L'ETAT LIBRE
(Voir page 38.)
Aux premiers mois de 1860, un aumônier du roi (Victoi Emmanuel), l'abbé Stella rd i , avait été envoyé auprès du pape, avec la mission de proposer un vicariat qui se serait étendu à l'Ombrie et aux Marches en même temps qu'aux Légations. Pie IX avait écouté avec douceur, avec une certaine émotion ; il avait même discuté, il avait fini par refuser son adhésion. Au moment de l'invasion des Marches, ou au lendemain, Cavour, loin de chercher à envenimer la rupture, s'efforçait au contraire d'atténuer les ressentiments à Rome, et se flattait de pouvoir tirer parti des événements. Il se hâtait de rendre sans conditions des prisonniers qu'on lui avait demandés, et dès la fin d'octobre il écrivait à un ami, médecin fixé à Rome, homme intelligent et habile, le docteur Pantaleoni : « J'envoie à
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Rome une personne chargée de rendre les gendarmes prisonniers. La même personne est chargée de s'informer si le saint-père commence à reconnaître la nécessité d'en venir avec nous à des accords qui pourraient être trèsconvenables pour la cour romaine, qui assureraient son indépendance spirituelle bien plus efficacement que les armes étrangères. •>
Le docteur Pantaleoni fort mêlé au monde romain, lié avec des membres du sacré-collége, avait eu, de son côté, la même idée. De là toute une négociation secrète qui remplissait les derniers mois de 1 860 et les premières semaines de 1861, à laquelle se trouvait bientôt associé le père Passaglia. D'autres négociations s'entre-croisaient encore; la principale restait celle de M. Pantaleoni. Cavour ne laissait rien ignorer à l'empereur (Napoléon III), qui, lui aussi, avait ses projets, mais qui finissait par se rallier au travail mystérieux déjà engagé. De quoi s'agissait-il ? Le programme était, avec des avantages plus considérables, la première ébauche du système qui a trouvé depuis son expression dans la « loi des garanties. « Le pouvoir temporel disparaissait tacitement Le pape restait souverain avec les prérogatives, les droits, l'inviolabilité, les honneurs de la souveraineté. Le saint-père devait avoir un large patrimoine immobilier dans le royaume, garder la propriété absolue du Vatican et de quelques autres palais ou résidences. L'Eglise devenait complètement libre, indépendante dans son ministère spirituel. L'État renonçait à tous ses droits, à toute intervention dans les affaires de l'Église. C'était le grand traité de paix depuis si longtemps médité, rêvé par Cavour et résumé dans ce mot, qui a retenti partout : .< L'Église libre dans l'État libre ! » - Jusqu'à quel
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point la cnur de Rome entrait-elle sérieusement dans cette négociation? Il est bien certain du moins qu'elle semblait d'abord s'y prêter. Le père Passaglia était l'intermédiaire le plus actif entre Rome et Turin ; le cardinal Santucci acceptait le rôle de négociateur. Les uns et les autres voyaient le pape qui les écoutait, si bien qu'un jour Cavour recevait à Turin cette dépêche • « Le cardinal Santucci a cru devoir tout dire au pape... Il lui a parlé de la perte inévitable du temporel et des propositions amicales qui lui sont faites. Le saint-père s'est montré résigné. Antonelli a été mandé ; il a fait d'abord une vive opposition, puis il s'est aussi résigné et il a demandé au pape de les délier, lui et Santucci, du serment, pour traiter de l'abandon possible du temporel. Ils verront Passaglia, et celui-ci me demande de leur part que quelqu'un soit désigné ici ou envoyé de Turin pour négocier. On prie que Ja personne choisie ne soit pas un avocat! » Et aussitôt le télégraphe en portait la nouvelle vers Paris à l'adresse de l'empereur, qui, à vrai dire, en s'intéressant au succès, ne paraissait pas espérer beaucoup. Cavour, lui aussi, ne se flattait pas sans doute de toucher si vite le but; il croyait néanmoins voir une porte s'ouvrir, il redoublait d'efforts, il désignait les négociateurs qui avaient été demandés... Qu'arrivait-il cependant? Au moment où un premier pas semblait être fait vers une négociation, tout changeait brusquement de face. Ou bien le cardinal Antonelli n'avait paru céder que par subterfuge pour mieux pénétrer les desseins de ses adversaires et se donner les moyens de les combattre ; — ou bien il avait retrouvé l'espoir d'échapper à la nécessité, il avait cru voir les symptômes d'événements prochains en Europe, les signes d'une intervention possible des puissances catholi-
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ques. — Évidemment un dernier effort avait été tenté pour retenir le pape, à demi-entraîné vers la réconciliation. Toujours est-il que le cardinal Antonelli se hâtait de brouiller tous les fiis de la négociation, et il donnait même l'ordre au docteur Pantaleoni de quitter les États romains sous vingt-quatre heures ! L'intrigue des adversaires de la paix l'avait emporté, pour le moment; tout semblait suspendu. Cavour n'avait pas réussi par le .< moyen secret : . il avait le « moyen public, « le parlement, et il trouvait une occasion naturelle à propos d'une interpellation qui lui était adressée sur les affaires de Rome, au mois de mars 1861. Cette interpellation opportune n'était pour lui qu'une manière de reprendre ou de continuer la négociation au grand jour, devant l'opinion italienne et universelle...
(le comte de Cavour, par Charles dis Mayade. (Revue des Deux Mondes, 3* période, t. XVIII. — 15 novembre 1876.)