‹ Eugène Delacroix, sa vie et ses œuvresChapitre 72 sur 88 · Extrait de la Revue des Deux-Mondes, 1er juillet · texte numérisé non relu

Extrait de la Revue des Deux-Mondes, 1er juillet

2. Charlet, sa Vie, ses Lettres, etc., par M. de La Combe, 1 vol. in-8°.

CHARLET

plus complète des œuvres de son maître favori ; rien ne lui a coûté pour se procurer les épreuves les plus irréprochables et les différents états de ces épreuves. Outre une foule de pièces inédites, il possède un grand nombre de tableaux de Charlet et un nombre plus grand encore de ses plus belles aquarelles, genre dans lequel on sait qu’il a particulièrement excellé. Entouré de ces trésors, le consciencieux historien a été plus que personne en situation de faire ressortir des beautés dont il se nourrit en quelque sorte chaque jour et de les louer dignement. Que pourrais-je ajouter à ce tribut de pieuse vénération, sinon un témoignage de plus, et j’ose dire aussi enthousiaste, de mon admiration pour celui que Géricault appelait le La Fontaine de la peinture ?

Il est une face nouvelle et des plus intéressantes, je ne dirai pas seulement de l’esprit, mais du talent de Charlet, qui nous est révélée dans la publication de M. de La Combe. 11 nous le montre comme écrivain dans une suite nombreuse de lettres adressées à diverses personnes et à luimême, et dans des notes sur son art et sur divers sujets. L’originalité, la variété des tours, la verve bouffonne unie au sens le plus exquis, en font un recueil unique, et donnent le regret de tout ce qui s’est perdu de lui en ce genre. Sa nature plébéienne, dont il était fier, dont il exagérait avec complaisance les saillies, donne le ton à ces lettres incomparables. L’éducation de Charlet, il le dit luimême, avait été fort négligée ; il enchérissait encore sur ce qu’elle lui avait laissé de rude et d’inculte en apparence, et se montrait plus que de raison ignorant ou dédaigneux des usages du monde. Il se sentait ainsi plus à l’aise pour exprimer ses idées comme elles lui venaient, et surtout pour ne pas écrire comme un écrivain. C’est un don ajouté

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à tous les autres, que la nature a rarement refusé à la plupart des hommes remarquables. Il semble que cette faculté leur ait été donnée par-dessus le marché, pour la satisfaction des besoins de leur esprit et pour l’instruction des autres. On peut dire même qu’il n’est guère d’homme doué de quelque sentiment ou de quelque imagination qui ne trouve dans les occasions qui l’intéressent le mot propre, le tour convenable et même frappant pour exprimer sa passion ; mais c’est surtout quand ils parlent des objets qui font l’occupation et la gloire de leur vie que des hommes comme Charlet, comme Puget, inventent de ces images et de ces expressions qui semblent interdites aux écrivains vulgaires. « Jamais probablement, dit M. de La Combe, Charlet n’a relu une de ses lettres, et on l’eût bien étonné si on lui eût dit qu’elles pouvaient être publiées. Mettez les points et les virgules , disait-il, je n’ai pas le temps. Non-seulement les points et les virgules manquent, mais souvent des mots entiers. Et cependant que d’esprit, de cet esprit gaulois, franc, original ! Quelle verve et quelle naïveté! quel heureux mélange d’idées bouffonnes même, unies aux pensées morales les plus élevées ! Et tout cela sous une forme si colorée, si pittoresque, que sans aucun doute ces lettres auraient à perdre si elles étaient châtiées. »

On remarquera que c’est surtout par un certain côté littéraire que Charlet a rencontré chez nous la popularité. Son talent de peintre n’était estimé que des connaisseurs, et on ne lui donnait guère que le rang d’un habile caricaturiste. L’esprit de parti, l’opposition politique, étaient aussi venus en aide à cette popularité au moment oû il avait débuté. C’était en 1816 ou 1817, alors que les bumiliations in lligées à la France à la suite de nos désastres avaient

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exalté au plus haut point le sentiment national ; mais rien ne contribua autant à son succès que ces légendes d’un comique si amusant qui accompagnent presque tous ses dessins, et dont une grande partie sont devenues des proverbes. Peut-être est-ce un don malheureux de notre race que cette manie de l’esprit qu’on veut mettre dans tout, et qui gâte tant d’ouvrages de littérature, où du moins cette recherche pourrait à la rigueur sembler plus à sa place : elle est mortelle dans la peinture, qui tire ses moyens d’effet d’une source toute différente. L’attention que vous sollicitez pour des idées ingénieuses distrait la pensée de la signification morale de l’image présentée aux yeux, de son sens mystérieux et profond, qui ne veut point être analysé, et qui excite la rêverie au moyen d’un langage particulier, qui n’est point celui de la langue écrite ou parlée. C’est donc un phénomène des plus rares que l’apparition de ces étonnantes productions douées au plus haut degré de tous les mérites de la peinture, et auxquelles une sorte d’explication amusante pour l’esprit n’enlève aucun des mérites inhérents à l’art. C’est le contraire de ce qu’on a récemment appelé, dans un jargon emprunté aux Anglais, des illustrations , où le peintre s’empare de l’idée du poète pour la commenter à sa façon : chez Charlet, c’est sa création de peintre qu’il semble résumer pour l’esprit de tout le monde par un mot piquant ou philosophique.

Que de dessins admirables et que de charmantes idées, que de sentiment et que de verve, que de scènes comiques ou attendrissantes dans cette vaste comédie humaine, dans ces images doublement parlantes qui s’adressent au cœur et à l’esprit! Les personnages de Charlet sont à lui; ils ont la tournure et l’accent qu’il a voulus. Il ne connaît pas ce tourment de l’auteur dramatique obligé de confier le sort,

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c’est-à-dire l’effet, l’expression de ses idées, au hasard de l’exécution sur la scène, celle de l’acteur, en un mot, qui, changeant de perruque sans changer de masque, vient rendre sous les mêmes traits et presque avec les mêmes inflexions de voix le rôle d'un Tartufe et d’un Ariste, celui d’un Alceste et d’un Purgon. Molière lui-même était, diton, un médiocre interprète de ses propres pièces, et il est probable que les acteurs les plus admirables ne l’eussent pas facilement contenté. Tout au contraire, il ne faut au peintre qu’un cadre et la lumière suffisante pour éclairer son tableau. Charlet est plus heureux encore : ses productions, comme celles du poète, peuvent se voir partout; elles se répandent comme les écrits, avec cette différence qu’elles parlent aux yeux et à l’esprit en même temps.

Les types de Charlet sont de ceux qu’on n’oublie point, et la variété en est infinie. 11 n’a jamais répété ni la même tête ni le même ajustement. Qui croirait qu’en ne représentant que des soldats, des ouvriers, des gamins de Paris, il ait pu trouver dans la tournure et dans le costume des différences aussi frappantes ? Dans ses dessins, le dragon ne ressemble ni au lancier ni au grenadier; il semble qu’ils aient tous la physionomie de leur arme, comme ils en ont l’uniforme. Loin d’être des caricatures, ce sont de véritables portraits auxquels il ne manque qu’un nom : encore lui arrive-t-il quelquefois de leur en donner un de sa façon dans sa spirituelle légende, afin de les faire vivre tout à fait.

Son talent n’avait point eu d’aurore; il est arrivé tout armé, pourvu de ce don d’imaginer et d’exécuter qui fait les grands artistes. 11 a même cela de remarquable, que la première période de son talent est celle où ce talent est le plus magistral. Dans des sujets aussi simples et, ce qu’il y

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a de plus difficile, dans la représentation de scènes vulgaires dont les modèles sont sous nos yeux, Charlet a le secret d’unir la grandeur au naturel. En parcourant cette suite de magnifiques dessins qui ont marqué surtout la première époque de son talent, on cherche involontairement ce qu’on peut lui préférer chez les plus grands maîtres sous le rapport de la simplicité de la conception et de l’ampleur du dessin. L'illustre Gros, pour qui il professait tant d’admiration, avait déjà donné l’exemple de cette grandeur et de cet idéal dans les figures militaires de ses vastes tableaux. Charlet retrouve ces mérites dans de simples dessins, mais avec infiniment plus de naturel et de vérité. Dans le temps où il produisit ces merveilles, il n’avait pas encore éprouvé le besoin d’enchérir sur l’effet de sa composition par des explications adressées à cette partie du public à laquelle l’art ne parlerait pas suffisamment; il ne met qu’un titre: l’Aumône , le Menuet , le Soldat musicien, etc.; encore se dispense-t-il le plus souvent de cette simple indication.

Ces xéflexions s’appliquent surtout, comme nous l’avons dit, aux ouvrages de son plus beau temps. 11 prit assez tôt l’habitude d’une exécution plus preste et plus habile : habile ne devrait pas être le mot, car le comble de l’habileté n’est-ce pas d’arriver à l’effet parla simplicité des moyens ? Et c’est la qualité qui caractérise entre toutes les dessins de sa première manière, alors qu’il s’inquiétait peut-être moins de plaire que d’exprimer fortement ses idées. Un peu plus tard, l’adresse de la main, devenue plus remarquable, l’entraînait souvent clans une exécution dont la précision et la délicatesse ne sont pas exemptes d’une certaine coquetterie. Cette adresse merveilleuse n’enlevait rien du reste à la franchise de ses inventions. La compo-

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sition, plus spirituelle quelquefois par l’intention, n’en demeure pas moins profonde et incisive, sans rien de hâté ou de négligé. Il semblerait aussi qu’il fût plus soigneux, à mesure que ses dessins se répandaient davantage, de donner à sa pensée plus de clarté et plus de fini, pour la rendre plus accessible à la foule ; mais cette pensée se retrouve toujours à travers les variations de son exécution^

Charlet travaillait continuellement, moins pour augmenter ses minces ressources que pour céder au besoin impérieux de produire. Sa merveilleuse aptitude à inventer le rendait aussi plus difficile pour ses ouvrages. 11 se dégoûtait souvent d’une œuvre commencée et se trompait même quelquefois sur la valeur de ce qu’il avait jeté sur la pierre ou sur le papier. Il lui arrivait de déchirer brusquement des dessins que les amateurs trouvaient admirables; il les recommençait alors, mais sans se répéter. On a une foule de variantes de ses lithographies ; il est curieux de les suivre dans ces aspects différents de la même pensée. Ces remaniements nombreux le sont devenus bien davantage quand il s’est mis à faire de la peinture. La pratique de la lithographie, où les retouches sont presque impossibles et enlèvent toujours au dessin une partie de sa fraîcheur, le portait, quand il était mécontent, à recommencer son dessin sur une pierre différente. Dans le tableau, au contraire, où la toile, plus complaisante, se prête facilement aux repentirs du maître, Charlet arrivait plus difficilement encore à se satisfaire. Un tableau demande des préparations, des essais nombreux ; la nécessité de mettre d’accord l’ensemble de ses parties rend impossible tout ce qui paraît improvisation et premier jet. Dans le cadre restreint d’un dessin, la pensée de l’artiste, concentrée sur un petit nombre d’ob-

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jets et par conséquent de difficultés, embrasse en quelque sorte le sujet et les moyens de le rendre avec plus de netteté. 11 n’en est pas de même dans un tableau, où ces difficultés s’accroissent en raison de la dimension, où les exigences de l’effet et surtout de la couleur présentent à l’artiste une foule de problèmes nouveaux qui tiennent en échec la verve et la facilité de la main. Charlet ne s’était pas familiarisé de bonne heure avec ces difficultés toutes spéciales; elles étonnèrent son génie, et s'il s’opiniâtra à continuer de peindre, ce fut sans doute par une secrète indignation de voir tant de médiocres peintres se trouver à l’aise au milieu de difficultés qu’il ne croyait jamais avoir suffisamment surmontées. Plus exigeant encore pour luimême dans ses tableaux et peu confiant dans son inspiration ordinaire, il lui arriva souvent d’effacer d’admirables morceaux qu’il ne remplaçait pas toujours avec plus de bonheur. Cette marche contrainte ne laissait au reste aucune trace dans le résultat de ces remaniements multipliés.

Oui ne se rappelle cette admirable Retraite de Russie, qui a été sa production la plus éclatante dans ce genre? La conception de ce tableau est vraiment effrayante ; le cœur se serre devant cette immense solitude marquée çà et là par des formes humaines ensevelies sous la neige, sinistres jalons de cette marche désolée. Charlet l’intitule modestement Episode. Ce n’est pas un épisode, c’est un poëme tout entier; ce n’est ni la retraite de Ney, ni la Bérésina; ce n’est ni Murat, ni Eugène, ni Napoléon lui-même, déjà disparu de ce lugubre théâtre, emportant sa part de l’horrible désespoir qui précipite ces cent mille malheureux : c’est l’armée d’Austerlitz et d’Iéna, devenue une horde hideuse , sans lois , sans discipline , sans autre lien que le

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malheur commun. Dans cette toile semée de détails poignants, rien ne distrait l’esprit de la puissante unité de la conception, et l’exécution en est pleine de nerf et de vérité malgré ces tâtonnements dont nous avons parlé. Ce qui conserve aux tableaux de Charlet autant de franchise qu’à ses autres œuvres, c’est qu'au lieu de retoucher des morceaux séparés ou de les compléter, il aimait mieux recommencer entièrement de grandes parties , et retrouvait ainsi pour finir tout l’entrain qu’il avait apporté en commençant.

11 ne faudrait pas confondre cet entrain et cette verve, sans lesquels il ne pouvait rien produire, avec ce qu’on a chez lui appelé son talent d’improvisation . Les grands génies ont rarement improvisé. Si l’on rencontre quelquefois dans de beaux ouvrages de ces parties dans lesquelles la conception, l’arrangement et l’exécution ont marché comme de concert, ces parties sont en petit nombre et se comptent facilement, même chez les hommes privilégiés. Eh quoi! improviser, c’est-à-dire ébaucher et finir dans le même temps, contenter l’imagination et la réflexion du même jet, de la même haleine, sans hésitation ni faiblesse, ce serait, pour un mortel, parler la langue des dieux comme sa langue de tous les jours ! Connaît-on bien tout ce que le talent a de ressources, même pour cacher ses efforts, et qui pourra dire ce que tel passage admirable a coûté? La meilleure preuve de ce labeur persévérant dont les grands esprits gardent le secret, c’est la rareté des beaux ouvrages : elle n’est pas moins frappante dans le grand nombre de ceux qu’engendre facilement, il est vrai, une prétendue et déplorable improvisation. Tout au plus ce qu’on pourrait appeler improvisation chez le peintre serait-il la fougue de l’exécution sans retouches ni repentirs; mais sans l’ébauche.

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et sans l’ébauche savante et calculée en vue de l’achèvement définitif, ce tour de force serait impossible même à un artiste comme Tintoret, qui passe pour le plus fougueux des peintres, et à Rubens lui-même. Chez ce dernier en particulier, ce travail suprême, ces dernières touches qui complètent la pensée de l’artiste ne sont pas , comme on pourrait le croire à leur force et à leur fermeté, le travail qui a excité au plus haut point la verve créatrice du peintre. C’est dans la conception de l’ensemble, dès les premiers linéaments du tableau, c’est surtout dans l'arrangement des parties qui le composent que s’est exercée la plus puissante de ses facultés; c’est là qu’il a vraiment travaillé. Son exécution, si sûre d’ailleurs et si passionnée, n’était qu’un jeu pour un homme comme Rubens, quand il s’était rendu maître de son sujet, quand l’idée, en quête d’elle-même, si l’on peut parler ainsi, était devenue claire dans son esprit.

Ces réflexions peuvent s’appliquer à cette faculté d’improviser qu’on a attribuée à Charlet à cause de son extrême facilité. Devant cette pierre entièrement blanche, sur laquelle il traçait à peine quelques points pour se reconnaître, il lui arrivait souvent de commencer son dessin par une tète ou toute autre partie, qu’il finissait presque sans y revenir. Le caractère, le mouvement, semblaient lui venir d’eux-mêmes, et il les accusait avec autant de sûreté que s’il eût rendu un modèle posé devant lui; mais était-ce bien là tout son travail et tout l’effort de sa pensée ? Ces modèles avaient effectivement posé devant lui, il les avait cherchés et découverts : il s’était attablé avec eux, il avait surpris dans leurs confidences et sur leur visage tout ce qu’il lui fallait pour donner la vie à son dessin ; il ne s’était séparé de son invalide, de son cuirassier ou de son hussard

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qu’après se l’être approprié en quelque sorte, et il venait résumer devant sa table ou à son chevalet tout ce qu’il avait voulu en conserver, c’est-à-dire un type plus comique et plus intéressant que l’original lui-même.

C’est le nombre vraiment extraordinaire de ses ouvrages qui a fait penser à tout le monde que Charlet improvisait. Sa vie n’a pas été bien longue, et il semble, à voir ce qu’il a laissé, qu’il ait vécu trois âges d’homme. Son pieux historien, dans un catalogue consciencieux et parfaitement raisonné , a noté le nombre de ses lithographies : un travail plus curieux peut-être eût été de compter le nombre de ses chefs-d’œuvre, qui est prodigieux. Il serait impossible de trouver la trace de ses innombrables aquarelles et de ses tableaux, qui se sont répandus dans toute l’Europe. Il y a peu d'années encore, la Bibliothèque ne contenait que de rares échantillons d’un maître si fécond et qui honore la France à si juste titre; nous apprenons que cette lacune a été comblée en partie à la suite de la vente récente d’une riche collection.

Charlet est de la lignée de ces immortels railleurs qui s’attaquent au ridicule ou au vice plus sûrement que les prédicateurs de vertu. Qui croirait que de simples dessins puissent arriver à un comique aussi profond et résumer dans une simple feuille tout un caractère et presque toute une action? Ses figures sont si frappantes et si vraies, le point où il saisit son personnage , l’entourage qu’il lui donne, figures ou accessoires, est tellement celui qui doit faire ressortir l’idée, que je n’hésite pas à le placer, pour la peinture des caractères , à côté de Molière et de La Fontaine. Le langage dans lequel il s’est exprimé n’est pas celui de ces hommes divins ; mais son image est aussi pénétrante que leur prose ou que leurs vers. Il 11e farde point,

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il ri embellit point. 11 est impitoyable pour l'affectation et la fausse sensibilité. 11 ne prend le mot d’aucune coterie humanitaire. Encore moins a-t-il été un homme de salon : la robuste complexion de son esprit ne pouvait s’accommoder de cette singulière société qui ne vit qu'aux bougies et qui ne voit la nature qu’à travers l’Opéra, qui méprise Rubens et trouve le beau dans les poses d’une danseuse. Méconnu de ce monde factice auquel ses ouvrages n’arrivaient même pas, on a vu qu’il n’avait pas trouvé chez ce qu’on appelle le public un accueil bien sympathique 1. Un bon nombre de belles planches sont restées chez l’éditeur sans trouver d’acheteurs. 11 a cru souvent s’être trompé, et il lui arrivait de s’en prendre à lui-même autant qu’à la sottise qui l’avait dédaigné. Après la suite admirable de lithographies dans laquelle il a retracé les costumes de la garde impériale , il avait entrepris un travail analogue sur ceux de l’ancienne armée de ligne, et il avait intitulé ce recueil la Vieille armée française. 11 en fit douze pour commencer, et au bout de trois mois il en avait vendu pour 2 b francs. Déconcerté par ce mauvais succès, il s’était rendu chez l’éditeur et s’était fait apporter et ranger devant lui les pierres malencontreuses, pour les retoucher, disaitil. Au bout de quelques instants, les douze dessins étaient grattés sans pitié, et tout espoir de les conserver complètement anéanti. Les épreuves qui restent de cet essai sont d’une grande rareté, comme on peut croire, et recherchées avec empressement, ainsi que beaucoup d’autres planches effacées aussi ou abandonnées sans avoir été achevées.

Charlet n’a pas vu de discussions s’élever sur ses naïfs

1. « Le bon sens des masses est admirable, disait Charlet, mais elles se trompent presque toujours. »

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chefs-d’œuvre : le public ne se doutait pas de son mérite, qui n’a été apprécié que des seuls artistes. 11 leur était impossible de méconnaître cette supériorité de main et d’intelligence. Plusieurs de ceux qui se croyaient placés dans une sphère plus élevée de l’art ont applaudi à son talent sans lui faire l’honneur d’en être jaloux, et son genre en apparence restreint, dans un temps où l'on admirait avant tout l'habileté dépensée sur des toiles gigantesques, l’a sauvé des critiques aveugles ou malveillantes. Sa gloire brillerait bien vite aujourd’hui de tout l’éclat qu’elle ne peut manquer d’obtenir tôt ou tard, si ses ouvrages étaient de la nature de ceux qu’on peut retrouver dans des galeries ou des monuments. Ceux-là parlent pour l’artiste après qu’il a disparu : il n’est pas besoin que des voix émues s’élèvent pour le rappeler à la mémoire des générations qui se succèdent. Les gravures, les dessins se perdent dans les cartons des amateurs , et ne voient plus guère la lumière comme au temps où ils ont été produits et où on les trouvait exposés partout. Celui qui écrit ces lignes sait, comme tous ceux qui aiment la peinture, combien sont insuffisants de froids panégyriques ou des descriptions pour donner seulement une idée de beaux ouvrages produits par le crayon ou par le pinceau. 11 aurait désiré présenter une analyse de quelques-unes de ces merveilles du génie de Cbarlet dans lesquelles ce grand artiste a touché si souvent au sublime de l’émotion. 11 a été effrayé de son impuissance et de la difficulté d’une tâche si ingrate, et enfin complètement détourné en pensant au nombre infini de belles pièces qu’il lui eût fallu citer. Quant à cette partie du public qui ne demande pas mieux que de s’instruire sur cette gloire encore voilée, c’est lui rendre un service véritable que de la renvoyer à l'ouvrage même de M. de

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La Combe; on y trouvera sur la personne de Charlet et sur ses ouvrages des informations qu’on ne peut trouver ailleurs, et qui sont le produit des recherches les plus consciencieuses. On y trouvera surtout les précieuses lettres qui donnent une idée si originale et si caractéristique de son esprit. Rabelais eût écrit ainsi, s’il eût vécu dans notre temps.

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Pierre Puget1 2 naquit à Marseille le 31 octobre J 6*2:1. Son père , Simon Puget, était architecte et sculpteur; les premiers objets qui frappèrent ses yeux durent donc éveiller en lui, dès ses plus jeunes ans, l’instinct des arts, qui sommeille longtemps quelquefois, et que les circonstances n’ont souvent développé qu assez tard chez de très-grands hommes. Il eut cela de commun avec Michel-Ange, dont le père nourricier était un pauvre sculpteur; ce qui lui faisait dire qu’il avait sucé la sculpture avec le lait. De même encore que l’artiste italien, il sortait d’une famille qui avait des prétentions à la noblesse ; et ce frivole avantage, qui, pour l’ordinaire, facilite au commun des hommes l’accès à beaucoup de carrières , avait été le premier obstacle que Michel-Ange avait trouvé à l’entrée de la sienne , à cause de la répugnance que ses parents éprouvaient, malgré leur

1. Extrait du Plutarque français , 31e livraison, librairie Langlois et Leclerc, rue de la Harpe, 81.

2. Des historiens le nomment Pierre-Paul. C’étaient les noms de Rubens. Prud’hon s’est aussi appelé Pierre-Paul.

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pauvreté, pour une profession qui était alors peu différente de celle de simple ouvrier. Le père de Pnget, au contraire, encouragea de toutes ses forces le penchant de son (ils. 11 n’eut bientôt plus rien à lui apprendre, et le plaça chez un constructeur de marine, nommé Roman, qui avait une sorte de réputation comme sculpteur d’ornements pour les navires. Les progrès du jeune Puget furent dès lors si rapides que son maître ne tarda pas à lui confier des travaux importants. Le jeune homme fut chargé de la construction et de la décoration d’une galère dont il avait lui-même fait le plan et le modèle.

Puget commença donc par être ouvrier: c’est la meilleure éducation qu’on puisse recevoir pour les arts dont la main est l’instrument; il en résulte une pratique et une patience dans l’exécution des détails que l’on n’acquiert point au même degré dans les académies. Cependant, un talent si supérieur devait bientôt se trouver à l’étroit dans des travaux peu faits pour le captiver tout entier, et qui avaient seulement éveillé en lui les premières étincelles d’une flamme qui demandait d’autres aliments. Sa jeune imagination rêva de l’Italie et des exemples qu’il y entrevoyait : ce voyage devint donc le but de son ambition. Mais, par une bizarrerie sur laquelle les biographes ont tous glissé, nous le voyons aspirer à voir l’Italie avec le projet de devenir un grand peintre. On ne trouve rien dans l’histoire de ses premières années qui indique ce qui put donner naissance à cette subite passion ; car l’art de la sculpture en bois, dans laquelle il avait débuté, était un acheminement à la grande sculpture, qui devait un jour faire sa gloire.

L’histoire des grands artistes offre fréquemment le spectacle d’un esprit vigoureux flottant pendant de longues

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années entre plusieurs partis, et même entre des vocations qui semblent opposées. Combien d’hommes célèbres ont été lents à se connaître eux-mêmes! Né pour ainsi dire en pleine sculpture, Puget, qui devait être le plus grand sculpteur de son temps, se fourvoie pendant plusieurs années et se prend pour la peinture d’un amour qui fut stérile, au moins pour sa réputation.

Parti pauvre pour son voyage et avec toute l’insouciance de la jeunesse, il fut bientôt forcé de s’arrêter faute d’argent. Il était parvenu jusqu’à Florence; mais il avait épuisé toutes ses ressources, et ne tarda pas à tomber dans le dénûment le plus complet. Sa timidité, et sans doute aussi sa fierté naturelle , l’empêchaient de tirer parti de ses talents. Déjà il s’était vu forcé d’engager son mince bagage et jusqu’à ses outils, quand le hasard lui fit rencontrer un vieux sculpteur en bois qui fut touché de sa misère et voulut bien, ne pouvant l’employer lui-même, le présenter au principal sculpteur chargé de diriger les travaux d’ornement dans le palais du grand-duc. Cet homme parut peu empressé d’abord à faire l’essai des talents de ce nouveau débarqué; il ne lui confia, pour commencer, qu’un petit panneau de boiserie dont les ornements étaient tout composés et le travail fort simple. Puget se mit à cette besogne sans mot dire, mais non sans jeter des regards d’impatience sur d'autres ouvriers employés près de lui à des ouvrages plus importants. Son essai n’ayant pas déplu, il demanda à être chargé de l’exécution d’une console d’un travail plus compliqué, et il s’en acquitta de manière à surprendre le maître, ainsi que ses compagnons. Il entreprit bientôt d’en faire un nouveau dont il voulut inventer la forme et les détails, et s’en tira avec le même bonheur. A compter de ce moment, le maître sculpteur commença à

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se savoir gré de l’acquisition qu’il avait faite dans ce jeune Français, accueilli d’abord avec tant de froideur; il ne tarda pas à se l'attacher par toutes sortes de prévenances autant que par les travaux qu’il lui donna à exécuter ou à diriger. Enfin, il en fit en quelque sorte son second, voulut le loger chez lui , et chercha à le retenir de toutes les manières.

Puget avait trouvé là à vivre, mais non pas à donner l’essor à sa passion et à son génie. 11 aspirait toujours au séjour de Rome. Son maître l’entretenait souvent des talents de Piètre de Cortone, avec qui il avait une sorte de liaison. Ce peintre était dans ce moment à l'apogée de sa réputation, et les discours que le Puget en entendait faire l’échauffaient du désir de lui être présenté. Tout fut mis en usage par son maître pour le retenir. L’architecte du grand-duc, qui avait fort bien compris aussi de quel avantage il était pour lui de voir à la tête des travaux de sculpture des divers palais de Florence un homme aussi supérieur au commun des ouvriers qu’il employait journellement, lui offrit inutilement une pension. Puget trouvait que son séjour à Florence n’avait été que trop prolongé : un an et plus s’était écoulé depuis qu’il s’y était arrêté, et il n’y était demeuré autant de temps que pour reconnaître en quelque sorte l’accueil et les bons offices de son patron. Il fallut donc que ce dernier lui donnât une recommandation pour un sculpteur de Rome, qui était de ses amis, et qui se chargerait de le présenter au Cortone. Muni de cette introduction, le jeune artiste, après un voyage que son impatience dut abréger, se présenta à cet ami, dans lequel il retrouva l’accueil et la cordialité de son premier maître; mais il n’en fut pas tout à fait de même auprès du peintre, qui se montra dès l’abord très-réservé

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vis-à-vis de l’étranger. Cependant les dessins du jeune homme, dans lesquels il était facile de reconnaître les indices d’un talent peu ordinaire, adoucirent ses dispositions. Il changea avec lui de manières, et ne tarda même pas à l’admettre dans son atelier sur le pied de la familiarité. Puget fut ébloui de cette faveur et ne pensa qu’à s’en rendre digne par son ardeur au travail. Non-seulement il fut tout à la peinture, mais la peinture de Piètre de Cortone fut la seule bonne à ses yeux. Profitant des avis du maître et de ses exemples, il fit dans l’exécution des progrès rapides, et apprit en peu de temps tout ce qui était nécessaire pour produire des ouvrages remarquables. Enfin, ses progrès furent tels que le Cortone lui offrit de le suivre à Florence pour l’y aider dans ses travaux. C’était là pour Puget un très-grand avantage à l'entrée d’une carrière dans laquelle il ne faisait en quelque sorte que s’essayer. On montre, parmi les peintures de Piètre de Cortone dans le palais du grand-duc, des détails et même des figures entières qui sont attribués au Puget. Sans nous arrêter à en discuter le mérite ou l’authenticité, nous ramènerons Puget à Marseille, où le rappelait déjà, malgré tant de séductions bien faites pour le retenir en Italie, cet amour vraiment filial qu’il montra toute sa vie pour sa ville natale. Quoiqu'il n’eût alors que vingt et un ans (16Zi3), sa réputation s’était étendue en Italie. 11 fut sans doute impatient de faire éclater parmi les siens des talents qui lui attiraient déjà le suffrage des étrangers.

C’est à cette époque qu’il faut rapporter sa liaison avec des officiers de marine qui parlèrent de son mérite à M. de Brézé, grand-amiral, lequel voulut voir le Puget et le chargea de faire un modèle de vaisseau aussi magnifique que possible. Cette circonstance , qui le ramenait à ses

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premiers travaux, lui donna l’idée de ces belles poupes ornées, à galeries superposées, que rien ne faisait soupçonner avant lui, et qui ont été depuis tant imitées en France et ailleurs. Là, son imagination eut toute carrière, et ce qu’il y déploya d’originalité et de puissance reste un de ses plus beaux titres à l’admiration. L’arsenal de Toulon conserve encore, et l'on peut voir à Paris, dans le musée maritime établi au Louvre, quelques échantillons, malheureusement en bien petit nombre, de ses travaux de cette époque. Le peu de durée des navires et les accidents de la mer ont anéanti presque tous ces chefs-d’œuvre , et le temps , en effaçant ces derniers vestiges d’un art admirable, a détruit jusqu’à l’usage de ces ornements. Depuis l’époque où Puget les mit en honneur, on y a renoncé peu à peu sous le prétexte du manque d’utilité. Il appartenait à notre siècle de les abolir tout à fait. Ces belles inventions, qui ajoutaient aux navires tant de grâce et de noblesse, ne sont plus jugées un accompagnement nécessaire de leur construction. Pourvu qu’un vaisseau (lotte, marche, combatte, il importe peu qu’il frappe l’imagination par des formes majesteuses. C’est au moins le système que les ingénieurs de ce temps ont fait prévaloir. La forme piteuse et écourtée des modernes navires leur semble sans doute une grande conquête de la civilisation et d’une raison bien plus avancée que celle de nos grossiers aïeux , qui se payaient encore d’apparences extérieures.

Quoi qu’il en soit, le vaisseau dont Puget s’était occupé sur les ordres de M. de Brézé fut terminé en 1646 : on le nomma la Reine. La poupe représentait une série de ligures allégoriques en l’honneur d’Anne d’Autriche, reine mère et surintendante de la marine. L’artiste fut en outre chargé de représenter le vaisseau dans des dessins très-achevés ,

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qui le montraient sous ses aspects différents. On a conservé longtemps dans sa famille une répétition de ces dessins sur vélin et d'une exécution très-précieuse. Ce détail peut servir à montrer que sa capacité, qui embrassait facilement des ouvrages gigantesques, savait descendre jusqu'aux plus minces détails de l’art.

Le hasard lui fit rencontrer dans ce temps un religieux feuillant que la reine avait chargé d’aller à Rome mesurer et dessiner les principaux ouvrages de la sculpture et de l’architecture antiques. Puget se joignit à lui et le seconda avec ardeur dans ce travail. Il s’est vanté souvent de n’avoir pas omis un seul détail intéressant au milieu de cette vaste entreprise : nouvelle preuve de cette souplesse de facultés et de cette énergie persévérante, qui est celle que tous les grands esprits ont apportée à leurs travaux en tout genre.

Pendant les cinq ou six ans qu’il consacra à ces études, il put simultanément s’adonner à la peinture. C’est à cette époque qu’il faut rapporter l’exécution de la plupart de ses tableaux, quoiqu’il soit difficile d’en assigner la date précise. De retour à Marseille en 1653, il continua de peindre, et ne tarda pas à voir ses compositions se répandre en Provence dans les églises et dans les cabinets. On cite à Aix une Annonciation et une Visitation , trçis sujets dans la cathédrale de Marseille, plusieurs à Toulon et dans divers couvents. La liste de ses œuvres en peinture semble fort longue pour des productions dont aucune n’est arrivée à une grande célébrité. Le ciel voulut sans doute arrêter un si grand génie dans la fausse voie où il s’engageait avec une passion si singulière. Ce fut au moins un hasard bien heureux pour les arts que celui qui permit que Puget, interrompu au milieu de ses travaux par une maladie assez

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dangereuse, fût supplié par ses proches et par son médecin lui-même d’abandonner la peinture comme funeste à sa santé. Pensons qu’il se fit, à l’aide de cette maladie ou de toute autre cause, une salutaire révolution dans les idées du grand artiste. Il se tourne tout entier vers la sculpture, qui devait enfin l’appeler à elle. On a peine à concevoir toutefois ce qui put faire penser à ses amis et à un médecin que la peinture fût un art plus pénible à exercer que la sculpture. Cet art, pour être traité surtout comme le traita Puget, qui était loin de s’y épargner, demande certes une vigueur de tempérament et même une force musculaire peu communes. Les matières rebelles et froides, l’humidité presque inévitable des ateliers placés nécessairement sur le sol même, la poussière du marbre, dangereuse pour la respiration, mille difficultés rebutantes semblent écarter de cet art plus que sérieux les natures débiles. Enfin Puget prend le ciseau, et pour nous servir de sa sublime expression, le marbre tremble devant lui l.

Les premiers ouvrages connus, fruits de ce réveil soudain, sont les deux magnifiques cariatides de l’Hôtel de Ville de Toulon. Comme on le voit, du premier bond il avait touché la borne de son art. Ce furent aussi les premières choses qui s’offrirent aux yeux du Bernin à son arrivée en France. Cet artiste célèbre ne put s’empêcher de s’écrier, à cette vue, qu’il était surpris que le roi, ayant un sujet si habile, eût songé à l’appeler près de lui. On applaudira sans doute à une explosion de sincérité si rare. Il est permis de croire que le Bernin, dont la vanité et la présomption ultramontaine étaient excessives, se trouvait

1. « Je suis nourri aux grands ouvrages : je nage quand j’y travaille, et le marbre tremble devant moi pour grosse que soit la pièce. »

(Lettre à Louvois.)

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peu préparé à cette rencontre toute fortuite, et qu’il ne put contenir l’expression de ses sentiments en présence d’une œuvre aussi capitale.

La même année Puget vint à Paris. Un M. Girardin lui commanda, pour sa terre de Vaudreuil en Normandie, deux statues de huit pieds et demi. Ces ouvrages étaient en pierre de Yernon et représentaient : l’un un Hercule, l’autre un groupe de Janus avec la Terre. Le célèbre Le Pautre vit ces statues ainsi qu’un bas-relief auquel Puget travaillait en même temps.

11 fut très-frappé de cette extraordinaire vigueur, et vanta beaucoup le statuaire au surintendant Fouquet, qui était alors très -occupé des fameux embellissements de Vaux. Il fut aussitôt question d’y employer Puget pour une part considérable. Il fallut préalablement l’envoyer à Gènes pour y faire les acquisitions de marbre nécessaires. Mazarin, ayant aussi entendu parler de son mérite, lui avait envoyé, un peu après, Colbert, alors son secrétaire, afin de l’engager à travailler pour son compte, avec de très-grands avantages; mais Puget se trouvait déjà lié par ses engagements avec le surintendant : il crut donc devoir refuser le premier ministre. La mauvaise grâce de Colbert, dans les relations qu’il eut parla suite avec le Puget, n’eut sans doute pas d’autre source que ce refus si simple, et dont beaucoup d’artistes n’eussent peut-être pas été capables. L’artiste partit donc sans hésiter pour l’Italie; il dut néanmoins s’arrêter quelque peu à Marseille, où on lui avait demandé des plans pour l’embellissement du Cours et de l’Hôtel de Aille. Ces projets, auxquels il mit ce zèle et l'application qu’il portait à tout, ne reçurent qu’une exécution très-incomplète.

Arrivé à Gênes, et tout en s’occupant de choisir et de

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faire embarquer les blocs de marbre qu’il devait envoyer en France, il fait pour M. de Noyers sa statue de V Hercule gaulois. Ce magnifique ouvrage, peu connu des artistes eux-mêmes, est placé obscurément dans une antichambre du Luxembourg. Hercule est représenté couché, avec sa peau de lion et sa massue; on voit près de lui un écusson avec des lauriers. La partie faible de cette statue est la tète, qui est vulgaire; mais rien n’égale la vigueur du torse, des bras et des jambes.

Le désir de voir ce marbre, pendant que l’artiste y travaillait encore, attira dans son atelier toute la noblesse de Gênes. L’aristocratie de cette république était encore puissante et riche ; la nouvelle de la disgrâce de Fouquet, et par suite la ruine des projets qui avaient amené Puget en Italie, donna à ces nobles l’idée de le fixer près d’eux, et d’enrichir leur ville des ouvrages d’un homme si éminent. 11 faut citer avant tous les autres le fameux Saint Sébastien placé dans une des niches du dôme de l’église de Saint- Pierre-de-Carignan. Cette figure, dans laquelle Puget semble avoir épuisé tout ce que l’art a de souplesse et d’énergie pour exprimer la nature souffrante, est un rude voisinage pour tout ce qu’on remarque auprès; et quoique cette figure soit dans des dimensions considérables, tout y est si bien proportionné que l’art disparaît en quelque sorte.

Gènes possède encore beaucoup d’autres statues du Puget : le Saint Ambroise, qui fait pendant au Saint Sébastien dans la même église, d’un caractère différent mais tout aussi grandiose; plusieurs ouvrages d’architecture; la chapelle de Saint-Louis dans l’église de l’Annonciade, ainsi que l’hôpital général de Gênes, connu sous le nom de ÏAlbergo , où l’on admire une Assomption également de

sa main. Ce dernier sujet lui avait été également demandé par le duc de Mantoue, et ce prince fut si satisfait de l’ouvrage qu’il fit au Puget des offres très-avantageuses, voulant se l’attacher tout à fait. Ces offres arrivèrent précisément à l’instant où l’artiste, tout échauffé d’un affront qu’il avait reçu à Gênes, avait résolu tout à coup d’abandonner pour toujours cette ville. À la suite d’une méprise, il s’était vu conduire en prison par des sbires d’une façon ignominieuse qu’il n’avait pu digérer. Tout ce que les réparations et les excuses qu’on lui fit purent obtenir, c’est qu’il n’abandonnerait pas les travaux commencés; mais il ne voulut point en entreprendre de nouveaux, toujours résolu à se rendre aux instances du duc de Mantoue. La mort de ce prince et les invitations que Colbert jugea dans ce moment à propos de lui faire de retourner en France vinrent modifier ses projets, et l’espoir de travailler pour son pays lui fut un nouveau prétexte, plus que suffisant, pour rompre tout à fait avec les Génois. Cependant les avantages qu’on lui offrait étaient bien médiocres en comparaison de ce qu’il abandonnait en Italie; car, sans parler de la construction et de la direction de plusieurs monuments importants, il était sûr d’être employé en ouvrages de sculpture pour tout le temps dont il pourrait disposer. En outre, deux familles génoises, des plus puissantes de la république, lui faisaient chacune une pension de trois mille six cents livres, en dehors du prix particulier qu’on lui donnait pour ses statues. Pour tout cela, Colbert lui offrait des appointements de douze cents écus et le nommait directeur des travaux de sculpture navale de Toulon.

Ce retour en France date de 1669. Le marbre et la pierre se reposent pendant que Puget, occupé de plans magnifiques pour l’ornement des navires, se reprend de

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nouveau aux occupations de sa première jeunesse, et y porte son ardeur accoutumée. Dans son imagination germent déjà des projets de construction pour faire de Toulon une merveille d’architecture. Sur ces entrefaites, le duc de Beaufort, amiral de France, se trouvant à Toulon pour y préparer la flotte qu’il devait conduire à Candie, fait une querelle à Puget au sujet de l’avancement de son vaisseau amiral. L’artiste demande brusquement son congé, que le duc, dans la première émotion de la dispute, lui accorde avec une égale vivacité. Mais on ne fut pas longtemps à lui faire comprendre que Puget n’était pas tout à fait un ouvrier qu’on pût congédier à volonté, ni surtout qu’il fût un homme aisé à remplacer. Après les excuses et les caresses que l’amiral mit en usage pour réparer sa faute, Puget, s’étant remis à l’œuvre, acheva en peu de temps la galerie du vaisseau le Monarque. Le temps et les flots nous ont envié jusqu’aux vestiges de ce beau navire, le plus imposant, suivant les contemporains, qui ait été construit en France, et qui fut englouti dans l’année même où il fut lancé.

Le Puget devait éprouver à cette époque un chagrin plus violent que la perte de ce bel ouvrage. Nous avons parlé tout à l’heure de ses plans pour l’embellissement de Toulon. Le plus important, celui auquel il avait attaché toute sa gloire, était celui d’un arsenal construit dans des dimensions et avec des accessoires dignes du lieu et de la destination du monument. On aura peine à croire que ce fut la sotte importance que s’attribuait l’intendant de Toulon qui fit manquer absolument ce projet si cher au grand artiste. Soit que ce personnage trouvât qu’il n’avait pas été assez consulté dans les plans, soit par toute autre tracasserie, de celles que la médiocrité n’est jamais embar-

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rassée de susciter au mérite, non-seulement les travaux ne furent pas exécutés, mais la partie qui s’élevait déjà dans des proportions imposantes fut détruite par un incendie, dit-on. Cet incendie, qui venait à point combler la mesure, et renverser dans son germe un projet médité de longue main et conduit jusqu’au point de l’exécution, fut pour le Puget le coup le plus sensible. 11 se vit retomber dans le cercle étroit des occupations secondaires qui étaient attribuées à sa place ; et bien qu’il y eût porté le zèle dont il était capable, bien qu’il eût de son propre mouvement inventé ou simplifié plusieurs machines, soit pour mâter, soit pour caréner les navires, etc., etc., il sentit avec un amer déplaisir que sa vie s’usait, sans profit pour sa gloire, dans des travaux si fort au-dessous de son mérite. 11 avait, vers ce temps, commencé le Milon. Quoiqu’il en ait, à diverses reprises, interrompu l’exécution, il semble que la verve qui respire dans cet immortel ouvrage soit un effet du plaisir qu’il trouvait à y travailler dans les moments que lui laissaient les occupations stériles dans lesquelles on laissait languir le premier artiste d’un siècle qui en compta tant de remarquables. On a encore la lettre que Lebrun écrivit au Puget après le succès de ce même Milon , qui avait été enfin présenté au grand roi, sur la réputation qu’on avait faite à ce morceau et qui était parvenue jusqu’au premier ministre. Cette lettre fait du Milon les louanges qu’on eût pu faire de tout autre ouvrage louable, mais non pas celles que méritait un pareil chef-d’œuvre. Lebrun, tout-puissant à cette époque, et directeur suprême des arts, voyait son style fleurir dans la sculpture aussi bien que dans la peinture des artistes soumis à son contrôle et à son influence. Coysevox, Coustou, Girardon, etc., etc., sont bien à l’unisson de son style imposant, mais un peu mo-

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notone, convenable peut-être pour des décorations dont la symétrie est un des principaux mérites. Puget, au contraire, était un de ces sujets rebelles à la routine, peu pliés à sacrifier leurs idées; et de fait, Y Andromède et le Milon, seuls ouvrages de sa main qu’on ait vus dans les jardins de Versailles, y faisaient en quelque sorte disparate. Si l'on joint à ces deux morceaux le bas-relief d’ Alexandre et Diogène , placé sous le péristyle qui conduit des cours aux jardins, on aura la liste complète des ouvrages sortis de son ciseau pour la décoration des maisons royales : encore ce bas-relief, par des motifs qu’on ne peut attribuer qu’à l’envie, resta-t-il enfoui dans les magasins de la couronne pendant un temps considérable. Il fallut que la clameur de quelques gens de goût, qui le découvrirent par hasard sous la poussière dont il était couvert, obtînt à grand’peine qu’il fût tiré de l’obscurité longtemps après la mort de son auteur.

Tels furent les encouragements de Colbert à un Puget, à cet homme dont la volonté créatrice animait la pierre et le marbre, sous ce règne qui éleva des montagnes de marbre et de pierre! Et pourtant on ne fut pas avare avec lui de promesses flatteuses : une lettre curieuse de Puget, que nous avons sous les yeux \ donne la preuve que le roi avait entendu qu’aucun ouvrage de cet homme inimitable , disait-il, ne pût aller à d’autres qu’à lui-même. C’est sur cette parole que le confiant artiste écrit au ministre pour lui proposer son bas-relief de la Peste de Milan , se faisant un devoir, dit-il, de refuser les offres qu’il avait reçues, et de ne disposer de son ouvrage qu’après l’avoir offert à Sa Majesté. Il prend même la peine de détailler dans sa

1. Elle est tirée de l’admirable collection de M. Feuillet de Conches et datée du 22 mars 1694.

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lettre le nombre des figures et jusqu’à leurs intentions, qu'il explique avec une candeur remarquable; mais tout au travers de ce précieux autographe, on voit ces mots griffonnés dédaigneusement de la main d’un commis : Qu’il se pouvait défaire de sou bas-relief • que le roi n était point en état de le prendre ni de le payer. Cet ouvrage était le quatrième que le grand homme offrait à Louis XIV, depuis plus de vingt ans qu’il était censé travailler pour lui, et cette somme que le roi n’était pas en état de payer était de six mille livres pour deux années de travail de l’artiste l.

Le Milon ne fut pas présenté à Louis XIV par Puget lui-même, comme on pourrait le penser d’après plusieurs anecdotes à ce sujet. Ce fut son fils qui fut chargé de ce soin. 11 recueillit pour son illustre père les éloges du roi, et aussi ceux des courtisans, qui auraient craint sans doute de manifester une opinion contraire à celle du maître. Cependant on prit soin d’effacer en quelque sorte et le triomphe et la statue. Le Milon se trouva placé dans un coin si reculé et si abandonné du petit parc, qu’il y était comme en exil. Ce fut le roi lui-même qui le tira de ce honteux abandon pour le faire placer à l’entrée de l'allée royale, où il se trouvait encore il y a peu d’années, quand enfin on jugea à propos de le soustraire, après plus d’un siècle et demi, aux injures de l’air et de l’humidité. On ne saurait trop regretter que la même mesure ne se soit pas étendue à X Andromède , qui reste encore exposée aux mêmes inconvénients, et qui sera bientôt entièrement

I. Pnget reçut du roi à sa présentation, qui eut lieu vers la fin de sa vie, une médaille en or sur laquelle on lisait : Félicitas publica. C’est à cet acte de munificence dérisoire que se réduisirent, après les trois ouvrages que nous avons mentionnés, les promesses de Louis XIV.

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détruite dans cette place redoutable, sous ces arbres qui distillent la pluie sur le groupe entier, qui en est depuis longtemps tout défiguré.

Ce dernier groupe d 'Andromède et du Pcrsèe ne fut placé à Versailles que deux ans plus tard, en 1685. Le ministre, voyant le succès du Mi Ion, avait demandé au Puget s’il avait quelque autre ouvrage semblable en train d’exécution, et le statuaire avait proposé l'Andromède , qui était alors presque terminée. C’est à cette occasion, et en réponse à la lettre de Louvois, qu’il lui écrivait pour lui détailler les projets qu’il eût désiré exécuter pour Versailles. Son imagination échauffée ne voit que colosses et prodiges, et ces prodiges eussent été réalisés sans peine par cet homme extraordinaire. Mais on concevra facilement qu’en présence de cette armée d’envieux et de rivaux qui se disputaient les faveurs du ministre, il dut voir s’envoler en fumée des rêves si magnifiques. 11 avait imaginé, entre autres choses, de placerai! milieu du canal de Versailles une statue gigantesque de trente-huit à quarante pieds de haut, posée sur des rochers et entourée de Tritons, de Sirènes et d’animaux marins. Il eût de la sorte dignement complété la perspective de la grande allée, qui, par la manière mesquine dont elle se termine , est loin de répondre à la majesté de son entrée. Je passe sous silence ses autres inventions, ainsi que la lettre elle-même, qui m’entraîneraient hors des bornes d’une simple biographie.

Pendant qu’on plaçait Y Andromède à Versailles, la ville de Marseille demandait au roi de lui dresser une statue équestre en bronze. La ville avait jeté les yeux sur le Puget pour l’exécution de ce monument, et à cette nouvelle, ses amis de Gênes lui avaient envoyé un très-beau cheval pour lui servir de modèle. Les échevins avaient paru charmés

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de ses plans et de l’esquisse de la statue. L’emplacement était arrêté; on devait accompagner la figure du roi de constructions dont l’ensemble était également confié au Puget. Déjà on avait fait élever un atelier pour la fonte de la statue. Le malheur voulut qu’un des échevins se montrât tout à coup opposé au projet. 11 demandait la suppression de la plus grande partie des bâtiments, sur des motifs qui ne sont pas parvenus jusqu’à nous, mais en réalité parce que ces bâtiments masquaient sa maison et lui cachaient une partie de la décoration de la place. Cet homme avait eu en outre l’impudence de demander au Puget de lui faire gratis deux statues qu’il désirait pour sa maison de campagne. Puget avait traité et ses demandes et ses critiques comme il le devait. 11 en résulta que la seule voix de ce magistrat subalterne eut assez de poids dans les décisions de l’Hôtel de ville pour faire rompre avec le Puget tous les marchés et engagements relatifs au monument projeté, et, sans aucun ménagement, en accorda à l’instant tous les travaux à un sculpteur médiocre de Marseille, nommé Clérion, qui offrait un rabais dans les frais de l’entreprise.

On peut juger de l’indignation de Puget; celle de tous les hommes honnêtes et de tous les gens de goût ne lui fut point une consolation suffisante après un aussi cruel désappointement. Cette nouvelle insulte lui rappelait trop amèrement son premier échec à Toulon, quelques années auparavant, qui avait eu des causes à peu près semblables. Un cruel découragement devait accompagner la ruine de si vastes espérances chez un homme qui se trouvait à ce moment de la vie où le cours naturel des choses n’invite que de reste à la retraite. Le voyage que fit l’artiste à Paris, à la suite des dégoûts qu’il avait essuyés, fut loin

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de calmer son irritation. Il était venu suivre de nouveau les sollicitations qu’il avait à plusieurs reprises adressées au ministre au sujet de la médiocrité du prix dont on avait payé le peu d’ouvrages qui lui avaient été demandés. Il alla voir un jour Le Nôtre, alors intendant des bâtiments, qui voulut le promener dans les jardins de Trianon et de Versailles. Plusieurs courtisans l’entretenaient de ses ouvrages, et particulièrement de ce projet du monument de Marseille, qui avait été pour lui un si rude coup. A ce propos, et sur les plaintes auxquelles Puget donnait un libre cours avec une franchise peu ordinaire à la cour, Mansart, qui était présent, s’était permis de lui dire que, si lui, Puget, consentait à faire le travail pour le prix dont on était convenu avec Glérion, il se faisait fort de le lui faire obtenir de préférence. Puget, justement piqué de la comparaison, lui avait dit qu’on pouvait mettre un homme comme lui en parallèle avec des Algarde et des Bernin, mais non pas avec des Clérion. En aucun temps et devant qui que ce fût, Puget n’avait consenti à se voir ravaler audessous de l’estime qu’il croyait lui être due. Louvois se récriait fort sur le prix, cependant fort modique, qu’il réclamait pour ses ouvrages; et, à propos d’une de ces sommes, le ministre lui dit que c’était la paye d’un général d’armée : « Vous avez beaucoup d’officiers dont vous pouvez faire des généraux, avait résolûment dit l’artiste, mais vous n’avez en France qu’un Puget. »

Toutes ces façons ne devaient pas avancer beaucoup ses affaires. Il le sentit au bout de peu de mois et retourna à Marseille sans avoir rien obtenu. On ne fit aucun droit à ses justes réclamations. Quand il avait envoyé le bas-relief d’ Alexandre il avait en vain représenté qu’ après tant de promesses, le Milon, V Andromède et ce dernier ouvrage

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étaient les seuls que le roi eut voulus de lui pendant les vingt- trois ans qui s’étaient écoulés depuis qu’on l’avait tiré de Gênes, où son talent recevait au contraire tout l’emploi dont il était capable. On lui avait payé pour V Andromède quinze mille livres, et il apportait la preuve que l’achat du marbre, son transport à Marseille, le salaire des ouvriers, et enfin la conduite jusqu’à Paris avaient absorbé plus des trois quarts de la somme : ses autres ouvrages avaient été payés à proportion.

Que dire de l'indifférence de ces Colbert, de ces Louvois, de la mesquinerie de Louis XIV, de la basse envie de tant de rivaux avides, si ce n’est que l’histoire de Puget est celle de presque tous les hommes qui lui ont ressemblé? Puget a vu son mérite méconnu; ou plutôt, en lui accordant des louanges qui ne coûtaient rien, on fatiguait son talent dans d’obscurs emplois. A partir de son retour à Marseille vers 1092, on ne cite guère de lui, comme ouvrage de sculpture, que son bas-relief de Saint Charles Borromée, celui-là même qui fut refusé par Louvois; encore mourut-il sans y donner la dernière main. Il s’était construit à Marseille une maison qui existe encore en partie. 11 a fait en outre, dans la même ville, plusieurs constructions qui datent des derniers temps de sa vie; quelques-unes ne furent point achevées par lui; l’église des Capucins, celle de la Charité, furent terminées par son fils François Puget. En 1673, il avait sculpté un très-bel écusson aux armes de la ville, supportées par des figures d'enfants. Ce morceau remarquable avait été cédé par lui aux échevins pour un prix à peine égal à celui de ses déboursés. On cite encore sa Halle aux Poissons, qui a conservé le nom de Halle Puget.

Ce grand homme mourut dans sa ville natale, le

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2 décembre 1694, à l’âge de soixante-douze ans. Aucun monument n’y rappelle sa mémoire. A peine a-t-on respecté sa maison, fruit de ses épargnes et des loisirs de sa retraite. Au lieu de la consacrer en quelque sorte comme l’asile où le grand artiste se consolait, au milieu de sa famille et de ses travaux, des persécutions qui le troublèrent presque sans cesse, on l’a défigurée par le voisinage d’échoppes et de masures qui la dégradent. A peine y peut-on lire encore cette mélancolique inscription que Puget y avait tracée en la terminant : Nul bien sans peine ; et cette autre plus triste encore, et qui est comme le cri de son âme après les fatigues de sa vie : Salvator mundi , miserere nobis!

Le nom du Puget est l’un des plus grands noms que présente l’histoire des arts. Il est l’honneur de son pays, et, par une bizarrerie remarquable, l’allure de son génie semble l'opposé du génie français. De tout temps, sauf de rares exceptions, parmi lesquelles Puget est la plus brillante, la sagesse dans la conception et l’ordonnance et une sorte de coquetterie dans l’exécution ont caractérisé le goût de notre nation dans les arts du dessin. Au rebours de ces qualités, Puget présente dans ses ouvrages une fougue d’invention et une vigueur de la main qui approchent de la rudesse, et qui durent étonner dans son temps plus qu’elles ne feraient au nôtre. Aussi l’espèce de disgrâce qu’il subit pendant sa longue carrière doit-elle être attribuée en grande partie à cette opposition qu’il offrait avec la manière des artistes ses contemporains, manière qui flattait le goût général. C’est précisément ce contraste qui le fait si grand aujourd’hui : aux yeux de la postérité, il efface tout ce que son époque a produit et admiré.

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