois physiologistes, trois c littérateurs, trois peintres , trois musiciens. —

os SAINT-SIUONIENS.

< Renouvelez tous les ans la souscriiytion ; partagez * le produit de la souscription entre les trois matbé- « maliciens , les trois physiciens, etc., qui auront

< obtenu le plus de voix. — Les hommes de génie I jouiront alors d*une récompense digne d'eux et « de vous. I

Tel éiait le thème. Le développant dans une série de lettres , Saint-Simon partageait Thunianité en trois grandes catégories, cherchant à prouver à toutes, et avec des arguments appropriés à chacune, Texcellence de sa mélhode de rémunération ; puis il étahlitssâit la formule suivante : le pouvoir spirituel entre les mains des savants ; le pouvoir temporel entre les mains des propriétaires ; le pouvoir de nommer les individus appelés à remplir les fonctions de grands chefs de Thumanilé entre les mains de tout k monde : pour salaire aux gouvernants , la considération. — Tout ceci , on le voit, a peu de valeur ; e'est do Plaion et du Morus à Téiat d'amalgame ; c'est un rêve après mille rêves, une innocente utopie qui se termine par une prosopopée : c Rome « renoncera à la prétention d'être le chef-lieu de ( mon Église ; le pape, les cardinaux, les évéques et t les prêtres cesseront de parler en mon nom, etc.» Le seul fait qui résulte de cet opuscule , c'est la tendance du tbéosophe, déjà fortement accusée. Cette tendance se caractérisa mieux par la suite, lorsque ses travaux de philosophie et d*économie industrielle

SAIST-SlMOMENft. »S

semblèrent appeler la religion comme lear dernier corollaire.

Mais d'^aatres ouvrages devaient jalonner cette route. Le premier fut une réponse h un programme de Napoléon. Napoléon avait dità Tlostitut : c Ren- « dez-raor compte des progrès de la science depuis « i 789 ; diies-moi quel est son état naturel et quels i sont les moyens à employer pour lui faire faire

< des progrès. *  cette question , Saint-Simon avait répondu d'abord par son Introduction aux tratauœ scientifiques du xix® siècle y vaste élude qu'il se sentit lui-même incapable d'aborder, et qu'il réduisit à des proportions plus académiques dans ses Lettres au bureau des longitudes. Là , comme on le pense, il n'accepta le programme de rinsthut que comme prétexte et comme cadre. Au lieu' d'y recevoir l'impulsion , il la donnait ; au lieu de régler le passé , il arrangeait l'avenir ; il faisait de la prophétie quand on lui demandait de la statistique. La pengée fondamentale du travail était toujours de pousser les savants vers une œuvre de réorganisation. Il disait : i Depuis le \^ siècle jusqu'à ce jour, l'in- 4 stitution qui unissait les nations européennes, qui ( mettait un frein à l'ambition des peuples et des

< rois, s'est successivement affaiblie ; elle est com-

< pléiemenl détruite aujourd'hui, et une guerre « générale , une guerre effroyable , une guerre qui t s'avance comme devant dévorer toute la popula*

94 SAiKT-SlMONTENS.

< tion européenne, existe depuis vingt ans et a * moissonnéplusieurs millions d'hommes. Vous seuls f pouvez réorganiser la société européenne. Le c temps presse , le sang coule ; hâtez-vous de pro-

< noncer. > Gomme gage d'union et de progrès , Saint-Simon concluait en demandant une sorte de magistrature intellectuelle , magistrature d'où est issue , comme dérivation logique , la hiérarchie des capacités , base de la famille saintsimonienne.

Ce travail n'est pas le seul qu^ait laissé Saint- Simon sur ces matières philosophiques. Les Lettres sur V Encyclopédie y les Mémoires sur la gravitation et sur la Science de rhomme^ se rapportent à cette époque et à cette série d'études.

Pendant que le réformateur poursuivait ainsi une tâche pénible et méconnue , de grands événements politiques agitaient la France et l'Europe. La restauration venait d'arriver, et avec elle se manifestait un retour vers les noms d'une importance historique. Saint-Simon , pauvre alors, vivant de secours, et simple copiste au mont-de-piélé , à raison de mille francs par an , eût sans doute été admis aux faveurs de la cour nouvelle , si la direction étrange <le ses idées n'eût éloigné de lui toutes les offres et toutes les avances (i). On ne fît rien, on ne pouvait rien faire

(1) Le seul homme qui vint alors au secours de Saint-Simon (fuiic manière efficace est un nommé Biard, autrefois sou employé. Cet ami dévoué obligea le philosophe à quitter sa place an moul-de-

SAl?iT-SiHONISNS. 9b

pour un novateur pareil; il resta complètement oublié. Aussi , à peu d'années de là , en 1819 , publia- i-il une brochure sous le titre de : Parabole, dans laquelle les susceptibilités du grand seigneur froissé se laissent apercevoir. Rien de plus hardi , de plus bizarre, et de plus vrai au fond que ce pamphlet, expression d'une rancune plutôt que d'un système.

< Nous supposons, y est- il dit, que la France perde subitement ses cinquante premiers physiciens, ses cinquante premiers peintres, ses cinquante premiers poètes, etc., etc. (suit la nomencimure)^ en lout les trois mille premiers savants, artistes et artisans de France.

( Comme ces hommes sont les Français les plus essentiellement producteurs , ceux qui donnent les produits les plus imposants, ceux qui dirigent les travaux les plus uiiles à la nation , et qui la rendent productive dans les beaux-arts et dans les arts et métiers, ils sont réellement la fleur de la société française ; ils sont de tous les Français les plus utiles à leur pays , ceux qui lui procurent le plus de gloire , qui hâtent le plus sa civilisation et sa prospérité. 11 faudrait à la France au moins une génération entière pour repousser ce malheur ; car les hommes qui se

piélé, comme iiulifjnc de lui, le recnetUit dans sa maison, pourvut des lors à ses besoins et ût même imprimer à ses Trais les premiers ouvrages de son hôle.

MÙ Si^INT-SIMONlfiNS.

distingoent dans les travaux d'une utilité positiye , sont de véritables anomalies , et la nature n*est pas prodigue d'anomalies , surtout de cette espèce.

c Passo«is aune autre supposition. Admettons que la France conserve tous les hommes de génie qu'elle possède dans les sciences , dans les beaux-arts , et dans les arts et métiers; mais qu'elle ait le malheur de perdre le même jour. Monsieur» frère du roi , monseigneur le duc d'Angoulême , monseigneur le duc de Berry, monseigneur le duc d'Orléans, monseigneur le doc de Bourbon , madame la duchesse d'Ângouléme , madame la duchesse de Berry, madame la duchesse d'Orléans , madame la duchesse de Bourbon et Mademoiselle de Condé.

« Qu'elle perde en même temps tous les grands officiers de la couronne , tous les ministres d'État , tous les maîtres des requêtes, tous les maréchaux , tous les cardinaux, archevêques, évêques, grands vicaires et chanoines, tous les préfets et sous-préfets, tous les employés dans les ministères, tous les juges, et en sus de cela , les dix mille propriétaires les plus riches parmi ceux qui vivent noblement.

c Cet accident affligerait certainement les Français, parce qu'ils sont bons, parce cp'ils ne sauraient voir avec indifférence la disparition subite d'un aussi grand nombre de leurs compatriotes. Mais celle perte de trenlc mille individus, réputés les plus importants de l'État, ne leur causerait de chagrina que sous un

SAINT'SIXONIENS. tll

rapport purement sentimental, car il n'en rcsullerail aucun mal pour TÉtat.

f D'abord par la raison qu'il serait très-facile de remplir les places qui seraient derenucs vacantes. Il existe nn grand nombre de Français en éiat d'exercer les fonctions de frère du roi aussi bien que Monsieur ; beaucoup sont capables d'accaparer les places des princes tout aussi convenablement que monseigneur le duc d'Angoulême, monseigneur le duc d'Orléans , etc.

« Les antichambres du château sont pleines de coariîsans , prêts à occuper les places des grands officiers de la couronne ; Farmée possède une grahde quantité de militaires aussi bons capitaines que nos maréchaux actuels. Que de commis valent nos ministres d'État ! Que d'administrateurs plus en état de bien gérer les affaires des départements que les préfets et sous-préfets présentement en activité ! Que d'avocats aussi bons jurisconsultes que nos juges ! Que de curés aussi capables que nos cardinaux , que nos archevêques, que nos évêqnes , que nos grands vicaires et que nos chanoines 1 Quant aux dix mille propriétaires , leurs héritiers n'auraient besoin d'anciiQ apprentissage pour faire les honneurs de leurs alons aussi bien qu'eux, t

Cette moquerie , si douce et si fine , fut prise en maaviite part. Les grands noms mis en seèue , et

98 S&INT-SIHONIENS.

troavés légers auprès des noms industriels et scientifiques , ne passèrent pas condamnation immédiate, et voulurent qu'un procès criminel décidât de leur importance, sociale. Ce fut étrange de voir alors le comte de Saint-Simon , le petit-fils du grand seigneur de la cour de Louis XIV, venir se défendre , devant des juges, d'à voir avancé que la mortdu comte d'Artois et celle du duc d'Angoulême feraient moins de vide en France que celle d'un habile manufacturier. Singulier procès dont un acquittement ne fit qu'accroître le scandale !

Du reste , cette Parabole , que nous venons de citer, ne fut aux yeux de Saint-Simon qu*une boutade spirituelle^ dont ses disciples ont toujours contesté l'à-propos et la valeur. Il acheva, vers ce temps, des travaux plus graves et plus complets : La Réorganisation de la société européenne, V Industrie, V Organisateur, le Politique, le Système industriel, le Catéchisme des industriels ^ les Opinions littéraires y philosophiques et industrielles. La publication de ces divers ouvrages, d'un débit difficile, n'eut lieu qu'à la suite de démarches humiliantes et longues. Obscur alors , Saint-Simon se voyait presque toujours obligé d'aller quêier, de porte en porte , l'aumône d'un éditeur. Ces peines ne furent pas les seules. Plus d'une fois l'unique héritier d'un des plus beaux noms de France se vit réduit à l'ordinaire du pain et de l'eau ; plus d'une fois il se passa de feu

SAINT-SIMOMENS. 9»

l'hiver pour arriver, à l'aide de privations personnelles , aux honneurs d'one coûteuse el ingrate publicité. Toutes ces douleurs , le philosophe les avait prévues : il ne recula devant aucune d'elles. Un jour pourtant , un seul jour, la tristesse le vainquit, el il chercha danslesuicide un abri contre la privation (f ). Mais la balle n'ayant atteint aucune des parties organiques , il en fut quitte pour la perte d'un œil. S'il était mort de son fait , son autorité à venir en restait singulièrement compromise. D'ailleurs le com> plément de sa doctrine eût manqué à ses disciples ; le Nouveau Christianisme n'existait pas. Il survécut donc , valétudinaire et déiiguré.

On a vu Saint-Simon débuter par l'expérience personnelle pour arriver à l'enseignement par la voie de la presse , et d'homme du monde devenir ainsi publicisle. Voici maintenant qu'il quitte l'une et l'autre méthode pour le rôle d'évangéliste et de prophète. 11 déserte la pratique et la polémique pour

(1) Biard étant mort, Saint-Simon resta sans ressources. Voici oe qu^il a écrit clans ses Mémoires inédits sur cet instant de détresse :

« Depuis quinze jours je mange du pain et je bois de Tcau ; je « traTaille sans feu et j''ai vendu jusqu^à mes liabits pour fiMirnir « aux frais des copies de mon travail. C^est la passion de la science « et du honlieiir public ; c^est le désir de trouver un moyen de « terminer, d^une manière douce, reflTroyable crise dans laquelle « toule la société européenne se trouve plongée , qui m'ont fait « tomber dans cet état de détresse. Ainsi c^est sans rougir que je « peux faire Paveu de ma misère et demander les secours néces- « saires pour me mettre en état de continuer mon oeuvre. »

100 SAixT-smomeNB.

recourir à la chaire : c En ailaquant le sysième reli- 4 gieux du moyen âge, disait-il à M. Oltnde Rodri- « guea aTant de mourir, on n*a réellemenl prouvé c qu*une chose : c'est qu il n'est plus en harmonie c avec les progrès des sciences positives ; mais on a

< tort d'en conclure que le sysième religieux devait c disparaître en entier , il doit seulement se mettre c d'accord avec les progrès des sciences. > Puis il ajoutait par une sorie de retour vers la réalité : < La

< dernière partie de nos travaux sera peut-être mal c comprise. »

Cette dernière partie des travaux de Saint-Simon, c'est le Nouveau Christianisme.

On a tant parlé de ce morceau, on Ta exalté avec tant d'affectation , qu'il nous semble utile de ramener les choses dans le vrai. La pensée de Saint- Simon , dans son évangile contemporain , n'est ni saillante ni neuve. 11 s'agit toujours d'un plan de réforme religieuse , basée sur cet argument à Tnsage des schismatiques de toutes les époques , depuis Ârius jusqu'à M. l'abbé Châtel, en passant par Luther : que le christianisme a été détourné de ses voies, et que la profanation est aujourd'hui flagrante dans toutes les Églises. L'auteur, après une foule d'autres, commence par établir une distinction entre la parole divine et la parole humaine, entre les révélations et les commentaires , entre le texte et la glose ; puis , ces prémisses posées, il en conclut que

SAINT-8IM0miCNS. ioi

It; chrislianisme , progressif de sa nature , n'aurait pas dû s^enchainer dans des liens canoniques; et qo'aa contraire, recevant autant d'impulsion qu'il en donnait , agissant sur le siècle comme le siècle agissait sur lui, il aurait dû se modifier suivant les moeurs, suivant le pays, suivant les peuples, suivant les âges , et ne conserver d'éternel que cette parole évidemment divine : «Aimez-vous les uns les autres, i Le Christ n^avait pas dit autrement.

Quand il arrive au développement de son idée , Saint-Simon rencontre sa plus belle formule , qui a lous les caractères d'une vérité hors d'atteinte. Du grand principe : Aimez-vous les uns les autres , il tire la conséquence* suivante : i La religion doit

< diriger la société vers le grand but de Taméliora-

< tion la plus rapide possible du sort de la classe

< la plus nombreuse et la plus pauvre (i). i Tout est là, selon le mattre. Unité religieuse, infaillibilité sacerdotale , durée du culte , moralité , influence du dogme. C'est le nouveau christianisme en trois lignes. S'agit-il en effet de trouver les prêtres du culte régénéré? Il va sans dire que ces prêtres seront forcément et naturellement les hommes les plus capables de contribuer , par leurs travaux , à l'ac-

(1) La différence qai existe entre la tendance chrétienne et celle de Sainl-Simon, toutes les deux préoccupées du sort des pauvres, c^est que la première conclut à Tabnégalion et à la privation, la seconde i la satisfaction et à la jooissanoe.

«02 SAINT-SIMONIBNS.

croissemeni du bien-être de la classe la plus nombreuse el la plus pauvre. Seulement il resle à régler le choix et la hiérarchie des hommes les plus capables. Sur ce point , Saint-Simon n'avait rien fixé , rien prévu ; il posait sa doctrine à Tétat purement spéculatif. Dans la pratique , Torganisation hiérarchique des plus capables a été une difBculté presque insoluble. Saint-Simon tournait la difficulté «ans Taborder ; il faisait de la poésie et non de la logique, quand il chantait un hymne aux puissants, aux philosophes, aux savants, aux artistes en tout genre, pour qu'ils se missent à la té(e du culte régénéré, pour qu'ils le rendissent majestueux et beau , pour qu'ils le relevassent au moyen de tous les prestiges et de toutes les magnificences. Cette théorie péchait par les deux bases, car il fallait, tout à la fois que les privilégiés du génie voulussent commander , et que les autres se résignassent à obéir.

Si celle organisation indécise et vaporeuse laisse beaucoup à désirer , en revanche , toute la partie critique du Nouveau Chrislianisme est un travail d'une étude profonde et d'un beau caractère. S'atlaquant d'abord au catholicisme, Saint-Simon accuse le pape el son Église d'hérésie sur trois chefs: 1^ L'enseignement vicieux des laïques ; 2*^ la mauvaise direction donnée aux études des séminaristes, et , par suite , l'ignorance el l'incapacité religieuse des desservants du culte ; 3<^ l'autorisation occulte

SAINT- SIMONIBNS. «03

OU patente accordée à deux in8titation8 diamétralement opposées à Fesprit du christianisme, celles de rinquisition et des jésuites : trois erreurs , trois hérésies capitales du catholicisme , destructives du principe fondamental de la révélation chrétienne : c Aimez-vous les uns les autres ; » trois obstacles dirimanis à Tamélioralion du sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre.

Si le pape est hérétique, Luther ne Test pas moins. Luther, aux yeux de Saint-Simon, est hérétique au premier chef, pour avoir, quand il était maître de sa formdle , quand il avait table rase devant lui, proclamé une morale très-inférieure à celle qui peut convenir aux chrétiens dans Tétat actuel de leur civilisation ; il Test encore pour n'avoir pas, comme Jésus le disait , organisé Tespèce humaiifè dans Tintérét de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. Au second chef, Luther esthérécique pour avoir adopté un mauvais culte, pour n'avoir point appelé, au secours de sa réforme, tous les arts qui charment la vie , la poésie , la musique , la sculpture ; pour avoir prosaîsé les sentiments chrétiens ; pour s'être privé de Tillusion sensuelle, de Témotion scénique, que le catholicisme avait si bien mises en jeu. Enfin, Luther est hérétique au troisième chef, parce qu'il ordonne de lire et de ne lire que la Bible , lecture exclusive, immorale souvent, féconde en révélations sur les turpitudes humaines , nommant de ces vices

104 SAIMT-SIHUNIEMS.

doni Texistence même devrait être ignorée, lecture trop métapliysique d'ailleurs, et qui n'est pas Tune des causes les moins actives du dévergondage nébuleux des philosopliies allemandes. Donc, sur trois chefs , Luther est hérétique comme le pape Ta été sur d'autres chefs. L'un et l'autre ont dévié du grand axiome religieux, du but essentiel de toute loi et de tout dogme : l'amélioration de l'existence morale et physique de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre.

Pour rétablir le christianisme dans ses voies , il fallait , toujours suivant Saint-Simon , *lui restituer un côté sensuel dont l'absence le frappe de stérilité dans son action sociale. Le mot de Jésus-Christ : Mon royaume fCesl pas de ce monde, mal compris et plus mal appliqué, avait déterminé, dans la religion romaine , une lutte éternelle et opiniâtre entre ia matière et l'intelligence, le corps et l'esprit. Cette lutte devait cesser ; le culte nouveau devait se produire comme un fait à la fois social et religieux , c'est-à-dire sensuel et spirituel.

Voilà ce qu'est je Nouveau Christianisme , dans lequel l'auteur a mérité qu'on dit de lui ce qu'il disait de Luther : Il a bien criUquéf mais pauvrement dociriné. De cet opuscule ont découlé , pour les disciples de Saint-Simon, d'abord les deux ou trois épigraphes de la foi nouvelle, puis l'appel aux capacités pour qu'elles eussent à concourir au grand

SAINT-SIM0NIEN8. luS

(Buvre de la rénovation religieuse et sociale ; puis encore cet apostolat, tout de persuasion et d'amour, cette nouyelle communion de martyrs à laquelle il n*a manqué que des bourreaux plus farouches ; enfin le principe vieux, mais oublié, de Taffeclion fraternelle entre les hommes, base de la nouvelle organisation sociale qui devra remplacer la force militaire par Tunion pacifique , dissoudre Tarmée pour enrégimenter les travailleurs.

c Jésus-Christ a préparé la fraternité universelle, dirent les successeurs du philosophe ; Saint-Simon la réalise. L'Église vraiment universelle va paraître : le règne de César cesse. L'Église universelle gouverne le temporel comme le spirituel , le for extérieur comme le for intérieur. La science est sainte, rinduslrie est sainte. Des prêtres , des savants, des industriels , voilà toute la société. Les chefs des prêtres, les chefs des savants , les chefs des industriels, voilà tout le gouvernement. Et tout bien est bien d* Église , et toute profession est une fonction religieuse, un grade dans la hiérarchie sociale. —

Page 1