‹ Études sur les religions sémitiques (volume 2)Chapitre 22 sur 81 · UD TZ · texte numérisé non relu

UD TZ

(7) Textes élamites-sémiliques, p. 67.

(8) Revue de l’hist. des religions, 1897, sept.-oct., p. 204.

table jugement. Mais ici encore on distingue les fleuves et les dieux des fleuves : « Que I$um et Subalal, les dieux du Tigre et de l'Euphrate, te délivrent et t’absolvent (1)! »

Le respect des eaux est attesté par les incantations. C'était une faute grave que d’uriner dans un fleuve ou d’y cracher, que de boire de l’eau dans une coupe impure (2). Il serait d’ailleurs im possible d’énumérer les cas où l’eau joue un grand rôle dans les purifications. D'une facon générale, l’eau pure des Babyloniens équivaut à l’eau sainte des Hébreux (3) : la statue du dieu elle-même doit être purifiée et conduite au fleuve avant de recevoir les honneurs divins (4). Nous n’avons pas besoin de rappeler les innombrables aspersions et libations du rituel babylonien.

Nous ne pouvons suivre l'Hercule tyrien aux rives de la Méditerranée pour y trouver des vestiges du culte sémitique des sources, mais nous devons citer après tant d’autres le traité des Carthaginois avec Philippe de Macédoine. Les eaux sont invoquées avec les autresdieux de Carthage (5) comme garantie du serment. C’est une note importante et c'est sans doute aussi ce que signifie le nom d'eaux stygiennes donné à la source mentionnée par Damascius. Le serment par le Styx était le plus redoutable de tous. Nous n'avons pas à rappeler 1c1 les eaux de jalousie, et comment l’eau était l'instrument du jugement de Dieu (6). On sait assez quel fut le rôle de l'eau dans les procès des sorcières, et Wellhausen a trouvé en Arabie la sorcière convaincue par le fait même de surnager.

Le culte des eaux se retrouve presque partout. Il n’est pas inutile de le rappeler pour une juste appréciation des faits. Nous citerons seulement quelques cas.

À Épidaure de Laconie existait un petit lac consacré à Ino; on y

(1) Article cité, p.9 du tirage à part. Cf. le dieu Nâru (fleuve) d'après Jasrrow, op. laud., p. 282.

(2) Zimmer, Beiträge, Surpu I, 1. 21 et 59.

(3) C£ P. Hawpr, Bibl. polych., Num. v, 17: D TP O9 — me eggubbi.

(4) ZIMMERN, op. laud., p. 144.

(5) Et non de Carthage et de la Grèce comme on le dit souvent, par exemple ZAPLETAL, Der Totemismus, p. 59; les noms ne sont que des travestissements des noms carthaginois ; cf. Win- CKLER, Forsch., p. 442 : Evavtiov Bey tov ouotpatevouévev nai fhiou ua ce)hvnc xai YAs ÉvVAvtiov rorau&v (lecture incertaine) xa ddrwv, évavtiov navr@v e&v Goo xatéyouot Kapyñüova… (PoLvsE, VII, 1x, 3).

(6) D'après SozomÈne (II, 4), on mettait des lumières au puits de Mambré, on y répandait du vin, on y jetait des gâteaux, des monnaies, de l’encens, des parfums, de sorte que l'eau n’était plus potable et qu’on évitait de s’en servir tout le temps du marché. W. R. Smith a pensé très ingénieusement que c'était plutôt pour éviter le jugement de Dieu, à cause des faux serments fréquents dans les marchés (Rel. of the Sem., p.182, note 2).

jetait des gâteaux d'orge; si l’eau neles recevait pas, le présage était défavorable (1). Ino-Leucothéa est une déesse sémitique qui s'était jetée à l’eau avec son fils Mélicerte, sans doute le Melqart phénicien (2), comme Dercéto avec son fils.

Les mêmes offrandes alimentaires se retrouvaient en Gaule. D’après saint Grégoire de Tours, on jetait dans le lac de Gévaudan du pain, de la cire, des étoffes (3). Quelques-uns des usages anciens subsistent encore ou ont cessé depuis peu. M. de Nussac a relevé des faits très curieux en Limousin : « Un vieil homme de notre connaissance, le vieux Cadet, dit Loriot, de Payzac, se désolait, l’an passé, d’avoir oublié de jeter dans la bouche béante de la margelle sa coutumière offrande, un verre de vin et un morceau de pain (4) ». Ce sont les étrennes du puits.

« Tout en prenant de l’eau aux fontaines, on place encore des exz-voto, des linges qui ont enveloppé les membres souffrants, des bas, des bonnets, des jupes, des chemisettes et des pantalons; on jette des effets et des offrandes diverses dans l'étang de Surjadis (5) ». Chaque fontaine a sa spécialité et guérit certaines maladies. La Font Senta- Caquita est la fontaine de la sainte qui parle et par suite qui fait parler les enfants qui sont en retard (6). «On jette aussi de la monnaie, on fait trois fois le tour de la source et on s’en revient {7) ». Il va sans dire, comme le remarque cet observateur, que « dix-neuf siècles de christianisme n'ont pas passé sans profondément imprégner le culte des fontaines d'idées purement spiritualistes ; ils leur ont donné même un caractère nettement symbolique (8) ». Cependant, même chez des sauvages idolâtres, la source sacrée ne se confond point avec les dieux. Chez les Indiens de la sierra du Nayarit on connaît un ravin où résident les dieux et les déesses : « il consiste en une profonde gorge encaissée de falaises abruptes au fond de laquelle serpente, entre des rochers et parmi une végétation inextricable, un torrent dont les eaux sacrées ne servent que pour la purification; ce sont elles que l’on vient puiser à l’époque des naissances pour les ablutions du nouveau-né; tout

(1) Paus., IT, 28 8.

(2) CLERN.-GANNEAU, Recueil, II, p. 68; BÉRARD, Loc. laud., p. 183.

(3) Les Fontaines en Limousin, culles, pratiques, légendes, par M. Louis de Nussac, Bull. arch., 1897, p. 150 ss.

(4) Loc. laud., p. 162.

(7) P. 176. Dans le même Bulletin, séance du 14 avril 1898 : Communication de M. Pouzaud sur le culte des fontaines dans la Haute-Vienne, p. Lx1v-Lxv; de M. René Vallette pour la Vendée, p. Lxv-LxvI.

usage profane de ces eaux est considéré comme un délit grave encou< rant la colère des dieux (1) ».

Ainsi lestraits principaux se retrouvent partout les mêmes, dans le monde entier. L'eau est partout considérée, et c’est un caractère assez naturel, comme un élément purificateur. Elle représente surtout la pureté. Comme élément pur, l’eau exerce une sorte de jugement : elle rejette ce qui ne lui convient pas, mais accepte en signe de présage favorable. On jette donc des objets de diverses densités pour éprouver la source. D'où aussi le serment par les eaux qui peuvent, par une épreuve, déceler le coupable. Mais de plus on fait à la source de véritables offrandes, même alimentaires ; on allume des flambeaux, on consume de l’encens. Enfin on demande à la source la guérison de certaines maladies, et cela n’excède pas le pouvoir des eaux puisque leur vertu curative a dû ètre connue de très bonne heure.

Ces faits ont été très diversement appréciés quand on a voulu tirer une conclusion générale.

Baudissin (2) a essayé de ramener ce culte au caractère astral de la religion des Sémites. Les dieux des sources, des fleuves et de la mer sont bien des dieux de la nature, mais ils coïncident avec les astres. On ne peut démontrer que les Sémites comme les Aryens se représentaïent l'eau comme divine, ou même comme habitée par la divinité. Si les eaux sont saintes, c'est parce qu'elles sont un don des dieux qui habitent les astres. Et en effet les fleuves portent les noms de dieux du ciel, Belus, Adonis; c'est donc qu'ils ne constituent pas des divinités spéciales. Derkéto est une déesse lune, et le globe de feu qui descendait à Afca montre bien que le culte de l’eau ne venait que de son rapport avec une divinité astrale. De même pour la mer : elle n’était ni la divinité, ni le séjour de la divinité; mais les Phéniciens étant marins, leurs dieux astraux sont devenus dieux de la mer.

Ce système est trop absolu et a quelque chose d’artificiel. De même que chez nous le culte des fontaines a pu devenir symbolique sans qu'on puisse expliquer par le symbole son ancien caractère, ainsi les cultes des eaux ont pu se souder à celui des astres; et, précisément pour Afca, Wellhausen et W.R. Smith ont montré combien la soudure est précaire. La dame d’Afca étant une divinité astrale, on veut que la sainteté de l’eau vienne d’elle; mais primitivement ce n’est pas à un astre qu'on s'adressait en offrant à l’eau des dons et en lui

. (1) Nouvelles archives des missions, 1X (1899), p. 615 ss. La sierra du Nayarit et ses indigènes, par Léon Diguet.

(2) Studien, passim, p. 147-153.

demandant des guérisons. IL semble aussi que Baudissin exagère en prétendant que les Phéniciens n’ont point eu de véritables dieux marins. D’après ce savant, le Melqart tyrien, dieu du soleil s’il en fût, s’est changé en dieu de la mer sans perdre sa nature solaire. Ce n’est pas tout à fait exact. Melqart n’est pas devenu Poseidon sur les monnaies de Tyr, mais seulement Héraclès. Poseidon a remplacé la divinité ichtyomorphe qu'on peut nommer Dagon et qui avait nettement le cachet maritime (1).

Aussi W. R. Smith explique-t-il tout autrement le culte des sources. Si la superstition a pensé que la source est la demeure d'êtres divins qui en émergent sous une forme humaine ou animale, l'idée fondamentale est que l'eau elle-même est un organisme, vivant d'une vie démoniaque, non un simple organe mort. M. Marillier a mis sur le même rang tous les dieux de la nature, également issus des conceptions primitives de l’animisme : « Les astres, la lune et le soleil, le vent, le feu, la mer, sont considérés comme des vivants et des vivants doués d’un pouvoir surnaturel pareil à celui des esprits; des animaux, des arbres, des rochers, des lacs, des fleuves et des fontaines sont adorés parce qu'une certaine force est en eux, une certaine énergie divine, semblable à celle qui est à la disposition des sorciers, des magiciens et des prêtres (2) ». Quoi qu'il en soit des autres races, cette proposition ne serait pas exacte chez les Sémites. Les eaux n’ont jamais occupé chez eux le même rang que les astres, et n’ont jamais été adorées comme des dieux, du moins à nous en tenir aux faits que nous connaissons.

W. R. Smith a soigneusement colligé les traces de culte; mais la question a son côté négatif qu'il a négligé d'aborder. On ne voit pas que les sources aient eu des prêtres. La source de Palmyre n'avait que des épimélètes ou curateurs. On ne voit pas qu'elles aïent eu des temples. Les bassins sacrés d’Ascalon et d'Hiérapolis étaient plutôt l’accessoire obligé des temples que leur raison d’être (3). Enfin les sources ne recevaient pas de sacrifices sanglants, l'acte propre et spécifique

(1) I est donc faux de dire : « Einen dem Poseidon entsprechenden phœnicischen Gott gab es also wohl überhaupt nicht » (p. 177). Hésychius nomme à Sidon un Zeus Thalassios; ce n'était donc pas un Poseidon... Ici l’objection est très juste.., c'était un baal dieu de la mer, comme Baal Berith.

(2) L'Origine des dieux (Revue philosophique, Paris, 1899, p. 284), cité par ZAPLETAL, 0p. laud., p. 58.

(3) W. R. Smith cite, il est vrai, pour le choix d'un endroit voisin d’un étang comme site d’une chapelle, Wapp. no 2015 : eûce6ins T6mos oÙrTos Ov Éxtioevéyy00t Aiuvns; mais ce lac est un de ces réservoirs artificiels du Hauran qui se dessèchent chaque année et qui ne pouvait guère être l'objet d'un cuite.

du culte rendu à la nature divine. Tout cela existait dans la religion grecque : l’Alphée avait ses sacrifices, le Scamandre ses prêtres, le Sperchios un temenos et un autel,etc. (1). Qu'on ne dise pas que ces cultes ont pu exister chez les Sémites à une époque préhistorique : pourquoi n’en serait-il pas demeuré des survivances pareilles à celles de la Grèce? Surtout Baudissin a eu tout à fait raison d’insister sur ce qu'aucune source ou fleuve ne recevait un culte sous son nom spécial. Afca (dans le Liban) et Efca (à Palmyre) signifient simplement «la source ». Mais la source de Palmyre avait sa Tyché. Chacun des fleuves de Phénicie était seulement consacré au dieu du lieu, comme la source du Jourdain à celui que les Grecs ont traduit Pan; le Tigre et l’Euphrate avaient leurs dieux. Les représentations figurées rendent bien cette idée lorsqu'elles montrent par exemple l’Oronte comme sortant des flots auprès de la déesse de la ville. D’autres fois le fleuve est à ses pieds (2).

Nous pensons donc que le culte des eaux vives doit s’expliquer selon l’analogie des autres concepts religieux des Sémites. L'eau vive, fécondante, principe de vie pour les plantes, aliment des hommes et des animaux, quelquefois salutaire aux malades, instrument indispensable de propreté, ne pouvait manquer de paraître l’une des plus merveilleuses manifestations du monde sensible. On y vit l’action d'un pouvoir supérieur, sans distinguer entre le naturel et le surnaturel. Mais on pensa que comme chaque contrée, comme chaque race, elle avait un maître, tantôt particulier, tantôt celui de la région. Lorsqu'on eut l’idée d’un royaume des eaux, — et cette abstraction remonte en Chaldée aussi haut que les premiers textes, — on lui donna un roi, le dieu Éa (Aos); chaque peuple procéda ici selon ses instincts particuliers, on logea souvent le seigneur de la source dans la source et on lui fit des présents. Lorsqu'il était ainsi localisé, füt-ce dans un grand fleuve, il ne pouvait s’élever.bien haut dans la hiérarchie, et c'est pourquoi aucune source, aucun fleuve, n’est parvenu jusqu’à nous comme une divinité reconnue par les Sémites. Seuls les dieux des villes qui furent honorés comme dieux de la mer, le dieu d’Ascalon, celui d’Arvad, le Baal Berith, étaient de véritables divinités (3).

Nulle part l'élément ne fut considéré comme la chose divine. La présence d’un dragon dans la source explique tous les cas où on pourrait être tenté de voir dans l’eau l'organisme vivant d'une force surnaturelle ainsi que les offrandes, surtout alimentaires, qui lui étaient faites. Encore cette croyance relève-t-elle surtout des idées po-

(1) Roscuer, Lex. mylh., Flussgütter, etc.

(2) Article Flussgütter, op. laud.

(3) Sacrifice à Poseidon par les Carthaginois, Dion., XI, xxr, 43 XIII, LXXXVEL, 3.

pulaires. Pour les grandes religions sémitiques, l’eau était surtout l'élément purificateur; elle est pure, brillante et déjà sainte, lorsqu'elle est parfaitement limpide. C'est aussi son usage dans les religions classiques ; les religions se touchent par certains endroïts comme les superstitions. Maïs Les superstitions des Sémites n’ont pas prévalu chez eux contre le principe fondamental qui faisait dieux, non les choses animées, mais Les forces qui les mettaient en mouvement.

Ces principes nous permettront de distinguer deux rites que l’on bloque assez souvent comme s'ils avaient la mème signification, parce qu'ils consistent tous deux à descendre à l'eau.

La première descente suppose clairement un grand respect pour le pouvoir purificateur de l’eau. Ce sont les divinités elles-mêmes qui lui rendent visite, représentées par leurs statues. On connaissait déjà par Lucien (1) cette cérémonie : toutes les divinités descendaïent au lac voisin du temple d'Hiérapolis. Zeus arrivait le dernier, car sa présence eût fait périr les poissons s'ils n'avaient été préservés par l’intervention de Héra. À cette époque on pensait peut-être que cette visite honoraïit l’eau et la sanctifiait; mais bien des siècles auparavant on conduisait déjà au bord du fleuve l'idole nouvellement confectionnée, et alors c'était clairement dans le but d’y recevoir une sorte de consécration de son père Éa, le dieu des eaux (2).

C’est un tout autre rite que le même Lucien décrit ensuite, après l'avoir mentionné précédemment (3). LA on descend à la mer pour chercher de l’eau, mais cette mer ne peut être que l'Euphrate, comme l'a vu W. R. Smith (4). L'eau rapportée dans des outres cachetées est ensuite répandue dans le Temple et finit par être absorbée par le même trou où l’on supposait que s'étaient engouffrées les eaux du déluge. L'histoire du déluge est évidemment ici l’explication mystique d’un rite qui se pratiquait à Tyr jusqu’à la fin du xvin° siècle (5). À Hiérapolis la cérémonie se faisait deux fois par an. À Tyr elle avait lieu au commencement d'octobre, ce qui est

(1) De ded Syrd, ? 47 : yiyvovrar OÈ aûTobr ai mavnyÜprés TE MÉYLOTU, xadéoVTAL È Èc Tv Auvnv xaTañaouec, Oct v adTAor És TAV AUUVNV Tà pù TAVTA XATÉPYETOL.

(2) ZimuerN, Riluallafeln, p. 140.

(3) S 48 et 2 13.

(4) Rel. Sem., p. 232, où on cite PniLosrrATE, Vie d'Apollonius, I, 20.

(5) Vozney, État politique de la Syrie, ch. vu; Marti, Voyages dans l'île de Chypre... (Trad. franc.), t. IL, p. 205 : « Dans les premiers jours d'octobre de chaque année, l’eau (du puits de Ras el-‘Aïn) fermente, soulève le sable et devient bourbeuse, au point qu’il n’est plus possible d’en faire aucun usage. On y remédie en jetant cinq ou six cruches d’eau de mer, qui clarifient la source en moins de deux heures... » {ap. Is, Lévy, Culles et rites syriens dans le Talmud, dans Revue des études juives, t. XLILI, p. 195).

très caractéristique : c'est le moment où les sources s’appauvrissent, où les citernes ne contiennent plus que de la vase et où tout le monde désire et demande la pluie. Jeter de l’eau de mer, comme à Tyr, dans une source bourbeuse, c'est un remède assez équivoque ; c'est encore plus chanceux s’il s’agit d'une action symbolique de magie sympathique, destinée à amener la pluie en l’imitant. Mais on pouvait ajouter à cet acte plus d'efficacité en y joignant la prière. C’est ce qui se passait vraisemblablement à Jérusalem. Pendant la fête des Tabernacles avait lieu un rite solennel auquel il est fait allusion dans la Michna et le Talmud (1). Les libations d’eau avaient lieu pendant sept jours, de la facon suivante : on prenait une bouteille en or d’une contenance de trois loug, que l’on remplissait à la fontaine voisine, dite de Siloé. En arrivant à la porte de l’eau, on sonnait des coups rapides et prolongés. En montant l'escalier de l’autel on tournait à gauche, où se trouvaient deux bassins d'argent; selon R. Iuda, ils étaient couverts de chaux; seulement ils paraissaient plus foncés, à cause du vin que l'on y versait. Ils étaient perforés de deux petits trous comme des narines, dont l’un était plus grand que l’autre, de façon que les liquides versés s’écoulent en même temps. Le trou à l’ouest était celui de l’eau, et à l’est celui du vin... On engageait celui qui versait à lever haut la main, afin de bien laisser voir qu’il répand le liquide dans le bassin... ». À ces rites spéciaux se joignaient des illuminations extraordinaires, des chants et des processions. On a prétendu que le rite du puisage (2) avait été emprunté aux mystères d'Éleusis par des grands prêtres hellénistes du temps des Séleucides. MM. Hubert et Mauss ont rappelé, contre cette opinion, les textes bibliques qui font allusion à des usages analogues (3). Dans I Sam., vi, 6, on puise de l’eau et on la répand devant lahvé. Isaïe (x, 3) est symbolique, mais c'est une allusion à une fête joyeuse par excellence. Surtout Zacharie (xiv, 17) indique clairement qu'un des buts de la fête des Tabernacles est d'obtenir la pluie. On à remarqué que celui qui versait devait verser de haut, comme pour imiter la pluie; on pourrait aussi noter que le bassin de l’eau était à l’ouest, c’est le côté d’où vient la pluie à Jérusalem. Les Sadducéens n’admettaient pas ce rite, mais par un rigorisme

(1) Le Talmud de Jérusalem, trad. Schwab, t. VI, traité Soucca, passim.

(2) Nous ne savons pourquoi on le nomme « le rite de la puiseuse ». La leçon FAN n°2 ne prouve pas qu'il s'agisse d’une femme.

(3) VENETIANER (LUDWIG), Die eleusinischen Mysterien im jerusalemischen Tempel, Francfort, 1897, et les comptes rendus de M. Mauss, Revue sociologique, IX, p. 271; et de M. Hubert, Revue des études juives, t. XXXVI, p. 317.

outré, car füt-il antérieur dans ses origines à la loi mosaïque, 1l ne pouvait y être admis que comme symbolique. On ne prétendait pas exercer une pratique efficace par elle-même, et si les lumières et les trompettes figuraient autrefois les éclairs et les tonnerres (1), elles n'avaient plus pour but que de rehausser la fête du dieu d'Israël (2).

Le rite de l’eau de mer jetée dans un puits était interprété autrement par la superstition araméenne : « Ces deux mages pratiquèrent leurs enchantements sur un puits situé dans la forêt de Mabug, dans lequel était un esprit impur qui molestait et attaquait tous ceux qui passaient... Et ces mages chargèrent Sinis, fille de Hadad, de puiser de l’eau de la mer et de la jeter dans le puits, afin que l’esprit ne sortit plus pour infester le pays (3) ».

Nous avons tenu à distinguer deux rites très différents, au moins à l’origine; celui qui fait descendre à l’eau les objets sacrés, même les idoles, pour y recevoir une purification plus complète que celle qui résulte d’un lavage ou d’une aspersion, et celui qui consiste à prendre de l’eau d’un fleuve pour la verser symboliquement ou dans un puits, ou dans un bassin pour figurer la pluie. Mais l’idée propre de ces cérémonies se transforma de bonne heure, soit dans un sens plus relevé, soit pour aboutir à des mythes. Il est donc possible qu'un même terme ait désigné ces deux cérémonies, ou même tous les hommages rendus à une source, et il semble que cest bien la valeur du mot yerid dans le Talmud (4). Ce sens de « descente à l’eau », reconnu par Hoffmann, avait même été oublié; on prenait le yerid pour un « marché », car le principal, dans ces fêtes religieuses, n’était plus le rite sur le sens duquel on n'était pas d'accord, mais la foire qui l’accompagnait.

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