‹ Eugène Boudin, sa vie & son œuvreChapitre 2 sur 18 · LIBRARY · texte numérisé non relu

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UNIVERSITY Of TOBOHTO

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La vie dun grand artiste tel que Boudin^ c'est comme ses paysages : « c'est fait avec rien », et cest très h eau.

Il est vrai que ce « rien » dont sont souvent faites les œuvres des maîtres^ ce n est pas peu de chose; cest toute T âpre joie du labeur^ c'est V ensemble des méditations, des e^orts, des observations, des épreuves, des tristesses, des doutes, et aussi des victorieuses certitudes si péniblement acquises ; dest tout cela qui vient s'' exprimer dans un trait, dans une touche, dans un accord de tons. Et ce rien, qui ne serait rien en effet par soimême s'il ne résumait pas tant de passion et de foi, prend à cause de tout celaune importance, un prix et une éloquence qui finissent toujours par s'imposer avec une force invincible.

La simplicité est la fleur d'une belle vie et d'une longue carrière. Dans les pages oîi cette vie d Eugène Boudin est résumée par un exécuteur testamentaire qui poursuit et achève une belle tâche, commencée avec une ardeur peu commune pendant les dernières années mêmes du maître, nous apparaît

une figure de brave homme, d'infatigable travailleur^ que rien ne lasse, qu aucune difficulté n'arrête et qu aucun succès ne grise. C'était sa nature comme cela, il a eu la grande sagesse, ou T exceptionnel bonheur, de vivre toutes les heures de sa vie conformément à sa nature.

Ainsi, fai toujours plaisir à le supposer, vécurent ces grands Hollandais, qu on commence à ne plus appeler de ce terme par trop dédaigneux de «. petits hollandais », et aussi certains bons maîtres français dont Boudin continue la tradition avec autant d'éclat dans son œuvre que de dignité dans son existence. C'est étonnant et consolant à la fois, de constater combien tous les hommes qui ont formé cette école française du milieu du siècle, étaient simples, forts, modestes, et paisiblement passionnés. A des âges divers, faisant partie de groupements différents, ils ont tous ce caractère commun, ils se ressemblent par ces fécondes vertus. Ici ce sera Corot, leur ancêtre et leur maître à tous, grande figure lumineuse, à jamais rassurante, homme plein de bonté et de robuste douceur, vrai type du grand poète et du grand artiste. Là ce sera le groupe de Millet, Rousseau, Daubigny, fuies Dupré, tous si acharnés à V œuvre, si désintéressés de la réclame, ou plutôt ignorant ce vilain mot et cette vilaine chose. Comme ils sont beaux et exemplaires, le taciturne et grand Millet, Rousseau si acharné chercheur, Daubigny. nature riante, instinctive.

de bon peintre et de brave homme, Dupré, vieille tête de lion, Bonvin, esprit mordant et ouvrier émérite. Et Daumier, incomparable bonhomme dont la vie est encore plus sim-ple et V œuvre aussi grande que celle de tous ceux-là. Et Ribot, fier et âpre bûcheur, aussi loyal que fin. Et le petit père Cals, très à part, petit homme timide de m,anières, mais dévoré de passion et de révoltes intérieures. Enfin bien d^ autres am^is de Boudin qu'on citerait encore, et de qui les impressionnistes tant attaqués à leurs débuts étaient les continuateurs directs, autant par l'effort que par le caractère.

Boudin a été un peu le trait d'union entre les maîtres dits de i8}o et ces « impressionnistes », ainsi quon les appellera encore longtemps, bien que ce mot ne signifie pas grand chose. En somme, on voit très bien la filiation entre des peintres comme Isabey, Jongkind, puis Boudin et Cals, puis enfin Monet, Sisley, Pissarro, (je place à part Renoir dont Vceuvre échappe à toute classification, ou plutôt se rattache plus directement au XVII P siècle, d'un seul bond). Boudin a joué même un rôle très considérable dans T évolution de la peinture française de paysage. Il s'en est rendu compte personnellement avec beaucoup de sagacité, et je ne sais rien de plus saisissant comme appréciation portée par un homme sur lui-même, que ces lignes que l'on retrouvera plus loin, mais asse;^ belles pour être imprimées deux fois et m,ises en spécial relief : «J'entrai

dit-il, par la porte que Jongkind avait forcée.... J'aurai peutêtre eu aussi ma petite part d'influence dans le mouvement qui porte la peinture vers V étude de la grande lumière, du plein air, de la sincérité dans la reproduction des effets du ciel. Si plusieurs de ceux que fat eu Vhonneur d'introduire dans la voie, comme Claude Monet, sont emportés plus loin par leur tempérament personnel, ils ne m'en devront pas moins quelque reconnaissance, comme f en ai dû moi-même à ceux qui m'ont conseillé et offert des modèles à suivre. »

Rien n'est plus juste, rien n'est plus complet. On aura beau chercher, on ne déterminera jamais mieux la place d'Eugène Boudin dans l'art de notre époque. Cette place est très belle, car tout en ayant servi d'intermédiaire à deux moments très importants de cette évolution, son œuvre a le bonheur d'échapper au sort trop souvent réservé aux œuvres de transition. Elle est complète et personnelle ; c'est tout un écrin de diamants gris, délicieux de finesse, tout taillés à délicates facettes.

Il n'y a plus à la commenter cette œuvre, tant elle est m.aintenant connue et appréciée à sa valeur, et vraiment j'aurais crainte défaire besogne par trop oiseuse si f allais de nouveau chercher dans le vocabulaire habituel de la critique les termes qui servent à dire la beauté et la variété des ciels, la limpidité de l'atmosphère, la grande harmonie qui règne toujours dans un tableau de Boudin, petit ou grand, enfin l'étonnante sûreté.

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acquise au prix de milliers et de milliers de dessins, avec laquelle en quelques touches il fait vivre et caractérise, dans V impalpable enveloppe aérienne^ les êtres et leurs demeures, barques ou maisons. Tout cela est à présent si évident pour tout le m,onde qu'il n'y a aucun bénéfice à le redire, et c'est pour cette raison qu'on a insisté plutôt dans cette introduction à un livre si scrupuleux et si documentaire, sur le profit moral, presque égal au profit artistique, qui se dégage de cette belle carrière.

Les relations de Boudin avec ses confrères sont empreintes de cette cordialité noble, de cette franchise parfaite qui sont vraiment les beaux côtés du caractère français. Voye:^ combien il est naturellement fidèle et bon envers Courbet au moment où celui-ci est devenu une sorte d' épouvantait dont les gens ^prudents » s éloignent, à moins qu'ils ne poussent la prudence jusqu'à lui jeter quelque pierre. Courbet, comme un immense enfant qu'il était, s'en attendrit, et, sans tout à fait s'en étonner, ne peut s'empêcher de faire la com-paraison entre Boudin et ses « lâcheurs ». Voye:^ encore avec quelle ardeur discrète il tient à honneur de figurer dans son coin toutes les fois qn il s'agit de fêter un de ses grands amis, un jour Corot, un autre jour Ribot.

Il ne réclame jamais rien pour lui. C est tout au plus s'il a un jour confié, dans un moment d'expansion, à un ami

très intime, quil était dévoré d'ambition. Oui, ma foi, il rêvait de donner un jour ( après sa mort bien entendu!) son nom à une rue d'Honfleur. Cela nous fait sourire avec beaucoup de respect ; mais lorsque nous y pensons un peu, nous ne tardons pas à sentir toute la prof ondeur et toute T importance d'un pareil sentiment. Honfleur, c'est pour Boudin le coin de terre passionnément aimé, c'est V enseinble des maisonnettes, des vieux édifices, des vieux bateaux, de la mer et du ciel auquel on revient tout le temps, pour y travailler avec un amour tout particulier ; c'est le lieu oii Von se sent le mieux vivre. Il n'est pas d'homme qui n'ait un pareil instinct, un pareil besoin, un pareil endroit d'élection; mais lorsque cet homme est un artiste, l'cBuvre n'est autre chose que la cristallisation de cet intense amour pour de la terre et des maisons, pour des rues et des hori:(ons, pour de la lumière et des flots.

Aussi voye:( comme Boudin, sans même s'en apercevoir, donne de la force à ce symbole, et comme il confirme notre remarque, avec ce cri du ueur, qui m'a beaucoup frappé dans un passage d'une de ses lettres : « A Paris, je suis comme un exilé! »

// a hâte de retrouver sa bonne brise natale, son accoutrement de bon vieux peintre loup de mer, et de s'en donner à cœur joie de travailler sur la jetée, sur la plage, dans les

champs, sur le marché, partout, dans cette petite immensité que sait se créer sur place tout véritable artiste. Ce qui donne encore à ce sentiment une beauté touchante., bien humble, et cependant presque dramatique, c est que Boudin se fait traîner là pour rendre le dernier soupir. Heureuse et enviable fin en somme. Combien peu d'humains ont la fortune de pouvoir choisir le cadre de leur mort !

Et bien., voilà de quels simples et m,odestes traits est faite cette vie qui, com^me nous le disions au début est., ainsi qu'un des paysages de notre bon maître, une page qui atteint à la beauté par la sobriété même. On en parcourra les étapes, joyeuses ou douloureuses, dans ce livre qui m.e semble excellent parce qu'il donne des faits et non des phrases. C'est la vraie façon d'écrire la vie des artistes, et il vaut mieux laisser parler les œuvres que de briller à leurs dépens. Celui qui a réuni et classé ces éléments d'une belle biographie qui va prendre sa place parmi les plus nourries et les plus instructives consacrées aux m,aîtres de notre siècle, a aim.é l'hom,me et son ceuvre avec un bien vif enthousiasme et un bien rare dévouement ; cette admiration se traduit d'une façon utile et virile : par un bon livre.

En le lisant, il m,e prenait un bien grand regret de n'avoir connu et rencontré Eugène Boudin que sur le sol parisien, et dans son costume d' < exilé >. Il était bien charmant, bien sym-

pathique ainsi, tout de même, avec son œil brillant, sa robuste onction de vieux Normand. Mais combien plus saisissante devait être la rencontre du peintre avec son gilet de tricot, ses galoches, sa botte de couleurs, sa casquette de marin laïque, et la joie de vivre et de peindre qui pétillait dans ses yeux, plissait de rides malicieuses sa bonne figure hâlée! A ceux qui n' eurent point la chance de le connaître dans cette intimité, ce livre va permettre de le deviner vivre, avec un très petit effort d'imagination'. Un y aura qu'à V écouter parler , — et il parle très bien.

Voilà donc une très bonne et très profitable tâche accomplie. Les centaines de dessins de Boudin, admirable enseignement ^ sont ou vont être répartis entre les musées de France; il y a des peintures dans tous les bons coins et dans les endroits ou ils peuvent apporter au public exemple et plaisir; enfin, cevolume montre sa vie en elle-même dans ses rapports avec ses meilleurs contemporains. Profite;^ de tout cela : en fait ou par la pensée, on ne saurait trop vivre dans la compagnie de braves gens.

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