‹ Eugène Delacroix, sa vie et ses œuvresChapitre 85 sur 88 · I. Ses travaux à l’église Saint-Sulpice ont duré neuf ans · texte numérisé non relu

I. Ses travaux à l’église Saint-Sulpice ont duré neuf ans

LETTRES A DIVERS

l’ai marqué, m’avait fait espérer une copie pour vous, n’est plus directeur, et je ne connais, jusqu’à présent, personne dans la nouvelle installation. Voilà donc encore une espérance bien entamée, et à mon bien grand regret, je vous assure. Ce n’avait pas été sans peine que j’avais établi des relations avec M. Romieu, qui était à peu près invisible, et Dieu sait s’il sera facile de recommencer sur nouveaux frais.

Adieu, mon cher Andrieu. Pesez toutes ces considérations et tenez-moi au courant de ce que vous ferez.

A vous bien sincèrement.

E. Delacroix.

AU MÊME

Ce 3 août.

Mon cher Andrieu,

Je reçois à l’instant votre lettre et je m’empresse de vous répondre pour que nous prenions nos mesures d’après mes occupations et d’après les vôtres. Ce que vous me dites de votre impression est la mienne : la Vénus n’est pas encore retouchée, mais elle le sera dans le sens que vous dites. Je ne pense pas avoir besoin de vous avant une quinzaine. Je ne me trouve pas mal d’un peu de solitude pour ce que je fais à présent. Je n’ai pas achevé le grand tableau, quoique j’y aie travaillé; mais j’ai avancé beaucoup les dessus de portes. Ils ont tous été repris et j’ai courageusement agrandi les figures. C’était un point que

LETTRES A HIVERS

je ne pouvais supporter depuis que je les avais vus sur place. Grâce à cette modification, je crois qu’ils auront beaucoup gagné ainsi que l’ensemble du travail. Vous devriez profiter de votre séjour à Tours, surtout pouvant le prolonger, pour ébaucher ces nouveaux portaits dont on vous parle. Dans tous les cas, je vous tiendrai au courant en vous écrivant à Tours, si je ne reçois pas d’autres nouvelles de vous. Je crois avoir le temps nécessaire en procédant comme je lais : il n’y a presque pas de jour où je ne travaille, et quelquefois je fais de rudes séances. Je ne laisse entrer personne : ce silence et cette sécurité me font grand bien pour mon travail.

Soyez assez bon pour présenter mes compliments respectueux à M. le général de Court'*' et le remercier de son bon souvenir. Je suis charmé que vous ayez réussi à son gré et au vôtre, dans son portrait. Vous ne me parlez pas des commandes que m’annonçait monsieur votre oncle dans sa lettre.

Recevez, mon cher Andrieu, mille amitiés bien sincères de votre tout dévoué.

E. Delacroix.

AU MÊME

Champrosay, ce 17 octobre 1861.

Mon cher Andrieu,

J’ai reçu avec plaisir de vos nouvelles tout en déplorant l’accident qui vous était arrivé. Vous savez que ma prudence s’est souvent alarmée à votre sujet; votre force et

LETTRES A DIVERS

votre adresse vous donnent une confiance fort utile dans certains cas, mais qui peut donner lieu à des inconvénients. 11 me semble, d’après votre lettre, que vous n’éprouvez plus de malaise maintenant, et je m’en réjouis sincèrement.

J’ai beaucoup travaillé et cependant j’ai été pendant, plus d’un mois faisant des courses dont j’ai profité pour me reposer entièrement, ce qui m’a réussi, car je ne me suis jamais mieux porté. Je suis de retour ici depuis le commencement du mois. Je suis bien aise de ce que vous me dites de mes tableaux de Bordeaux et de Toulouse. Il est malheureux qu’ils fassent de l’effet quand il v a peu de public pour s’en apercevoir, et qu’ils en manquent totalement quand ils sont en présence des critiques du Salon. Au reste, cette expérience s’est renouvelée presque toujours pour tous mes tableaux.

Je ne sais où en est l’église : j’ai vu peu d’articles. Il y en avait de très-favorables, d’autres peu bienveillants. Je n’ai pas eu connaissance de celui de X Union-, je vous remercie bien de celui de Y Indépendance.

Vous n’écrivez pas très-bien; je me tire tant bien que mal du corps de la lettre ; mais vous devriez au moins mettre lisiblement votre adresse, et comme j’ai égaré celle de votre séjour en Bretagne, je vous envoie celle-ci à tout hasard dans votre pays.

Il me semble, comme à vous, qu’il y a déjà longtemps que notre travail est fini. J’ai oublié les énormes peines qu’il m’a données; je suis comme la fourmi qui est prête à se remettre au travail après la ruine de ses travaux. La comparaison n’est pas juste pour ce qui regarde l’effet de ma besogne, et en somme je n’ai pas à me plaindre.

Travaillez, profitez de tous les instants ; si l’administration me favorise, peut-être retrouverons-nous nos séances

LETTRES A DIVERS

passées de mécomptes et d’espérances. Jusqu’ici on préfère me laisser à mes loisirs.

Recevez, mon cher ami, mille assurances affectueuses de mon sincère dévouement.

E. Delacroix.

au MÊME.

Ce 15 décembre 1861.

Mon cher Andrieu,

Je reçois votre lettre à Paris, où je ne suis que depuis peu de jours. J’ai trouvé la campagne bonne, même par la pluie et la gelée. J’y trouvais une très-grande tranquillité que vous ne pouvez avoir étant chez des personnes dont vous êtes obligé de suivre les habitudes. Au reste ma santé continue à être bonne, et je vous remercie bien de m’en demander des nouvelles.

Je ne comprends pas bien ce que vous me dites au sujet de la copie que vous voulez faire à Anvers; mais comme vous m’annoncez votre retour prochain, nous causerons de votre projet. Je regrette beaucoup que vous ne puissiez faire une copie de l’ Iléliodore ; personne ne serait plus à même d’en faire une excellente reproduction.

Je pense souvent à nos séances dans l’église, comme le prisonnier qui, rendu à la liberté, regrette quelquefois le pain de munition mangé entre quatre murs. Au reste, je mène ici une vie aussi tranquille qu’à la campagne et je

LETTRES A DIVERS

me dispense le plus que je peux des corvées du monde et de la politesse.

A bientôt donc et mille bien sincères amitiés.

E. Delacroix.

Votre papier était trop transparent, et cela nuit un peu à l’intelligence de la première page de votre lettre où vous me parlez de vos portraits; j’y entrevois que vous n’en êtes pas mécontent; tant mieux, on plaît si difficilement aux autres, que c’est toujours quelque chose que de se plaire à soi-même. C’est un plaisir que je ne goûte pas aussi souvent que je le voudrais.

AU MEME

Ce 21 mai 1803.

Mon cher Andrieu,

Je vous remercie bien de votre bon souvenir, et suis particulièrement très-heureux que vous n’ayez pas éprouvé de mécomptes dans vos compositions. On n’achève bien que ce qui est bien préparé; vous recueillerez le fruit des efforts préliminaires que vous avez faits.

Je ne doutais pas que vous ne fussiez bien reçu par M. Girard : c’est un homme excellent à qui je vous prie bien de faire mes compliments et tous mes remercîments.

Je n’ai pas eu à me louer de ma santé et je n’ai pour ainsi dire rien fait depuis que je vous ai vu. Le rhume que j’ai depuis près de trois mois est aussi violent, et j’y ai ajouté les inconvénients d’une chute que j’ai faite sur

LETTRES A DIVERS

l’angle d’un meuble et qui m’a causé un très-grand ébranlement. J’ai aussi les yeux en mauvais état pour avoir trop lu, ne pouvant travailler. Je fais mes paquets pour changer d’air, et j’espère que la campagne me remettra en état de travailler avec suite, ce qui chassera l’ennui et la tristesse.

L’associé de M. Manille s’est acquitté très-bien sur la lettre que je lui ai écrite.

J’ai vu la duchesse deux ou trois fois avec beaucoup de plaisir. Je crois quelle vous regrette beaucoup et voudrait s’occuper de peinture. J’entends dire qu’elle a beaucoup de succès pour ses bustes, dont l’Impératrice lui a fait de très-grands compliments; je pense quelle doit être satisfaite. Vous devriez lui écrire et lui donner votre adresse; je ne doute pas quelle n’eût du plaisir à vous entretenir de tout cela.

Ne négligez pas d’accepter les commandes qu’on pourra vous faire, surtout si vous deviez les refuser en vue des travaux que nous pourrions faire ensemble. La mauvaise campagne que je viens de faire ne me dispose guère à me lancer pour le moment dans les grandes entreprises, malgré la passion que j ai pour elles; mais il faut que la passion cède à la raison. Je suis à un âge où il faut s’accoutumer aux privations.

Haro m’a parlé des chagrins que vous avez eus à l’Exposition; les artistes sont traités d’une manière abominable, et cet état ne cessera pas tant que le jury sera institué comme il est.

Tenez-moi toujours au courant de ce que vous faites Ce travail va augmenter votre confiance en vous-même; c’est l’élément le plus nécessaire pour réussir dans toutes choses.

Ilecevez, mon cher Andrieu , mes remercîments de

LETTRES A DIVERS

votre bon souvenir et la nouvelle assurance de ma bien sincère amitié.

E. Delacroix.

Jenny vous remercie bien d’avoir bien voulu vous souvenir d'elle.

A M. LE CURÉ DE VILLENEUVE-LES-BOUL O I S ( Il A UTE-G A H O N K e).

Champrosay ( Seine-et-Oise), ce 7 mai 1850.

Monsieur le Curé,

Je suis bien confus d’avoir été si longtemps sans vous répondre : le principal motif a été que j’espérais à chaque instant pouvoir vous annoncer une nouvelle qui, j’espérais, vous serait agréable, savoir la possibilité d’employer votre neveu, mon clerc, à des travaux dont on m’avait fait la promesse. Je pense qu’il a dû déjà vous donner avis et de la commande définitive que j’ai obtenue et de l’assurance que je me suis plu à lui donner que je le ferais travailler avec moi. Outre l’avantage qu’il y pourra trouver, vous verrez avec plaisir que c’est en même temps une garantie de ses progrès, car ce que j’ai à faire est un ouvrage trèsdifficile et que je n’eusse pas confié à un homme inexpérimenté. Je me suis assuré de nouveau de tout ce qu’il a acquis depuis quelque temps en examinant au Louvre les copies dont il était chargé. Je me plais à croire qu’elles rempliront complètement leur objet, car il est difficile de copier avec plus d’exactitude et en même temps avec plus

LETTRES A DIVERS

d’agrément. 11 y avait dans le tableau de Rubens une difficulté de plus : la toile de la copie était d’une dimension beaucoup plus considérable que celle de l’original : il fallait donc beaucoup de goût pour conserver tout l’esprit du maître dans une reproduction de ce genre. J’ai appris qu’il était inquiet sur le succès de l’ouvrage qu’il a entrepris : je serais fort étonné qu’à l’inspection de son œuvre, tout connaisseur en peinture ne fût pas de mon avis ; je me flatte donc qu’il sera apprécié comme il le mérite.

Permettez-moi, Monsieur le Curé, de vous renouveler en même temps mes compliments sur son bon naturel; c’est un jeune homme digne de toute votre estime et de toute votre affection.

Agréez aussi les assurances de la haute considération avec laquelle j’ai l’honneur d’être, Monsieur le Curé, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

E. Delacroix.

AU MÊME

Ce 17 octobre 1851.

Monsieur le Curé,

Vous aurez, j’espère, la bonté de m’excuser si je n’ai pas répondu plus tôt à la lettre que vous aviez bien voulu m’adresser, à cause de la presse où je me suis trouvé depuis deux mois pour l’achèvement du grand tableau auquel je travaillais depuis le commencement de l’année. J’avais à vous remercier des démarches que vous aviez eu l’obligeance de faire relativement aux peintures à faire dans l’é-

LETTRES A DIVERS

glise de Bagnères : votre neveu, qui va vous joindre, en causera avec vous. Si la chose est faisable, je désirerais qu’il fût possible d’exécuter les tableaux à Paris, quitte à les retoucher ensuite pour les approprier à la place. Votre neveu vous parlera de nos travaux, et c’est à moi de vous exprimer la satisfaction que j’ai eue de la manière dont il m’a aidé dans cette longue entreprise. Son zèle et sa prévenance ont été au delà de ce que je prévoyais, quoique je l’eusse, je crois, assez bien jugé d’avance ; et quanta ses progrès, je crois qu’ils seront encore très-remarquables si nous recommençons encore un autre travail , ce qui sera sans doute prochain.

J’ai aussi à vous remercier, Monsieur le Curé, des offres obligeantes que vous m’avez faites de passer quelques moments près de vous. Ce serait, vous n’en doutez pas, avec le plus grand plaisir, si mes travaux m’en laissaient le temps : l’éloignement où vous êtes de Paris ajoute encore à cette difficulté. Cependant je ne désespère pas quelque jour de trouver l’occasion de vous exprimer de vive voix mes remercîments et le cas que je fais de votre neveu. Je le regarde maintenant comme très-capable, et il prend de plus en plus l’habitude des grands travaux en peinture, qui sont sans comparaison les plus difficiles. Je désirerais bien qu’il pût trouver une occasion de montrer ce qu’il peut faire dans un ouvrage important.

Je vous renouvelle, Monsieur le Curé, l’expression de mes sentiments de considération et de respect.

E. Bêla c roix.

LETTRES A DIVERS

A Mme LA DUCHESSF. C. DE C.

Ce 18 avril 18...

Madame la Duchesse,

Voudrez-vous bien excuser la liberté que j’ose prendre de vous écrire; c’est que je me reproche l’étourderie qui m’a empêché, le jour où j'eus l'honneur de me rencontrer avec vous, de vous donner le renseignement que vous paraissiez désirer. Je me Datte effectivement de connaître l’artiste qui me semble devoir plus qu’un autre répondre à l’objet qu’on se propose : c’est M. Riésener, dont vous connaissez sans doute quelques ouvrages, et dont les portraits ont beaucoup de charme, mais qui excelle surtout dans ceux qui demandent cette sorte d’instinct ou de divination que nécessitent ceux qu’il faut exécuter sans avoir l’original sous les yeux, et seulement à l'aide de croquis et de renseignements quelquefois très-incomplets. Il en a fait plusieurs de ce genre, à ma connaissance, qui ont beaucoup plu aux personnes qui l’en avaient chargé.

Dans le peu d’instants qu’il m’a été donné de vous entendre vous exprimer sur les arts, que vous appréciez et que vous pratiquez même avec succès, j’ai pensé que je ne devais vous adresser qu’à un artiste dont vous seriez plus que tout autre capable de juger le mérite.

Veuillez, Madame la Duchesse, excuser l’excès de mon importunité et recevoir en même temps l’hommage de mon profond respect.

E. Delacroix.

LETTRES A DIVERS

A LA MÊME

Champrosay, ce 1 3 juin 18G2.

Madame la Duchesse,

Comment vous remercier d’une lettre aussi aimable et de ces éloges que votre gracieuse partialité à mon égard vous a inspirés ? Je n’ai pas besoin de vous dire combien je suis flatté et honoré de tenir ce rang dans la considération d’une personne qui possède, indépendamment de beaucoup d’autres mérites, la première et la plus rare des qualités, celle qui distinguait autrefois notre nation et que personne, non personne, ne possède aujourd’hui ni en France, ni à plus forte raison ailleurs, le goût. 11 y a des gens qui ont de l’esprit, de la grâce, d’autres ont même du talent; mais personne n’a de goût: c’est dire, à mon avis, qu’ils n’ont pas de talent: sans goût il ne peut y en avoir.

Vous entendez bien, Madame la Duchesse, que, quand je fais l’éloge de votre goût, je n’entends point le voir chez vous dans votre bonté à admirer mes rapsodies, mais dans la pieuse horreur que vous ressentez pour tout ce qui est horrible. Hélas! l’horrible est partout : il est dans le fade comme dans l’énergie exagérée. Pouvez-vous rien comprendre à la littérature d’aujourd’hui, à ces nouvelles qui ont toujours l’air d’être la même; dans toute cette peinture qui n’offre que de la prétention impuissante et la répétition des mêmes pastiches ?

J’avais vu, Madame la Duchesse, ce fameux tableau,

LETTRES A DIVERS

mais il ne m’a nullement surpris, j’entends par le genre de mauvais qui s’y trouve, et qui ne diffère pas beaucoup du mauvais que l’auteur affectionnait autrefois. 11 est fâcheux qu’on l’ait entraîné à montrer ce triste résultat à un âge où il n’y a guère d’espoir de prendre une revanche.

Je ne vais pas jouir longtemps de ce calme philosophique de la campagne. Je pars pour quelques excursions qui me reposeront un peu de mon travail et qui varieront au moins cet ennui qui nous trouve à la campagne comme ailleurs. Vous ne devez pas le connaître, Madame la Duchesse, avec votre incroyable activité et avec ce beau penchant qui vous porte aux belles choses de la \ie. Cela ne me suffit pas tout à fait : mais je vis de résignation.

Voulez-vous être assez bonne pour présenter à madame la comtesse d’Affrey l'hommage de mes plus respectueux sentiments, et croire en particulier à tout mon respect et à toute mon admiration.

E. Delacroix.

A LA MEME

Autes (Marne), ce 23 septembre 1802.

Madame la Duchesse,

C’est le plus coupable des hommes qui ose vous écrire pour vous remercier si tardivement d’un cadeau inestimable. Je l’avais à peine reçu de madame B...... que

je me trouvais éloigné de mes habitudes de solitaire par toutes sortes de pérégrinations qui ne sont pas encore ter-

LETTRES A DIVERS

minées. Je ne vous ai pas écrit, voilà l’impardonnable négligence : mais j’ai beaucoup regardé la charmante photographie dont la réussite me paraît complète, sauf peutêtre qu’on ne voit pas assez les traits de la figure un peu perdus dans l’ombre et à cause du profd. Je n’avais pas besoin, au reste, d’un si aimable souvenir pour me rappeler la soirée que j’ai été assez heureux pour passer près de

vous chez madame B . : nous en avons parlé depuis plus

d’une fois. Vous avez en elle une personne qui vous admire presque autant que moi, et qui ne tarit pas sur les charmes de votre personne et de votre esprit : vous la distinguez sans doute parmi toutes celles qui sont également frappées de tant d’avantages; elle y joint, j’en suis sûr, un attachement sincère.

Les distractions que je prends font de moi un autre homme : je ne pense guère à la peinture. En revanche, je jouis beaucoup de tout ce que je vois; je suis ici dans une vraie campagne : Champrosay est un village d’opéracomique ; on n’y voit que des élégants ou des paysans qui ont l’air d’avoir fait leur toilette dans la coulisse; la nature elle-même m’y semble fardée: je suis offusqué de tous ces jardinets et de ces petites maisons arrangées par des parvenus. Aussi, quand je m’y trouve, je me sens plus attiré par mon atelier que par les distractions du lieu. Ici, en pleine Champagne, je vois des hommes, des femmes, des vaches: tout cela m’émeut doucement et me donne des sensations inconnues aux petits bourgeois et aux artistes des villes.

Je serai encore quelque temps éloigné, probablement jusqu’au 20 ou 25 octobre. Si, par une bonté dont je ne me reconnais guère digne, vous daigniez me dire que vous me pardonnez, vous seriez assez bonne pour m’écrire chez \ï. Berryer , a Augerville , par Malesherbes (Loiret). J’y

fifi

LETTRES A DIVERS

serai vers le 7 ou le 8 octobre ; jusque-là, je serai encore allant et venant.

Et la peinture, l’oubliez-vous comme moi? Gardez-lui, Madame la Duchesse, cet amour qui, je vous l’assure, est bien placé, et qui ne donne ni troubles ni regrets.

Serez-vous assez bonne pour me rappeler au souvenir de madame la comtesse d’Affrey, en la priant de vouloir bien agréer mes respectueux hommages? Veuillez en particulier recevoir l’expression des mêmes sentiments et de mon admiration de vos perfections.

E. Delacroix.

A M'ne DE F...

Champrosay, 4 septembre.

Chère amie, depuis que je vous ai écrit, j’ai eu beaucoup de chagrin, et j’ai assisté à des scènes fort tristes. M. Wilson depuis très-longtemps désirait que j’allasse le voir à la campagne. Il m’a écrit il y a cinq ou six jours pour m’y engager de nouveau. Il avait réuni pour ce moment toutes sortes de personnes qu’il affectionnait particulièrement, et dont beaucoup comme moi n’avaient jamais vu sa belle propriété. Quoique un peu souffrant, je lui écrivis aussitôt que je m’y rendrais avec plaisir. J’étais convaincu que je lui eusse fait une véritable peine en le refusant. Samedi, 1er, je me suis acheminé pour aller chez lui à travers toutes sortes de difficultés que je vous raconterai en détail; et après un voyage des plus pénibles en affreuse voiture des environs de Paris, par la poussière

LETTRES A DIVERS

et l’orage, j'arrive à sept heures du soir dans la maison du pauvre homme: il venait d’être frappé d’une attaque d’apoplexie qui ne lui a plus laissé recouvrer la connaissance, et il est mort au bout de seize ou dix -huit heures .

Conçoit-on une catastrophe comme celle-là? Et tout se réunissait encore pour la rendre plus douloureuse : le digne homme ayant réuni tous ses amis, comme jamais il ne l’avait fait ; toutes sortes de préparatifs et de soins pour faire de cette réunion une véritable fête.

Je suis revenu hier lundi, bien fatigué et bien triste. J’ai trouvé ici de mauvaises nouvelles de ma commande de Saint-Sulpice que je vous conterai. Enfin toutes les contrariétés imaginables. Demain mercredi, j’irai à Paris pour enterrer le digne M. Wilson. Ce sera une scène fort déchirante: les témoignages de dévouement et de vénération de tout ce qui l’approchait, amis, serviteurs, paysans, ont été sous mes yeux au delà de ce qu’on peut s’imaginer, et, dans cette dernière scène de séparation, je m’attends à bien des tristesses.

La cruelle mort sépare bien brusquement les gens qui s’aiment, et elle ne s’inquiète guère du degré de tendresse qui les rapproche. Vous avez vu que cette pauvre Mirbel a payé sa dette bien brusquement et à un âge où elle pouvait se promettre encore de bons jours. Sa mort m’a beaucoup affligé, non que je lui portasse une grande affection, mais c’était une bonne personne qui n’avait jamais été que prévenante pour moi, et qui était de mon temps; c’est tout dire.

E. Delacroix.

LETTRES A DIVERS

A (.A MÊME

Champrosay, vendredi, août 1848.

Bonjour, bonne amie; me voilà ici depuis quelques jours, essayant de me remettre à quelque chose. 11 y a si longtemps que je n'ai touché à ma pauvre peinture que je ne sais par quel bout la prendre. Je me ligure aisément d’après cela que messieurs les communistes trouvent le travail fastidieux après avoir été à se promener aux frais de l’État pendant six mois. Je ne suis pas non plus trèsbien portant; les matinées surtout je suis d’une lourdeur et d’une maussaderie extrêmes, et la vie n’en passe pas moins! Voilà ce qui me désespère. Si la vie ne se consumait qu’à s’amuser, on aurait moins de regret à vieillir; mais qu’on emploie le temps comme on veut, il faut toujours en venir là. 11 a fait aussi jusqu’ici assez de mauvais temps. Depuis hier seulement le temps a l’air de se remettre et la pluie s’est apaisée; mais toutes ces ondées et ces vents furieux ont rafraîchi beaucoup le temps. Les matins et les soirs sont très-frais, et on est facilement surpris si on ne se couvre pas bien.

Donnez-moi de vos nouvelles. On ne parle pas de nouvelles agitations, quoiqu’on les ait craintes depuis quelques jours. Ce procès va peut-être renouveler quelques grabuges. Arriverons-nous à un peu de calme? Si au moins on pouvait aller dans un lieu quelconque pour n’entendre parler ni de Proudhon, ni de Gabet, ni même de la gloire de la France! Que je voudrais être Autrichien, mais Autrichien de l’ancien régime, alors qu’il était défendu, sous les

LETTRES A DIVERS

peines les plus sévères, de s’occuper de politique; de même qu’en Italie, il y a six mois, on ne s’occupait que de se divertir et de faire l’amour! Les imbéciles! et à quoi prétendent-ils mieux employer leur temps?

A LA MÊME

Champrosay, mardi 4 octobre 1848.

Chère amie, que vous est-il arrivé? je n’ai point de nouvelles de vous depuis bien longtemps et je ne puis en deviner la cause. J’ignore ce qui se passe à Paris, ne recherchant pas, évitant même de le savoir. L’entreprise que j’ai en train est si lourde, vu la rapidité de la saison, que je ne veux pas être troublé par l'idée du désordre public; en outre, j’ai des modèles qui se fanent du jour au lendemain et qui ne me laissent pas respirer. Il a fallu pourtant que je prisse le temps d’être malade; mais c’est une chose à laquelle je suis habitué. Écrivez-moi donc quelques mots pour me dire qu’il ne vous est rien arrivé qui ait pu vous empêcher de me donner de vos chères nouvelles.

J’ai appris, malgré mon ignorance de toutes choses, que le prince Napoléon avait été installé à la Chambre, et que sa présence n’avait été l’occasion d’aucun désordre. J’en ai été très-content, surtout pour l’intérêt que vous lui portez; je pense que sa présence à Paris vous aura donné quelques distractions ; quant à lui, il ne trouve pas Paris dans un état à faire envie d’y demeurer, et il y arrive juste au plus mauvais moment.

Le peu de distractions que je pourrais avoir ici dans la

LETTRES A DIVERS

maison V*** est tout à fait supprimé par l’aggravation de la maladie de la mère de M. Y***. H vient très-souvent ici pour la voir, et, à mon avis, il n’y est pas encore assez, à cause du peu de temps qu’il aura sans doute à posséder sa pauvre mère dans ce triste monde. Ce sera encore une vieille amie de ma famille de moins, qui me parlait souvent de mes parents, etc., etc.

A LA. MÊME

Jeudi, 8 heures du matin, 1849.

Chère amie, j’ai reçu hier votre bonne lettre et je réponds aussitôt que possible. Je suis revenu lundi comme je me l’étais proposé ; j’ai dîné avec M. P***, qui m’a donné de fort bonnes idées sur nos projets. C’est un homme de bon conseil; il me dit que toute place honorable qu'il me serait possible d’avoir, il faut la prendre. Il sait que j’aurais aux Gobelins moins d’affaires avec les personnes et par conséquent plus d’indépendance. Je crois qu’il est lié jusqu’à un certain point avec M. Lanjuinais. C’est ce que je saurai à mon retour. Tout ce que vous me dites là-dessus me confirme dans l'idée de laisser là le Musée, au moins pour le moment, et de jeter ce que nous aurons d’infiuence de l’autre côté. J’ignore entièrement ce qu’est ce M. Badin et son importance. Les Cavé m’en instruiront sans doute. Pour M. Chabrié, je crois qu’il ne serait pas mauvais de lui dire notre changement de projets; il peut être de bon conseil.

Je serai à Paris lundi sans faute. Je serais venu peutêtre plus tôt, mais j’ai voulu un peu me reposer. Ces deux jours de course à Paris m’avaient beaucoup fatigué.

A LA MEME

Champrosay, lundi, 1840.

Chère amie, je m’empresse de vous écrire pour vous prier de demander à Vieillard qu’il suspende les démarches qu’il serait disposé à faire. Je me suis tâté et retâté, et ne trouve pas en moi définitivement l'étoffe d’un directeur. Je ne dors pas depuis que cette sotte idée m’était venue, et quand je vous en ai parlé l’autre soir, je l’avais presque abandonnée. J’en sois donc revenu à mes premiers sentiments; je vous prie de laisser tomber cela dans l’eau tout à fait.

Je suis horriblement enrhumé. Les marguerites passent, et j’enrage de voir la rapidité de l’existence de toutes ces humbles fleurs si charmantes.

Votre Gros-Jean comme devant.

E. Delacroix.

A LA MÊME

Strasbourg, 3 août.

Je vous remercie bien, chère amie, de votre aimable lettre. Je me proposais bien de vous écrire pour vous faire part de mes projets. Ils sont conformes à ce que je vous ai dit. Dans quelques jours je partirai pour Plombières. On dit que c’est un véritable trou; mais, comme vous dites fort bien, c’est la campagne, au demeurant. Je ne crois pas beaucoup à l’efficacité des eaux, mais beaucoup au séjour

prolongé dans un lieu tranquille, loin de toute affaire et menant une vie réglée. J’en éprouve déjà les effets depuis le peu de jours que je suis ici. Je suis près d’un bon vieillard qui aime la tranquillité autant que moi. Je ne fais absolument rien : je déjeune , je dîne; quelques promenades vers la fin de la journée, quand le soleil se calme un peu. Je suis du reste assassiné par cette chaleur; mais à cela près, je me porte bien mieux déjà que je n’eusse espéré. A Paris, il y a toujours quelque affaire qui vous tourmente; ici, je ne connais personne, et je ne parle presque pas. Il y a à Strasbourg, c’est-à-dire hors des murs, des promenades charmantes telles que je n’en ai vu nulle part. J’aime beaucoup aussi cette nature allemande : hommes et choses, tout respire la tranquillité. L’air débraillé et insolent des Parisiens forme un parfait contraste avec tout ce qu’on voit ici.

Je pense que je serai à Plombières la semaine prochaine. Il faut pour cela que je rétrograde jusqu’à Nancy pour reprendre un autre chemin de fer et enfin une traite en diligence. Par le temps qu’il fait, cela est un peu effrayant.

E. Delacroix.

Chez M. Aug. Lamey, rue des Balayeurs, 50, à Strasbourg.

A LA MÊME

Plombières, 28 août.

Chère amie,

Je reçois votre seconde et aimable lettre avec un peu de confusion, puisque je vous devais une réponse; moins on

est chargé d’affaires, moins on veut faire ; ma paresse est extrême ici, et le plaisir d’y céder est pour beaucoup dans le bon effet que je ressens de mon séjour. En sera-t-il de même à Paris, même en suivant le même régime, je parle du manger, du dormir et aussi de l’exercice que l’on peut y prendre si on le veut bien? Je suis résolu, autant qu’on peut être résolu, à tenter de mener une vie fainéante autant que possible, jusqu’à ce que j’aie vu se rétablir chez moi une espèce de santé; mais les affaires, les amis même le permettront-ils? J’en ai évité ici un bon nombre. Pour vous, vous en faites autant pour ainsi dire que j’en perds; je souhaite que vous vous en trouviez bien. Si vous aviez le larynx ou peut-être l’esprit fantasques comme j’ai le malheur de les avoir, vous ne rechercheriez pas plus que moi les gens aimables ou non. On m’a beaucoup sollicité ici pour me mêler à des parties charmantes ; c’étaient des ânes chargés de mangeable pour aller dîner sous la feuillée en société d’hommes et de femmes également charmants; en un mot, se laisser vivre n’est pas la devise des gens de Paris qui viennent ici soigner leur santé. Ils dansent le soir jusqu’à minuit en grandes toilettes de bal, après avoir couru toute la journée pour éviter l’ennui. Moi je n’ai pas ouvert un livre ni un journal, et je ne m’ennuie pas. Il est vrai que j’ai voulu mettre mes yeux au régime comme le reste; j’en ai abusé depuis six ou huit mois que je suis malade et que j’ai lu beaucoup trop. Cette circonstance vous expliquera pourquoi je n’ai pas su la nomination de M. Laity ; c’est vous qui me l’avez apprise et je vous remercie bien de l’avoir complimenté, comme je n’aurais pas manqué de le faire si je l’eusse apprise par les journaux.

Je regrette bien de ne pouvoir aller à la campagne en revenant à Paris; mais il faut absolument en finir avec

cette maison du faubourg Saint-Germain. Son plus grand tort pour moi, malgré ce que vous m’en dites, est de m’éloigner de vous; car j’y trouve de grands avantages de toute espèce. Quand elle sera décrassée, ce sera une habitation comme une autre; personne ne me verra dans mon jardin, attendu qu’il est plein d’allées couvertes qui en font le tour; je suis à deux pas de toutes les promenades et

dans une bonne exposition .

Adieu, etc. E. Delacroix.

A LA MÊME

Dieppe, 2 septembre 1854.

Chère amie, je vous remercie beaucoup de m’avoir répondu aussi exactement : je ne méritais pas cette attention ; mais j’étais en l’air pour ainsi dire et dans la situation d’esprit où je me trouve presque toujours quand j’arrive dans un endroit : c’est ordinairement le moment où je m’ennuie le plus, et cet ennui me prend tellement à la gorge qu’il me rend incapable de dessiner, d’écrire et presque de remuer : je voudrais pour ainsi dire rester couché toute la journée. Je m’ennuie horriblement de ne rien faire, et cependant je ne peux rien faire pour sortir de cette torpeur. Le roman de Dumas que j’ai loué m’a distrait d’abord, et ensuite les parties insupportables qu’il mêle aux endroits amusants m’ont fait chérir les distractions que je pouvais trouver tout seul, et à présent je suis intéressé quand je travaille, et je ne m’ennuie pas quand je ne fais rien. Les journées se trouvent remplies doucement, et le matin je recommence avec un nouveau plaisir. Je me lève de très-bonne heure, preuve que je ne trouve

LETTRES A DIVERS

pas le temps long et que je ne suis pas embarrassé de ma journée. J’ai trouvé par hasard une ressource précieuse, pour certains moments, dans la rencontre que j’ai faite sur la plage de mon camarade Chenavard, le peintre. C’est un homme de beaucoup cl’esprit et qui a une vraie conversation. Nous n’abusons pas l’un de l’autre, et cela renouvelle les sensations. Cet endroit offre toutes sortes de ressources ; comme cette ville est grande comme la main, vous êtes tout de suite dans la campagne et il y a des environs charmants : je ne parle pas de la mer et du mouvement des navires, qui est la grande affaire. En outre, on trouve tout ce qu’on veut comme dans une grande ville, et vous voyez qu’on peut aussi se tenir à l’écart et ne pas se laisser dévorer par les inutiles ; point d’affaires pour couronner le tout, point de visites à rendre, point d’obligation d’aucune espèce. Voilà, pour quelque temps au moins, une bonne manière de passer ses instants pour un homme qui veut se reposer sans s’ennuyer.

Je calcule toujours que je reviendrai vers le 20, etc.

E. Delacroix.

Toujours quai Duquesne, n° G.

A LA MEME

Dieppe, ce 26 juillet.

Chère amie, on me renvoie ici votre bonne et aimable lettre que vous m’aviez adressée à Champrosay : j’y ai renvoyé tout mon monde, et moi je suis venu philosophiquement ici : c’est d’ici que je comptais vous demander de vos nouvelles. Depuis près d’une semaine que j’y suis, je n’ai eu que mauvais temps, rhume et par-dessus tout l’ennui

le plus pommé ; je voulais rester quinze jours, mais je n’en aurai pas le courage et je pense que je retournerai à Champrosay clore ma petite vacance. En somme pourtant je me porte mieux. Il faut secouer la iiole et changer d’ennui, comme nous disons, mais avec mouvement : cela profite plus à la santé physique que de changer de plaisirs à Paris, s’il y en a. J’en ai trouvé un bien grand près de vous à Sémiramis , et vous vous imaginez sans peine mon regret d’avoir été forcé, par peur, de me sauver. Depuis j’ai été furieusement acclimaté ici avec les courants d’air, si bien qu’ après avoir passé tout mon temps à me moucher depuis que j'y suis, et par une pluie continuelle, je pense à m’en aller maintenant que le soleil se montre. Mais la difficulté de remplir mes journées me chassera : on ne peut pas toujours être sur la jetée ; ensuite la nourriture des auberges est affreuse : vous comprenez qu’elles n’ont en garde de ne pas imiter la méthode des grands seigneurs qui vous donnent des dîners splendides avec des rogatons réchauffés dans de l’eau chaude, et qu’on vous sert par derrière sans que vous sachiez ce qu’on vous veut donner. J’ai hâte de retrouver mon rôti, mon potage et mon vin de Bordeaux.

Je ne vous verrai donc pas à mon retour, car je passerai d’un chemin de fer dans l’autre, et, quand je retournerai à Paris, vous serez probablement en Auvergne. Voulez-vous bien présenter mes respects à Mme de G..., si toutefois elle se souvient de moi.

Quant à vous, chère amie, à qui je me repens encore d’avoir faussé compagnie l’autre soir, je ne puis trop vous féliciter de votre voyage : vous dites que vous quittez votre indépendance de Paris ; mais je commence à avoir assez de la mienne : vous vous rappelez que le bon Bercagny disait

LETTRES A DIVERS

qu’on était bien heureux d’être mené, et je crois que s’il le disait en plaisantant, il avait raison sans le savoir.

E. Delacroix.

A LA MÊME

Champrosay, 25 octobre.

Je viens d’arriver ici, chère amie, de chez Berryer, chez qui j’ai passé une douzaine de jours ; je n’ai eu votre lettre qu’en arrivant et je vous remercie bien de votre bon souvenir. J’ai été très-ballotté depuis que je ne vous ai vue, et tout le commencement du mois, je l’ai passé en Champagne, dans le pays de mes pères, chez le cousin Delacroix que vous vous rappelez sans doute et qui m’a plus d’une fois parlé de vous. 11 y a fort longtemps que je désirais faire ce petit voyage. Je croyais qu’il n’y avait plus que deux Delacroix, c’est-à-dire lui et moi : j’ai acquis l'assurance que le nom n’était pas encore en danger de périr, quoique nous n’ayons d’enfants ni l’un ni l’autre : tout le monde, dans le pays originaire de mon père, est mon cousin ; au reste je me suis su bon gré d’avoir fait cette excursion et probablement j’y retournerai, d’autant plus que le pays se trouve sur le chemin de Strasbourg, où j’ai d’autres affections.

En revenant de mon voyage, je n’ai passé que deux jours à Paris; c’est dans cet intervalle que j’ai pu assister à l’enterrement de ce pauvre Chasseriau dont la mort avait bien droit de surprendre tout le monde : j’aurais bien changé avec lui pour le lot d’existence probable assigné à chacun de nous.

Chez Berryer, où j’étais attendu plus tôt encore, même

LETTRES A DIVERS

bonne réception et esprit excellent ; peu de monde, mais belles promenades et tous les agréments d’une habitation comme celle-là. Me voici maintenant ici pour quelques jours seulement; je suis rappelé à Paris pour toutes sortes d’affaires, et je serai bien heureux de vous voir ainsi que votre nouvelle installation. Je suis moi-même à moitié installé, il faut que je prenne tout à fait racine.

Adieu, chère amie, je vous renouvelle mes remercîments de votre bonne lettre et j'aspire au moment d’aller moi-même vous raconter tous les détails de mes aventures.

Tout à vous bien sincèrement. E. Delacroix.

A LA MEME

Champrosay, ce 14 août.

Chère amie, je ne reçois votre lettre qu’à présent; on me l’a apportée de Paris, d'où, bêtement, on ne me l’avait pas envoyée. J’y vois avec plaisir que vous aurez là quelques moments doux et agréables, sans ces petits regrets dont vous parlez et qui ont bien leur importance. J’en suis réduit pour ma part à ne plus être trop difficile en fait de plaisirs : celui de me bien porter me paraîtrait le plus précieux de tous, bien que dépourvu de ces délicieux avantages que donnent la santé et la jeunesse réunies. Je ne suis ni bien ni mal ; je ne travaille pas, espérant me remettre tout à fait par ce moyen. Je suis ici depuis une huitaine de jours, je n’ai pu supporter plus longtemps le séjour de Dieppe par le mauvais temps ; ici, au moins, je fais du feu tous les jours, et, quand je ne peux mettre le nez dehors, je me console avec vos revues, qui sont trèsprécieuses pour moi.

LETTRES A DIVERS

J’ai été conduit il y a deux jours chez M. Darblay, mon voisin à Corbeil ; j'ai vu là la campagne la plus jolie que je connaisse, un beau luxe, des serres, des eaux, etc. En vérité, la campagne devient chez nous plus encore que ce qu’elle est en Angleterre, la résidence à laquelle on sacrifie tout. Je ne doute pas qu avant peu de temps, et grâce à la facilité des chemins de fer, toute personne qui se respecte n’aura à Paris qu'un pied-à-terre, et un palais à la campagne ; on ne pourra obtenir la considération à moins. Pour moi, je ne brille pas par le luxe, mais je commence à avoir ici le confortable nécessaire ; dans tous les cas, j’y suis bien mieux et surtout plus gaîment que dans ma caserne de Paris.

Aurai-je au moins cet hiver la chance de ne pas vivre enfermé et de vous voir quelquefois? C’est en partie dans ce dessein que je cherche à faire une petite provision de santé. E. Delacroix.

A LA MÊME

Augerville, ce 27 octobre 1854.

Chère amie, je suis ici depuis lundi, et voici le premier jour où le temps semble s’adoucir et nous donner un peu de soleil. J’avais reçu avant de quitter Champrosay la lettre que vous m’avez écrite au retour de votre petit voyage, et je vous en fais ici mon compliment. Vous n’abusez pas comme moi de la locomotion, c’est bien le moins que vous ayez quelque agrément de vos excursions. Pour moi, j’aurai fait un véritable abus de la campagne, et cependant je ne suis pas encore tout à fait de retour ; je compte rester ici quelques jours encore et je retournerai à Champrosay,

LETTRES A DIVERS

qui est sur mon chemin, pour donner quelques touches à mes tableaux et les emballer, ce qui me mènera probablement jusqu’au 10 ou 12 novembre, époque à laquelle il faut absolument que je sois à Paris.

La réunion toujours agréable qu’on trouve ici n’est pourtant pas aussi nombreuse que la dernière fois que j’y suis venu. M. Batta, qui en était un des ornements, et la princesse nous manquent : cela nous sèvre d’excellente musique. Batta était ici quand je suis arrivé, mais il a été obligé de partir soudain. Quant à la princesse, qui était en Autriche et devait se trouver ici pour cette époque, elle a été retenue par des maladies et des morts dans sa famille. M. Berryer est pour moi une compensation à tout cela, par son surcroît d’amabilité. Dans ces soirées qui étaient occupées par la musique, qu’il aime beaucoup, nous étions comme lui concentrés dans ce délassement unique ; maintenant que nous en sommes privés, il est intarissable en souvenirs précieux racontés de la manière la plus piquante, et je crois que je gagne au change. Si le temps se remettait au beau, je n’aurais rien à souhaiter que de mener longtemps cette vie ; mais il faut de la raison. 11 attend encore du monde, mais il est probable qu’il l'aura quand je serai déjà parti. E. Delacroix.

Répondez-moi un peu : chez M. Berryer, château d’Augerville, par Malesherbes (Loiret).

A LA MÊME

Ce 3 mars.

Chère amie,

J’ai eu bien du regret hier en rentrant de ma promenade d’avoir manqué votre visite. Je vous aurais remerciée

LETTRES A DIVERS

avec bien du plaisir de vos belles tulipes, qui sont ma fleur de prédilection. C’était ma seconde sortie. Elles m’ont réussi toutes deux admirablement ; la douceur du temps m’a permis hier de rester assis pendant trois quarts d’heure dans le jardin du Luxembourg. Pden n’était plus champêtre ; j’étais entouré de charmants enfants (vous savez combien je les aime! *) et de leurs bonnes ingénues, me lançant des balles dans les jambes et faisant un grand vacarme de leurs cris innocents. J’étais là avec tous les éclopés du quartier qui se traînent au soleil ainsi que moi pour se remettre de leurs maux. Plaisanterie à part, c’est un fort bon régime, et je ne m’abstiendrai de sortir que si le temps est trop rigoureux.

E. Delacroix.

A LA MEME

Ce samedi

Chère amie, vous êtes bien bonne; mon rhume se calme et puis il revient. Je suis sorti hier soir pour aller à deux pas de chez moi, et cela ne m’a pas réussi; je ne pense donc pas encore à m’envoler. La goutte, rhumatismes, etc. me font de petites visites. Avouez que j’ai bien fait de m’accoutumer à mon chez-moi. La société des autres m’amuse, mais elle me fatigue toujours, j’entends dans la situation où je suis. Je travaille un peu, je lis un peu. J’ai dû renoncer à aller dans quelques endroits où il était peutêtre nécessaire que j’allasse ; mais un des bonheurs que la Providence a bien voulu m’accorder, c’est que dans une

Page 1