SORTIE DE PORT A LA PLEINE MER
Mademoiselle Morizot, M. Pissarro, Lépine, de Nittis, Bracquemond, Gustave Colin et Zacharie Astruc.
En inaugurant cette exposition, Eugène Boudin présenta au public cent cinquante toiles et une série d'études au pastel et à l'aquarelle.
Philippe Burty constate, à cette occasion, que tout le mouvement nouveau en peinture est produit par des inconnus, en dehors de toute protection administrative.
Il se flatte d'avoir toujours favorisé ces expositions privées, et il ajoute que Gambetta l'excitait à persévérer. Gambetta estimait que ces expositions sont utiles aux artistes indépendants que le Salon accable, utiles aussi au public qu'elles habituent à respecter les efforts individuels.
Puis, revenant à Eugène Boudin, voici ce qu'il dit :
« M. Eugène Boudin n'a pas conquis au premier combat cette virtuosité dont la naïveté fait le charme principal.
« Né à Honfleur, dans une famille pauvre, il a connu toutes les traverses de la vie.
« Il était arrivé à établir au Havre un petit magasin de papeterie et de couleurs. Cela le mit en rapports intimes avec les romantiques qui venaient de découvrir la Normandie et la Bretagne, Camille Fiers, Jules Dupré, Eugène Isabey, puis avec l'autre levée, François Millet, Gustave
Courbet. Il s'essayait à peindre des natures mortes dans le goût de Chardin, des bateaux dans les ports, des animaux, des ciels surtout.
« M. Boudin avait procuré à Millet, au Havre, quelques ventes de petites compositions à la Diaz et quelques portraits, à )o francs, de capitaines en partance ou d'armateurs retirés du trafic du bois d'ébène.
« Il avait entrevu, sur la face amaigrie du robuste travailleur ce qu'un débutant n'appartenant pas à l'Ecole, avait à avaler de vache enragée. Il débarqua sans moins de confiance dans ce Paris si blasé et si curieux, si occupé et si bon enfant.
« Il aida pendant plusieurs années, Troyon, miné déjà par des troubles mortels des centres nerveux, à mettre au carreau ses grandes compositions, à les ébaucher, même à y épandre les ciels superbes aux nuages gonflés de pluie. Il travailla pour lui-même sur les quais, dans les squares de Paris, si abondamment pittoresques. Les petits amateurs, les petits marchands à qui leur bourse ne permet pas de miser sur une mazette, l'aidèrent à affirmer sa personnalité. Il trouva peu à peu le placement de ses ports où les cordages dessinent sur l'horizon laiteux des tissages d'araignées, de ses plages aux foules bariolées, de ses chalands aux bordages rechampis de vert pomme ou de minium. >
Quant à l'exposition elle-même, voici ce qu'en dit, le 15 février 1883, M. Gustave Geffroy :
* On a l'impression en passant devant ces cinquante peintures, d'un voyage que l'on ferait en vue de nos côtes de l'ouest. Eugène Boudin l'a fait et refait, ce voyage, depuis le Finistère jusqu'au Pas-de-Calais. Les aspects du ciel, de l'eau, de la terre changent sans cesse, un catalogue est inutile devant ces pages où rien ne ment, où les verdures donnant aux nuages la réplique juste, l'assaut du roc par la lame, les ondulations de la vague qui vient mourir sur le sable des plages, le chaume, les tuiles d'une cabane, l'indication d'un costume, nous disent sans erreur sur quel point précis du littoral nous nous trouvons.
< Eugène Boudin a longé les côtes bretonnes hérissées de rochers, les falaises normandes, les dunes artésiennes. Epris de la mer à toutes les heures et dans toutes les saisons, il s'est arrêté partout, a noté les aspects différents du même paysage. Il parcourt toutes les criques, tous les ports, toutes les embouchures de rivières.
< Il peint la vie et la solitude. Les drames qui se jouent entre les pierres et l'eau l'intéressent autant que le grouillement d'une ville maritime. Il est l'historien des formations d'alluvion, des flaques d'eau que laissent les grandes marées bien avant dans les terres. Il est aussi l'historien des bassins
Si"
encombrés de vaisseaux de haut bord, des docks débordants de marchandises. Il sait faire se dresser les falaises couronnées de verdures, il sait aligner les pierres d'un quai et dessiner, sur un ciel plein de brouillards et de fumées, les mâts, les poulies, les cordages, les madriers robustes et les enchevêtrements arachnéens du gréement d'un vaisseau. Il est plein de la poésie de la mer, il connaît toute la technique de la navigation.
« Rien de ce qui se passe au bord des flots ne lui est étranger. Il voit et reproduit sur la toile le hameau tapi entre deux roches ; il assiste au départ pour la pêche des bateaux solides aux flancs bombés, aux voiles brunes et rapiécées, empesées de goudron ; il les voit sortir par l'étroit passage, filer l'un derrière l'autre, semblables à un banc de poissons ; il les regarde au loin s'éparpiller sur la mer houleuse ; il est là quand ils reviennent, à l'aube, chargés de poissons, dansant joyeusement sur les flots. Dans ses promenades, il peint avec émotion un croquis de la barque défunte, délavée par les pluies, échouée sur le sable, dont la carcasse fait songer au treillis des côtes d'un squelette. 11 lave une aquarelle dans un pardon breton où les bonnets rouges des gars de Plougastel éclatent au milieu des coiffes dentelées et des robes de religieuses des femmes. Il note au pastel un état du ciel et de la mer. Puis il arrive avec son attirail de peintre
marin et paysagiste, sur une plage où Paris est en villégiature. Il s'installe tranquillement au milieu du high-life et reproduit les costumes à la dernière mode, s'enlevant en taches vives sur un ciel gris et une mer glauque, il profile une parisienne sur un cap écroulé
« C'est ainsi que Boudin connaît la surface des objets et en dégage le sens, établit entre eux un accord parfait, leur assigne leur vraie place dans l'ensemble, empêche leurs couleurs de détonner dans l'orchestration de ses tableaux. II est épris de la mer, de ses enchantements et de ses colères, il s'intéresse à l'existence des écluses, des pierres et des chaînes du quai, des bateaux, des gouvernails, des voiles, des ancres et il devient le peintre sincère et savant des côtes de l'Océan et de la Manche
« En résumé, Eugène Boudin est un des peintres précurseurs immédiats de l'impressionnisme, avec Corot et Jongkind.
'f. Il apprend que le noir opaque n'existe pas, que l'air est transparent. Il observe quelle valeur prennent les objets à la lumière et comment les plans s'établissent jusqu'à la ligne d'horizon. Il nuance la gamme infinie et ravissante du gris, du gris mélangé de violet sombre, jusqu'au gris argenté
comme le ventre d'un poisson, et il triomphe en l'exécutant. Il saisit le mouvement des choses en même temps que leur forme et leur couleur : le nuage qui monte, l'eau qui miroite, la voile éclatante dans le soleil, la barque qui passe, et il écrit la synthèse des éléments et des êtres en action. Que d'autres discutent ses procédés sommaires. Les résultats sont là qui s'imposent
« Il a, depuis vingt-cinq ans, exposé des petits chefsd'œuvre qui seront un jour la gloire des collections et des musées, et pour lesquels ses confrères lui ont, en 1881, accordé une deuxième médaille ! »
Les vrais artistes savaient apprécier le talent de Boudin.
Parmi eux s'était formé un groupe qui, le samedi 22 mars 1884, offrit à l'Hôtel Continental, un banquet au peintre Th. Ribot.
La présidence de cette cérémonie fut donnée à Eugène Boudin.
Comme Boudin, Ribot avait eu des commencements difficiles. Il s'était tout d'abord destiné à l'Ecole de Châlons.
Puis il était devenu teneur de livres chez un drapier d'Elbeuf, puis contremaître d'un entrepreneur de constructions en Algérie. Entre temps, il peignit des cadres de glace, des feuilles de stores, des enseignes, il lithographia des couvertures de romances, il fit, pour l'Amérique, des copies de Watteau. « En présence de ces entraves sans cesse renaissantes, écrit M. Roger Marx dans V Image ('>, pas une heure de défaillance, d'abandon, pas un instant d'amertume. Les épreuves ne savent point atteindre Ribot, ou plutôt, hormis la peinture, rien n'est pour le toucher. Il s'y absorbe tout entier, poussant droit son œuvre comme sa vie, sans souci des traverses, sans concessions au public, sans déchéance envers soi-même. »
Un jour de carnaval, son fils s 'étant déguisé en marmiton, il eut l'idée de peindre des tableaux de cuisine avec des gâte-sauce tout vêtus de blanc. Ces tableaux le mirent enfin en vue. C'était au Salon de 1861. Le peintre avait près de 40 ans.
Vingt ans plus tard avait lieu la cérémonie dont M. de Fourcaud a fait le récit dans les termes suivants :
« Le 22 mars 1884, il y eut à Paris, dans la salle des fêtes de l'Hôtel Continental, un banquet que l'on ne saurait laisser tomber dans l'oubli. L'idée en était sortie
(i) Numéro de Février 1897.
d'un petit groupe d'artistes, un soir que l'on s'entretenait du courage qu'il faut pour rester soi-même, au milieu des difficultés de la vie, et ne jamais sacrifier aux pernicieuses influences. '< Parbleu! s'écria l'un des assistants, nous avons à deux pas de nous l'indépendance incarnée, l'honneur même, Ribot, enfin. Vous connaissez ses tableaux d'une peinture si robuste ; vous savez la situation d'ancien maître qu'il s'est faite parmi nous. Eh bien, il y a en lui mieux encore que son fier talent ; il y a son noble caractère. C'est un de ces hommes simples et modestes autant que forts, qu'aucune injustice n'abat, que l'approche d'aucun honneur ne trouble, qui s'élèvent au-dessus des jugements frivoles, ne prennent conseil que de la nature et d'eux-mêmes et persévèrent, en dépit de tout, dans leurs convictions. »
« Croyez-moi, allons chercher en sa solitude cet honnête artiste, rude dans son art et sage dans sa vie. Honorons sa carrière vaillante par un hommage éclatant, par un acte public digne de lui et digne de nous.
« Cette proposition soudaine fut saisie au vol, adoptée d'enthousiasme. Quelques jours après, nous étions deux cents artistes, peintres, écrivains, statuaires, graveurs, musiciens, groupés autour du peintre de '' Saint-Sébastien martyr " et de " la Comptabilité ".
— lOO —
« Je revois, en y pensant, la longue salle aux colonnes de marbre, aux voussures dorées, aux plafonds allégoriques, telle qu'elle était ce soir là, dans son splendide embrasement. Un trait définissait, dès l'entrée, l'esprit de la fête : au dessus de la grande porte se détachait un original trophée, une palette d'artiste, éblouissante comme un soleil, chargée de ses couleurs, munie de ses pinceaux, croisée d'une palme d'or, enguirlandée d'un ruban d'écarlate où se lisaient ces mots : " A Ribot, peintre indépendant ". On n'avait point d'ailleurs réservé la présidence à un personnage officiel. Le président, désigné par tous, ne portait sur son habit noir ni croix ni plaques : c'était Eugène Boudin, le maître paysagiste, le vieil amoureux de ciel humide et de la mer. Et quelle assemblée offerte aux yeux de toutes parts !
« Le Directeur des Beaux-Arts en fonctions, M. Kaemp. fen, avait eu le bon goût de représenter l'Etat en ce banquet significatif, à côté de M. Bardoux qui, ministre, attacha le ruban rouge à la boutonnière de l'artiste. M. Antonin Proust, l'un des porte-drapeaux de l'Art Libre, le ministre qui décora Monet, était là de même, et aussi M. Paul Mantz, ancien directeur des Beaux-Arts et critique éminent.
« Vers quelque point qu'on se tournât, on reconnaissait des hommes renommés à bon titre : des peintres comme
lOI —
Fantin-Latour, Roll, Cazin, Joseph de Nittis, Claude Monet, Raffaëlli, Alfred Stevens, Duez, Gervex, Lhermitte..., des statuaires comme Rodin, des musiciens comme Edouard Lalo et César Franck ; des écrivains comme Edmond de Concourt, l'auteur illustre de " Ger-minie Lacerteux " et de " XArt au XVIIP siècle ".
'( Qu'ajouterai-je ! Bastien-Lepage retenu loin de Paris par le mal terrible qui allait l'emporter, s'associait à la manifestation par une lettre nette et vraiment touchante. Puvis de Chavannes, Henner, Carolus-Duran, absents ou empêchés, faisaient savoir au maître qu'ils s'unissaient à tous pour lui rendre un témoignage d'honneur. Au dessert, M. Bardoux, au nom de l'Ecole Française, offrait au grand peintre une médaille de bronze expressément modelée pour lui et portant cette inscription :
" A Ribot, les indépendants ; 22 ^nars 1884 ''.
« Et le maître, ému aux larmes, ne sachant comment remercier dignement l'assistance, portait cet admirable toast, au milieu des acclamations : « Messieurs, je bois à l'art, mais à l'art que j'aime, — à l'art des maîtres émancipateurs, à l'art de Millet, de Corot, de Daubigny, de Courbet et de Manet ! »
A vrai dire, on avait également pensé, pour la présidence
de ce banquet, à un autre artiste également modeste — François Bonvin. C'était aussi un homme simple, celui qui, le jour de son mariage s'était levé, à la fin du repas de noces et avait adressé à sa nouvelle femme, cette courte allocution que M. Jules Breton a transcrite :
« N'oublie jamais que tu entres dans une famille de robe et d'épée. Ma mère était couturière et mon père est garde-champêtre ! »
Le. père de Bonvin était en effet garde-champêtre à Montrouge et il tenait là également un petit débit où son nom servait d'enseigne.
Bonvin avait été ouvrier typographe, il avait abandonné son métier pour devenir peintre.
Mais, n'ayant plus son salaire pour vivre, il avait obtenu la place d'inspecteur de la boucherie au marché de Poissy. Il y comptait les têtes de bétail qui entraient au marché, et entre temps, il peignait des enseignes. Il en a fait une pour un nourrisseur de l'avenue du Maine où il avait représenté la poule aux oeufs d'or, de même que Ribot avait fait pour Charles Vincent, le cordonnier poète, une enseigne intitulée '* Au Soulier de Noël ".
Bonvin était malade et il ne put se rendre au banquet offert à Ribot.
Ce fut sur la proposition d'un de nos peintres les plus distingués, M. Cazin, que la présidence du banquet fut offerte à Eugène Boudin.
Au salon de 1887, Eugène Boudin exposa trois tableaux : Un rivage, Etaples, marée basse et le Port de Lorient.
A propos de cette exposition, le critique du journal VArt, s'exprime ainsi :
< Marinistes et paysagistes s'entendent trop bien pour que je songe à les séparer. Le petit bataillon des premiers tient supérieurement son rang, grâce à M. Eugène Boudin et à M. Mesdag.
< Principalement, " Un rivage '' nous laisserait calme; on a vu beaucoup de Boudin de ce genre, mais on n'en connaît que bien peu qui vaillent " Etaples, marée basse ". La toile, de modestes et excellentes proportions, est parfaitement composée et animée de maintes figures spirituelles. Le ciel n'est point banal. Morceau de choix, morceau accompli, symphonie des gris les plus délicats, les plus clairs, les plus harmonieux, qui couronne admirablement une très longue, une très pénible, une très honorable carrière de lutte incessante. >
Le 31 janvier 1888, Boudin fit une nouvelle exposition Boulevard de la Madeleine, N° 9. Cette exposition comprenait 18 tableaux.
Le 19 avril suivant il fit une vente à l'Hôtel Drouot. Le catalogue contenait 100 numéros : 60 tableaux, 30 pastels, et 10 aquarelles.
Le produit net s'éleva à 9.105 fr. 15.
Sur un exemplaire du catalogue, à côté du prix d'adjudication de chaque article et du nom de l'acheteur, Boudin inscrivit mélancoliquement le prix des cadres et en fit le
total qui était de 2,080 francs, ce qui réduisit le produit de la vente à 7.025 francs, pour les cent ouvrages vendus !
La même année, l'infatigable artiste exposa au Salon un tableau intitulé : " Une corvette russe dans le bassin de VEiire, au Havre ". Ce tableau fut acheté par l'Etat et placé au musée du Luxembourg.
Mais, l'année suivante, 1889, une grande douleur vint atteindre Eugène Boudin : Le 24 mars il perdit sa femme. En cette triste circonstance il reçut des lettres profondément émues des plusieurs artistes de ses amis, entre autres de l'excellent paysagiste Guillemet. Claude Monet n'oublia pas non plus Eugène Boudin! Il lui adressa la lettre suivante :
Fresselines (Creuse), 28 mars 188 g.
Mon cher Boudin,
C'est ici, dans un pays perdu, que j'apprends le terrible malheur qui vous frappe, ce qui vous explique mon absence.
Croyez que je prends part à votre douleur. J'ai passé par là, et je sais le vide que laisse une telle perte. Soyez fort et courageux, c'est la seule chose que je puisse vous dire en vous envoyant mes bien sincères compliments de condoléance.
J'ai bien des reproches à me faire à votre endroit. Je me les fais bien souvent. Ne m'en gardez pas rancune, mon cher ami. Je suis
— io6 —
toujours aux champs, souvent en voyage, et toujours en passant à Paris. Mais, n'en soyez pas moins certain de l'amitié que je vous porte, ainsi que de ma reconnaissance pour les premiers conseils que vous m'avez donnés, conseils qui m'ont fait ce que je suis.
Votre vieil ami bien dévoué,
CLAUDE MONET
Dès mon retour, dans un mois, j'irai sûrement vous serrer la main.
A la même époque, Claude Monet faisait une exposition de ses œuvres boulevard Montmartre, et M. Hugues Le Roux écrivait le récit des débuts de ce grand artiste, récit dans lequel apparaissait Eugène Boudin et dont il a été parlé plus haut.
M. Hugues Le Roux terminait ainsi son article :
« L'histoire des débuts de Claude Monet est celle de tous ses camarades. Les premières toiles qu'ils envoient au Salon emportent un vif succès de curiosité. En 1 864-1 865, les marines qu'il expose sont placées à la cimaise. L'on fait beaucoup de bruit autour de "La femme à la robe
— loy —
verte" qui aujourd'hui est dans la galerie de M. Arsène Houssaye.
« Je la garde pour le Luxembourg, avait écrit l'acquéreur au jeune peintre, quand les temps seront venus. »
« De même une " Marine à Honfleur " que possède aujourd'hui le chanteur Faure, fut l'objet de nombreux articles dans la presse. C'était une tentative de plein air séduisante et hardie.
« Tant que les impressionnistes s'étaient contentés de succès isolés, on les avait loués sans se préoccuper des conséquences de ces éloges. Mais lorsqu'on vit surgir des imitateurs de leur manière, lorsqu'on s'aperçut qu'ils tendaient à se grouper et qu'ils faisaient école, on tenta d'étouffer la révolution dans l'oeuf. Désormais, leurs envois furent systématiquement refusés.
« Le fantaisiste Alphonse Allais a défini l'impressionisme d'une façon bien divertissante dans un de ses articles à triple ironie qu'il intitule : Chroniques du bon sens.
— « Vous ne savez pas, fait-il, ce que c'est que les impressionistes ? Eh bien, je vais vous l'apprendre :
'(- Ce sont des gens qui s'imaginent bouleverser l'Art parce qu'il ne délimitent pas le contour des objets et qu'ils font de la peinture moins foncée que les autres.
« Voilà ce que c'est que les impressionnistes.
— io8 —
« Naturellement ils ne fichent pas un sou. > Ils ne fichent pas un sou. Mais que leur importe ! Ils ne se découragent pas.
Claude Monet est toujours aux champs, et pendant ce temps il fait une exposition particulière boulevard Montmartre.
Quant à Eugène Boudin, il fait aussi une exposition particulière dans la galerie Durand-Ruel, rue Le Peletier, du 8 juillet au 14 août 1889,
Il expose 89 tableaux faits à Dordrecht, à Etaples, au Havre, à Deauville, à Trouville, à Berck, à Oisème, à Camaret, à Anvers, à Fécamp, à Honfleur. Le catalogue de cette exposition est précédé d'une notice anonyme. Cette notice est l'œuvre du graveur Félix Buhot, et, à ce titre, elle mérite d'être réunie aux divers documents qui concernent Eugène Boudin.
« La plupart des lecteurs de ce catalogue auront certainement gardé mémoire de l'exposition première des œuvres de M. Boudin, organisée comme celle-ci par M. Durand- Ruel ; mais alors dans un local beaucoup moins favorable
^ tu ^ S
que ne le sont les galeries actuelles de la rue Le Peletier. C'était au boulevard de la Madeleine, en février 1883, et ce fut le début d'une série d'expositions individuelles.
« Aujourd'hui, M. Durand- Ruel réunit une soixantaine de tableaux et pastels choisis dans l'œuvre des six dernières années. L'exposition actuelle n'est donc à aucun titre une réplique de celle de 1883, qui montrait l'ensemble des travaux de M. Boudin. Résultat de ces récentes et incessantes recherches, elle manifestera, croyons-nous, la deuxième manière du peintre qu'on pourrait appeler la manière lumineuse et ensoleillée. Sa palette s'est enrichie de notes nouvelles ; son étude constante de la nature, sa soif du vrai et du mieux l'ont amené au but poursuivi : une plus grande intensité dans la lumière, un rendu plus puissant, plus sonore des colorations franches et vives.
« Certains morceaux font briller avec une énergie particulière les rares qualités d'harmonie dans l'éclat, possédées cette fois par une maîtrise supérieure : sans parler des pastels, notes rapides mais complètes, sur nature, véritable Liber studiorum de l'artiste ; nous voulons signaler ces dernières plages de Deauville inondées de soleil matinal, ces marines aux ciels d'azur, comme le Brick anglais et le Retour des barques de pêche, enfin et surtout le tableau d'animaux qui porte le numéro 53 dans le catalogue dressé
IIO
par le peintre avant sa fuite vers la mer, tableau qu'il intitule modestement Etude, et qui nous semble une des plus belles toiles de ce genre que jamais aucun maître ait signée, y compris Paul Potter, Cuyp et Troyon.
« D'autres toiles encore nous transportent dans de gras et humides pâturages où ruminent de belles vaches normandes ; et ces tableaux, que le peintre a traités avec des soins et dans des formats inusités, ne seront pas une des moindres attractions de cette galerie. Déjà, en 1883, M. Boudin avait exposé des études d'animaux auxquelles le public, absorbé par les vues de ports et de villes, n'accorda pas peut-être toute l'attention qu'elles méritaient. Nous pensons que les toiles nouvelles peuvent soutenir la comparaison avec les œuvres des meilleurs animaliers modernes, et avec celles du plus illustre de tous. Si elles ne présentent pas les robustes structures, les modelés gras et soyeux des vaches de Troyon, elles possèdent des qualités de finesse, de distinction et de fluidité dans les ciels que ce dernier n'avait pas toujours, il faut le reconnaître. Outre que ces tableaux reposent sur des centaines d'études et de dessins rehaussés, cherchés par la construction et par l'allure, — et qu'il faut, pour se faire idée de leur nombre, avoir vus dans l'atelier du peintre, — il est bon de rappeler que M. Boudin, par la nature même de ses anciens travaux,
était tout préparé à aborder ce genre spécial auquel il semble se complaire aujourd'hui. Il fut, en effet, aux temps difficiles de ses débuts, le collaborateur de Troyon pendant plusieurs années
« Aux Salons annuels, ses tableaux avaient frappé les artistes par cette admirable justesse des valeurs, poursuivies et notées sans défaillance, qui fait l'incontestable supériorité du peintre, et dont Corot et Jongkind seuls, peutêtre, avaient jusqu'alors fourni d'aussi frappants exemples. M. Boudin fut, après ces deux maîtres, un protagoniste influent de l'étude du plein air, un des promoteurs de l'école impressionniste. »
M. Burty a dit de lui :
« M. Eugène Boudin, sans pasticher M. Jongkind, a eu les yeux ouverts par son œuvre. A son tour, il a fait un
élève c'est M. Monet, dont les paysages, lorsqu'ils n'ont
point été trop hâtivement brossés, exercent sur les spectateurs délicats une sensation d'étonnement charmé. D'autres, moins sincères ou excessifs, ont parfois compromis la cause.
« M. Boudin ne s'est point improvisé impressionniste. Il est arrivé à ses conclusions par des raisonnements, des
comparaisons et des essais L'étude des conditions expresses sous lesquelles se présente ici et là la nature le conduit seule. Nulles traces d'école.
« S'il fallait absolument établir des comparaisons, trouver des maîtres à un artiste sorti de la mer et qui s'est formé à peu près seul, nous les chercherions volontiers dans ces peintres hollandais du dix-septième siècle qui, sur des faits et des spectacles simplement observés et traduits, ont écrit des pages d'une sûreté de méthode et d'un charme d'intimité parfaits, et, plus particulièrement, dans Van de Velde et dans Van Goyen. M. Boudin nous semble par instants un descendant bien moderne, bien contemporain de ces deux maîtres ; plus d'un grand amateur s'est plu à réaliser le parallèle, et, de ce redoutable voisinage, le peintre moderne n'a pas été diminué.
« C'est qu'en effet, depuis bien des années déjà, les œuvres de ce travailleur solitaire et infatigable, dont la production est immense, sont entrées dans presque toutes les collections. Comme il arrive souvent au début, les premiers acheteurs des ouvrages de M. Boudin furent des artistes, des peintres. A cette époque initiale dont nous avons parlé, alors que les exigences de la vie le confinaient à Ronfleur ou au Havre, M. Boudin avait souvent recours au pastel pour fixer dans des notes rapides, mais extra ordinaire ment
justes et ressenties, les effets fuyants des nuages et de la mer. Ch. Baudelaire les vit au Havre en 1859, et, dans une étude consacrée au Salon de cette même année (où M. Boudin exposait son premier tableau), il parla de ces pastels avec enthousiasme.
« Un peu plus tard, Corot les vit à son tour, ces pastels, et insista tellement auprès de leur auteur pour en acquérir quelques-uns, que M. Boudin finit par céder, malgré son attachement pour ces documents précieux, dont l'ensemble formait une véritable histoire du ciel. M. Burty trouvait qu'ils rappelaient les études de nuages que se disputaient les admirateurs d'Eugène Delacroix à la vente posthume de ses cartons.
« Ce que nous venons de rappeler ici n'est peut-être pas inutile pour expliquer la virtuosité vraiment étonnante, mais toujours absolument sincère, déployée par M. Boudin dans les pastels actuellement exposés chez M. Durand- Ruel et qui sont, pour la plupart, de date récente. On est surpris de trouver, dans des croquis enlevés d'un seul jet, les tons nourris et solides, la composition pleine et unifiée, enfin toute l'orchestration de véritables tableaux.
« Il faut le dire à la louange des amateurs qui ont depuis longtemps déjà donné place à M. Boudin dans leurs collections, que leur choix n'a pu être déterminé par la
situation officielle du peintre. En 1883,1e jury lui décerna une tardive médaille de deuxième classe. Depuis, plus rien. Plus rien, malgré la constance de ses envois, souvent importants, aux Salons annuels. En fait d'honneurs officiels, M. Boudin ne cumule pas précisément. Au regard des faveurs de l'État, il est dans le même cas que MM. Degas et Jongkind. Mais qu'importe? Pour l'artiste épris de son art, comprendre, traduire la vérité, se rapprocher chaque jour de l'idéal, le faire sentir aux autres, n'est-ce pas déjà une grande part de bonheur et une douce récompense? Cet amour de l'art, cette foi artistique ont déjà soutenu M. Boudin dans bien des épreuves, noblement et discrètement supportées, et récemment encore, dans la plus douloureuse de toutes, la perte de la compagne dévouée de sa vie et de ses travaux. C'est pour lui qu'un critique sérieux et convaincu, M. de Fourcaud, écrivait, il y a tantôt six ans, ces lignes, par lesquelles nous voulons finir : « C'est la récom- « pense de ces chercheurs, longtemps méconnus ou incom- « pris, qu'ils sont tout d'un coup acceptés et admirés de « tout le monde. Leur honnête et patient effort a tendu à « déplacer la tradition : on ne leur rend unanimement « justice que quand la tradition est enfin déplacée. >
En cette année 1889, avait Heu l'exposition universelle. Le jury international décerna à Eugène Boudin une médaille d'or.
L'année suivante, en mai 1890, Boudin fit une exposition de ses œuvres à Boston, dans les galeries Chase, 7, Hamilton place.
A la même époque, Ribot faisait une exposition à Paris, dans la galerie Bernheim, 8, rue Laffitte, et Boudin lui écrivit à cette occasion la lettre suivante :
Paris, S juin i8go.
Mon cher Ribot,
Je ne puis résister au désir de vous envoyer mes sincères compliments sur votre très belle exposition que j'ai visitée hier au soir.
Vous avez réuni là des morceaux superbes, très admirés par la nombreuse société qui remplissait les salons de Bernheim et par vos confrères, très nombreux également.
Je n'ai regretté qu'une chose, c'est de n'avoir pas pu vous serrer la main et vous témoigner de vive voix toute mon admiration, tant pour vos récents ouvrages, qui attestent votre virilité, que pour des
— ii6 —
œuvres d'une autre époque qui m'étaient inconnues et qui resteront à côté des maîtres du passé.
Il est consolant pour nous de voir que, malgré les années qui s'accumulent sur nos têtes, nous tenons encore vaillamment notre place au milieu de cette jeunesse turbulente et oseuse, qui veut faire autre chose que ses devanciers et qui s'emporte peut-être un peu dans ses écarts de couleur et de fulgurance.
L'avenir mettra chacun à sa place et fera justice des exagérations peut-être utiles du présent. Laissons-les exulter et jeter leur sève à pleines mains, ces jeunes, et nous autres ne sommes-nous pas encore heureux de pouvoir, malgré les années, nous présenter encore au milieu de cette turbulente jeunesse.
A vous de tout cœur, mon cher Ribot, et mes bonnes amitiés à votre famille.
Aurons nous le plaisir de vous voir à Trouville cette année ? Je pars demain pour un voyage dans le Nord.
Boudin était alors choqué par les exagérations de certains nouveaux venus.
Il avait le souci d'éviter que sa peinture ne fît une vilaine tache grise, et il répétait souvent un mot que lui avait dit Daubigny : « Nous ne peignons jamais assez clair >. Mais il disait aussi : « La lumière a un langage. Il
faut la faire parler, il faut la faire chanter. Il ne faut pas la faire gueuler >.
Au mois de décembre de cette même année 1890, Eugène Boudin fait une exposition nouvelle chez Durand- Ruel, et, à ce sujet, M. Théodore de Wyzewa fait la remarque suivante :
« Les envois de M. Boudin à l'exposition de la rue Laffitte me paraissent d'un très précieux enseignement artistique. Ils montrent comment l'étude passionnée de la nature comporte par elle seule une possibilité indéfinie de progrès dans la finesse de la vision et la sûreté du métier. Ils montrent aussi comment un peintre français peut travailler un demi-siècle, atteindre un suprême degré d'habileté technique, créer cent œuvres d'un art toujours ferme et vivant, sans que les critiques influents s'avisent de le louer ou le ministre de le décorer : tandis qu'il suffit de peindre une dame la tête en bas ou de bouleverser un peu l'ordre suranné des couleurs tel qu'il est dans la nature, ou d'observer son modèle à travers un bocal de pharmacie ou la fumée d'un poêle mobile pour devenir aussitôt le plus décoré de nos jeunes maîtres ».
Au mois de mars de 1891 , Eugène Boudin fait encore une exposition dans les galeries de M. Durand-Ruel, qui a, le
— ii8 —
premier, compris et soutenu le mouvement impressionniste, et aidé ainsi au renouvellement des tendances artistiques en France et, par suite, en Europe.
Cette exposition comprend 33 tableaux, 34 pastels et 189 dessins, faits au Havre, à Berck, sur les bords de la Touques, à Tourgéville, à Deauville, à Saint-Valery-sur- Somme, à Etretat, à Trouville, à Dunkerque, à Étaples, à Saint-Val ery-en-Caux, à Dordrecht, en Bretagne.
Rendant compte de cette exposition, le critique du journal LArt dans les Deux Mondes, nous représente l'artiste au travail :
« Étaples avec ses sables, le Havre et son estuaire de Seine, le Finistère et ses blocs de rochers, partout où il y a une grève, un port, des bateaux, voilà l'atelier de Boudin.
« L'homme : une tête de vieux pilote, le hâle rouge, une barbiche blanche, le haut des joues rasé. Il a le parler très lent, bas, un peu monotone. La physionomie, toute normande, est placide, avec des yeux petits où se décèle la finesse. Il mêle la compréhension nette des nécessités mercantiles à un entêtement imperturbable dans ses convictions artistiques.
« A Paris, Boudin habite, 11, place Vintimille. Toute une grande pièce est encombrée de toiles, posées par terre,
s'appuyant contre le mur en longues rangées pressées ainsi que des capucins de cartes. Dans cet amas règne un ordre moitié chronologique et moitié géographique, où l'artiste se retrouve avec une aisance prestigieuse. Il ne fait là que des retouches, conservant à chaque œuvre la sincérité de l'étude en plein air. Partout, dans les couloirs même, déborde une incroyable quantité de dessins et d'esquisses aquarellées où se manifeste l'élément primesautier de Boudin. Il y a en lui une faculté innée de voir vite, juste, complet. Quelques coups de crayon, deux ou trois teintes ébauchées, des indications en marge, cela suffit, — toujours le tableau y est.
« Et c'est tantôt les floraisons prairiales, opulentes et grasses des environs de Trouville où, sur les bords de la Touques, ruminent paresseusement les vaches luisantes; tantôt des laveuses accroupies au travail en un fouillis mouvementé; ou bien de longues plages avec des groupes clairsemés sur le sable jaune. Mais ce que l'artiste préfère, c'est le port; sur les eaux paisibles se dressent les mâts, s'enchevêtrent les cordages des agrès, comme une étrange forêt sans feuilles, aux fortes lianes; çà et là, la note vive, éployée, des pavillons multicolores. »
.^JteBcB»
Tous ces éloges, les véritables artistes les avaient devancés. Les meilleurs d'entre eux ne comprenaient pas qu'Eugène Boudin ne fût pas décoré.
Le 13 juillet 1891, un grand peintre, Alfred Stevens, écrivait à Boudin la belle lettre que voici :
1 3 juillet i8gi.
Cher confrère,
Je lis, dans les décorés du Ministère des Beaux-Arts, Baudoin et non Boudin. J'aurais été si heureux, en vous envoyant ma carte, de n'y mettre qu'un seul mot : Enfin l
Croyez, cher confrère, que pas un seul peintre ne vous la donne, cette distinction; et cela depuis nombre d'années ; si un seul ne vous la donne pas, c'est qu'il croit depuis longtemps le ruban rouge à votre boutonnière.
Ceux qui, comme moi, sont plus heureux, auraient été plus fiers de leur distinction, s'ils avaient appris votre nomination.
Croyez, cher confrère, à mon admiration et à mes meilleurs sentiments.