‹ Études sur les religions sémitiques (volume 2)Chapitre 8 sur 81 · II. — LA MYTHOLOGIE · texte numérisé non relu

II. — LA MYTHOLOGIE

On a beaucoup parlé du conflit de la religion et de la science. La cause du malentendu est facile à découvrir. On prétendait que la religion était elle-même une science et dès lors on l’opposait comme une science surannée et reconnue fausse à la science avancée, à la vraie. C’est un moyen facile de porter des coups sensibles à la religion dans l'esprit des hommes de notre temps, très justement épris de science. Guyau a posé ce principe fondamental (1) : « La religion est la science naïssante, et ce sont des problèmes purement physiques qu’elle à tout d’abord essayé de résoudre ». Or cette affirmation ne repose sur rien que sur la confusion entre la religion et la mythologie. À vrai dire, elles sonten apparence étroitement unies dans la plupart des religions anciennes, mais il est facile cependant de les distinguer, surtout si l’on tient compte de l'élément moral qui se mêle toujours à la religion. La religion reconnaît l'existence de pouvoirs supérieurs et bons et leur rend hommage. Les êtres surnaturels qu’elle adore, le maître unique dont elle a plus ou moins distinctement conscience appartiennent, par leur nature même, à l’inconnaissable. La mythologie veut percer le voile.

IT s'agit d’abord d'expliquer le monde. Pourquoi le soleil suit-il une course régulière, pourquoi la lune parait-elle éviter sa présence, pourquoi les étoiles disparaissent-elles à son lever? Pourquoi surtout les éclipses? Autant de problèmes que la science explique et que le public suppose résolus sans toujours les comprendre, mais on allègue une solution scientifique et cela suffit. LA où la science n'existe pas, on répond par une histoire tirée des mœurs du soleil et de la lune,

(1) L'irréligion de l'avenir, 7° éd., p. 52.

le soleil dévorant les étoiles qui le fuient et qui font au contraire un joyeux cortège à la lune, puis le dragon menaçant de dévorer les grands astres eux-mêmes. Et cette explication suffit aussi au public qui du moins peut en comprendre les termes. Et c’est ainsi que tout devient objet de mythe, la forme des animaux, la couleur de leur peau ou de leur plumage, leurs habitudes, leurs cris. Nous citerons seulement le mythe de l'oiseau schneter, répandu dans toute l'Afrique, parce qu'il a son pendant en Babylonie : c’est une vieille femme qui perdit son fils et le poursuivit jusqu’à ce qu’elle fût changée en un oiseau qui crie toujours : schneter ! schneter ! (1). Partout on est remonté à l’origine du monde lui-même, quelquefois avec un certain sens de l’évolution qui conduit toutes choses de l’imparfait à l’achevé, le plus souvent en suivant les combinaisons les plus grotesques.

L'homme est le sujet principal de la plupart des mythes, car rien ne l’intéresse autant que lui-même. Ses origines sur la terre, les débuts de la tribu, l'invention des formes sociales ou des arts, rien n'est demeuré dans le vague. Le mythe avait réponse à tout et parfois de la facon la plus naïve. Rien de plus facile que de trouver dans la nuit des temps le nom de l’ancêtre de la race. C’est le nom même de la tribu. De là les innombrables héros éponymes de l'antiquité. Et de même pour les arts. Lorsqu'il s’agissait de l'invention du feu, l'imagination se mettait en frais et aboutissait au mythe grandiose de Prométhée. Mais pour de plus humbles découvertes, on se contentait du nom de l’objet inventé (2). Parmi les grands inventeurs mentionnés par Pline on voit figurer Closter qui découvrit le fuseau (xAwstho, fuseau); Staphylos (oragvi\, grappe) sut mélanger l’eau et le vin. Et cela jusqu'aux moindres détails. La rame a été trouvée en deux endroits, le manche de l’aviron à Copée (xôrn, manche) et l’extrémité plate (ha) à Platée! Puis l’homme s’unit intimement à tout ce qui l’entoure. Il se métamorphose à la suite de telles aventures, en animal, en plante, en rocher; il suffit qu'un rocher ait l’apparence d’une figure humaine pour qu'on conclue à une métamorphose. Et pendant que l'expérience limitait peu à peu le développement du mythe dans le domaine des faits tangibles, 1l demeurait seul en possession du surnaturel qui devint peu à peu son terrain propre, de telle sorte que mythe est devenu synonyme d'histoire fabuleuse des dieux. Ici l'imagination pouvait se donner libre carrière. Le nom même des dieux, leurs épithètes, leurs repré-

(1) LAnG, Myth….., I, p. 140.

Page 1