LA MORT A LA TRÉMOUILLE
Je sais qu’à tes pareils, ma tête décharnée, De lauriers éclatants se montre couronnée :
On vante mes cyprès : cependant ma présence Hier à la retraite exhortait ta prudence :
Je t'ai glacé la nuit d'un présage odieux :
Ton chien hurlant sembla t’adresser ses adieux;
Et ton coursier, l’œil morne, et baissant la crinière: Sent qu’il conduit son maître au bout de sa carrière. C’en est fait : tes brassards , ta cuirasse d’airain ,
Ne pourront de ma faux parer le coup certain ,
Va te faire immoler... un jour ta vieille armure Sera de ton château l'honorable parure.
Leur race, à la férule , aux verges aguerrie,
En bourdonnant essaim de mouches en furie.
Fond, murmure au parterre, et de longs farfadets, Sont de la queue au bec transformés en sifflets : Embouchés par les vents, une harmonie aiguë De leurs anneaux gonflés fait vibrer l’étendue.
SUR LA LITTÉRATURE
Trouvé sur un album.
Sur Rubens et Boileau. — La cause de l’aversion qu’inspire aux gens superficiels la manière de Rubens, vient d’abord de la force que ce sublime artiste répand partout : elle vient ensuite de cette absence de charme que l’on ne veut voir que dans la coquetterie et l’afféterie des formes. Combien est-il de gens qui jouissent de l’essence d’un talent comme celui-là? C’est comme certaines langues rudes à l’oreille, qui ne laissent pas d’exprimer des sentiments délicats aussi bien que les plus harmonieuses. Lord Byron , qui ne trouvait dans notre langue que des consonnances sourdes et une allure monotone, appelait le français une lyre qui n’a qu’un son. 11 ne concevait rien aux nuances de Racine, au nerf de Corneille.
30 août 59. Strasbourg, dans le petit jardin.
Il est bon nombre de Français, dans ce temps de prétendre au renouvellement de notre langue, qui appliquent à Boileau le jugement que Byron portait sur tous nos écrivains. Cette justesse, qui est la vraie force, cette moelle d’imagination et de bon sens n’est point pour eux poésie ni imagination. Les contrastes de mots, les surprises de style qui ne sont qu’une musique puérile ou baroque, leur cachent le vide ou l’enflure des idées dans les ouvrages contemporains. Ces ouvrages sont, en cela, comme vertus de parade, qui ne font d’illusion qu’aux étrangers qui vous voient en passant et n’ont pas le temps de vous approfondir. La solide vertu , celle de l’esprit comme celle du cœur, ne se découvre que dans le commerce journalier et assidu. Boileau est un homme qu’il faut avoir sous son
ESSAI SUR LES ARTISTES
chevet, il délecte et purifie; il fait aimer le beau et l’honnête, tandis que nos modernes n’exhalent que d’âcres parfums, mortels le plus souvent pour l’âme, et faussant l’imagination par des spectacles de fantaisie.
Copié sur une feuille volante.
— Les bouffonneries rebutent, à la vérité, dans Shakespeare, mais tout autant que son sublime outré. Il est beau par ses traits de vérité bien enchâssés, bien choisis pour l’endroit , ce qui est peut-être presque tout l’idéal. Don Quichotte est le chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre sous ce point de vue.
Homère était peut-être plus familier que nous ne pensons. Nous imitons Virgile en croyant imiter Homère; Virgile, si plein de traits admirables de sentiment, n’a pas ce je ne sais quoi de profondément humain qui nous montre, dans Homère, des hommes comme nous.
Ce devrait être plus encore dans les ouvrages modernes tels que Don Quichotte } dont les mœurs sont les nôtres, ce mélange des occupations vulgaires, des appétits humains de toutes sortes; enfin, ce que j’appelle la qualité homérique, le cri de nature de la souffrance, la sueur du combattant ou du laboureur, l’atroce détail souvent poussé à l’extrême, le sang, les larmes, qui nous font des hommes. Il faut bien convenir que tout cela est à un degré inférieur chez Virgile, et seulement par reflet. Cela est encore bien moins dans nos grands tragiques ; il semblerait que presque tous, sauf de rares exceptions, font fui. Voltaire surtout; Racine, qui en a le plus d’exemples, sauve par l’harmonie ce que nous trouverions trop cru dans l’image; les anciens, au contraire, faisaient, je m’imagine, servir l’harmonie à augmenter cet effet.
SU U LA LITTÉRATURE
11 en résulte que nous sommes habitués à voir tout clans une certaine convention. Nos mœurs, plus polies, quoique nos sentiments soient aussi féroces, nous cachent la vraie vérité des objets.
A Ems, 14 juillet 18 .
Délicieuse promenade. Vivre matériellement, ce n’est pas vivre; depuis trois ou quatre jours que je suis ici, occupé à me loger, à avoir de quoi dîner, à courir après le médecin, à obtenir un verre d’eau à la source, je suis une vraie machine. Je ne vis pas; je ne suis pas en possession de mon esprit : le lieu est fort beau, et il ne me dit rien. Je fais des promenades qui seraient délicieuses pour un esprit, et qui ne sont que de l’espace pour un corps et des jambes qui se portent à l’aventure. Quelle honte pour mon âme immortelle! toute sa capacité n’est remplie que de mes querelles avec mon hôte pour avoir un lit dans lequel je puisse dormir, ou de mon indignation contre des Allemands qui ont le tort de n’ètre pas Français, c’est-à-dire de ne rien comprendre au jargon d’un homme tombé des nues qui ne comprend rien lui-même à leur jargon. La plupart des humains ne vivent que de cette vie-là; mais comme ils ne connaissent pas la vie de l’esprit, ils ne se sentent privés de rien , dans ces espèces de limbes où ils végètent plus voisins de l’animal que de l’homme.
Trouvé sur un album.
Radeloffe. — Tout cela était un tribut flatteur payé au génie de l’auteur. Un tribut différent et plus flatteur était celui du malade solitaire ou du célibataire négligé qui ne regrettaientplus leur solitude et oubliaient leurs souffrances,
ESSAI SUR LES ARTISTES
leur délaissement et leurs chagrins secrets. Grâce à l’enchanteresse, on pourrait peut-être sans injustice comparer la lecture de ces sortes d’ouvrages à l’usage des baumes qui deviennent funestes, pris habituellement et constamment, mais dont l'effet est presque miraculeux dans certains moments de douleur et de langueur. Si ceux qui condamnent ce genre de composition indistinctement réfléchissaient sur la somme de plaisirs réels qu’il procure et de chagrins qu’il soulage, la philanthropie devrait modérer leur orgueilleuse critique et leur intolérance religieuse.
18 janvier 1856.
Ce matin, G.... me remet un paquet de mes lettres écrites anciennement à son frère Félix , mon ami. Il est facile d’y voir combien l’esprit a besoin des années pour se développer dans ses vraies conditions. Il me dit qu’il y voit déjà le même homme que je suis aujourd’hui. J’y trouve, moi, avec une certaine vivacité, plus de mauvais goût et d’impatience d’esprit; mais il faut que ce soit ainsi. Ce désaccord singulier entre la force de l’esprit qu’amène l’âge et l’affaiblissement du corps qui en est la conséquence, me frappe toujours et me paraît une contradiction dans les décrets de la nature. Faut-il y voir un avertissement, que c’est surtout vers les choses de l’esprit qu’il faut se tourner quand le corps et les sens nous font défaut? 11 est du moins incontestable que ce serait là une compensation ; mais combien il faut veiller sur soi pour ne pas lâcher quelquefois la bride à ces recrudescences mensongères, qui nous font croire que nous nous sentons encore jeunes ou que nous pouvons nous conduire comme si nous l’étions. Tel est le piège où tout risque de s’abîmer.
SUR LA. LITTÉRATURE
23 septembre 1851. Dieppe.
Le silence impose toujours : dans les affaires, dans les relations de toute espèce, les hommes assez sages pour se taire à propos, conservent un ascendant remarquable. Rien n’est plus difficile que cette retenue pour ceux que l’imagination domine, pour les esprits subtils qui embrassent facilement les faces diverses des choses ; ils résistent avec plus de peine au désir d’exprimer ce qu’ils éprouvent.
Le théâtre des Grecs tâchait d'émouvoir avant tout. Homère donne à ses héros toutes les passions, tous les sentiments, celui de la peur comme les autres. Le héros arrive très-résolu au combat, et il se trouve subitement glacé en rencontrant Hector ou tout autre qu’il estime supérieur à lui. Il se retire ni plus ni moins qu’un mâtin qui évite un mâtin plus vigoureux et plus hardi.
Le style c'est l'homme , c’est très-vrai; le style est l’homme quand il a un style, bien entendu. C’est le ver a incessu paluit clea. C’est la marque, la tournure, la vue qui s’appuie fort sur un talent. C’est aussi malheureusement la partie la moins saisie par le vulgaire. De là le succès de l’imitation mesquine.
Il faut être écrivain de profession pour écrire sur ce qu’on ne sait qu’à moitié, ou sur ce qu’on ne sait pas du tout. L’homme obligé de rendre compte de tout et à tout propos ressemble à ces chevaliers errants qui sont toujours prêts à prendre en main la cause du premier
venu.
ESSAI SUR LES ARTISTES
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Trouvé en forme de brouillon mal corrigé.
Un mariage juif au Maroc. — Les cérémonies des noces chez les juifs et chez les musulmans sont une tout autre affaire que chez la plupart des peuples européens. Rien de plus froid chez nous, rien qui indique à l’extérieur l’importance de cet acte solennel : les fiançailles, la lecture du contrat, la cérémonie à l’état civil, tout cela n’y a pas plus d’importance apparente que la première convention venue; la bénédiction nuptiale elle-même n’a rien qui diffère essentiellement de toute autre cérémonie religieuse. Au contraire, chez les peuples orientaux, chez les juifs qui vivent sous de dures contraintes dont l'effet est de resserrer entre eux les liens qui les unissent et de conserver plus de force à leurs traditions antiques, les grands événements delà vie sont marqués par des actes extérieurs qui se rattachent aux usages les plus anciens. Le mariage surtout est accompagné de cérémonies emblématiques pour la plupart, et est une occasion de grandes réjouissances pour les parents et les amis des mariés. Les fiançailles, d’abord, se font longtemps d’avance et avec beaucoup d’apparat; mais les noces ellesmêmes occupent plusieurs journées qui sont une suite de peines très-fatigantes pour l’épouse. Elle est vraiment la victime de tout cet appareil dont les détails sont infinis.
Pendant que la maison de ses parents est livrée à l’agitation d’un Ilux et reflux continuel de gens qui entrent et qui sortent en prenant part à la fête, au milieu de ces chants, de ces danses qui durent tout le jour et toute la nuit, elle est reléguée dans un appartement obscur; tout au fond de cet appartement est un lit qui en occupe la largeur, et dans l’angle, blottie contre la muraille, la jeune épouse est enveloppée d’une grande étoffe de laine qui la
SUR LA LITTÉRATURE
dérobe presque entièrement aux regards. Sur ce lit même se tiennent ses compagnes, ses amies parées de leurs plus beaux atours, assises et accroupies près d’elle , mais ayant l’air de ne s’en occuper aucunement.
Elle doit avoir constamment les yeux fermés et paraître insensible à tout ce qui se passe autour d’elle , de sorte qu’elle a l’air d’être la seule pour qui les réjouissances ne se fassent pas. Pendant quelle est ainsi juchée et comme cachée sur ce vaste lit, le reste de la chambre est souvent occupé par une table fort longue autour de laquelle s’asseyent les parents et amis, occupés à manger et à boire.
Dans la cour de la maison se presse une foule immense; les galeries supérieures, les chambres, les escaliers, sont livrés aux invités, qui se composent de presque toute la ville. A l’une de ces noces, où j’allai comme tout le monde, je trouvai le passage sur la rue et l’intérieur de la cour tellement encombré, que j’eus toutes les peines du monde à pénétrer. Les musiciens étaient adossés à l’un des côtés de la muraille, et tout le tour de la cour était, de même, garni de spectateurs. D’un côté étaient les femmes juives accroupies dans une toilette de circonstance, ayant particulièrement sur la tête une grande étoffe empesée posée en travers audessus d’un turban très-élevé et très-gracieux qu’elles ne mettent qu’à l’occasion des noces. Du côté opposé se trouvaient des Maures de distinction, debout ou assis, qui étaient censés honorer la noce en y assistant. On se ferait difficilement une idée du vacarme que faisaient les musiciens avec leurs voix et leurs instruments : ils raclaient impitoyablement d’une espèce de violon à deux cordes, qui est particulier à ce pays, et qui ne rend que du bruit plutôt que du son. Ils avaient aussi la guitare mauresque
qui est un instrument très-gracieux par sa forme, et dont les sons ressemblent à ceux de la mandoline. Ajoutez à cela le tambour de basque qui accompagne tous les chants. Mais ces chants , dont le mérite semble consister à être criés, sont la partie vraiment assourdissante du concert. Leur monotonie contribue aussi à les rendre fatigants.
C’est avec tout cet accompagnement-là que viennent tour à tour se produire les danseuses; je dis les danseuses, parce que les femmes seules se livrent à un exercice que, sans doute, la gravité des hommes est censée leur interdire. Toutes les personnes qui ont été à Alger connaissent cette danse qui est, je crois, commune à tous les pays orientaux, et qui serait sans doute regardée chez nous, au moins dans les sociétés qui se respectent , comme de très-mauvais goût. Comme elle consiste en postures et en contorsions que l’on prend sans presque que les pieds changent de place, on comprendra qu’il soit possible de s'y livrer dans un lieu aussi encombré qu’était cette cour ainsi remplie de curieux. 11 ne faut donc qu’un très-petit espace pour chacune des danseuses, qui ne paraissent qu’une à une.
Quand l’une a fini cette courte représentation qu’elle varie suivant son goût ou son art particulier, les personnes de l’assistance qui veulent lui marquer de l’intérêt cherchent dans leur poche quelque argent destiné à récompenser les musiciens; mais il est d’usage, avant de déposer son offrande dans un plat qui est préparé à cet effet, d’aller toucher de la pièce de monnaie l’épaule de la danseuse qu’on préfère. J’ai vu de ces assistants importants donner jusqu’à des pièces d’or avec une certaine ostentation, et sans doute pour être remarqués de nous autres chrétiens.
Quand arrive la fin du dernier jour que l’épouse doit
SUR LA LITTÉRATURE
passer sous le toit de ses parents, et avant d’aller habiter avec son mari, on la pare ; on lui met sur la tête une espèce de mitre composée d’une quantité de fichus qui s’entassent les uns sur les autres, mais de manière qu’on ne voie passer qu’une très-petite partie de chacun. Elle est placée sur une table, assise contre la muraille et aussi immobile qu’un terme égyptien. On lui tient élevées près de la figure des chandelles et des flambeaux pour que toute l’assistance jouisse à son aise de toute la cérémonie de cette toilette. De vieilles femmes font, à côté d’elle, un bruit continuel en frappant avec leurs doigts sur de petits tambours formés avec des parchemins tendus sur des espèces de pots en terre peinte de différentes couleurs. D'autres vieilles lui peignent les joues, le front, etc. , avec du cinabre ou du stenné, ou lui noircissent l’intérieur des paupières avec le kohl. L’infortunée exposée à ces empressements fatigants ne peut même, chose difficile à croire, ouvrir les yeux pendant cette dernière opération , car ce serait de très-mauvais augure. On lui insinue entre les paupières fermées le petit stylet d’argent ou de bois qui sert à les teindre; enfin, elle est la patiente résignée et la victime offerte en sacrifice à la curiosité de ce public turbulent.
Au bout d’un certain nombre de pratiques qui se rattachent à sa parure, elle est enlevée de cette espèce de tribune comme on ferait d’une statue, et voici le moment de l’entraîner hors de la maison paternelle. A moitié posant sur ses pieds, à moitié soulevée par-dessous les bras, elle avance, suivie et entourée de tous les assistants. Au-devant d’elle marchent à reculons jusqu’à la demeure du mari des jeunes gens portant des flambeaux. On retrouve ici, comme à chaque pas dans ce pays, les traditions antiques. Rien
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ESSAI SUR LES Ali I ISTES.
n’est singulier comme la marche de cette malheureuse qui, les paupières toujours closes, semble ne faire aucun mouvement qui naisse de sa propre volonté. Ses traits sont aussi impassibles durant cette procession que pendant tout le temps de ses autres épreuves. On m’a assuré que pour la faire manquer àce sérieux imperturbable, on pousse la malice jusqu’à la pincer en route. Je crois qu’il est trèsrare qu’on voie cette pauvre créature donner le moindre signe d’impatience ou seulement d’attention à tout ce qui se passe. C’est dans cet équipage qu’elle arrive chez l'époux où sans doute elle doit regarder comme son plus grand bonheur d’être débarrassée de tant d’assiduités.
Il se passe encore le lendemain chez l’époux une cérémonie qui m’a semblé purement religieuse, entre les mariés, le rabbin et les assistants. Celle-là, je crois, clôt toutes les autres, et doit être en conséquence la mieux venue des deux principaux acteurs.
MÉTAPHYSIQUE
Rêverie écrite sur une feuille volante.
Chatnprosay, 11 avril 1846.
En me promenant ce matin dans la forêt de Sénart, j’admirais un insecte à moitié mouche, à moitié papillon, tel qu’il m’a semblé n’en n’avoir pas vu encore. Je me suis demandé quelle était la nécessité d’être de cette mouche. En me baissant pour l’examiner, mes yeux se portèrent sur la terre moussue qui m’environnait; mes yeux, fixés sur un espace d’un pied carré, me firent remarquer la variété de manifestation de la matière soit minérale, soit végétale, qui composait ce petit espace : de petits lichens dans un état de mollesse gélatineuse, d’autres desséchés depuis la veille peut-être, des graminées, de petits cailloux de toutes sortes de nature; tout cela traversé par des fourmis affairées, les unes s’entr’aidant pour traîner un fardeau, les autres s’évitant ou s’arrêtant un instant et comme échangeant une nouvelle importante. Enfin, mille détails qui m’échappent à présent me firent penser au fraisier de Bernardin de Saint-Pierre et à l’im-
ESSAI SUR LES ARTISTES
mensité de la nature. Il me vint dans l’idée, en voyant tout ce monde si occupé, celui-ci à sucer le calice d’une fleur, celui-là à rouler un grain de sable, tout cela ayant l’air de vivre, de se développer, de périr même pour une fin; il me vint dans l’idée, dis-je, que pas un seul de ces êtres n’était inutile à la création ; et de là à supposer qu’il y était indispensable et qu’on n’en pouvait retrancher un atome , il n’y avait qu’un pas. En effet, l'homme étant lui-même un petit monde, et ses idées, ses travaux, se produisant dans les mêmes conditions que tout ce qui l'entoure, il est facile de remarquer que plus un ouvrage sorti de ses mains est parfait dans son ensemble, plus les parties en sont nécessaires. C’est le propre seulement des plus grands artistes de produire dans leurs œuvres la plus grande unité possible, de toile sorte que les détails, non-seulement n’v nuisent point, mais y soient d’une nécessité absolue. Comment supposer alors que l’éternel Architecte ait pu créer sans but la plus petite parcelle de matière vivante ou inanimée?
Je continuai ma promenade; je rencontrai des fossés pleins d’eau. Des mouches ou insectes que tout le monde connaît s’y promenaient en tous sens sur leurs longues jambes, glissant et s’arrêtant brusquement sans en rider la surface. D’autres phénomènes se produisaient dans cette eau ou sur ces bords, mais toujours la même fécondité indescriptible d’existences de toutes sortes. Cette petite flaque d’eau était un miroir dans lequel se peignaient les nuages, l’azur du ciel et les arbres renversés. Je voyais au-dessous de moi ce qui se passait au-dessus : des oiseaux traverser ce tableau mouvant. Les herbes qui se penchaient sur ses bords s’y peignaient par-dessous; et dans les parties de cette eau qui ne réfléchissaient rien à cause de l’ombre,
MÉTAPHYSIQUE
j’entrevoyais confusément clans la vase qui en formait le fond d’autres existences, d’autres végétaux, dont quelques-uns s’élevaient jusqu’à la surface.
Je fus averti plus loin par une odeur désagréable de la présence d’une mare à moitié desséchée et remplie de débris; il me semble que l'activité y redoublait encore. Cette infection qui me repoussait semblait au contraire un aimant pour attirer des milliers de créatures. Qu’eût-ce été , par exemple, d’un vaste champ de bataille couvert de cadavres d’hommes et d’animaux? On y eût pu voir avec des yeux de savant une foule d’espèces innombrables attirées comme des convives à un banquet; bien mieux, comme des ouvriers enrégimentés dans un vaste atelier de transformation et de résurrection.
L’industrie humaine ne perd rien, dit-on, dans nos villes, des plus vils rebuts de tout ce qui a été à notre usage : des classes entières ne vivent que de ce qui ne paraît plus propre à rien. Quelle ne doit pas être l’industrieuse activité de ces myriades d’êtres destinés par la nature à s’approprier, à transformer ce qui a fait son temps, à devenir les creusets vivants de cette refonte universelle !
— La matière retombe toujours dans la tristesse : le murmure des vents et de la mer, la longue nuit avec ses terreurs et son silence, le coucher du soleil avec sa mélancolie, la solitude, où on la rencontre, rappellent des idées noires, des appréhensions de néant, de destruction. L’enfant naît dans les larmes, il ne sait que pleurer; sa mère gémit sur sa couche, lui ouvrant la carrière des douleurs. Si l’homme s’anime dans l’action et dans la société des autres hommes, rendu à la solitude et au spectacle de sa misère et de sa faiblesse, il s’attriste, et s’attriste d’autant
plus, qu’il est d’une nature plus élevée, d'une trempe d’esprit plus délicate. La joie des festins, la conversation, le jeu, l’échange des idées, animent son œil et son âme : ses traits respirent l’enthousiasme ou la gaieté. Que son corps ploie sous la fatigue et que le sommeil le gagne, ses traits ont perdu l’animation , l’expression de son visage est celle de la tristesse, quelquefois celle d'une consternation profonde. Voyez l’œil du cheval, compagnon de gloire sur le champ de bataille, ou esclave des plus vils caprices, ou dévoué aux plus durs travaux pendant presque toute sa vie: excepté dans les courts instants où le son de la trompette éveille en lui quelque chose comme l’enthousiasme humain, l’expression de cet œil est celle de la tristesse. Le chien de même : son œil est craintif ou gémissant. Toute cette nature porte un fardeau et semble attendre qu’on la soulage. Tout le monde semble dans l’attente d’une sorte de bonheur sans doute; mais l’Etre des êtres ne montre presque jamais à ses tristes créatures que le côté irrité de son visage. L’embûche, la menace est partout. Le sommeil lui-même ne donne pas un repos complet : l’homme n’y oublie pas sa misère; au contraire, elle y grandit souvent, et l'excès de sa frayeur à l’aspect d’apparitions ou de dangers effroyables ou inconnus l’éveille souvent glacé de terreur, et ne le tire de ces terreurs imaginaires que pour le remettre en face de la funeste et. réelle image de sa situation mortelle.
Rêveries. Album.
Dimanche, 16 septembre 1849, dans la forêt de Champrosay.
— La nature est singulièrement conséquente à ellemême. Je me rappelle avoir dessiné à Trouville des frag-
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mentsde rochers, au bord de la mer, dont tous les accidents étaient proportionnés de manière à donner sur le papier l’idée d’une falaise immense.
11 ne manquait qu’un objet propre à établir l’échelle de grandeur. Dans cet instant, j’écris à côté d’une grande fourmilière formée, au pied d’un arbre, moitié par de petits accidents de terrain, moitié par les travaux patients des fourmis : ce sont des talus, des parties qui surplombent et qui forment de petits défilés dans lesquels passent et repassent les habitantes d’un air affairé, et semblables à un petit peuple d’un petit pays que l’imagination grandit à l’instant même. Ce qui ne m’eût paru qu’une taupinière, je le vois à volonté comme une vaste étendue entrecoupée de rocs escarpés, de pentes rapides, grâce à la taille diminuée de ses habitants.
Un fragment de charbon de terre ou de silex, ou d’une pierre quelconque, pourra présenter dans une proportion réduite les formes d’immenses rochers. J’ai remarqué souvent aussi, en dessinant des arbres, que telle branche séparée est elle-même un petit arbre, n’était la grosseur des feuilles.
Il y a une partie de la science qui, je crois, n’est pas exploitée par les savants, et qui serait l’histoire de ces rapports naturels et serait aussi une histoire curieuse de certaines formes qui semblent à des yeux inattentifs le produit du hasard, et qui sont non-seulement géométriquement combinés, mais qui rappellent, à s’y méprendre, des formes qui appartiennent à des objets d’une tout autre espèce.
Exemple. J’ai vu sur la plage de Tanger, qui est formée d’un sable très-fin, que le flot en se retirant creusait dp petits sillons qui se reproduisaient sans cesse tout en
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se variant à chaque marée, et le dessin de ces petits canaux par où l’eau se retire est, pour ainsi dire, identique à la rayure de la peau des tigres. 11 y a quelques jours, j’ai été frappé, en remontant la route qui va du pont à Champ rosay, de petits tas aplatis de bouse de vache qui avaient formé des taches qui m’ont rappelé quelque autre dessin dans quelque objet analogue, mais qui m’ont laissé persuadé que ces taches doivent se reproduire de la même manière.
Nous ne connaissons de la science que les antichambres grossières où le commun des savants se coudoie avec les plus habiles; ceux-ci entrevoient de temps à autre quelques lueurs qui s’échappent pour eux seuls, et encore d’une manière confuse, de l’intérieur du temple où s’enferme la nature. Ce misérable excrément séché au soleil arrêtera la pensée autant que les soleils et les mondes, et sera l’occasion d’un problème qui embrasse lui-même un monde d’observations. Dites-moi, messieurs, quel est le compas présent partout et occupé à dessiner dans la fange, comme il l’est à tracer la route des astres dans les airs, cette rayure variée et régulière dans ses retours? Autre question. Pourquoi ici cette force inconnue s’appliquet-elle à répéter sur le sable de la mer cette forme quelle dessine ailleurs sur la peau des tigres? Pourquoi ici des rapports si frappants, pourquoi ailleurs tant de différences entre des objets qu’elle a rapprochés par d’autres points?
— De la grâce de certaines sinuosités, celle des chemins, par exemple. L’usage les trace sans conscience de ce qu’il fait ; en perspective même , ils sont encore gracieux. Il serait curieux d’observer la trace des limaçons.
Pensées trouvées dans un album.
— Le fait est comme rien, puisqu’il passe. Il n'en reste que l’idée; réellement même, il n’existe pas dans l'idée, puisqu’elle lui donne une couleur, qu’elle se le représente en le teignant à sa manière et suivant les dispositions du moment.
Pourquoi nos plaisirs passés se rappellent-ils à notre imagination comme infiniment plus vifs qu’ils n’ont été dans le fait? Pourquoi la pensée s’arrête-t-elle avec tant de complaisance sur des lieux que nous ne verrons plus, et où notre âme éprouvait quelque état de bonheur? Pourquoi même, (ô triste et cruelle condition de notre nature, là où éclate une puissante faculté !) pourquoi le souvenir des amis que nous regrettons les embellit-il quand nous les avons perdus? C’est qu’il se passe dans la pensée, quand elle se souvient des émotions du cœur, ce qui s’y passe quand la faculté créatrice s’empare d’elle pour animer le monde réel et en tirer des tableaux d’imagination. Elle compose, c’est-à-dire qu’elle idéalise et choisit. Penser ne se peut sans idéaliser. Que sont nos préjugés? que sont les miens, par exemple, qui diffèrent en tout de ceux de mon voisin? Une façon d’idéaliser le même fait en le voyant, c’est-à-dire en le composant à ma manière. C’est précisément ce que je disais en commençant : que le fait n’existait pas réellement, puisque la pensée lui donne une seconde vie en le colorant, en Y idéalisant.
Réflexions. 21 septembre 1854.
— L’homme domine la nature et en est dominé. 11 est le seul être de la création qui, non-seulement lui résiste,
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mais la dompte ou en élude les lois, et qui étende son empire par sa volonté et son activité. Mais que la création ait été faite pour lui, c'est une proposition qui est loin d’être évidente. Tout ce qu’il édilie est éphémère comme lui; le temps mine et renverse les édifices, comble les canaux, anéantit les connaissances, et jusqu’au nom des nations : où est Carthage? où estBabylone?
Les générations, dira-t-on, recueillent l’héritage des générations précédentes. Ace compte, la perfection ou plutôt le perfectionnement n’aurait point de bornes. Il s’en faut de beaucoup que l’homme reçoive intact le dépôt des connaissances que les siècles voient accumuler. S’il perfectionne certaines inventions, pour d’autres il reste fort en arrière des inventeurs. Un grand nombre de ces inventions sont perdues. Ce qu'il gagne d’un côté , il le perd de l’autre. Je n’ai pas besoin de faire remarquer combien certains perfectionnements prétendus ont nui à la moralité ou même au bien-être du genre humain. Telle invention, en supprimant ou en diminuant le travail et l'effort, a diminué la dose de patience à endurer les maux et d’énergie à les surmonter, qu’il est donné à notre nature de déployer.
Tel autre perfectionnement, en augmentant le luxe et un bien-être apparent, a exercé une influence funeste sur la santé des générations, sur leur valeur physique, et entraîné également une décadence morale. L’homme emprunte à la nature des poisons , tels que le tabac et l’opium, pour s’en faire des instruments de grossiers plaisirs. 11 en est puni par la perte de son énergie et par l’abrutissement. Des nations sont devenues des espèces d’ilotes par l’usage immodéré de ces stimulants et par celui des liqueurs fortes. Arrivées à un certain degré de
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civilisation, les nations voient s’affaiblir surtout les notions de vertu et de valeur.
L’amollissement général produit par le progrès des jouissances entraîne une décadence rapide, l’oubli de ce qui était la tradition conservatrice et le point d’honneur national. C’est dans une semblable situation qu’il est difficile de résister à la conquête. 11 se trouve toujours quelque peuple affamé à son tour de jouissances ou tout à fait barbare, ou ayant conservé encore quelque valeur et quelque esprit d’entreprise, pour profiter des dépouilles des peuples dégénérés. Cette catastrophe facilement prévue devient quelquefois une sorte de rajeunissement pour le peuple conquis: c’est un orage qui purifie l’air après l’avoir troublé. De nouveaux germes semblent apportés par cet ouragan dans ce sol épuisé. Une nouvelle civilisation va peutêtre en sortir, mais il faudra des siècles pour y voir refleurir les arts paisibles destinés à adoucir les mœurs destinées encore à se corrompre de nouveau pour ramener ces éternelles alternatives de grandeur et de misère, dans lesquelles n’apparaît pas moins la faiblesse de l’homme que sa singulière grandeur.
Champrosay, 1er mai 1850.
La nature ne se soucie ni de l’homme ni de ses travaux, ni en aucune manière de son passage sur la terre. Qu’il invente et construise des merveilles ou qu’il vive comme une brute, pour la nature c’est tout un. Le vrai homme est le sauvage; il s’accorde avec la nature comme elle est. Sitôt que l’homme aiguise son intelligence, agrandit le cercle de ses idées, en perfectionne l’expression, acquiert des besoins et l’intelligence nécessaire pour les satisfaire,
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il s’aperçoit que la nature le contrarie en tout. 11 faut qu’il s'applique à lui faire continuellement violence; elle, de son côté, ne demeure pas en reste. S’il suspend quelques instants le travail qu’il a entrepris pour la dompter, elle reprend ses droits aussitôt; elle mine, elle détruit ou défigure l’ouvrage de cet ennemi qui n’est jamais aussi persévérant à édifier qu’elle l’est à détruire et à effacer les traces d’éphémères tentatives. 11 semble qu’elle porte impatiemment les chefs-d’œuvre de l’imagination et de la main de l’homme. Qu’importent à la marche des saisons, au cours des astres, des fleuves et des vents, le Parthénon, Saint-Pierre de Rome et tant de miracles de l’art? Un tremblement de terre, la lave d’un volcan, vont en faire justice; les oiseaux nicheront dans les ruines de ces superbes monuments, les bêtes sauvages viendront tirer les os de leurs fondateurs de leurs tombeaux entr’ouverts.
Mais l’homme lui-même , quand il s’abandonne à l’instinct sauvage qui est le fond même de sa nature, ne conspire-t-il pas avec les éléments pour détruire les beaux ouvrages? La barbarie ne vient-elle pas presque périodiquement et semblable à la furie qui attend Sisyphe roulant sa pierre au haut de son rocher, pour renverser et confondre, pour faire la nuit après une trop vive lumière? Et cette puissance singulière, qui a donné àl’homme une intelligence supérieure cà celle des bêtes, ne semble-t-elle pas prendre plaisir à le punir de cette intelligence même? Funeste présent, ai-je dit. Oui, sans doute : au milieu de cette conspiration universelle de la matière éternellement agissante contre les produits de l’invention du génie, de l’esprit de combinaison, l’homme a-t-il toujours la consolation de s’admirer grandement lui-même de sa constance, ou de jouir beaucoup et longtemps de ces fruits variés, émanés
de lui? C’estle contraire qui est le plus commun; non-seulement le plus grand par le talent, par l’audace, par la constance, est ordinairement le plus persécuté, mais il est souvent fatigué et tourmenté de ce fardeau du talent et de l’imagination qui, en le faisant différent du reste des hommes, le rend un objet de haine et d’envie. Une certaine inquiétude, l’aspiration continuelle à la perfection, le rendent aussi ingénieux à se tourmenter qu’à éclairer les autres. Presque tous les grands hommes ont eu une vie plus traversée, plus misérable, que celle des autres hommes. Napoléon n’a jamais joui pleinement de son comble de gloire; il dit lui-même qu’au moment où il éblouissait le monde de ses triomphes, il n’avait pas seulement le loisir d’y arrêter longtemps sa pensée. D’autres soins, d’autres ennemis, étaient là qui l’entraînaient vers de nouvelles entreprises.
Voltaire, jouissant en apparence de tous les dons de la fortune et du talent, n’avait pas un instant de tranquillité complète. Ses livres imprimés furtivement, les calomnies de ses ennemis, le soin de sa réputation, le tiennent dans une angoisse continuelle. Son fidèle secrétaire raconte qu’il n’était pas même rassuré sur sa gloire; ses ouvrages, qu’il entassait avec une activité infatigable, étaient pour lui des chances nouvelles d’arriver à une réputation qu’il ne croyait jamais avoir conquise. Et tous les grands hommes sont ainsi.
Pensées sur une feuille volante.
— Tout change, tout est roman. Nous sommes frappés de l’anéantissement qu’amène la mort, de l’oubli profond de ceux qui ne sont plus; nous-mêmes ne nous oublions-
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nous pas? Je revois des dessins du Maroc, et mes impressions sont celles d’un autre; mille détails qui me sont échappés et qui parfois reviennent à peu près me le prouvent. Le souvenir que nous croyons avoir est trompeur. Les portraits des morts faits après la mort paraissent bientôt ressemblants, parce que l’imagination, qui n’a que des souvenirs vagues, se prend à cette réalité.
Comment nos pensées d’aujourd’hui seraient-elles celles d’autrefois? Mon corps est renouvelé sans contredit. 11 n’y a pas un morceau de mes cheveux qui fût sur ma tête il y a vingt ans ; comment les pensées qui naissent dans le cerveau, ou, si l’on veut, dans cette organisation renouvelée, seraient-elles les mêmes? Les idées du vieillard sur les choses sont-elles celles du jeune homme? Une idée vous arrive, si vous ne la prenez pas au passage, elle ne revient jamais la même, ni la même couleur non plus ; un site vous frappe, le lendemain il vous paraît froid.
Pensées sur une feuille volante.
— En effet, j’ai beau chercher la vérité dans les masses, je ne la rencontre, quand je la rencontre, que dans les individus. Pour que la lumière jaillisse des ténèbres, il faut que Dieu y allume un soleil; pour que la vérité entre chez un peuple, il faut que Dieu y jette un législateur. La vérité n’est révélée qu’au génie, et le génie est toujours seul. Que voyez-vous dans l’histoire? D’un côté Moïse, Socrate, Jésus-Christ: de l’autre, les Hébreux, la Grèce et l’univers. D’un côté, les peuples qui persécutent et qui tuent; de l’autre, la victime isolée qui les éclaire. Toujours un homme et un peuple; toujours la raison individuelle travaillant à former la raison universelle. « Les
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« peuples, dit admirablement Bossuet, ne durent qu’autant « qu’il y a des élus à tirer de leur multitude. »
Album.
— On veut jouir de tout, et on ne sait pas jouir de soimême. Médite ce mot. Quand tu ne jouis pas de toi, tu es comme si tu étais un autre. Ce n’est guère que dans la solitude qu’on peut vraiment jouir de soi, c’est-à-dire être frappé des objets extérieurs dans le rapport complet qui existe entre eux et notre propre nature. Je te dis qu’il faut méditer ceci, non pas pour trouver l’occasion d’écrire des bavardages à ce sujet, mais pour la plus véritable utilité qu’on peut en retirer dans la vie.
Extraits de notes écrites sur des feuilles.
— La nature n’a pas fait la civilisation. La civilisation des sauvages est tout au plus ce qu’elle nous accorde. L’homme a donc réellement beaucoup ajouté à ses présents. En se bâtissant des maisons, en se couvrant d’habits, en augmentant les moyens de se nourrirait moyen de l’agriculture, il a fait immensément. En faisant des palais, des carrosses, en inventant les arts qui le récréent, il est encore bien plus éloigné des simples biens de la nature qui, ne perdant jamais ses droits à travers tous ces changements dans la condition humaine et son bien-être apparent, le fait toujours naître dans les souffrances, vivre et mourir dans l’angoisse. Les pauvres, qui sont tout cela dans leurs chaumières, sont des enfants déshérités qui en sont restés à la misère et au dénûment du sauvage. Ils seraient mal venus, cependant, à médire de la civilisation, parce qu’ils n’en sont pas les favoris. Outre que rien n’empêche que la
chance les favorise ou que le talent etTesprit ne les portent à la richesse à leur tour, leur sort tel que la civilisation le fait est encore, à beaucoup d’égards, plus supportable que celui du sauvage.
Extraits copiés sur des feuilles volantes.
— Tout l’enchevêtrement de cet univers, cette impossibilité d’un commencement ou d’une fin, ce soleil qui brûle sans se consumer, cette nécessité de ce qui nous semble le mal, tout cela doit prouver à l’homme que, bien qu’il soit fier de son intelligence, et qu’il s’en serve continuellement pour demander la raison de tout, il ne peut avec son aide percer le mystère universel. Il y a plus : à croire la perpétuelle contradiction de mille choses nécessaires avec ce que nous appelons les lois de la raison, et qui ne sont que les bornes de notre faible instinct, il est probable que l’homme est aussi loin de la vraie, de la pure et mathématique raison de tout, que cette mouche que je vois se promener la chaleur, voler en tous sens, avec cet avantage au moins sur le triste et sot héritier d’Adam et de sa passion pour une indiscrète connaissance, qu’elle ne s’inquiète pas de ce qui est refusé à sa nature, et qu’elle suit les lois étroites de son être, sans révolte et sans vaine curiosité de les connaître.
Album. Champrosay, vers 1849.
— A ne considérer que la matière inanimée, l’ordre paraît partout. Les catastrophes, la destruction, qui remplacent les uns par les autres les objets qui nous entourent et qui sont la nature elle-même, ne doivent nous causer
ni surprise ni regrets. Ce sont, au contraire, des lois admirablement intelligentes qui font succéder au chêne immense ruiné par les ans d’innombrables rejetons qui rajeunissent la face du sol. La montagne qui s’écroule, le sol qui s’ébranle ou creuse des abîmes, pour faire place à des lacs ou à une terre nouvelle , mieux préparée pour enfanter de nouvelles richesses, tous ces phénomènes ne sont nullement des troubles ou des convulsions, ni même de simples désordres des éléments. Ils n’étonnent que nous, dont ils dérangent les petits calculs ou menacent la sécurité. En partant de ce point faux, que notre frêle et passagère existence est le centre où tout se rapporte, nous avons raison de voir dans des événements si logiques des contradictions de la volonté créatrice; mais l'homme n’est qu’une partie de ce grand tout, dans lequel il joue son rôle : il reçoit et il donne; il opprime et il est opprimé ; il brûle, il déchire, il consomme, il est écrasé, balayé à son tour. — La connaissance, la raison, qui lui ont été données, lui semblent, à la vérité, des titres à cette préférence qu’il s’imagine que la nature lui doit sur les autres êtres. 11 doit, au contraire, se servir de cette même raison pour apprécier les côtés par où il est supérieur et privilégié, et se consoler en même temps des misères qui sont les conditions inséparables de la place qu’il occupe et de la résistance qu’il exerce contre cette nature agissante et envahissante. Tout est donc bien et beau hors de lui; est-ce que la raison et la conscience du bien et du mal ne lui sembleraient pas donner en lui la dernière et la plus forte preuve d’une intelligence supérieure, directrice et créatrice de l’univers? Est-ce que cette raison, admirable préférence en effet, ne suffit pas à lui démontrer que , non-seulement tout est nécessaire et admirablement enchaîné, mais à le
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consoler de ce qu’il appelle ses maux, c’est-à-dire la maladie, les accidents, la mort, qui lui semblent les funestes présents d’une nature marâtre et qu’il voit avec la plus grande tranquillité être le lot éternel de tout ce qui n’est pas lui, autour de lui, et contre quoi rien ne regimbe autour de lui; tout est bon et beau hors de lui, tout ce qui se rapporte à lui serait donc mal réglé et barbare ? Pourquoi ne pas voir que ce qu’il appelle les funestes présents d’une nature marâtre sont non-seulement les nécessités de son passage sur la terre, mais les conditions de l’existence de nouvelles générations destinées, comme lui, à jouir à leur tour de cette sublime nature , qui se rajeunit sans cesse par notre ruine?
Pensées trouvées dans un album.
— L’amour de la gloire est un instinct sublime qui n’est donné qu’à ceux qui sont dignes d’obtenir la gloire. L’amour d’une vaine réputation, qui ne flatte que la vanité, est tout autre chose. — L’enthousiasme se nourrit de luimême. Le suffrage de la foule peut llatter sans doute, mais il ne donne pas cette ivresse divine qui, chez les grandes âmes , prend sa source dans le sentiment de leur propre force. Assurément, tous les grands hommes ont pressenti leur empire et ont pris à l’avance la place que la postérité leur accorde plus tard; comment expliquer autrement cette audace dans l’invention?
— La dispersion des facultés dans des essais qui ne mènent pas directement à un grand but, est presque aussi funeste que la paresse qui les endort ou le découragement qui ôte la force d’y donner essor; faut-il s’abandonner à un lâche découragement, parce que le siècle est gangrené?
M ÉTAPH YSKJUE.
Xote écrite en voiture au retour de Belgique, trouvée au cahier.
« Donnez-leur (aux femmes), dit lord Byron, des bon- « bons et un miroir, et elles seront contentes. »
11 est vrai, la fanfreluche est leur élément; elles ont horreur des gens sérieux et de tout ce qui est sérieux. Elles préfèrent la dentelle à tout, même au plaisir. L’amour n’est presque jamais qu’un prétexte à leur besoin d’intriguer dans les petites choses. Bayle disait que la femme qui va au bal pense bien plus à son bouquet qu’à son amant. Mais il faut que le malheureux, tout sacrifié qu’il est, soit à ce bal, et c’est uniquement pour le faire assister au triomphe de la toilette et du bouquet.
Sur la liberté. Tiré d’un album. Angerville, le 9 septembre 1861.
On parle toujours de la liberté : c’est le but avoué de toutes les révolutions, mais on ne dit pas ce que c'est que cette liberté. Dans l’Etat le plus libre, qui est-ce qui est complètement libre? Ne parlons pas de cette liberté qui est en dehors de la politique, que vous ne trouvez ni dans les liens de famille, ni dans les emplois, ni dans les mille façons d’arranger sa vie, ou mille tyrannies, qui sont le fait des exigences de la profession , de celles des affections de famille ou autres, des misères générales de notre nature, ou de celles qui résultent du caractère de chacun en particulier. Le Bomain, qui se vantait d’être libre dans le Forum , était souvent esclave dans sa maison. Cette liberté, ou plutôt cet affranchissement des soucis et des ennuis, on ne le trouverait que dans la résignation.
On se fait un rempart contre beaucoup de misères de
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chaque jour, dans le goût passionné qu’on a pour un art ou une science, ou une recherche quelconque qui intéresse l’esprit; mais pour que ce goût vous préserve de l’ennui, il faut qu’il soit dominant, et alors vous négligez des devoirs ou des nécessités essentielles, et vous vous trouvez isolé et bientôt abandonné.
La liberté politique est le grand mot auquel on sacrifie précisément, dans cet ordre d’idées, la plus réelle liberté. Elle se résume ordinairement, chez les modernes, dans la liberté de dire et d’écrire tout ce qu’on pense; mais combien y a-t-il de gens qui usent de ces libertés? Dire ce qu’on pense est un fait isolé et qui ne donne qu’une mince satisfaction , et est plus propre à vous faire des ennemis qu’à vous avancer dans le monde. La plus simple prudence montre l’inutilité et le danger de cette liberté de tout dire; mais combien de gens useraient-ils de celle d’imprimer en présence de cette phalange d’écrivains, poussés par la faim ou par l’ambition , qui ferment toutes les avenues , qui diffament tout ce qui leur fait obstacle, et qui se sont fait de ce prétendu moyen de liberté une arme terrible, à laquelle rien ne résiste, et dont ils usent à tort et à travers pour leur intérêt ou celui de leur parti?
Cette prétendue liberté n’existe donc que pour les écrivains de profession. De gré ou de force, ils nous imposent leur opinion et leurs préjugés. Pour un homme clairvoyant et bien convaincu , il y en a des milliers qui ne voient que par les yeux des porte-plumes.
Ont-ils beaucoup, eux-mêmes, de cette liberté de tout dire, qui est un moyen si puissant de domination? Non ; ils sont comme les autres soumis à la tactique de leur parti, des chefs qui leur imposent le ton qu’ils doivent prendre: et ces chefs, à leur tour, sont indifférents à toutes
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les opinions, pourvu qu’ils s’enrichissent en tenant sous leur coupe un nombreux public1.
Pensées trouvées sur un album.
Réflexion bizarre sur les résultats de légalité. — Quand l’égalité aura fondé tout à fait son empire, ce sera une des charges du public de pourvoir de maîtresses les hommes laids et rachitiques; pour ôter à la part des beaux, il faudra trouver des femmes disposées à se dévouer à cette fraternité évangélique ; peut-être les mal favorisés de la nature ne se trouveront-ils pas suffisamment dédommagés par un simple dévouement: ils présenteront requête pour être aimés. Les hommes d’esprit seront invités à s'observer un peu pour ne pas trop humilier ceux qui en seront dépourvus ; n’y ayant pas de moyens de donner de l’esprit ou du sens commun, comme de la soupe, à ceux qui en manquent, et ne pouvant l’ôter à ceux qui en ont, il faudra les contraindre à ne pas s’en servir. — L’Evangile a déjà prescrit de tendre l’autre joue à celui qui a déjà frappé la première; on ne pourra être aussi bon citoyen que son voisin qu’en étant aussi bête que lui. L’avocat qui, dans un procès, aura parlé mieux que son adversaire, sera
1. Ceci paraîtra peut-être un peu paradoxal, car ces chefs de la presse sont eux -mêmes soumis à une domination plus puissante, c’est celle de l’opinion publique. Cependant, il est certain que les journalistes et les écrivains dirigent l’opinion jusqu’à un certain point, et qu'ils sont maîtres du terrain aussi longtemps qu’ils ne froissent pas les intérêts généraux et les principes reçus. — En Angleterre, cette puissance de la presse est immense, mais l’intérêt général et l'amour du pays sont plus forts encore. Aucune presse n’oserait lutter contre des intérêts de cette nature-là. Mais lorsqu’il s’agit d’opinions aussi controversées que celles qui ont pour objet l’appréciation des objets d’art, il est certain que la presse dont parle Delacroix peut avoir grand pouvoir sur la gloire relative et, par suite, sur le sort des artistes contemporains.
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mis à l’amende pour compenser sa supériorité. Les femmes laides auront seules le droit d’avoir de la toilette. On ne jouera que les pièces des mauvais auteurs, pour les consoler un peu. On invitera même les gens de talent à les aider de leur savoir-faire. Quelle injustice de la nature de se montrer mère tendre pour les uns et impitoyable marâtre pour les autres! Rien ne sera plus juste que de renverser un ordre impie au moyen de toutes ces petites concessions mutuelles. Qu’il sera touchant de voir régner sur la terre, au moyen de la politique, ce que la vieille religion de Jésus n'a pu réaliser : cet accord des âmes qu'on ne pensera plus à demander qu’à la pure raison , puisque le sentiment et les prédications religieuses de tous les temps n’ont pu l’effectuer!
Remarquez qu’il ne sera pas nécessaire de s’aimer les uns les autres pour s’empresser de se porter secours, il suffira de bons projets de lois, de bonnes tables des droits et devoirs, gravés sur le marbre, à défaut de l’être dans les cœurs. Le mot de conscience n’aura plus de sens. Le mot balance sera mis à sa place. Toute l’éducation consistera à perfectionner la notion de cette balance morale qui consistera à se rendre compte de ce que manque la raison, afin de faire valoir ses droits à propos, afin de n’ètre pas mis à la queue de l’estomac de vos frères. Ai-je autant dîné que mon ami ? tel sera le fondement de la morale. Le premier devoir du citoyen ne sera plus de se sacrifier, mais de se conserver pour la république. Si chacun s’applique à se satisfaire, cette foule de bonheurs particuliers ne constituerait-elle pas la félicité générale, c’est-à-dire la prospérité de la patrie, qui doit être le premier des vœux du citoven ?
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Extraits de notes écrites au crayon.
Sur l’art de la guerre. — 1° D’où vient que l’état militaire n’obtient pas cette considération à laquelle il semble que dussent prétendre des hommes qui s’immolent pour leur patrie ?
Il devrait être un sacerdoce comme celui du prêtre.
Au lieu d’avoir fait des progrès, l’état militaire est détruit dans son essence. On veut faire par des machines vivantes, qui ne sont poussées par aucun sentiment, ce que les anciens faisaient par des hommes mus de vraies passions : le respect de soi-même, l’amour de la patrie.
L’idéal du soldat, c’est le moine soldat. On a vu des poignées de ces hommes résister à des milliers de Turcs.
bn citoyen d’Athènes était un soldat. 11 y avait là ce que je demande : des hommes libres et des esclaves. L’esclave chez les modernes subsiste toujours : des ilotes à 5 sous par jour, enrégimentés, vêtus, armés, destinés à recevoir des coups. Ce que je cherche, ce sont les véritables hommes libres, libres de la crainte quand ils pensent à la patrie, au véritable honneur. Quand Alexandre se jetait tout seul dans la ville des Oxidraques, ce n’était pas avec le même sentiment que celui des officiers de Fontenoy qui disaient aux Anglais : « Tirez vous-mêmes. » Ces imbéciles auraient volontiers, pour se montrer plus braves, jeté leur bouclier, s’ils en avaient eu. Alexandre se couvre du sien, se précipite sur l’ennemi, non pas en désespéré et comme un homme qui se sacrifie pour donner l’exemple à ses soldats, mais comme un homme qui sait qu’il peut être secouru à temps, et dont le courage ranimera celui de ses soldats. César de même en Espagne; de même Napo-
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léon à Arcis-sur-Aube , quand il place son cheval sur un obus près d’éclater qui avait causé de l'émotion et de l’hésitation à ses grenadiers. 11 ne se met pas là pour mourir, comme on l’a dit sottement : il s’expose à un danger évident, mais nécessaire à affronter, et prouve en même temps qu’on peut y échapper tout en le bravant.
— Cette poignée d’ Athéniens et de Spartiates résistant aux Perses .
Il semble au premier coup d’œil que l’abolition des armes défensives doive ennoblir la profession de soldat. Cette affectation de braver les coups , de s’y exposer sans protection, semble toute naturelle à quelques philanthropes progressistes qui écrivent des traités sur la guerre au coin de leur feu. Je soutiens qu’il est plus naturel de penser que l’homme qui se sent bien armé et bien défendu sent augmenter sa confiance dans ses forces : c’est le premier élément du courage; ce courage augmente encore s’il sent près de lui un compagnon prêt à bien faire comme lui.
— Les terribles Mamelouks, etc.
— Ils ont été défaits sans doute par .
— Mais ils allaient en véritables barbares, comme nos anciens chevaliers. Les Romains et les Grecs combattaient avec ordre tout en .
L’art de la guerre est vraiment, de nos jours, l’art de tuer; mais on tue ses propres soldats autant que ceux de l’ennemi.
Voltaire fait plaisamment, et avec profondeur en même temps, comme c’est son habitude, la critique du système moderne quand il dépeint ainsi la bataille entre les Avares et les Bulgares : « La mousqueterie commença par faire « justice de..., etc.; le canon vint ensuite, etc . »
Le temps n’est peut-être pas loin où il faudra en revenir aux vrais principes de l’art militaire qui ont été pratiqués par les anciens, et dont les usages modernes ne donnent pas l’équivalent. L’art de vaincre en perdant peu de soldats, voilà l’art militaire; c’a été celui de quelques grands capitaines modernes, de Turenne surtout.
Le temps, dis-je, n’est pas loin où il faudra en revenir au courage comme à l’élément principal. Les machines destructives, qu’un singulier perfectionnement, qui n’est autre que celui du mal, fait inventer à chaque instant, rendront inutiles les masses armées.
Quel système pourra sortir de cette impossibilité de tenir la campagne avec un corps nombreux en présence d’instruments capables d’anéantir en quelques minutes toute une division ? Uniquement celui de combattre par petits groupes pouvant s’éparpiller ou se réunir au besoin, mais chez lesquels la valeur, la présence d’esprit, deviendront le contre-poids à la terreur causée par les machines aveugles, dont il s’agira d’éluder l’effet pour les attaquer à leur tour et pour les détruire. 11 faudra des armées de paladins, mais de paladins dont la valeur sera réglée par la prudence et la tactique : c’est dire qu’il faudra qu’elles soient peu nombreuses, j’entends la partie vraiment faite pour décider le succès; car il sera difficile d’abolir tout à fait ce que j’appelle l’esclave destiné à tenir la campagne, à recevoir les coups, à occuper les places, à représenter une armée. Mais la véritable armée, ce seront ces preux agissant à propos, capables de décision en même temps et d’une prudence qui ne soit pas de la pusillanimité, capables de se sacrifier à propos, comme le font les généraux eux-mêmes quand il faut donner l’exemple.
La cavalerie ne me semble bonne que pour tenir la carn-
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pagne, éclairer les démarches et harceler, ou pour suivre un ennemi déjà défait et mis en fuite, et l’empêcher de se réunir.
Les anciens avaient peu de cavalerie. C’est une force dont l’action est beaucoup plus bornée que celle de l’infanterie. Son principal avantage consiste dans la possibilité de transporter rapidement une force d’un endroit à un autre. Mais le cavalier n’est point un centaure : au moment d’agir, le cheval devient un embarras pour le soldat, dont les coups sont mal assurés; les blessures qu’on fait à la monture sont comme si elles étaient faites au cavalier : il est renversé, il devient inutile, porte le trouble dans les mouvements et les rend presque impossibles.
Nous voyons chez les Grecs primitifs, chez les Perses, etc., l’usage de combattre dans des chars. Ce véhicule, tout incommode qu’il devait être, présentait du moins l’avantage de porter un vrai combattant qui subsistait encore quand le moyen de se mouvoir et de se transporter avait été détruit par un accident. Ces chars étaient euxmêmes des instruments de destruction : ils étaient armés de faux. Ils pourraient, chez les modernes, être garnis de fusées meurtrières propres à porter le trouble dans les rangs de l’ennemi. Je me figure que des machines de ce genre, lancées à propos et chargées de soldats d’élite qui sauteraient à terre ou combattraient au milieu de l’ennemi du sein de cette forteresse ambulante, seraient d’un bien autre effet que ces grands cavaliers qui occupent chacun beaucoup de place avec leurs chevaux devenus inutiles et embarrassants au moment de l’action, chacun de ces cavaliers ayant moins de moyens de destruction que les simples fantassins, par suite de cet embarras, et offrant plus de prise à la destruction.
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Serait-il tout à fait impossible que mes forteresses roulantes fussent à l’épreuve du boulet ?
N’a-t-on pas déjà un commencement de ce que je demande dans l’usage qui s’est introduit de placer les artilleurs sur les trains des canons quand il faut se transporterai! loin? Des fantassins armés de fusils 1 sont une espèce d’artillerie. Pourquoi ne les transporte-t-on pas dans des voitures là où il faut se porter? Vous éviteriez d’abord de la fatigue ; si un accident arrête le char, vous avez toujours votre troupe sur pied et prête à agir en passant outre. Ces chars seraient aussi un abri, arrivés sur le lieu du combat, des espèces de gabions et d’ouvrages défensifs. — Dans le cas où on n’a pas le temps de faire les ouvrages pour attendre l'ennemi dans une position, ils formeraient une espèce de muraille2, pourraient contenir les sacs des vivres et des munitions. Je voudrais qu’ils devinssent la patrie provisoire du soldat, son drapeau, comme était pour les janissaires leur fameuse marmite.
Je voudrais au besoin, et pour éviter l’embarras de ces affreux chevaux si incommodes à la guerre, si difficiles à nourrir et à préserver, que les hommes pussent au besoin s’atteler à ces espèces de bastions et les faire mouvoir.
Je proposerais, à leur défaut, de mettre deux hommes sur un cheval ; mais je ne crois pas ce moyen bien praticable.
— Les modernes ont des armes incommodes.
— Dans le système des petits corps divisés, la solida-
1. Des troupes destinées à agir surtout de près pourraient se servir de mousquets très-courts. Le fusil tel qu’il est est trop lourd. La baïonnette serait allongée.