PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE XXII
finit, en donnant relâche à notre attention , et libre cours à nos pensées , par l'affaiblir insensiblement en nous 5 tandis que Fabsence ne laisse pas au contraire de Vy ranimer et de l'y fortifier même , à proportion du temps qu'il nous arrive d'être séparés de ces objets de notre possession.
Nul bien ne saurait nous apporter de plaisir sans mélange, si ce n'est celui à la perte duquel nous sommes dès longtemps préparés; en effet, c'est pour l'esprit un égal sujet de s'aff'ecter, que la crainte de perdre une chose ou le fait même de l'avoir perdue.
Le monde ne reconnaît de valeur et d'utilité aux choses qu'à proportion de ce qu'il lui en coûte pour se les procurer : tout ce qui peut s'obtenir sans peine, il le tient pour suspect.
— Nous attachons d'autant plus de prix à toute espèce de chose , qu'il nous parait plus difficile de la trouver, de l'acquérir, ou de la conserver.
Le désir et la jouissance nous mettent également en peine, et il y a peu de gens qui ne se trouvent aussi embarrassés par leur abondance que d'autres par leur disette.
— Les hommes paraissent généralement portés à montrer phis de patience dans la nécessité c[iie de modération dans Fabondance, et l'on serait tenté de croire qu'il est plus malaisé de savoir être riche que (le savoir être pauvre.
Il faut comprendre sous la dénomination de délicats, non seulement ceux qui se font habituellement servir les mets les plus rares et las plus recherchés, mais ceux-là mêmes qui, sur une table somptueuse , prennent de préférence les aliments les plus simples et les plus ordinaires. Ce dernier raffinement est le propre des palais blasés ; c'est Tessence du vice qu'on appelle délicatesse.