‹ Études sur Sainte-BeuveChapitre 139 sur 139 · PORT-ROYAL LIVRE · texte numérisé non relu

PORT-ROYAL LIVRE

Tous ceux qui s'intéressent à la littérature du xix*" siècle ont entendu parler des magnifiques archives qu'a constituées, avec tant de zèle et de persévérance, Térudit belge, le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul. Bien des ouvrages, qui ont paru en ces dernières années, sur les œuvres et les hommes (ou les femmes) de cette époque, ont puisé là quelques-unes de leurs révélations les plus curieuses, quelques-uns de leurs documents les plus précieux, — et elles contiennent encore beaucoup d'autres trésors inconnus du grand public. Il m'a été donné d'apprécier, en même temps que l'hospitalière complaisance du propriétaire, la richesse de ces archives. Sachant que je m'occupais de Sainte-Beuve, M. de Lovenjoul a bien voulu mettre à ma disposition les nombreux papiers du critique qu'il avait acquis en bloc. Une main dévouée les a classés et repartis en un certain nombre de dossiers, en sorte qu'il est facile de s'y retrouver. J'y ai pu jeter un coup d'œil, malheureusement trop rapide. Il ne me

parait pas sans intérêt d'exposer ici ce que j ai trouvé dans l'un d'entre eux, le dossier de Port- Royal.

Ce dossier devait renfermer le manuscrit des leçons que Sainte-Beuve a professées à Lausanne; et, s'il était complet, il nous présenterait comme une première édition du magistral ouvrage auquel ce cours a donné naissance. Malheureusement, toutes les leçons n'y sont plus. Sans doute Sainte- Beuve en aura utilisé un certain nombre pour Timpression du livre lui-même; ou bien, il en aura distrait d*autres de l'ensemble, soit pour les insérer dans l'un de ses cours à TEcole normale, soit pour les employer dans un article ultérieur. Quoi qu'il en soit, je n'ai plus trouvé réunies que les leçons 26, 54 à 56, et 59 à 81, soit 27 en tout. Sainte- Beuve en avait fait 81.

La première chose qui m'ait frappé, quand j'ai parcouru ces manuscrits, c'est la perfection de la rédaction. Ce ne sont point des notes plus ou moins incomplètes, un canevas plus ou moins étendu; ce sont au contraire des développements suivis, soignés dans le détail même, au point qu'on aurait pu remettre telle quelle chacune de ces leçons à l'imprimeur. On serait tenté de croire que Sainte-Beuve les a lues à ses auditeurs. Cependant il s'en défend; et, à l'en croire, il entendait ne point s'asservir à ses notes. M. Roustan, professeur au lycée de Lyon,

a bien voulu me communiquer quelques lettres* écrites par Sainte-Beuve à un ami lyonnais, Collombet. J'y lis, à la date du 24 décembre 1837 :

... L'étude, vous le savez, a de grands charmes, et les jours, avec elle, ne comptent pas. Quand on a trois leçons à faire par semaine; et qu'on était accoutumé à la rêverie libre et à la paresse de là-bas, on subit une brusque métamorphose. Je ne m'en trouve pas mal. Mon cours va : j'ai trouvé ici un intérêt à la fois bienveillant et sérieux, qu'en vérité je n'eusse rencontré, je crois, à ce degré, nulle part ailleurs. On s'y intéresse à ces matières, et je puis y pénétrer en détail sans chercher de digressions et sans les dissimuler, f écris toutes mes leçons et pourtant /improvise j ou du moins je fais une demi-improvisation en présence de mes papiers que je ne suis que pour le sens et le gros. Comme pourtant tout est écrite j'y gagne d'avance sinon la rédaction définitive^ du moins les matériatix de mon livre. Si la santé tient bon les cinq derniers mois qui me restent, je ne me repentirai pas de ma campagne.

Puisque le cours avait été tout entier écrit, il n'est pas étonnant que Sainte-Beuve ait parfois

1. Depuis que ceci a été éc«it, ces lettres ont été publiées, comme on sait, par MM. Latreille et Roustan (Société française d'imprimerie et de librairie).

2!}i ÉTLDKS SUR SAINTE-BEUVE

conserve dans son livre définitif des phrases textuelles ou des pages de sa première rédaction. Et, en eft'et, sans les avoir spécialement cherchées, j'en ai découvert un certain nombre. Pour n'en citer qu'un exemple, le développement qui termine le chapitre vi du livre V : « Les dix années qui suivent... » (t. IV, p. 109), est exactement, ou à très peu de chose près, Texorde de la leçon 61, consacrée à Nicole.

Mais si Sainte-Beuve a transporté dans ses volumes des fragments intacts de ses leçons, il n'a cependant point reproduit sans changement 1 ordonnance générale de son cours. Un cours a toujours quelque chose de plus libre, de plus flottant qu'un livre ; et, un peu lassé déjà de Taustcrité de son sujet, jaloux de ne point rebuter son public, si sérieux qu'il fût, désireux d'ailleurs de tirer pour son compte tous les avantages possibles de son travail, il cherchait k ne rien abandonner de cette liberté. Le 25 janvier 1838, il écrivait encore à Collombet:

... Je suis toujours attaché sans désemparer à mon labourage; je compte les sillons, ce que j'en ai fait, et ce qui me reste à faire. J'atteindrai bientôt la moitié de ma glèbe. J'ai abordé Pascal ci je fais à ce propos [dans une longue parenthèse) Montaigne, Je ne perds aucune occasion

d'élargir mon sujet et de lui donner tout son développement, Quand je serai sorti de Zà, j'aurai couru bien des bordées dans toute la longueur de notre littérature^ et je me féliciterai de ce dont je ne merepens pas aujourd'hui, mais qui pourtant me pèse...

Assurément, il y a encore dans le Port-Royal^ tel que nous le connaissons, bien des digressions, bien des échappées hors des murailles resserrées du couvent janséniste, — et nous ne nous en plaignons pas. Mais enfin, pour ordonner son récit, Sainte-Beuve a dû leur chercher la place qui leur convenait le mieux, en restreindre quelques-unes, en supprimer quelques autres. Il a donc fait subir à son plan primitif un certain nombre de modifications. Gela est facile à constater, lorsqu'on essaye de retrouver ce qui, dans le livre, correspond aux leçons que nous possédons encore.

Certaines d'entre elles ont à peu près conservé leur place dans l'ensemble du récit, ou même leur ordre réciproque. — Ainsi, la leçon 54 (Tillemont et Rancé) se trouvait déjà, vers la fin de la partie du cours, consacrée aux Écoles de Port-Royal^ comme le font les chapitres vi et vu du livre IV, qui la reproduisent. — Les leçons 59 et 60 (M. Hamon), 61 à 64 (Nicole), 65 et 66 (M'"^^ de Longueville et de Sablé, M^'^ de Vertus) ont formé respectivement

les chapitres IV à vi, vu et viii, ix à xi du livre V. — Les leçons 71 (voyages d'Arnauld) et 72 (Arnauld, Malebranche et Leibniz) ont formé Tune le chapitre IV, Tautre les chapitres v et vi du livre VL — Les leçons 76 (fin d'Arnauld), 77-78 (du Gué), 79-81 (Racine) ont formé les chapitres, vn, viii et ix ,x etxi du livre VI.

En revanche, un certain nombre d'autres ont été déplacées, et le sujet dont elles traitaient disposé autrement dans la rédaction définitive ; ou bien elles ont été dissoutes en quelque sorte, et les éléments dont elles se composaient dispersés un peu partout à travers l'ouvrage ; ou bien encore, elles ont été soit considérablement réduites, soit rejetées dans des appendices, soit à peu près complètement supprimées ; ou bien enfin elles ont subi à la fois ces divers traitements.

Dans sa 26" leçon, Sainte-Beuve achevait de parler d'Arnauld d'Andilly, il en arrivait à La Fontaine et, en particulier, h son poème de la Captivité de Saint-Malc, — Ce sont des choses qui se trouvent aujourd'hui réparties entre les chapitres XV du livre 11 etix du livre V. Il y a donc, entre les divers fragments de cette unique leçon une distance assez considérable, et c'est une preuve que, sur ce point, le récit a été profondément remanié.

La 55* leçon n'a pas été moins déplacée ni morcelée. Elle traitait du poète latin Santeul, et de la

querelle qu'il s'était faite avec les jésuites pour son imprudente épitaphe d'Arnauld. Elle suivait immédiatement la leçon consacrée à Tillemont et à Rancé, et, comme celle-ci, était rattachée aux Écoles de Port-Royal : elle faisait donc partie de ce qui est devenu le livre IV. Or maintenant l'essentiel s'en retrouve au chapitre vu du livre VI, divers fragments en sont dispersés çà et là, enfin, une grande partie en a été rejetée en appendice (t. V, p. 575).

Plus maltraitée encore a été la 56^ leçon. Cellelà aussi était rattachée aux Écoles de Port-Royal^ et Sainte-Beuve y étudiait longuement Daguesseau, considéré comme le type des élèves indirects de Port-Royal . Sainte-Beuve n'en a laissé au chapitre vil du livre IV qu'un très court résumé d'oine vingtaine de lignes (t. IV, p. 104), et il a réparti chemin faisant les renseignements qu'elle contenait sur Daguesseau.

Certaines choses des leçons 67 à 70, sur Boileau, et 74 à 75, sur Bossuet, se retrouvent, les unes au chapitre vu, les autres au chapitre v du livre VI ; mais ces leçons aussi ont été dispersées et n'ont point véritablement donné des chapitres du livre.

La 73® leçon, sur Domat, a subi à peu près le môme sort que la leçon sur Daguesseau. Sainte- Beuve n'en a conservé qu'un court résumé (chapitre VII du livre VI) ; mais, cette fois, il a expliqué pourquoi: «Si j'avais écrit il y a quelques années,

j'y îiurais donné aussi [ « dans cette étude du déclin » J une place à Domat, un des amis, un de ceux qu'on pourrait qualifier les associés libres de Port- Royal, et qui mourut deux ans après Arnauld (1696). Mais cela nous engagerait dans des lectures qui sont peu de notre ressort, et Domat d'ailleurs a été le sujet de publications et de discussions assez récentes » (t. V, p. 520).

Enfin, la 81' leçon, ou plutôt la dernière partie de cotte leçon, a été très développée, puisqu'elle a donné les chapitres xii et xiii du livre VI. Sainte- Beuve, dans son cours, avait passé rapidement sur la mort de Port-Royal; il a senti que, dans son livre, il devait insister un peu sur les convulsions dernières.

Sur les feuilles manuscrites de ces leçons mômes ou sur des feuilles ajoutées, on retrouve encore la trace du travail de la rédaction définitive. On voit par exemple que Sainte-Beuve a eu successivement ridée de plusieurs épigraphes. D'abord, il voulait donner la môme à tout l'ouvrage : «... En sorte que l'histoire de Port-Royal est, à proprement parler, le plus beau morceau du xvii* siècle. » (Dom Glémencet. Préface de r Histoire générale de Port-HofjaL) Puis il a cherché des épigraphes différentes, pour les diverses parties du récit : les volumes III et IV auraient conservé celle qu'on vient de lire; les volumes 1 et II auraient eu celle-ci:

PORT-ROYAL COURS ET PORT-ROYAL LIVRE â9d

(( Qui ne connaît pas Porl-Royal, ne connaît pas Thumanité. » (Royer-Gollard.)

Mais voici quelques lignes inédites qui m'ont paru mériter vraiment d^être tirées de Toubli. On sait que Sainte-Beuve avait publié sa Leçon d'ouverture dans la Bévue des Deux-Mondes (15 décembre 1837) et qu'elle sert actuellement d'introduction générale sous le titre de Discours préliminaire. Ce discours, comme il convient, commence par des remerciements aux autorités et aux corps qui avaient appelé Sainte-Beuve à l'Académie de Lausanne. Il avait eu l'idée d'enlever à cette introduction son caractère de discours, son ton de circonstance ; et pour cela, il avait songé à remplacer le premier paragraphe par l'exorde suivant :

Je veux écrire avec simplicité Thistoire d'une entreprise religieuse qui remplit tout le xvii'' siècle, qui commença par la réforme d'un couvent de filles et à laquelle les plus grands esprits et les plus savants hommes s'associèrent bientôt étroitement. Je m'attacherai moins au détail des querelles, qui serait infini, — et qu'on peut lire ailleurs dans des livres déjà faits, — qu'à l'esprit même et aux phases successives de l'entreprise, qui ne fut pas en tout temps la même, qui se modifia et s'altéra en se continliant. Elle resta grande durant tout le xvil" siècle, et je ne la suivrai rapidement au delà que pour en montrer

à regret les conséquences de plus en plus forcées et rétrécies. Du moins, de saints hommes, de justes et beaux caractères s'y rencontrent jusqu'au bout et consolent. Je m'arrêterai surtout devant ceux du XVII® siècle, avec complaisance, avec respect, heureux de reconnaître en eux les derniers vrais modèles de cette autorité morale dont nul aujourd'hui n'est investi, heureux d'oublier un peu dans leur commerce sévère, la connaissance des hommes de nos temps; plus heureux, qui, favorisé d'en haut *, apprendrait d'eux à se retremper soi-même !

On voit quelle sincérité émue anime ces paroles, et il est curieux de comparer ces lignes si chrétiennes de ton, et, pour ainsi dire, d'espérance, avec la conclusion qu'en août 1857 Sainte-Beuve a mise à son œuvre achevée. Cette conclusion aussi est émue, mais combien différemment ! L'espoir a disparu, et l'amour, et le charme ; et, si Tincrédulité n'est point affirmée sans regret, elle Test du moins sans réserves. Il y a vingt ans de distance, vingt ans de vie, entre ce début et cette lin.

Avril 1900.

1. Sainte-Beuve avait d'abord mis : «Dieu y aidant » ; la correction est déjà significative.

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