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Eugène Carrière

RÈs épais, pour la foule, est le voile qui recouvre les réalités. C'est à l'aide d'équations, d'instruments de précision que les plus instruits avancent à tâtons avec, cependant, la ferme volonté d'y voir clair. Ils se rient souvent du poète, de l'artiste qui n'est pourtant séparé, lui, des mêmes réalités que par une gaze d'autant plus transparente que sa sensibilité est plus grande. Ce privilège, ceux-là ne le possèdent pas, qui, fort peu clairvoyants, ont « l'habitude de faire vivre les morts et mourir les vivants», comme se sent obligé de l'écrire Vigny dans Chatterton, un chef-d'œuvre du Romantisme.

Alors que la plupart des pseudo-artistes airètent leur superficielle vision à l'épiderme des corps, nous avons pu voir im grand moderne pénétrer plus avant dans l'àme humaine, c'est Carrière.

La vie d'Eugène Carrière est trop connue pour qu'il soit utile de la rappeler ici. Gournay revendiqua la gloire de sa naissance en 18/19, Pai'is le vit assidu jusqu'en 1906, oij la mort vint briser ime palette comme nous en connûmes trop peu.

Elève des Beaux- Arts en 1870, il s'engagea et fut prisonnier à Dresde durant une longue année. Son père était de Douai et sa mère strasbourgeoise ; Carrière en hérita la résistance et le caractère réfléchi propres aux contrées du Nord et de l'Est de la France.

S©n caractère méditatif transparaît de ses écrits : « Dans le court espace qui sépare la naissance de la mort, l'homme peut à peine faire son choix sur la roule à parcourir, et à peine a-t-il pris conscience de lui-même que la menace finale apparaît... » Contrairement aux artistes de l'Ecole de Valence, les Ribéra, les Ribalta, ce n'est pas de la mort que Carrière a empreint ses ouvrages, mais de la vie inaltérable, continue dans sa beauté astrale. Considérez un de ses reliefs

vaporeux au fond doré, en grisaille imperceptiblement rosée et violacée, vous y lirez notre préexistence et la survivance post-terrestre. Idéales sont ses peintures comme des feuilles dont avec une brosse fine on ôterait la chlorophylle pour lui substituer de l'or, du platine, du diamant. Ainsi s'efface en ses visages la chair fragile, substance d'un jour, pour laisser rayonner les reflets immortels de la conscience, qui ne s'éteint point.

Au Salon de 1879, Jeune Mère fut pour de certains, trop clairsemés encore, ime révélation. Carrière était alors élève de Cabanel.

En iQoo, il devenait membre du jury.

Carrière fit montre dans son œuvre d'une toute autre passion que son maître Cabanel. Il s'affirma plutôt épris de Vélasquez avec, en moins, la couleur et, en plus, autant qu'on ait le droit d'écrire en plus puisqu'il s'agit de Vélasquez, cette souplesse indicible qu'apportent ses contours estompés, ouatés et mystérieux.

(( La transmission de la pensée par l'art, comme la transmission de la vie est œuvre de passion »' dit Carrière, ou encore : « L'homme n'est pas une fonte, mais un repoussé : repoussé à grands coups frappés du dedans. »

Eugène Carrière caractérise le grand artiste personnel, épris seulement de la nature : source de toute inspiration, foyer révélateur du génie. Il n'est sensible qu'à la vie, à la caresse, à la souffrance, à l'âme enfin, mais indifférent aux routines, aux critiques de l'Académie comme à toutes les théories. On peut en dire presque autant de Jongkind qui, en ce sens, serait le Carrière du paysage, comme on a dit de ce dernier à cause de son faire vaporeux qu'il était le Corot de la figure.

De tous les deux, .Jongkind et Carrière, la technique nous échappe. Elle est insaisissable, fluide, évanescente, particulière par la seule profondeur et l'intensité de l'émotion qu'elle provoque.

Sa technique ? Mais elle jaillit des nerfs de l'artiste et plonge dans nos nerfs en s'en emparant. N'est-ce pas en art la véritable éloquence ?

-Carrière a résolu, d'un bond, la vieille querelle des Poussinistes contre les Rubénistes, querelle du dessin contre la couleur. On est empoigné, surpris, enveloppé, ne pouvant distinguer ni dessin ni couleur, mais ressentant la sensation imique, profonde, qu'a voulue et réussi à provoquer le poète-artiste.

C'est avec de la terre de Sienne naturelle, de la terre d'ombre naturelle, du jaune, du noir d'ivoire, une pointe de bleu, rarement de la laque rouge, quel-

ques gris et quelques blancs qu'Eugène Carrière s'est illustré par ces « saillies expressives » qui font, des figures peintes par lui, ce qu'a si bien exprimé Rodin : « des fenêtres ouvertes sur la vie ».

Sans m'arrêter sur de trop subtiles distinctions entre la ligne et la forme., je remarquerai simplement que, dans un dessin d'Ingres, il n'y a, pour ainsi dire, que des lignes, mais elles chantent, ces lignes, et donnent suffisamment la vie au sujet. Dans Carrière, point de lignes, il n'y a que des formes, mais elles chantent également ces formes, et quelle expression de pensée et de vie ne donnent-elles pas à ses figures?

On retrouve ces qualités dans les deux manières de Carrière : les tons nacrés du début, puis le brouillard grisâtre qui caractérise son second procédé. Mais qu'importe en art le procédé.*^ Il faut qu'un grand artiste arrive, sous deux dimensions, à exprimer d'abord les volumes et ce qui est plus encore : le sentiment et la beauté.

L'Académie, l'Ecole des Beaux-Arts qui, du temps de Carrière, furent hostiles à son génie comme à celui de Rodin, d'Edouard Manet, de Courbet n'empêcheront plus les lithographies de Carrière de figurer, puisqu'elles y sont déjà, au Cabinet des Estampes. Elles y représentent, en plus, ces lithographies, des figures qui nous intéressent : Verlaine, Pnvis de Chavannes, Daudet, Rodin, Henri Rochefort, Clemenceau, Elisée Reclus.

Depuis sa première exposition particidière, qu'il fit du 2 avril au 2 mai 1891, en plein cœur de Paris, boulevard Montmartre, Eugène Carrière a grandi, grandi et, depuis les hauteurs de Montmartre, où une rue rappelle son nom, jusqu'au Théâtre de Belleville duquel Carrière a fait le grand tableau saisissant, que l'on connaît, il n'est point d'artiste dont la mémoire soit restée plus populaire, plus parisienne, plus chère aux cœurs des Français.

C'est par une illusion intellectuelle, une sorte de transposition que l'esprit reconnaît une chevelure dans ce qu'un peintre en général désigne sur sa toile par le blond, le châtain ou le noir japonais dont il entoure l'une quelconque de ses têtes.

Quelque subterfuge qu'emploie l'artiste et si fine que soit sa brosse, c'est par des fils raides comme le métal qu'apparaît souvent traduit son effort.

La manière de Carrière facilite singulièrement cette transposition nécessaire

de l'esprit. Sa facture est si vaporeuse que la chevelure vole, vole ; les filaments paraissent plus ténus, plus déliés, plus souples même que dans la réalité.

Quand, dans un portrait, son entière habileté a laissé, pour ainsi dire, supposer les yeux : son génie a deviné d'avance que la lumière des regards admirateurs ferait naître l'iris et la pupille sur la toile en les pénétrant de ses rayons. On pense au mot de Guy au « la lumière a fait les yeux en les pénétrant ».

Il y a une sorte de commvmion indispensable entre toute œuvre d'art et la sensibilité qu'extériorise, de nos yeux, l'amour du Beau. C'est par une prédisposition singulière, un don natif de profonde divination qu'un peintre comme Eugène Carrière arrive à prévoir cette sensibilité qui, s'amalgamant aux contours, aux reliefs, aux ombres qu'il a si intelligemment marqués, engendre une impression admiratrice extrêmement forte, puisqu'elle classe sans conteste, aujourd'hui, ce génie au tout premier rang.

D'où résulte cet effet? De la science anatomique la plus consommée qui donne au visage et au front les reliefs, les saillies, les dépressions, les modulations dont l'existence modifie les aptitudes, l'énergie, la volonté ; comme elle, prédispose au dévouement, à l'abandon de soi-même, au sentiment affectueux.

C'est d'un modelé large, mais d'une subtilité presque insaisissable. Dans une magnifique tête de jeune femme à la boucle d'oreille, que je n'oublierai jamais, quelques touches claires sur le front, l'une surtout au-dessus de l'œil droit, accentuent l'intérêt intellectuel que présente ce visage expressif. Quant à la bouche, elle est une harmonie. Elle semble cacher des myriades de lèvres d'anges prêtes à réchauffer d'une amitié divine, immatérielle, le cœur d'un être adoré !

C'est à tous les procédés de Carrière, à tous ses traits, à toutes ses touches que Sully-Prudhomme eût pu appliquer ses beaux vers :

« Tous les corps olFrent des contours Mais d'où vient la forme qui touche, Comment fais-tu les grands amours, Petite ligne de la bouche ? »

vlean Dolent a bien fait d'exprimer ainsi ce qu'il voyait peu à peu surgir des toiles quand Carrière peignait ; c'étaient : « des réalités qui avaient la magie du rêve. »

Albert LETELLIER.

TRÈS poète, Carrière a toujoui-s compris que le beau en peinture comme en poésie, tout en nous offrant des formes finies, doit éveiller en nous le sentiment de l'infîni.

Nul autant que lui n'a ajouté à ses œuvres, à côté de la géniale aisance du dessin, plus de souplesse, plus de flou et plus de mystérieux.

C'est précisément le grand secret du génie que crévo(pier en nous, sous des traits limités, ce mystérieux iudéfini, illimité.

L'artiste doit nous montrei- (pie sous l'univers matériel qui se découvre à nos sens, un immense univers spiiituel se cache, insondable. C'est vers cet inconnu troublant que voguent nos espérances, notre rêverie. C'est aussi vers lui que vont s'échouer, hélas ! les efforts de l'esprit pour découvrir les causes et la raison d'être des mondes.

De cette source introuvable jaillit sans doute la sensibilité épandue dans l'espace et que nos nerfs recueillent im])arfaitcment, ce qui engendre ces extrêmes diflerences dans la sensibilité des grands artistes. Eugène Carrière se place au tout premier rang parmi les plus sensibles.

Le bâti, l'ossature, jusqu'aux lèvres d'un de ses visages paraissant au repos, trahissent le besoin de tendresse, d'expansion affectueuse. Tout ce que trace Carrière l'ait l'evivre éternellement cette tendresse, ce baiser, cette

effusion qui, pour ce philosophe de Taniitié, semble être le seul mobile des battements de nos cœurs. A-t-il eu tort ?

Rien d'égoïste dans cet art : point d'être isolé. Les yeux, à peine esquissés })ar l'artiste, montrent déjà le rapport d'un être avec ceux qu'il chérit.

Il est le ])eintre des subtils, de ceux (pii savent pénétrer les poètes.

11 présente des gammes de tons merveilleusement délicates, des gris violacés dont la douceur calme et enchante, des fonds estompés où l'or transparaît.

Qu'elles sont jolies ces teintes pour (jui aime les nuances de rêve, ce voile de la poésie !

« (Test des Ijoaux yeux derrière des voiles, Oli ! la nuance seule fiance Le rêve au réve... »

Joint à cela chez Carrière la ligne et le relief d'un Vélasquez.

Plus de souplesse dans son œuvre que dans l'œuvie des plus grands. Autant de profondeur mystérieuse que dans les productions des vrais poètes. Une vie de labeur et d'amour pour ses proches. Tel est Carrière !

r^e son vivant, attaqué comme tout ce qui est grand, il triomphe dans la toml)e de toutes les ignorances. La gloire de son génie n'est plus ternie que par cpielques aveugles, dont la désapprobation, d'ailleurs, est le plus sûr témoignage de sa grandeur.

Immatériel dans son art, il était né pour survivre à son époque.

Ses couleurs n'avaient, disait-on, point de brillant, point d'éclat. « Pas besoin de brillant, pas besoin d'éclat )>, se fut écrié Gœthe : « Was glanzt... »

« Ce ([ui ne tait (|ue luire est né pour un instant. Le solide n'a pas à éblouir, il est acquis d'ofhce à la postérité. »

Immense Cari'ière, que l'on te jdace dans une belle collection aux côtés d'Ingi-es : son dessin ne t'assondjrira pas plus que le charme })oétique des Monticelli, des Millet, des Fantin.

Qu'on t'entoure de chel's-d'o'uvi-e du grand Daumier : vous aurez un air de famille, ayant cherché tous deux la vérité, la j)i-ofondeur et ayant su atteindre à la même beauté.

Tu restes une des gloires i\c l'esprit de France : de sa psychologie.

EUCxENE CAR 111 ERE

de son analyse, de sa vision subtile et pénétrante jusque vers l'au deLà. Triomphe et sois aimé, car c'est pour toi aussi qu'il faut dire : entouré d'cruvres d'art, on ne vit jamais seul !

Un héhé d'Eugène Carrière avec ce (pi'il a d'observateur, de l'éflèclii, de méditatif dans les yeux vous trans[)erce soudain au moment où, rêveur sur un sofa, vous alliez sentir votre isolement.

La profondeur de ce regard, l'inconnu (pi'il recèle, la curiosité humaine, qui émane de lui, sa bonté douce et immatérielle, sont une sorte d'extériorisation visible qu'il produit de ce qui pense en lui. La mystérieuse inquiétude dont il frappe nos yeux distrait un peu du relief pourtant si anatomi([ue, si puissant de ce visage au front bombé, mais aux contours d'une grâce magique, insubstantielle comme son expression.

C'est une apparition, un rêve cpie violacent les teintes et que dore le fond, une suavité humaine, une àme juste assez matérialisée |)oui' qu'on la devine quoiqu'elle apparaisse comme voilée; c'est l'ossature savante de la face embrasée du rayonnement intérieur de l'homme, un rellet mystérieux de la Pensée éparse en l'insondable éther.

C'est la recherche décidée des yeux dont la destination est de [)énétrer les choses, c'est le besoin curieux de se mêler au monde tout en venant de si loin..., c'est un regard de sociabilité idéale; c'est le désir de rayonner des caresses et de goûter en retour des affections.

Gloire à la beauté, toujours, mais surtout gloire à la beauté (pii peut augmenter chez tous la force moiale.

ALBERT LETELLIEU.

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PORTRAIT DU PÈRE DE Madame CARRIÈRE (i883]

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TKTE DE FEMME ( 1 897) Haut. 0"'4i ; Uri;. o"'33

TETE DE GARÇONNET (19O2) Haut. o"'4.(): lartï.

FEMMK AU LIT (1804) Haut. o"'3S ; laru. o"4 5è

LA PRAIRIE ( 1 902) Haut. 1}'"'}'} : larg. o°'4i

TÈTE DE JEUNE FILLE (1898) Haut, on» 46; larg. o'"3S

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CARESSE D'ENFANT (igooj

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PORTRAIT DE GARÇON (l885) Haut. o"38; larg. o'"24

ENFANT DEBOUT (1884) Haut, on'33 ; larg. o'"27

RIÎVERIE (1900) PORTRAIT DE MADAME CARRIERE ( I y02)

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KEMME NUE COUCHÉE (1894) Haut. o"45 ; larg. o"'Ni>

PROJET DE Dl'XORATlON POUR LA SORBONNE (1898) SPECTATEURS AU THEATRE DE lîKULEVII.LE (1894)

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MATERNITE (1886)

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MATERNiTi'; (igo3)

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FEMME ASSISE ( 11)02) Haut. o"'66: lary. o"34

TÊTE DE FEMME (19O2) PORTRAIT DE FEMME (iQOO)

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PROFIL d'enfant ( I 882) I [aut . 0"'3 3 ; larg: u"'2 7

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