‹ Etudes sur les sciences socialesChapitre 1 sur 16 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Un homme qui a long-temps vécu, long-temps écrit sur la politique, se voit toujours classé dans quelqu'un des partis qui divisent le monde. On croit savoir mieux sa pensée qu'il ne la sait lui-même ; on lui demande à peine ce qu'il a dit ; mais on regarde aux axiomes qu'on voit inscrits sur le drapeau qu'il est supposé suivre. Le vulgaire en effet les prend pour des vérités fondamentales, et il est disposé à répéter le propos qu'on prête à Omar : « Si tous ces livres contiennent quelque chose de pîus que notre profession de foi, ils sont faux; s'ils contiennent la même chose, ils sont inutiles. »

Je ne souscris, je dois le dire, à aucune confession de foi, ni en politique, ni en chrématistique ; je connais peu de principes dans l'une ou l'autre science qui me paraissent si clairs, si évidemment démontrés, qu'on ne doive les soumettre à un nouvel examen ; aucun dont l'expérience ne nous ait appris à tirer des conséquences toutes nouvelles. Je proteste que je ne veux être rangé sous aucun drapeau ; car si je me suis mêlé souvent, peut-être, aux discussions politiques, c'était pour apporter tout mou poids, quelque léger qu'il pût être, au bassin de la balance opposé à celui qui, dans la circonstance, me paraissait prêt à trébucher. Peut-être n'est-ce point assez rendre hommage à ses convictions que de les présenter ainsi détachées, que de les soumettre ainsi à de fausses interprétations. Peut-être dois-je un éclaircissement nouveau à des écrits déjà volumineux, celui d'énoncer franchement

ij PRÉFACE.

l'ensemble de mes opinions et de mes désirs, d'exposer ce que je crois être la vérité en politique.

11 y a quarante ans que j'ai entrepris un ouvrage sous le titre de celui que je publie aujourd'hui. Je le destinais alors à être très volumineux, à comprendre l'exposition et la critique de chacune des constitutions libres dont nous avous conservé les monuments. Lorsque les deux premiers volumes furent prêts pour l'impression, Benjamin Constant me proposa de les présenter à l'Institut. Le reçu du secrétaire, alors M. Champagne, porte la date du 27 prairial an ix.

Cependant mes Études sur les constitutions des peuples libres ne furent jamais imprimées. Je sentis le besoin do faire des recherches historiques beaucoup plus étendues ; j'y ai consacré de longues années, et l'expérience de près d'un demi-siècle, si fertile en événements, n'aura non plus, je l'espère, pas été perdue pour moi. Aussi l'ouvrage actuel n'a-t-il plus aucun rapport, pour le plan, pour la composition, avec celui de ma jeunesse. C'est presque avec surprise cependant qu'en feuilletant celui-ci, je trouve que mes principes ont à peine varié. On peut en juger par ces citations, prises au liv. I er , chap. 2, de la Souveraineté du peuple :

« Rien n'est plus facile que de prouver la souveraineté »> d'une nation unanime; rien n'est plus difficile que de passer

» de là à établir celle de la majorité Y a-t-il quelque

» apparence que l'empire de la majorité soit réservé dans » chaque contrat social, et que le droit du parti le plus fort » soit fondé sur le consentement du parti le plus faible ? — h Non, il faut oser le dire, le droit de la majorité n'est autre » chose que le droit du plus fort ; il est injuste sans doute, » mais il serait plus injuste encore que l'autorité du plus faible

» l'emportât Il n'est pas inutile de connaître toute l in-

» justice, tout l'asservissement qu'éprouvent les membres »> d'une minorité Nous apprendrons de là qu'une nation

PRÉFACE. iij » n'est vraiment libre et souveraine qu autant qu'elle adopte » sans cesse les voies de conciliation, et qu'au lieu de compter >» durement les voix, elle vise sans relâche h réunir les esprits: »> qu'elle n'est vraiment libre qu'autant qu'elle conserve à la » minorité comme à la majorité ses droits à la souveraineté , » et les moyens de les faire valoir; qu'elle est d'autant plus » libre que la minorité est plus insignifiante, d'autant moins » libre qu'elle approche plus de l'équilibre avec la majorité... » L'opposition de la minorité devient aussi plus ou moins im- » portante selon la qualité des individus qui la composent. » Tous les hommes ne sout pas égaux en intelligence, ni en » connaissance des affaires, ni en amour pour la patrie. 11 n'y » a que ceux qui réunissent à un degré éminent ces trois » qualités différentes , qui aient vraiment une volonté à eux. » Les autres réfléchissent, comme autant de miroirs, les im- » pressions qu'ils reçoivent d'aiHeurs. La violence que l'on » fait aux premiers en les soumettant contre leur gré est » beaucoup plus grande que celle que l'on peut faire aux >» seconds. Les uns ne peuvent se résoudre à obéir; les autres >» obéissent, môme lorsqu'ils commandent. »

Le livre que je présente aujourd'hui au public n'est presque autre chose que le développement et l'application de ces principes. J'ai essayé d'abord de les discuter isolément. Des huit Essais que contient ce volume, deux ont été publiés, à peu près intégralement, dans la Revue d' Économie politique de M. Fix ; deux autres ont subi depuis de grands changements. Tout le reste n'avait jamais paru ; la circulation des premiers a d'ailleurs été extrêmement limitée. J'ai cru qu'il était convenable de les réunir de nouveau comme un seul tout, puisqu'ils présentent un corps de doctrine politique, étranger, il est vrai, à tous les partis, mais qui n'est pas sanssolidité , puisqu'il a résisté quarante ans au choc de tant de révolutious.

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