THÉSÉE
Tu t'abuses, étranger, dès tes premières paroles, en cherchant ici un roi. Cet État n'obéit pointa un seul homme; il est libre ; le peuple y commande.
Il est vrai que, dans ce qui suit, et qui est peu conforme à la vraisemblance dramatique, dans une dispute, fort belle d'ailleurs, où les deux interlocuteurs déba tent les avantages respectifs de la monarchie et de la démocratie, bien des détails, tournés à l'éloge ou à la satire de la constitution athénienne, jaraissent tout à fait contemporains du poëte. Ce sont là de ces anachronismes de mœurs qui ne manquent à aucune tragédie, pas plus à la tragédie anglaise ou allemande qu'à la nôtre, et qu'on doit regarder comme à peu près inévitables, puisque les Grecs eux-mêmes, qui ne traitaient que des sujets nationaux, n'ont pu s'en préserver entièrement. La peinture d'Eschyle est ramenée, autant que possible, à la réalité, par l'allusion méprisante aux arts de la civilisation égyp-
1. V. 859 sqq. — 2. Vit. Thes.,xxm. Cf. xxii. — 3. Y. 402 sqq.
tienne, qui se rencontre dans les dernières paroles du roi des barbares mais libres Pélasges; plus encore par l'injure d'une grossièreté hardie % qui termice avec un naturel exquis cette noble et éloquente scène, la première que nous offre à rappeler l'histoire du théâtre antique, et, pour nous, comme le premier cri de la tragédie grecque.
L'auteur d'une pareille scène en avait sans doute tiré de bien belles du tragique sujet offert à son génie dans la pièce par laquelle se terminait la trilogie. L'intérêt collectif, intérêt d'une nature assez froide, que produisent, dans les Suppliantes, les sentiments et les actes toujours unanimes des cinquante filles de Danaiis, faisait-il place, dans les Danaïdes, où sans doute Hypermnestre, touchée de pitié et d'amour ^ pour Lyncée, se séparait noblement du crime de ses sœurs, à un intérêt plus individuel, plus véritablement dramatique? W. Schlegel le nie par des raisons spécieuses, auxquelles j'opposerai l'espèce d'argument qu'Eschyle semble nous avoir donné lui-même des Égyptiens, des Suppliantes et des Danaïdes, dans la scène du Prométhée, où le dieu prophète révèle à lo ses destinées et celles de ses descendants.
a De la race d'Épaphus, ce fils dont le toucher de Jupiter te rendra mère, sortira, à la cinquième génération, tout un peuple de femmes, cinquante sœurs, ramenées malgré elles vers Argos, leur antique berceau, pour y fuir l'hymen odieux des fils de leur oncle. Ceux-ci, emportés par la passion, comme des éper-
1. Hérofl( te (II, 77) parle de la boisson fermentée par laquelle Pélasgus reproche ici aux habitants de TEgypte de remplacer le vin : bien d'autres auteurs aussi, donl on trouvera les passages curieusement recueillis par Butler dans une note qui devait véritablement être écrite en Angleterre.
2. Apollodore, Biblioih., II, i, dit qu'Hypermnestre épargna Lyncée parce qu'il n'avait pas attenté à sa virginité. Le scoliasted'Kuripide, Jiec, 870, explique sa désobéissance aux ordres.de son père d'une manière bien différente, et qui paraît plus conforme, on le verra tout à l'heure, à la fable du Lyncée de Théodecte, aux expressions (i'F.^chyle et à celles d'Horace. Chez Ovide, Héroïd., XIV, 123, 130, Hypermnestre appelle Lyncée simplement son frère, nom intermédiaire entre le nom plus froid qu'aulorisait la parenté, et celui auquel elle a des droits Qu'elle n'ose réclamer.
viers à la suite d'une troupe de colombes, viendront ravir une proie funeste aux ravisseurs.... La terre des Pélasges r.icevra leurs corps tombés la nuit sous le couteau de femmes furieuses. Chaque épouse privera de la vie son époux, lui plongeant dans le sein un 1er à double tranchant. Qu'ainsi Vénus visite mes ennemis ! Une seule ne tuera point le compagnon de sa couche; l'amour amollira son cœur, énioussera s n courage; forcée de choisir, elle aimera mieux être appelée lâche que sanguinaire '. »
N'etitrevoit-on pas dans ce passage la situation qu'ont développée depuis, peut-être d'après des souvenirs du théâtre grec, deux poètes du siècle d'Auguste ^ ; les dramatiques hésitations de THypermnestre d'Ovide, levant sur Lyncée endormi une main tremblante, vainement armée par son père, et qui se refuse au crime ^ ; le touchant discours par lequel l'Hypermnestre d'Horace réveille son jeune époux et l'exhorte à la fuiîe?
« Lève-toi..., lève-toi : des mains que tu crois amies rendraient ton sommeil éternel. Trompe la vengeance de ton beaupère, de mes criminelles sœurs. Ah dieux ! en ce moment, comme des lionnes tombant sur déjeunes taureaux, elles déchirent de leur.- mains leurs époux ! Je suis moins cruelle, je ne te