‹ Eugène DelacroixChapitre 65 sur 85 · CHAR LE T · texte numérisé non relu

CHAR LE T

La Combe ; on y trouvera sur la personne de Charlet et sur ses ouvrages des informations qu'on ne peut trouver ailleurs, et qui sont le produit des recherches les plus consciencieuses. On y trouvera surtout les précieuses lettres qui donnent une idée si originale et si caractéristique de son esprit. Rabelais eût écrit ainsi, s'il eût vécu dans notre temps.

Pierre Puget - naquit à Marseille le 31 octobre 1622. Son père, Simon Puget, était architecte et sculpteur; les premiers objets qui frappèrent ses yeux durent donc éveiller en lui, dès ses plus jeunes ans, l'instinct des arts, qui sommeille longtemps quelquefois, et que les circonstances n'ont souvent développé qu'assez tard chez de très-grands hommes. Il eut cela de commun avec Michel -Ange, dont le père nourricier était un pauvre sculpteur; ce qui lui faisait dire qu'il avait sucé la sculpture avec le lait. De même encore que l'artiste italien, il sortait d'une famille qiu avait des prétentions à la noblesse ; et ce frivole avantage, qui, pour l'ordinaire , facilite au commun des hommes l'accès à beaucoup de carrières , avait été le premier obstacle que Michel-Ange avait trouvé à l'entrée de la sienne, à cause de la répugnance que ses parents éprouvaient, malgré leur

1. Extrait du Plutarque français, 31" livraison, librairie Langlois et Leclerc, rue de la Harpe, 81.

2. Des historiens le nomment Pierre-Paul. C'étaient les noms de Piubens. Prud'hon s'est aussi appelé Pierre-Paul.

pauvreté, pour une profession qui était alors peu différente de celle de simple ouvrier. Le père de Puget, au contraire, encouragea de toutes ses forces le penchant de son fils. Il n'eut bientôt plus rien à lui apprendre, et le plaça chez ua constructeur de marine, nommé Roman, qui avait une sorte de réputation comme sculpteur d'ornements pour les navires. Les progrès du jeune Puget furent dès lors si rapides que son maître ne tarda pas à lui confier des travaux importants. Le jeune homme fut chargé de la construction et de la décoration d'une galère dont il avait lui-même fait le plan et le modèle.

Puget commença donc par être ouvrier : c'est la meilleure éducation qu'on puisse recevoir pour les arts dont la main est l'instrument; il en résulte une pratique et une patience dans T exécution des détails que l'on n'acquiert point an même degré dans les académies. Cependant, un talent si supérieur devait bientôt se trouver à l'étroit dans des travaux peu faits pour le captiver tout entier , et qui avaient seulement éveillé en lui les premières étincelles d'une flamme qui demandait d'autres aliments. Sa jeune imagination rêva de l'Italie et des exemples qu'il y entrevoyait : ce voyage devint donc le but de son ambition. Mais , par une bizarrerie sur laquelle les biographes ont tous glissé, nous le voyons aspirer à voir l'Italie avec le projet de devenir un grand peintre. On ne trouve rien dans l'histoire de ses premières années qui indique ce qui put donner naissance à cette subite passion ; car l'art de la sculpture en bois , dans laquelle il avait débuté , était un acheminement à la grande sculpture, qui devait un jour faire sa gloire.

L'histoire des grands artistes offre fréquemment le spectacle d'un esprit vigoureux flottant pendant de longues

années entre plusieurs partis, et même entre des vocations qui semblent opposées. Combien d'hommes célèbres ont été lents à se connaître eux-mêmes! Né pour ainsi dire en pleine sculpture, Puget, qui devait être le plus grand sculpteur de son temps , se fourvoie pendant plusieurs années et se prend pour la peinture d'un amour qui fut stérile, au moins pour sa réputation.

Parti pauvre pour son voyage et avec toute l'insouciance de la jeunesse, il fut bientôt forcé de s'arrêter faute d'argent. Il était parvenu jusqu'à Florence ; mais il avait épuisé toutes ses ressources, et ne tarda pas à tomber dans le dénûment le plus complet. Sa timidité , et sans doute aussi sa fierté naturelle , l'empêchaient de tirer parti de ses talents. Déjà il s'était vu forcé d'engager son mince bagage et jusqu'à ses outils, quand le hasard lui fit rencontrer un vieux sculpteur en bois qui fat touché de sa misère et voulut bien, ne pouvant l'employer lui-même, le présenter au principal sculpteur chargé de diriger les travaux d'ornement dans le palais du grand-duc. Cet homme parut peu empressé d'abord à faire l'essai des talents de ce nouveau débarqué; il ne lui confia, pour commencer, qu'un petit panneau de boiserie dont les ornements étaient tout composés et le travail fort simple. Puget se mit à cette besogne sans mot dire, mais non sans jeter des regards d'impatience sur d'autres ouvriers employés près de lui à des ouvrages plus importants. Son essai n'ayant pas déplu, il demanda à être chargé de l'exécution d'une console d'un travail plus compliqué, et il s'en acquitta de manière à surprendre le maître , ainsi que ses compagnons. Il entreprit bientôt d'en faire un nouveau dont il voulut inventer la forme et les détails, et s'en tira avec le même bonheur. A compter de ce moment, le maître sculpteur commença à

se savoir gré de l'acquisition qu'il avait faite dans ce jeune Français, accueilli d'abord avec tant de froideur; il ne tarda pas à se l'attacher par toutes sortes de prévenances autant que par les travaux qu'il lui donna à exécuter ou à diriger. Enfin, il en fit en quelque sorte son second, voulut le loger chez lui , et chercha à le retenir de toutes les manières.

Puget avait trouvé là à vivre, mais non pas à donner l'essor à sa passion et à son génie. 11 aspirait toujours au séjour de Rome. Son maître l'entretenait souvent des talents de Piètre de Cortone, avec qui il avait une sorte de liaison. Ce peintre était dans ce moment à l'apogée de sa réputation, et les discours que le Puget en entendait faire réchauffaient du désir de lui être présenté. Tout fut mis en usage par son maître pour le retenir. L'architecte du grand-duc, qui avait fort bien compris aussi de quel avantage il était pour lui de voir à la tête des travaux de sculpture des divers palais de Florence un homme aussi supérieur au commun des ouvriers qu'il employait journellement, lui offrit inutilement une pension. Puget trouvait que son séjour à Florence n'avait été que trop prolongé : un an et plus s'était écoulé depuis qu'il s'y était arrêté, et il n'y était demeuré autant de temps que pour reconnaître en quelque sorte l'accueil et les bons offices de son patron. Il fallut donc que ce dernier lui donnât une recommandation pour un sculpteur de Rome, qui était de ses amis, et qui se chargerait de le présenter au Cortone. Muni de cette introduction, le jeune artiste, après un voyage que son impatience dut abréger , se présenta à cet ami, dans lequel il retrouva l'accueil et la cordialité de son premier maître ; mais il n'en fut pas tout à fait de même auprès du peintre, qui se montra dès l'abord très-réservé

vis-à-vis de l'étranger. Cependant les dessins du jeune homme, dans lesquels il était facile de reconnaître les indices d'un talent peu ordinaire, adoucirent ses dispositions. Il changea avec lui de manières , et ne tarda même pas à l'admettre dans son atelier sur le pied de la familiarité. Puget fut ébloui de cette faveur et ne pensa qu'à s'en rendre digne par son ardeur au travail. Non-seulement il fut tout à la peinture, mais la peinture de Piètre de Cortone fut la seule bonne à ses yeux. Profitant des avis du maître et de ses exemples, il fit dans l'exécution des progrès rapides, et apprit en peu de temps tout ce qui était nécessaire pour produire des ouvrages remarquables. Enfin, ses progrès furent tels que le Cortone lui offrit de le suivre à Florence pour l'y aider dans ses travaux. C'était là pour Puget un très-grand avantage à l'entrée d'une carrière dans laquelle il ne faisait en quelque sorte que s'essayer. On montre, parmi les peintures de Piètre de Cortone dans le palais du grand-duc , des détails et même des figures entières qui sont attribués au Puget. Sans nous arrêter à en discuter le mérite ou l'authenticité, nous ramènerons Puget à Marseille, où le rappelait déjà, malgré tant de séductions bien faites pour le retenir en Italie , cet amour vraiment fihal qu'il montra toute sa vie pour sa ville natale. Quoiqu'il n'eût alors que vingt et un ans (16Z|3), sa réputation s'était étendue en Italie. Il fut sans doute impatient de faire éclater parmi les siens des talents qui lui attiraient déjà le suffrage des étrangers.

C'est à cette époque qu'il faut rapporter sa liaison avec des officiers de marine qui parlèrent de son mérite à M. de Brézé , grand-amiral , lequel voulut voir le Puget et le chargea de faire un modèle de vaisseau aussi magnifique que passible. Cette circonstance , qui le ramenait à ses

premiers travaux, lui donna l'idée de ces belles poupes ornées, à galeries superposées, que rien ne faisait soupçonner avant lui , et qui ont été depuis tant imitées en France et ailleurs. Là, son imagination eut toute carrière, et ce qu'il y déploya d'originalité et de puissance reste un de ses plus beaux titres à l'admiration. L'arsenal de Toulon conserve encore, et l'on peut voir à Paris, dans le musée maritime établi au Louvre, quelques échantillons, malheureusement en bien petit nombre, de ses travaux de cette époque. Le peu de durée des navires et les accidents de la mer ont anéanti presque tous ces chefs-d'œuvre , et le temps , en effaçant ces derniers vestiges d'un art admirable, a détruit jusqu'à l'usage de ces ornements. Depuis l'époque où Puget les mit en honneur, on y a renoncé peu à peu sous le prétexte du manque d'utilité. Il appartenait à notre siècle de les abolir tout à fait. Ces belles inventions , qui ajoutaient aux navires tant de grâce et de noblesse, ne sont plus jugées un accompagnement nécessaire de leur construction. Pourvu qu'un vaisseau flotte, marche, combatte, il importe peu qu'il frappe l'imagination par des formes majesteuses. C'est au moins le système que les ingénieurs de ce temps ont fait prévaloir. La forme piteuse et écourtée des modernes navires leur semble sans doute une grande conquête de la civilisation et d'une raison bien plus avancée que celle de nos grossiers aïeux , qui se payaient encore d'apparences extérieures.

Quoi qu'il en soit, le vaisseau dont Puget s'était occupé sur les ordres de M. de Brézé fut terminé en iQh6 : on le nomma la Reine. La poupe représentait une série de figures allégoriques en l'honneur d'Anne d'Autriche, reine mère et surintendante de la marine. L'artiste fut en outre chargé de représenter le vaisseau dans des dessins très-achevés ,

qui le montraient sous ses aspects différents. On a conservé longtemps dans sa famille une répétition de ces dessins sur vélin et d'une exécution très-précieuse. Ce détail peut servir à montrer que sa capacité, qui embrassait facilement des ouvrages gigantesques, savait descendre jusqu'aux plus minces détails de l'art.

Le hasard lui fit rencontrer dans ce temps un religieux feuillant que la reine avait chargé d'aller à Rome mesurer et dessiner les principaux ouvrages de la sculpture et de l'architecture antiques. Puget se joignit à lui et le seconda avec ardeur dans ce travail. Il s'est vanté souvent de n'avoir pas omis un seul détail intéressant au milieu de cette vaste entreprise : nouvelle preuve de cette souplesse de facultés et de cette énergie persévérante, qui est celle que tous les grands esprits ont apportée à leurs travaux en tout genre.

Pendant les cinq ou six ans qu'il consacra à ces études, il put simultanément s'adonner à la peinture. C'est à cette époque qu'il faut rapporter l'exécution de la plupart de ses tableaux, quoiqu'il soit difficile d'en assigner la date précise. De retour à Marseille en 1653, il continua de peindre, et ne tarda pas à voir ses compositions se répandre en Provence dans les églises et dans les cabinets. On cite à Aix une Aimonciaiion et une Visitation, trois sujets dans la cathédrale de Marseille, plusieurs à Toulon et dans divers couvents. La liste de ses œuvres en peinture semble fort longue pour des productions dont aucune n'est arrivée à une grande célébrité. Le ciel voulut sans doute arrêter un si grand génie dans la fausse voie où il s'engageait avec une passion si singulière. Ce fut au moins un hasard bien heureux pour les arts que celui qui permit que Puget, interrompu au milieu de ses travaux par une maladie assez

dangereuse, fût supplié par ses proches et par son médecin lui-même d'abandonner la peinture comme funeste à sa santé. Pensons qu'il se fit, à l'aide de cette maladie ou de toute autre cause, une salutaire révolution dans les idées du grand artiste. Il se tourne tout entier vers la sculpture, qui devait enfin l'appeler à elle. On a peine à concevoir toutefois ce qui put faire penser à ses amis et à un médecin que la peinture fût un art plus pénible à exercer que la sculpture. Cet art, pour être traité surtout comme le traita Puget, qui était loin de s'y épargner, demande certes une vigueur de tempérament et même une force musculaire peu communes. Les matières rebelles et froides, l'humidité })resque inévitable des ateliers placés nécessairement sur le sol même, la poussière du marbre, dangereuse pour la respiration, mille difficultés rebutantes semblent écarter de cet art plus que sérieux les natures débiles. Enfin Puget prend le ciseau, et pour nous servir de sa sublime expression, le marbre tremble devant lui ^

Les premiers ouvrages connus, fruits de ce réveil soudain, sont les deux magnifiques cariatides de l'Hôtel de Ville de Toulon. Gomme on le voit, du premier bond il avait touché la borne de son art. Ce furent aussi les premières choses qui s'offrirent aux yeux du Bernin à son arrivée en France. Cet artiste célèbre ne put s'empêcher de s'écrier, à cette vue, qu'il était surpris que le roi, ayant un sujet si habile, eût songé à l'appeler près de lui. On applaudira sans doute à une explosion de sincérité si rare. Il est permis de croire que le Bernin, dont la vanité et la présomption ultramontaine étaient excessives, se trouvait

1. « Je suis nourri aux grands ouvrages : ji^ nage quand j'y travaille, et le marbre tremble devant moi pour grosse que soit la pièce. »

(Lettre à Louvois.)

peu préparé à cette rencontre toute fortuite, et qu'il ne put contenir l'expression de ses sentiments en présence d'une œuvre aussi capitale.

La même année Puget vint à Paris. Un M. Girardin lui commanda, pour sa terre de Vaudreuil en Normandie, deux statues de huit pieds et demi. Ces ouvrages étaient en pierre de Vernon et représentaient : l'un un Hercule, l'autre un groupe de Janus avec la Terre. Le célèbre Le Pautre vit ces statues ainsi qu'un bas-relief auquel Puget travaillait en même temps.

Il fut très-frappé de cette extraordinaire vigueur, et vanta beaucoup le statuaire au surintendant Fouquet, qui était alors très-occupé des fameux embellissements de Vaux. Il fut aussitôt question d'y employer Puget pour une part considérable. Il fallut préalablement l'envoyer à Gênes pour y faire les acquisitions de marbre nécessaires. Mazarin, ayant aussi entendu parler de son mérite, lui avait envoyé, un peu après, Colbert, alors son secrétaire, afin de l'engager à travailler pour son compte, avec de très-grands avantages; mais Puget se trouvait déjà lié par ses engagements avec, le surintendant : il crut donc devoir refuser le premier ministre. La mauvaise grâce de Colbert, dans les relations qu'il eut par la suite avec le Puget, n'eut sans doute pas d'autre source que ce refus si simple, et dont beaucoup d'artistes n'eussent peut-être pas été capables. L'artiste partit donc sans hésiter pour l'Italie; il dut néanmoins s'arrêter quelque peu à Marseille, où on lui avait demandé des plans pour l'embellissement du Cours et de l'Hôtel de Yille. Ces projets, auxquels il mit ce zèle et l'application qu'il portait à tout, ne reçurent qu'une exécution très-incomplète.

Arrivé à Gênes, et tout en s'occupant de choisir et de

faire embarquer les blocs de marbre qu'il devait envoyer en France, il fait pour M. de Noyers sa statue de V Hercule gaulois. Ce magnifique ouvrage, peu connu des artistes eux-mêmes, est placé obscurément dans une antichambre du Luxembourg. Hercule est représenté couché, avec sa peau de lion et sa massue; on voit près de lui un écusson avec des lauriers. La partie faible de cette statue est la tête, qui est vulgaire; mais rien n'égale la vigueur du torse, des bras et des jambes.

Le désir de voir ce marbre, pendant que l'artiste y travaillait encore, attira dans son atelier toute la noblesse de Gênes. L'aristocratie de cette république était encore puissante et riche ; la nouvelle de la disgrâce de Fouquet, et par suite la ruine des projets qui avaient amené Puget en Italie, donna à ces nobles l'idée de le fixer près d'eux, et d'enrichir leur ville des ouvrages d'un homme si éminent. 11 faut citer avant tous les autres le fameux Saint Sébastien placé dans une des niches du dôme de l'église de Saint- Pierre -de- Carignan. Cette figure, dans laquelle Puget semble avoir épuisé tout ce que l'art a de souplesse et d'énergie pour exprimer la nature souffrante, est un rude voisinage pour tout ce qu'on remarque auprès; et quoique cette figure soit dans des dimensions considérables, tout y est si bien proportionné que l'art disparaît en quelque sorte.

Gênes possède encore beaucoup d'autres statues du Puget : le Saint Ambroise, qui fait pendant au Saint Sébastien dans la même église, d'un caractère différent mais tout aussi grandiose; plusieurs ouvrages d'architecture; la chapelle de Saint-Louis dans l'église de l'Annonciade, ainsi que l'hôpital général de Gênes, connu sous le nom de YAlhergo, où l'on admire une Assomption également de

sa main. Ce dernier sujet lui avait été également demandé par le duc de Mantoue, et ce prince fut si satisfait de l'ouvrage qu'il fit au Puget des offres très-avantageuses, voulant se l'attacher tout à fait. Ces offres arrivèrent précisément à l'instant où l'artiste, tout échauffé d'un affront qu'il avait reçu à Gênes, avait résolu tout à coup d'abandonner pour toujours cette ville. A la suite d'une méprise, il s'était vu conduire en prison par des sbires d'une façon ignominieuse qu'il n'avait pu digérer. Tout ce que les réparations et les excuses qu'on lui fit purent obtenir, c'est qu'il n'abandonnerait pas les travaux commencés; mais il ne voulut point en entreprendre de nouveaux, toujours résolu à se rendre aux instances du duc de Mantoue. La mort de ce prince et les invitations que Golbert jugea dans ce moment à propos de lui faire de retourner en France vinrent modifier ses projets, et l'espoir de travailler pour son pays lui fut un nouveau prétexte, plus que suffisant, pour rompre tout à fait avec les Génois. Cependant les avantages qu'on lui offrait étaient bien médiocres en comparaison de ce qu'il abandonnait en Italie; car, sans parler de la construction et de la direction de plusieurs monuments importants, il était sûr d'être employé en ouvrages de sculpture pour tout le temps dont il pourrait disposer. En outre, deux familles génoises, des plus puissantes de la république, lui faisaient chacune une pension de trois mille six cents livres, en dehors du prix particulier qu'on lui donnait pour ses statues. Pour tout cela, Colbert lui offrait des appointements de douze cents écus et le nommait directeur des travaux de sculpture navale de Toulon.

Ce retour en France date de 1669. Le marbre et la pierre se reposent pendant que Puget, occupé de plans magnifiques pour l'ornement des navires, se reprend de

nouveau aux occupations de sa première jeunesse, et y porte son ardeur accoutumée. Dans son imagination germent déjà des projets de construction pour faire de Toulon une merveille d'architecture. Sur ces entrefaites, le duc de Beaufort, amiral de France, se trouvant à Toulon pour y préparer la flotte qu'il devait conduire à Candie, fait une querelle à Puget au sujet de l'avancement de son vaisseau amiral. L'artiste demande brusquement son congé, que le duc, dans la première émotion de la dispute, lui accorde avec une égale vivacité. Mais on ne fut pas longtemps à lui faire comprendre que Puget n'était pas tout à fait un ouvrier qu'on pût congédier à volonté, ni surtout qu'il fût un homme aisé à remplacer. Après les excuses et les caresses que l'amiral mit en usage pour réparer sa faute, Puget, s'étant remis à l'œuvre, acheva en peu de temps la galerie du vaisseau le Monarque. Le temps et les flots nous ont envié jusqu'aux vestiges de ce beau navire, le plus imposant, suivant les contemporains, qui ait été construit en France, et qui fut englouti dans l'année même où il fut lancé.

Le Puget devait éprouver à cette époque un chagrin plus violent que la perte de ce bel ouvrage. Nous avons parlé tout à l'heure de ses plans pour l'embellissement de Toulon. Le plus important, celui auquel il avait attaché toute sa gloire, était celui d'un arsenal construit dans des dimensions et avec des accessoires dignes du lieu et de la destination du monument. On aura peine à croire que ce fut la sotte importance que s'attribuait l'intendant de Toulon qui fit manquer absolument ce projet si cher au grand artiste. Soit que ce personnage trouvât qu'il n'avait pas été assez consulté dans les plans, soit par toute autre tracasserie, de celles que la médiocrité n'est jamais embar-

rassée de susciter au mérite, non-seulement les travaux ne furent pas exécutés, mais la partie qui s'élevait déjà dans des proportions imposantes fut détruite par un incendie, dit-on. Cet incendie, qui venait à point combler la mesure, et renverser dans son germe un projet médité de longue main et conduit jusqu'au point de l'exécution, fut pour le Puget le coup le plus sensible. Il se vit retomber dans le cercle étroit des occupations secondaires qui étaient attribuées à sa place ; et bien qu'il y eût porté le zèle dont il était capable, bien qu'il eût de son propre mouvement inventé ou simplifié plusieurs machines, soit pour mater, soit pour caréner les navires, etc., etc., il sentit avec un amer déplaisir que sa vie s'usait, sans profit pour sa gloire, dans des travaux si fort au-dessous de son mérite. 11 avait, vers ce temps, commencé Iq M ilon. Quoiqu'il en ait, à diverses reprises, interrompu l'exécution, il semble que la verve qui respire dans cet immortel ouvrage soit un effet du plaisir qu'il trouvait à y travailler dans les moments que lui laissaient les occupations stériles dans lesquelles on laissait languir le premier artiste d'un siècle qui en compta tant de remarquables. On a encore la lettre que Lebrun écrivit au Puget après le succès de ce même Milon, qui avait été enfin présenté au grand roi, sur la réputation qu'on avait faite à ce morceau et qui était parvenue jusqu'au premier ministre. Cette lettre fait du Milon les louanges qu'on eût pu faire de tout autre ouvrage louable, mais non pas celles que méritait un pareil chef-d'œuvre. Lebrun, tout-puissant à cette époque, et directeur suprême des arts, voyait son style fleurir dans la sculpture aussi bien que dans la peinture des artistes soumis à son contrôle et à son influence. Coysevox, Coustou, Girardon, etc., etc., sont bien à l'unisson de son style imposant, mais un peu mo-

notone, convenable peut-être pour des décorations dont la symétrie est un des principaux mérites. Puget, au contraire, était un de ces sujets rebelles à la routine, peu plies à sacrifier leurs idées; et de fait, Y Andromcde ei le Mtlon, seuls ouvrages de sa main qu'on ait vus dans les jardins de Versailles, y faisaient en quelque sorte disparate. Si Ton joint à ces deux morceaux le hdi'A-YeW.ç^i à' Alexandre et Biogène, placé sous le péristyle qui conduit des cours aux jardins, on aura la liste complète des ouvrages sortis de sou ciseau pour la décoration des maisons royales : encore ce bas-relief, par des motifs qu'on ne peut attribuer qu'à l'envie, resta-t-il enfoui dans les magasins de la couronne pendant un temJDS considérable. Il fallut que la clameur de quelques gens de goût, qui le découvrirent par hasard sous la poussière dont il était couvert, obtînt à grand'peine qu'il fût tiré de l'obscurité longtemps après la mort de son auteur.

Tels furent les encouragements de Colbert à un Puget, à cet homme dont la volonté créatrice animait la pierre et le marbre, sous ce règne qui éleva des montagnes de marbre et de pierre ! Et pourtant on ne fut pas avare avec lui de promesses flatteuses : une lettre curieuse de Puget, que nous avons sous les yeux ^ donne la preuve que le roi avait entendu qu'aucun ouvrage de cet homme inimitable^ disait-il, ne pût aller à d'autres qu'à lui-même. C'est sur cette parole que le confiant artiste écrit au ministre pour lui proposer son bas-relief de la Peste de Milan, se faisant un devoir, dit-il, de refuser les offres qu'il avait reçues, et de ne disposer de son ouvrage qu'après l'avoir offert à Sa Majesté. Il prend même la peine de détailler dans sa

1. Elle est tirée de l'admirable collection de M. Feuillet de Conches et datée du 22 mars 1694.

lettre le nombre des figures et jusqu'à leurs intentions, qu'il explique avec une candeur remarquable; mais tout au travers de ce précieux autographe, on voit ces mots griffonnés dédaigneusement de la main d'un commis : Quil se pouvait défaire de son bas-relief; que le roi n était point en état de le prendre ni de le payer. Cet ouvrage était le quatrième que le grand homme offrait à Louis XIV, depuis plus de vingt ans qu'il était censé travailler pour lui, et cette somme que le roi n'était pas en état de payer était de six mille livres pour deux années de travail de l'artiste ^

Le Milon ne fut pas présenté à Louis XIV par Puget lui-même, comme on pourrait le penser d'après plusieurs anecdotes à ce sujet. Ce fut son fils qui fut chargé de ce soin. 11 recueillit pour son illustre père les éloges du roi, et aussi ceux des courtisans, qui auraient craint sans doute de manifester une opinion contraire à celle du maître. Cependant on prit soin d'effacer en quelque sorte et le triomphe et la statue. Le Milon se trouva placé dans un coin si reculé et si abandonné du petit parc, qu'il y était comme en exil. Ce fut le roi lui-même qui le tira de ce honteux abandon pour le faire placer à l'entrée de l'allée royale, où il se trouvait encore il y a peu d'années, quand enfin on jugea à propos de le soustraire, après plus d'un siècle et demi, aux injures de l'air et de l'humidité. On ne saurait trop regretter que la même mesure ne se soit pas étendue à Y Andromède , qui reste encore exposée aux mêmes inconvénients, et qui sera bientôt entièrement

\. Puget reçut du roi à sa présentation, qui eut lieu vers la fin de sa vie, une médaille en or sur laquelle on lisait : Félicitas publica. C'est à cet acte de munificence dérisoire que se réduisirent, après les trois ouvrages que nous avons mentionnés, les promesses de Louis XIV.

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détruite dans cette place redoutable, sous ces arbres qui distillent la pluie sur le groupe entier, qui en est depuis longtemps tout défiguré.

Ce dernier groupe (ïAndro))i(de et du Persée ne fut placé à Versailles que deux ans plus tard, en 1685. Le ministre, voyant le succès du Milon, avait demandé au Puget s'il avait quelque autre ouvrage semblable en train d'exécution, et le statuaire avait proposé YAndromùde, qui était alors presque terminée. C'est à cette occasion, et en réponse à la lettre de Louvois, qu'il lui écrivait pour lui détailler les projets qu'il eût désiré exécuter pour Versailles. Son imagination échauffée ne voit que colosses et prodiges, et ces prodiges eussent été réalisés sans peine par cet homme extraordinaire. Mais on concevra facilement qu'en présence de cette armée d'envieux et de rivaux qui se disputaient les faveurs du ministre, il dut voir s'envoler en fumée des rêves si magnifiques. Il avait imaginé, entre autres choses, de placer au milieu du canal de Versailles une statue gigantesque de trente-huit à quarante pieds de haut, posée sur des rochers et entourée de Tritons, de Sirènes et d'animaux marins. Il eût de la sorte dignement complété la perspective de la grande allée, qui, par la manière mesquine dont elle se termine , est loin de répondre à la majesté de son entrée. Je passe sous silence ses autres inventions, ainsi que la lettre elle-même, qui m'entraîneraient hors des bornes d'une simple biographie. Pendant qu'on ^IdiZohxY Andromède à Versailles, la ville de Marseille demandait au roi de lui dresser une statue équestre en bronze. La ville avait jeté les yeux sur le Puget pour l'exécution de ce monument, et à cette nouvelle, ses amis de Gènes lui avaient envoyé un très-beau cheval pour lui servir de modèle. Les échevins avaient paru charmés

de ses plans et de l'esquisse de la statue. L'emplacement était arrêté ; on devait accompagner la figure du roi de constructions dont l'ensemble était également confié au Puget. Déjà on avait fait élever un atelier pour la fonte de la statue. Le malheur voulut qu'un des échevins se montrât tout à coup opposé au projet. 11 demandait la suppression de la plus grande partie des bâtiments, sur des motifs qui ne sont pas parvenus jusqu'à nous, mais en réalité parce que ces bâtiments masquaient sa maison et lui cachaient une partie de la décoration de la place. Cet homme avait eu en outre l'impudence de demander au Puget de lui faire gratis deux statues qu'il désirait pour sa maison de campagne. Puget avait traité et ses demandes et ses critiques comme il le devait. Il en résulta que la seule voix de ce magistrat subalterne eut assez de poids dans les décisions de l'Hôtel de ville pour faire rompre avec le Puget tous les marchés et engagements relatifs au monument projeté , et , sans aucun ménagement , en accorda à l'instant tous les travaux à un sculpteur médiocre de Marseille, nommé Clérion, qui offrait un rabais dans les frais de l'entreprise.

On peut juger de l'indignation de Puget; celle de tous les hommes honnêtes et de tous les gens de goût ne lui fut point une consolation suffisante après un aussi cruel désappointement. Cette nouvelle insulte lui rappelait trop amèrement son premier échec à Toulon , quelques années auparavant, qui avait eu des causes à peu près semblables. Un cruel découragement devait accompagner la ruine de si vastes espérances chez un homme qui se trouvait à ce moment de la vie où le cours naturel des choses n'invite que de reste à la retraite. Le voyage que fit l'artiste à Paris, à la suite des dégoûts qu'il avait essuyés, fut loin

de calmer son irritation. Il était venu suivre de nouveau les sollicitations qu'il avait à plusieurs reprises adressées au ministre au sujet de la médiocrité du prix dont on avait payé le peu d'ouvrages qui lui avaient été demandés. Il alla voir un jour Le Nôtre, alors intendant des bâtiments, qui voulut le promener dans les jardins de Trianon et de Versailles. Plusieurs courtisans l'entretenaient de ses ouvrages, et particulièrement de ce projet du monument de Marseille, qui avait été pour lui un si rude coup. A ce propos, et sur les plaintes auxquelles Puget donnait un libre cours avec une franchise peu ordinaire à la cour, Mansart, qui était présent, s'était permis de lui dire que, si lui, Puget, consentait à faire le travail pour le prix dont on était convenu avec Glérion, il se faisait fort de le lui faire obtenir de préférence. Puget, justement piqué de la comparaison, lui avait dit qu'on pouvait mettre un homme comme lui en parallèle avec des Algarde et des Bernin, mais non pas avec des Glérion. En aucun temps et devant qui que ce fût, Puget n'avait consenti à se voir ravaler audessous de l'estime qu'il croyait lui être due. Louvois se récriait fort sur le prix, cependant fort modique, qu'il réclamait pour ses ouvrages; et, à propos d'une de ces sommes, le ministre lui dit que c'était la paye d'un général d'armée : « Vous avez beaucoup d'officiers dont vous pouvez faire des généraux, avait résolument dit l'artiste, mais vous n'avez en France qu'un Puget. »

Toutes ces façons ne devaient pas avancer beaucoup ses affaires. Il le sentit au bout de peu de mois et retourna à Marseille sans avoir rien obtenu. On ne fit aucun droit à ses justes réclamations. Quand il avait envoyé le bas-relief d^ Alexandre , il avait en vain représenté qu'après tant de promesses, le Milon, l'Andromède et ce dernier ouvrage

étaient les seuls que le roi eût voulus de lui pendant les vingt- trois ans qui s'étaient écoulés depuis qu'on l'avait tiré de Gênes, où son talent recevait au contraire tout l'emploi dont il était capable. On lui avait payé pour l'Andromède quinze mille livres , et il apportait la preuve que l'achat du marbre, son transport à Marseille, le salaire des ouvriers, et enfin la conduite jusqu'à Paris avaient absorbé plus des trois quarts de la somme : ses autres ouvrages avaient été payés à proportion.

Que dire de l'indifférence de ces Colbert, de ces Louvois, de la mesquinerie de Louis XIV, de la basse envie de tant de rivaux avides, si ce n'est que l'histoire de Puget est celle de presque tous les hommes qui lui ont ressemblé? Puget a vu son mérite méconnu; ou plutôt, en lui accordant des louanges qui ne coûtaient rien, on fatiguait son talent dans d'obscurs emplois. A partir de son retour à Marseille vers 1692, on ne cite guère de lui, comme ouvrage de sculpture, que son bas-relief de Saint Charles Borromée, celui-là même qui fut refusé par Louvois; encore mourut-il sans y donner la dernière main. Il s'était construit à Marseille une maison qui existe encore en partie. Il a fait en outre, dans la même ville, plusieurs constructions qui datent des derniers temps de sa vie; quelques-unes ne furent point achevées par lui; l'église des Capucins, celle de la Charité, furent terminées par son fils François Puget. En 1673, il avait sculpté un très-bel écusson aux armes de la ville , supportées par des figures d'enfants. Ce morceau remarquable avait été cédé par lui aux échevins pour un prix à peine égal à celui de ses déboursés. On cite encore sa Halle aux Poissons, qui a conservé le nom de Halle Puget.

Ce grand homme mourut dans sa ville natale, le

2 décembre 169Ù, à l'âge de soixante -douze ans. Aucun monument n'y rappelle sa mémoire. A peine a-t-on respecté sa maison, fruit de ses épargnes et des loisirs de sa retraite. Au lieu de la consacrer en quelque sorte comme l'asile où le grand artiste se consolait, au milieu de sa famille et de ses travaux, des persécutions qui le troublèrent presque sans cesse, on l'a défigurée par le voisinage d'échoppes et de masures qui la dégradent. A peine y peut-on lire encore cette mélancolique inscription que Puget y avait tracée en la terminant : Nul bien sans peine-, et cette autre plus triste encore, et qui est comme le cri de son âme après les fatigues de sa vie : Salvator mundi , miserere nobisl

Le nom du Puget est l'un des plus grands noms que présente l'histoire des arts. 11 est l'honneur de son pays, et; par une bizarrerie remarquable, l'allure de son génie semble l'opposé du génie français. De tout temps, sauf de rares exceptions, parmi lesquelles Puget est la plus brillante, la sagesse dans la conception et l'ordonnance et une sorte de coquetterie dans l'exécution ont caractérisé le goût de notre nation dans les arts du dessin. Au rebours de ces qualités, Puget présente dans ses ouvrages une fougue d'invention et une vigueur de la main qui approchent de la rudesse, et qui durent étonner dans son temps plus qu'elles ne feraient au nôtre. Aussi l'espèce de disgrâce qu'il subit pendant sa longue carrière doit-elle être attribuée en grande partie à cette opposition qu'il offrait avec la manière des artistes ses contemporains, manière qui flattait le goût général. C'est précisément ce contraste qui le fait si grand aujourd'hui : aux yeux de la postérité, il efface tout ce que son époque a produit et admiré.

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