‹ Études sur Montaigne, analyse de sa philosophieChapitre 29 sur 175 · PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE XVIÏ · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE XVIÏ

Ceux qui conseillent à un prince de tenir constamment sa défiance en éveil, et qui croient de la sorte lui prêcher sa sûreté , ne lui prêchent au contraire que sa honte , et souvent même sa ruine : rien de noble et de grand ne se fait sans quelque chance de hasard.

— La hardiesse, quand il en est besoin, se produit aussi fièrement en pourpoint que sous les armes; en un cabinet qu'au milieu d'un camp ; le bras pendant que le bras levé : une prudence par trop timide et par trop circonspecte , est la plus mortelle ennemie des grands desseins et des hautes actions.

— La défiance appelle et détermine l'offense; la confiance, au rebours, nous gagne le cœur et la volonté d'autrui.

La lâcheté est mère de la cruauté : bien différente de cette grandeur d'àme qui porte le vrai brave à se montrer généreux envers Fennemi dont il a su triompher , ce sont d'ordinaire, non pas de nobles et valeureux champions qu'elle se plait à provoquer au grand jour, afin de les combattre avec gloire, mais des victimes faibles, tremblantes et désarmées , qu'elle s'attache à poursuivre dans l'ombre , afin de les égor-

ger avec impimiic. Compagne inséparable de la tyrannie, elle verse d'abord le sang, parce qu'il est dans sa nature d'être sanguinaire; puis, le répand de nouveau , dans l'espoir d'étouffer le crime par le crime ; puis, le fait couler à la fin sans mesure et sans relâche, forcée qu'elle est bientôt de se soustraire, par toutes sorles de meurtres, aux vengeances que ses forfaits ont soulevées contre sa propre vie, et qu'elle ne se sentirait pas le courage de repousser à force ouverte.

Il y a une sorte de vice si monstrueux , que la nature le désavoue , et que la langue refuse de le nommer : c'est la faiblesse d'une nation entière qui gémit tout bas des cruautés d'un tyran, et n'ose s'attaquer à ce seul homme, le plus lâche souvent de tous les hommes. Est, de la B'^ .

Il y a de certains mots et de certains faits, qui disent assez haut dans quel temps et dans quels pays endurent vivre les auteurs, pour qu'il devienne superflu de décliner le nom de pareils personnages, et de faire connaître le nom même de leur patrie. Rapportez seulement un tel mot, ou racontez un tel fait, il ne manquera pas de gens qui se vont écrier : Rome et Gatou ! Est. de la B^' ,

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