‹ Études sur les tragiques grecs: EschyleChapitre 68 sur 170 · Vit. Mar., ii.— 2. Ad Fam.j VII, i. — 3. AdAttic, XYI · texte numérisé non relu

Vit. Mar., ii.— 2. Ad Fam.j VII, i. — 3. AdAttic, XYI

cesseur désigné, frère de son ennemi, G. AntoniiiS, d'assez mauvaise grâce, on le conçoit; qui eut, par exemple, le déplaisir d'apprendre que les spectacles qu'il avait préparés, avaient été indiqués, avec une affectation évidente, pour les nones juliennes, et non pas, selon l'usage récemment changé par la flatterie, du mois Quintilis; qu'au Brutus d'Attius on avait substitué, pour dérouter, par la mythologie , des allusions auxquelles l'histoire se serait mieux prêtée *, le Térêe du même poëte; Brutus, au rapport de Plutarque^, avait pris antérieurement beaucoup de peine pour engager des comédiens grecs, un entre autres, célèbre alors, qui se nommait Ganutius. Dans les mentions fréquentes que fait Suétone de jeux donnés sous l'Empire, il est quelquefois question de représentations scéniques où figurent des acteurs de toutes langues, omnium linguarum histriones^, c'est-à-dire, comme Ton croit, jouant en latin, en osque et en grec. Une inscription romaine qu'on rapporte à l'année vingt-cinquième de notre ère, est destinée à conserver la mémoire de jeux latins et grecs donnés par treize affranchis*. D'autres inscriptions font mention de la scène grecque % une entre autres fort gracieuse, fort touchante, que je ne puis me défendre de rapporter tout entière, l'épitaphe d'une jeune fille, prématurément enlevée à cette scène, où, sous le règne de Néron, comme on l'a pensé % à la fête des Juvénales, instituée par cet empereur, elle avait fait l'essai de ses talents ' :

ce Eucharis, affranchie de Licinia, jeune fille instruite, savante dans tous les arts, a vécu quatorze ans.

« 0 toi, qui parcours du regard cette demeure de la mort, arrête un peu tes pas, et lis jusqu'au bout rinscription que l'amour d'un père a consacrée à sa fille, dans ce lieu où devait être placée ma dépouille. Héhs ! quand ma verte jeunesse se

1. Ad Allie, XVI, I, 4, 5. — 2. Vit. Brut., xxi. — 3. Ccvs., xxxix; Aug., xLii. — 4. Orelli, Inscript, lai. sélect., n» 2546. — 5. Id., ihid.f a"' 2008, 2614. etc. — 6. Visconii, lconoqra^)h.grœc., t. I, p. 413.

7. OrcUi, iliid., n" 2602. Cf. Anthul. lut.; Burmann, IV, 353; Meycr^ n" 1437.

I)i: LA TRAGÉDIE GRECQUE. 120

parait de l;i llcur des ar's, et qu'avec les années elle montait vers la gloire, mon heure fat.ile s'est hâtée, et m'a ravi l'espoir d'une plus longue existence. Moi qui, n.-iguère, élevée, insli uite, par les INIuses elles-mêmes, formée presque de leurs mains, ai, dans les jeux de la noblesse, fait l'ornement du chœur, et paru la première devant le peuple sur la scène grecque, je nt suis plus qu'un peu de cendre que, par un arrêt cruel, les Parques ennemies ont enfermé dans ce tombeau. Les soins, l'amour, la gloire de ma patronne, tout cela est maintenant enseveli, avec mon corps consimié, dans le silence de la mort. J'ai laissé à mon père une fille à pleurer; par lui introduite dans la vie, je suis arrivée avant lui au jour du trépas. Quatorze jours, heureux anniversaires de ma naissance, sont ici à jamais plongés dans les ténèbres de ia demeure de Pluloii. Ne t'éloigne pas, je t'en prie, sans avoir souhaité que la terre me soit légère. »

On me pardonnera d'avoir étendu au delà du nécessaire celte citation. Des faits divers qu'elle complète, il est peut-être permis de conclure, sans trop de témérité, que, non-seulement la comédie, mais la tragédie grecque, s'expliquait, en certaines circonstances, -dans sa propre langue, devant le peuple romain ; avec peu de succès, il est vrai, à en juger par les expressions dédaigneuses de Polybe et de Cicéron. Les Romains l'estimaient plus, ce semble, hors de Rome. Lucullus, je l'ai dit plus haut, en amusait, dans la capitale conquise de Tigrane, son armée victorieuse, et elle avait sa place dans les divertissements de toutes sortes par lesquels Antoine, avec sa Gléopâtre, dans l'île de Samos, à Athènes S s'étourdissait sur les graves chances de la guerre qui allait décider, entre Octave et lui, de l'empire du monde.

Cette tragédie, l'un des plaisirs les plus universels, les plus constants, les plus vifs du monde grec et du

1. Plutarc-h., Vit. LuculL, xuii; Vit. Ant., Lxr, lxii. Velleius Paterculus (If, 88) raconte qu'à un dîner d'Antoine son complaisant Plancus figura dans un spectacle dramatique, sous le personnage et avec le costume du dieu marin Glaucus; el le commentateur de l'historien, Ruhnken, soupçonne qu'on représentait devant le triumvir le Glaucus Pontius, tragédie, ou, selon d'autres (voyez God. Hermann, de jEschyl. Glaucis; Opusc, t. II, p. 59), drame satyrique d'Eschyle,

monde romain, s'était bien fortement emparée des imaginations, et, devenue pour tous un langage que tous entendaient, des citations, des allusions fréquentes, à la tribune, au barreau, dans les écoles, dans les relations et les conjonctures diverses de la vie publique et privée, la transportaient, pour ainsi dire, sur autant de scènes nouvelles, où il n'est pas sans intérêt de la chercher.

Un orateur athénien, aux goûts littéraires et particulièrement dramatiques, dont le nom s'est rencontré plus d'une fois déjà dans cette histoire de la tragédie grecque, qui, nous l'avons vu, acheva son théâtre, érigea des statues à ses grands poètes, assura, par des dispositions législatives, l'intégrité, la perpétuité de ses chefsd'œuvre% Lycurgue , par exemple, lui fit jouer, vers l'année 329, une sorte de rôle politique. Il accusait, dans un éloquent discours qui nous est parvenu, Léocrate de s'être, «après la défaite de Chéronée, lâchement séparé du malheur et du dévouement communs, en allant vivre, pendant huit ans, chez les étrangers. A ce calcul égoïste, il opposa le patriotique Sacrifice que, d'après de chères traditions, Euripide avait peint dans son Èrechthèe. Au lieu de l'orateur, on entendit tout à coup, dans une longue suite de beaux vers, un des personnages du poète, la fille du fleuve Gîphise, la femme de l'antique roi d'Athènes Érechthée, la fabuleuse Praxithée, s'enivrant en quelque sorte de son amour pour sa patrie, et, afin de lui assurer la victoire, mise par les oracles à un tel pris, lui abandonnant, non sans une sorte de joie, plus citoyenne que mère, la vie de ses enfants, de ces héroïques filles attestées chez Lucien*, avec Godrus, par Démosthène mourant. Ce morceau, que la citation de Lycurgue a conservé, rapportons -le quoique bien long. Sans doute il n'est pas toujours exempt des prétentions sophistiques d'un poète qui se substituait trop volontiers aux acteurs de ses tragédies ; mais ce qui peut

1. Voyez plus haut, p. 115 et suiv. — 2. Demosth. Encom., xlvi.

lui manquer de vérité dramatique, était bien compensé pour les auditeurs athéoieDs, ceux du thcâlro, ceux de l'acjora, par des élans de vertu civique auxquels devaient répondre toutes les sym{)alhie8. Nul peut-être n'est plus propre, et par lui-même et par l'emploi qu'on en a fait, à enseigner quel était, chez ce peuple épris des arts, la place attribuée, même parmi ses institutions politiques, aux productions du théâtre, et particulièrement à la tragédie, ce magnifique accessoire du culte rendu aux dieux de l'État, cette commémoration solennelle des grands souvenirs nationaux, cet enseignement public de vertu républicaine.

m Un bienfait généreusement offert charme les hommes; celui qui se fait attendre leur paraît sans générosité. Pour moi, je suis prête à donner la vie de ma fille, et voilà mes motifs. D'abord, où retrouver une patrie telle que la nôtre? Nous ne sommes pas un peuple venu d'ailleurs; nous sommes enfants du sol. Les autres villes, jetées sur la terre comme par le hasard d'un coup de dés, reçoivent de villes étrangères leurs habitants; patries d'emprunt.... peu dignes en efifet de ce beau nom! S'il est permis, en passant, de rappeler d'autres avantages, nous jouissons d'un climat tempéré, où ne dominent avec excès ni la chaleur ni la froidure. Ce que la Grèce, ce que l'Asie portent de meilleur, contents des productions de notre terre, nous ne Talions pas chercher. Une chose que je considère encore, c'est que nous mettons au jour des enfants surtout pour défendre les autels des dieux et de la patrie. La patrie! elle n'a qu'un nom; mais ce nom comprend bien des concitoyens ; et dois-jeles laisser périr quand je puis les sauver par le sacrifice d'une seule vie? Le petit nombre, je le sais, est inférieur au plus p'rand, et l'intérêt d'une maison ne peut pas balancer celui de l'État tout entier. Si, au lieu de jeunes filles, de mâles rejetons fleurissaient autour de moi, et que la flamme ennemie menaçât nos murailles, est-ce que, par crainte de leur mort, je n'enverrais pas mes fils au combat? J'aurais des fils pour combattre, pour se signaler parmi les guerriers, et non pour être d'inutiles memores de l'État, la vaine parure de leur mère. Les larmes des mères ont souvent amolli, au moment du départ, le cœur des jeunes soldats. Je hais les femmes qui à la gloire de leurs enfants préfèrent leur vie et leur conseillent le mal. Tombés sur le champ de bataille, ils auraient partagé avec leurs concitoyens la tombe et la gloire communes. La couronne de ma fille sera d'être offerte seule en sacrifice pour le salut de tous, de sauver par sa

mort et toi, et mon époux, et sa mère, et ses sœurs. Faut-il refuser cette gloire? Non : ma fille n'( st à moi que par la nature ; je la donne à la patrie. Eh ! si Athènes est détruite, que me serviront mes enfants? Dois-je, quand je puis l'empêcher, laisser tout périr? D'autres gouverneront, moi je sauverai l'État. Les lois antiques de nos ancêtres, notre propriété commune, je ne consentirai pas à leur ruine : cette lance de Pallas qui s'élève au sommet de notre ville , je ne laisserai pas Eumolpe et ses Thraces la parer insolemment de couronnes en horreur à la déesse'. 0 mes concitoyens! prenez mes enfants, je vous les abandonne, et par eux sauvez-vous, soyez vainqueurs : une seule vie ne fera pas obstacle à votre salut. 0 mon pays! si tous tes habitants t'aimaient comme je le fais, nous serions plus sûrs de te posséder, et tu ne redouterais aucun malheur*, t

Des appels de ce genre aux souvenirs du théâtre tragique n'étaient pa«5, ne devaient pas être rares chez un peuple devant qui Sophocle, nous le verrons ', repoussa victorieusement, par la seule lecture de quelques vers de son Œdipe à Colone^ une étrange et odieuse accusation d'imbécillité; à qui Aristophane fait dire, par la bouche d*un de ses comiques représentants : « Si l'acteur Œagrus est cité en justice, nous ne le renverrons pas absous, qu'il ne nous ait récité quelque beau passage de Niobé *. 5) Ses orateurs, qui le connaissaient bien, faisaient sans cesse intervenir, dans leurs discours, Homère, Hésiode, Solon, dont ils lisaient, ou même faisaient lire par le greftier, comme des actes politiques, comme des pièces judiciaire?, les vers toujours bien venus. Comment Eschyle, Sophocle, Euripide n'eussent-ils pas fait quelquefois les frais de ces espèces d'intermèdes?

Quand Eschine, accusé par Timarque de prévarication dans son ambassade auprès de Philippe, l'accusa lui- ^ême de désordres qui, aux termes des lois, devaient ^ui interdire l'accès de la tribune, il emprunta au Phœnix d'Euripide % vantant fort la sagesse du poète, des maximes d'après lesquelles, disait-il, les Athéniens devaient juger son adversaire ^ Quand, après la condamnation et

.1. Voyez Musgrave. — 2. Lycuigiic, Orat. inlcncrat. Cf. Plutarch., de Exsil., xin. — 3. Liv. III, chap. v. — 4. Vesp., r)92. Voyez iilus haut, p. 108. — ô- Cf. Diud. Sic, XIII, 14.— G.yKscliin. In Timaich.

le suicide de Timarquc, Déraoslliène poursuivit seul Taccusation qui leur était commune, il retourna contre Eschino sa propre citation, et lui reprocha malignement d'avoir perdu le souvenir d'antres vers qu'il avait bien souvent déclamés, lorsqu'il jouait en troisième ordre les rôles de tyran, et qui eussent pu le rappeler à ses devoirs de citoyen. Ce sont des vers de VAntigone de Sophocle, où Gréon lait parade de maximes patriotiques, en elles-mêmes fort belles, et que Démosthène cita à son tour pour en accabler Eschine *.

Quelquefois les orateurs rapnelaieut moins directement les souvenirs de la tragédie. Lysias, prononçant l'oraison fuaèbre des guerriers athéniens morts dans la guerre de Corinthe ; Isocrate^, faisant l'éloge d'Athènes, réclamant pour Athènes le partage de cette primauté que s'arrogeait Sparte, n'oubliaient pas, parmi les titres antiques de leur patrie, le secours généreux prêté par elle à Adrast3, aux enfants d'Hercule : c'était citer en quelque sorte deux tragédies d'Euripide, ses Suppliantes, ses Ecraclides. Plus tard, suivait leur exemp'e, avec addition de beaucoup d'autres traits fameux dans l'histoire héroïque d'Athènes, avec mention générale des poètes qui les avaient célébrés, l'auteur d'un éloge funèbre des guerriers morts à Ghéronée, placé mal à propos, pense-t--on, parmi les œuvres de Démosthène ; là se trouvaient implicitement des allusions à de nombreuses tragédies, telles que les deux d'Euripide qui ont été tout à l'heure nommées, telles que \ Ajax de Sophocle. Antoclès, voulant obliger Ménexide à plaider devant l'aréopage dont il déclinait la juridiction, argumentait de l'exemple des Euménides qui s'étaient soumises elles-mêmes à ce tribunal.

1. Demoslh., de Fais a légat. Cf. Sopb., Antig., 175 sqq. Un tragique du second ordre, Carcinus (voyez plus haut, p. 99), fut cité dans un discours de Lysias, selon Harpocration (v. Kapxîvo:).

2. Panaih.; Pancgyr. On raconte (Plutarch., Vit. x Rhet., Isocrat.) que lorsque Isocrate se laissa mourir de faim pour ne pas survivre à la bataille de Ciiéronée, il répéta plusieurs fois trois vers d'Euripide où étaient rappelés les trois asservissements d'Argospar Danaiis^du Péloponèse par Pélops, de Thèbes par Cadmus.

Pouvait-il ne pas penser, ne pas faire penser à un des chefsd'œuvre d'Eschyle?

On trouve ce dernier fait dans la Rhétorique d'Aristote % remplie elle-même de citations empruntées aux tragiques, et qui par là nous fait connaître que si leurs vers trouvaient quelquefois place dans les discours des orateurs, les rhéteurs en faisaient le principal ornement de leurs leçon» d'éloquence.

Ce genre d'agrément n'était pas dédaigné même dans les jécoles philosophiques. On le devinerait rien que par ce grand nombre d'allusions à des vers, à des situations, à des rôles de tragédie qui se rencontrent dans l'histoire anecdotique des philosophes. Socrate, leur père commun, ne s'en faisait pas faute dans ces entretiens qu'a redits ou imités Platon 2, et, en mainte occasion, ils faisaient comme Socrate.

Ainsi Aristippe, jeté par un naufrage sur les côtes de la Sicile, près de Syracuse, s'appliquait les premiers vers de VOEdipe à Colone^j ceux où l'illustre exilé demande en quels lieux il se trouve, qui va l'accueillir, de qui il recevra les secours nécessaires à ses besoins. Ainsi, entre le même Aristippe et Platon, l'un remplaçant, pour complaire à Denys, son manteau de philosophe par une robe de pourpre, l'autre, s'y refusant, avait lieu cet échange de deux passages des Bacchantes :

« Je ne pourrais vraiment me résoudre à revêtir des habits de femme. »

a: Même dans le désordre des fêtes de Bacchus, l'âme du sage se conservera pure^. »

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