E G G EN E C ARR 1 ERE
à la nature entière, à ses lois, à son but certain qu'il pense ; il marque les rapports de l'unité individuelle avec l'unité générale, procède par grandes lignes enveloppantes, souples et fermes comme de belles strophes et, là où la vie intérieure se cache hermétiquement, peut-être est absente, il retrouve la vie élémentaire en Tun de ses plus sensibles frissons. Le nu de la plupart des peintres contemporains, c'est le nu d'impure sensualité, le nu excitant, le « nu d'amusement ». Le nu de Carrière, c'est celui des Grecs primitifs et des Egyptiens, le nu de la vie essentielle, amoureuse gravement, le nu sacré. De même dans ses paysages — de la Bretagne et surtout des Pyrénées — avec une audace que personne avant lui n'avait risquée, il a synthétisé la nature en suites de lignes et d'harmonies expressives qui traduisent « l'humanité de la terre (i) » et son éternité. Il la dépouille des ornements qui la fardent; il veut discerner, par
(i) Eugène Carrière : « Ayant prêté noire esprit aux choses, leur prêter notre propre image est une suite logique au désir de nous retrouver dans les formes extérieures. »
une simplification hardie, « les volumes significatifs » des terrains, exprimés dans le langage seulement des valeurs, dans les transitions lentes de la lumière et de l'ombre. Cela est vraiment hors de l'espace et du temps. De cette étude ressort, pour l'œil accoutumé à ce système d'interprétation, une beauté neuve, singulièrement étrangère à celle que l'impressionnisme cherche dans l'expression de la seconde lumineuse, des aspects fugitifs. Et ce sont peut-être ces paysages, la part la plus contestée et aussi la plus tardive de son œuvre, qui nous livrent l'indication la plus aiguë de la conception personnelle et dominante de Carrière. On y voit l'artiste le plus pieusement fidèle à la réalité la dépasser, précisément pour l'exprimer dans sa vérité permanente avec une fidélité totale. Ce qui est déjà si sensible dans ses études de l'humanité s'atteste avec une pleine évidence dans ses études de la Iterre : les apparences des formes sont des signes dont le sens est au-delà; la découverte de ce sens caché est le triomphe de l'artiste.
Les conclusions de cette étude, pour l'achever dignement, s'inspireront de la plus chère pensée de Carrière : ce n'est pas celle de sa propre gloire.
Au bord de la tombe, au jour des adieux, nous avons entendu Auguste Rodin dire ces mots : « Quel honneur que ce grand artiste ait été pauvre ! Il nous a révélé la richesse de l'amour, la richesse vraie qui n'est pas matérielle, et son génie n'était fait que de forces naturelles. Ainsi a-t-il pu entraîner un cortège d'intelligences secrètement fascinées. On s'est approché de lui petit à petit (personne ensuite ne lui a fait défection) et, tandis que devenait innombrable la foule de ses admirateurs,lui s'élevait toujours. Son auréole ne tient pas dans nos mains et nous
ne pouvons la mesurer aujourd'hui : ce sera le monde. Ceux qui le comprendront, ceux qui viennent, travailleront mieux encore que ses contemporains à sa gloire. Abondante source de sagesse, son œuvre parle directement d'espérance, nous montre les joies qui sont tout près de nous, là où d'habitude on négligeait de chercher : Carrière, bienfaiteur, esprit renseigné des seules réalités, nous apprend que l'intimité de notre être est pleine de trésors, il nous entr 'ouvre ce paj^s charmant qui est nousmêmes. Il nous a en outre rajeuni le sentiment de l'admiration. Grand intercesseur, grand familier du beau, il nous a fait comprendre les belles époques, l'antique, par exemple. Il a rouvert des sources. Il est, homme de bonne volonté, ayant trouvéle vrai chemin, l'exempledcs artistes nouveaux ; son œuvre continue à les conseiller. Elle les conduira par la sagesse à la gloire. »
Il serait injurieux d'admirerqu' Auguste Rodin ait, en si peu de mots, si complètement caractérisé l'œuvre et le génie de son seul émule dans
le siècle. Mais je suis heureux de pouvoir invoquer celte autorité sans seconde et de me faire son écho : Carrière a rouvert des sources.
Ainsi répondrai-je à la question qu'au sujet de cet artiste comme de tout autre le lecteur est en droit de poser : Quelle est sa place dans l'histoire de Part? Et je préciserai, par quelques retouches à des points essentiels, et par quelques développements réservés.
Carrière est de la lignée des très grands, de ceuxqui,par leur personnel apport et parce qu'ils somment l'intelligence vivante de se rassembler et de s'élever pour les comprendre, laissent un siècle grandi, fût-ce en dépit de lui-même. Car sa gloire, presque inexplicable, conquise en dépit du siècle et en contradiction de presque toutes les autres gloires auprès de la sienne par le siècle consenties, est l'affront des académies qui la tolérèrent sans, du reste, l'appeler et sans cesser de la nier par leurs officielles pratiques ; elle est l'honneur de ce petit nombre d'esprits vraiment indépendants et subtils, écoutés de l'avenir et en marge du présent, qui spontanément
allèrent à la clarté. Comme il l'a dit lui-même à propos d'un de ses pairs (i), « on ne sut pas profiter de son génie » — pleinement du moins et selon la riche multiplicité de ses ressources. Lui qui commandait le rassemblement à toutes les âmes entre elles comme à chaque âme en elle, il fit dans une société divisée, dans une période de désordre — ou de reconstitution — un geste mal compris; on ne suivit guère l'exemple que si nettement il donnait; il subit jusqu'au dernier jour, jusqu'au lendemain du dernier jour, les plus iniques méconnaissances, et nous devons admirer avec un amer enthousiasme, dans l'énergie qu'il eut de ne pas désespérer, l'extraordinaire vertu d'un moderne héros. Et comment ne pas déplorer que cet éducateur d'art, si compréhensif, si obligeant, ait rencontré tant de plagiaires et si peu d'élèves ! Au lieu d'écouter le conseil précieux, on s'est efforcé de surprendre le procédé, qui n'est rien hors de la pensée d'où il émane. Forme naïve et désolante de l'ingratitude. Carrière en souffrait, plus humilié
(i) Paul Gauguin.
encore dans le grand sentiment qu'il avait de la dignité humaine que blessé par l'injure personnelle.
Indirectement et clairement, selon sa manière qui ramenait toujours le particulier au général, il me disait, à ce sujet, cette fable :
« Un homme, dans le désert, a trouvé une source : il s'est désaltéré, puis, ayant rempli sa gourde, il poursuivait son pèlerinage, quand il rencontre une troupe d'inconnus. Ils sont en route depuis longtemps, ils ont épuisé leurs provisions, ils meurent de soif. « Je connais une source, leur dit l'Homme, voulez-vous que je vous y conduise? — Ce n'est pas vrai! lui répondentils, nous avons partout cherché, partout nous n'avons vu que le sabîe aride, et si parfois nous pensions découvrir une oasis, c'était un mirage de nos cerveaux malades. — Je ne mens pas pas! proteste l'Homme, et voici la preuve de ma véracité : voyez ma gourde pleine ! Suivez-moi donc et vous serez sauvés ! » Alors les misérables, au lieu d'écouter le conseil précieux, se jettent sur leur bienfaiteur et l'égorgent pour lui
voler sa gourde. Mais ils se la disputent entre eux, elle tombe, Teau se répand, s'évapore aux feux du soleil : personne ne boira; à quelques pas de la source qu'aucun des meurtriers ne saurait trouver lui-même, désespérés d'avoir à jamais fermé cette bouche qai ne mentait pas, tous mourront. »
— Il a rouvert des sources...
Carrière avait-il prévu, Rodin, la forme admirable que vous donneriez à votre louange? A l'avance cette fable héroïque la commentait.
Mais la malveillance pouvait l'attrister, l'indigner; elle ne l'étonnait pas. Il trouvait « en lui-même son approbation et sa joie ». Il savait que nombre d'artistes, pour avoir rappelé aux principes l'art dans son expression technique seulement, avaient été bafoués avant lui. Comment ne se fût-il pas expliqué, révélateur de vérités générales, qu'on lui résistât? Ses bienfaits devaient indisposer même des esprits constitués, même de beaux artistes ; plusieurs d'entre eux croient, hélas ! que la peinture consiste uniquement à faire des tableaux.
Ce génie fait des forces naturelles, ce peintre des réalités secondes, de l'Intimité magnifiée jusqu'au style, est un solitaire, à sa date, parce que la plupart des artistes contemporains se sont strictement enfermés dans les frontières de leur art spécial et, virtuoses ou amoureux, restent comme étrangers à la vie. Carrière, seul, est un initiateur général, parce qu'il procède d'une pensée assez forte pour rénover et revivifier avec tous les arts toute la vie. Cette pensée et ses développements logiques lui ont permis de tout comprendre et de rejoindre, au moyen de transpositions analogiques, les poètes et les philosophes aussi bien que les artistes de tous les autres arts. Ceux qui l'ont vu écouter au concert, les yeux fermés, cachés, toutes les énergies de son être concentrées dans l'effort d'entendre, et qui ensuite ont pu recueillir ses impressions, si incisivement justes — où avaitil appris la musique? — se sont rendu compte qu'en effet, comme il le disait lui-même, le témoin de la vérité sur un point est le témoin de la vérité totale. Il exprimait son sentiment
sur les autres arts par leurs rapports avec le sien, et tout aussi bien en littérature qu'en musique: « Daudet, la vignette... Balzac, la fresque ; » ou : « Beethoven, la symphonie des couleurs héroïques. »
L'instinct rénovateur, par lequel il recréa le portrait, la décoration, fondé sur le sens de l'universalité des rapports, lui ouvrait des voies neuves dans tous les domaines de l'art. — Le premier, quand miss Isadora Duncan vint à Paris, il reconnut en elle l'interprète de la vraie Danse — cet art qu'il aimait tant, cet art des passages nécessairement suivis, du chiffre réuni d'une figure vivante en un geste central dont tous les autres ne sont que les compléments. — Malgré son admiration passionnée pour Rodin , il disait aux sculpteurs : « Travaillez près de Bartholomé, » sentant qu'ils devaient rencontrer dans la pensée de la mort le motif, central aussi, sans quoi leurs efforts risquent de rester dispersés.
Quant à lui, c'est par l'amour de la vie qu'il a obtenu l'unité de son œuvre. Unité exemplaire,
qui apostrophe Pavenir et le conjure de tout sacrifier à cette condition initiale et suprême du bonheur et de la grandeur deshommes : Carrière est le maître de l'avenir.
Cela dopasse la peinture, ai-je osé dire. Où cela va-t-il donc ? Par une sorte de périlleuse gageure, où heureusement il triomphe, Carrière veut tout dire, plastiquement, en dépouillant presque la nature de ses apparences ! Que cherche-t-il donc? Nous le savons, et ce n'est pas l'attrait du mystère qui le possède. Que serait le mystère, en soi, comme objet de recherche? et peut-il y avoir tant de mystères pour un esprit qui possède tant de certitudes ? C'est l'ivresse de la vérité qui l'enchante; mais il n'entend pas garder pour lui la vérité qu'il a découverte. Il veut qu'elle rayonne. Il est, et il le sait, de ceux auxquels fut commise la mission de l'exprimer isolément — « jusqu'à l'instant où la communion des hommes exigera l'unité des
efforts dans une forme totale qui les représentera tous : c'est ainsi que se sont préparées toutes les grandes époques ». Cette préparation consiste dans l'étude directe et dévote de la nature. Le peintre accomplit hautement, dans ce sens, sa part du devoir commun. Mais la forme qu'il donne à l'accomplissement de son devoir, les espèces sous lesquelles il communique la vérité sont si pénétrées de la nécessité d'une nouvelle forme de pensée collective qu'il dépasse exemplairement les bornes de son art vers la Poésie, parce que c'est à elle de faire le signe du renouveau, parce qu'au début doit être le verbe. Dira-t-on qu'un peintre a pris la parole, dans le silence des poètes, pour les rappeler à leur fonction? Les poètes ne se taisent pas. Mais, sauf telles exceptions, il se sont enfermés, eux aussi, dans le cercle professionnel. Ils assistent au drame du monde plutôt qu'ils n'y jouent leur rôle, regardant passer, dit quelqu'un qui les en loue, ce les images de la vie comme celles d'un rêve ». Cette définition, si elle convient aux poètes qu'elle prétend désigner, les condamne.
Fallait-il Paggraver en ajoutant que « la poésie symboliste garde le sentiment mystique de l'identité profonde du rêve et du rêveur? » Rien là, remarquez-le bien, qui donne un écho à la mélancolique observation de Shakspeare (« Nous sommes faits de la même étoffe que nos rêves »), et ce n'est pas non plus le développement de la belle et forte pensée de Banville (« C'est la vie qui est le rêve ») assurant à Partiste que, dans la vie ordinaire, il trouvera, s'il sait voir et comprendre, des trésors fabuleux, des merveilles et des miracles constants, que la matière même de la vie, son essence et ses lois sont les seuls prodiges dont l'imagination humaine puisse être curieuse, les seuls éléments du Rêve — ce mot étant pris dans son acception mystérieuse et poétique : la doctrine même de Carrière. Non ; la critique nouvelle, qui se recommande d'une philosophie soi-disant nouvelle aussi, se contente d'enregistrer une observation purement objective et froidement désintéressée. Bien loin d'excuser les poètes — par les mille circonstances, de la psychologie générale et de l'histoire, qui
expliqueraient leur erreur — si en effet ils ont pris le parti de regarder passer la vie sans songer à intervenir pour lui donner une impulsion, une direction heureuse, — eux qui « ont le sens du vrai chemin », eux qui « savent les réalités invisibles », — si pour toute contribution à la tâche commune ils apportent l'activité neutre d'intelligences et de sensibilités dénuées d'idéal, la critique que je vise admire qu'ils se soient modestement réduits au rôle de spectateurs. Elle oppose sur ce point aux classiques et aux romantiques, qui croyaient avoir charge d'âmes, et elle leur préfère les symbolistes, qui se borneraient à noter les fantasmagories d'un rêve. ( — Il est à peine besoin de dire que ces distinctions rapides et globales entre classiques, romantiques et symbolistes, tout au plus bonnes pour des manuels, n'ont sous cette forme aucune valeur, aucune signification précise. Il faut rejeter ou rafraîchir ces étiquettes pour parler utilement. — Mais le point de vue littéraire n'est pas, ici, le mien.) Si Ton ne nous trompe pas sur la vision des poètes dits symbolistes
23û EUGÈNE CARRIÈRE
et sur leur intention, s'ils ont bien réellement opté pour cette négative indifférence, il convient de remarquer qu'ils abdiquent Faction sur le monde au moment où les savants, par des voix notoires et bruyantes, prétendent augouvernement effectif du monde; substitution d'autorités universellement dommageable. Je demande en outre ce qu'il peut persister de symbolique dans l'œuvre des symbolistes ainsi comprise: ce que peut être un symbolisme non idéaliste. — Et alors, soit : un peintre a vaillamment usurpé la parole pour rappeler les poètes à la vérité, pour les sommer de prendre garde au préjudice très grave que leur cause, comme à toute l'humanité, l'affaiblissement de la doctrine idéaliste. Mais il n'a pris la parole que pour la leur rendre, avec de nouveaux motifs de confiance et d'espérance, leur ayant rouvert les sources de la Nature et de la Tradition. C'est le sens de l'insistant rappel de sa peinture et de ses écrits à la continuité de l'espèce, à l'unité de la pensée, à la nécessité pour les hommes d'être tous et constamment en éveil afin de « déjouer la ruse
de la bête barbare et paresseuse qui nous guette en nous et hors de nous, » au devoir catégoriquement imposé à quiconque croit posséder la vérité de solliciter le concours de ses semblables pour l'accomplissement d'un grand dessein, et de leur tendre les bras en cherchant son bonheur dans le bonheur de tous.
C'est surtout à l'étude de la Nature qu'il nous invite, à la joie de faire en elle notre propre découverte et de trouver une direction assurée dans l'évidence lumineuse de l'identité de ses lois et des lois de notre vie.
Ainsi se corroborent de solides et rationnels arguments les gestes instinctifs et immémoriaux des races. Les prêtres polythéistes qui, dans les phénomènes naturels, croyaient lire les signes avant-courriers des événements futurs , les indications du bonheur ou du malheur imminents, se trompaient sans doute quant à l'acception fatale qu'ils attribuaient à ces phénomènes, et le lien était factice qu'ils supposaient entre les gestes de la Nature et ceux des hommes. Mais comment contester la clairvoyance intuitive qui
les a conduits à ce principe du recours à la Nature ? Si l'homme parvient à comprendre les choses il se comprendra lui-même et connaîtra son destin. La vérité des présages et des auspices est dans les analogies et les correspondances, comme la vérité de l'astrologie et de l'alchimie est dans dans l'astronomie et la chimie. L'interprétation humaine de la Nature, l'adaptation harmonique de ses forces et de ses nécessités au
développement de notre vie intérieure, avec
le respect de la hiérarchie essentielle des facultés sentimentales et intellectuelles qui font de l'homme le sommet de la Nature, — la transposition, en d'autres termes, des choses du monde physique aux choses du monde spirituel : voilà l'éternelle et la vraie source du symbolisme poétique (i). En la dispensant au monde, sans descendre aux déductions pratiques qui sont les conséquences, personnelles à chacun, de leur
(i) « Le monde est ma représentation » : l'art de Carrière est une réplique superbe à cette éblouissante apostrophe de Schopenhauer, qui convie les poètes symbolistes aussi, les poètes symbolistes particulièrement, à lui répondre. Les romantiques n ont pas entendu le philosophe qui les dépassait et qui nous devançait, — ne pouvaient pas l'entendre.
découverte, sans concourir avec les moralistes, innombroblement inutiles, en nous imposant par le geste du génie l'admiration, ce sentiment le plus fécond de tous, en nous forçant à sortir de nous-mêmes et à nous dépasser pour nous élever à la splendeur attendrie de leur vision, les poètes seront bienfaisants, à la condition qu'ils nous aiment. ïls ne sauraient nous aimer s'ils ne voient en nous et dans les péripéties de notre destinée que les fantasmagories d'un rêve. Et ils ne nous tromperont pas ! Nous connaîtrons infailliblement, à leur accent, s'ils procèdent de l'amour, ou de l'indifférence, ou du mépris. Ne savonsnous pas trop qu'à cette heure nombre déjeunes gens, attardés à la pose « satanique », dont il n'y a plus qu'à tristement sourire, croient s'inventer une élégance, frelatée et perverse, dans le dédain des grandeurs et des douleurs humaines? A leurs yeux ,nos préoccupations « humanitaires » sont ridicules, et c'est sans doute parce qu'ils pensent être autant de « Surhommes » qu'ils acclament l'autorité, sinon la discipline, scientifique, cette négation admirable de la per-
sonnalité humaine. — (Cependant, le savant, dont la gloire est de s'oublier devant la Nature, qu'il analyse, condamne par sa méthode celle de l'artiste, qui, tout au contraire d'une anonyme collaboration à l'étude d'éternels problèmes, apporte le témoignage d'un homme, à telle date, en tel lieu, devant la Nature, qu'il synthétise.) — Nous plaignons ces jeunes gens, nous déplorons leur négatif état d'âme et le tort (passager) qu'ils font à la poésie. Ils contribuent, pour leur propre malheur, à la division néfaste contre laquelle Carrière nous adjure de réagir. Et leur douloureuse erreur atteste l'opportunité de son conseil. Puissent-ils l'entendre et, revenus au vrai, travailler avec nous à la grande réconciliation des forces! La joie infinie de Carrière, s'il lui avait été donné de vivre à une époque d'épanouissement collectif d'humanité ! Peut-être a-t-il plus de grandeur dans son isolement. Mais que cette grandeur est chèrement payée! La crispation douloureuse que je vous montrais sur son front déjeune homme n'est-elle pas le stigmate d'une indicible souffrance ? Elle est si lourdement
injuste, cette nécessité ajoutée de multiplier le labeur, de ce fait qu'on est seul et que cette inhumaine solitude multiplie, aussi, les obstacles! Rappelons-nous, toutefois, que le dernier portrait, celui de la veille des derniers jours, respire plus de sérénité :1e front est devenu calme. L'artiste,désintéressé de son sort, désormais, et passionnément occupé toujours du sort des générations, emportait-il l'espérance du prochain avènement d'un grand siècle de forces concurrentes dans l'équilibre et l'unité? Du moins il emportait, de sa traversée d'une heure crépusculaire, la certitude d'avoir de toutes ses forces appelé, ardente phosphorescence d'une divine sève, conscience rayonnante, lumière de l'a van t-l'aube, — préparé l'épanouissement du plein jour.
Cela dépasse la peinture ; cela appelle la poésie. Est-ce à dire que Carrière confonde et trouble les empires des deux arts? Il médisait: « Pour l'artiste, les formes évoquent des idées, des sensations et des sentiments; pour le poêle, les sensations, les idées, les sentiments évoquent des formes. » Voyez qu'il ne s'y trompait pas.
Mais il pensait que des points de départ et d'arrivée différents n'interdisent point à Partiste et au poète une collaboration large. Il pensait que la déchéance de la doctrine idéaliste atteint également le poète et l'artiste, que tous deux doivent procéder par d'harmoniques transpositions du physique au moral, et, je le répète, le sens des proportions se confondait chez lui avec le sens des analogies et des correspondances. Les deux plans de la nature, matériel et spirituel, n'en font qu'un à ses yeux. Il faut que l'homme se comprenne et comprenne les choses : il les retrouvera en lui, il se retrouvera en elles. Tout ce qui passe n'est que symbole, écrit Gœthe. Tout ce qui se voit n'est que signe. Comme les traits de l'homme sont les signes de son être caché, de son caractère, ainsi l'homme lui-même, et même l'homme caché, n'est que le signe d'une réalité plus profonde où tous les éléments se rencontrent et ne font qu'un. La recherche de cette unité justifie seule notre présence et nos travaux; la découverte de cette unité fait la gloire d'un homme, d'un temps.
Telle est la foi de Carrière. J'ai essayé d'indiquer comment et combien elle est corroborée par son œuvre. Et je sais que cette étude reste incomplète. Il eût sans doute été opportun de noter les « manières » successives de l'artiste, de rappeler, par exemple, qu'il ne trouva pas tout de suite le secret de plonger les figures dans les fonds, et de nous faire en chacun de ses tableaux assister à ce que je définissais «la naissance perpétuelle de la vie ». Mais il m'a paru plus utile, plus urgent de résumer l'attitude définitive du génie et de préciser l'exemple qui doit influer sur l'avenir.
Et me reprochera-t-on de n'avoir laissé aucune place à la critique, aux critiques ? Je ne
vois point celles qu'on pourrait légitimement faire à Carrière. Les dirais-je si je les voyais ? Une admiration comme celle que je lui voue comporte tant de gratitude !