‹ Eugéne Delacroix: sa vie et ses œuvresChapitre 11 sur 70 · Extrait du livre de notes, écrit de la main de Delacroix · texte numérisé non relu

Extrait du livre de notes, écrit de la main de Delacroix

et l'amour de ces auteurs favoris ne l'a jamais quitté depuis.

Au reste 9 laissons-le parler lui-même à ce sujet. Voici ce qu'il dit dans le même cahier où j'ai trouvé le récit de son enfance :

(( J'ai fait mes études honorablement; j'étais un de ces bons élèves qui comprenaient tout ce qu'il faut corn* prendre 9 et qui retiraient le vrai fruit des études, sans être de ces écoliers modèles qui font renchérir les lauriers à toutes les distributions de prix. »

Et plus loin :

u Je connais les anciens, c'est-à-dire que j'ai appris à les mettre au-dessus de tout : c'est le meilleur résultat d'une bonne éducation. Je m'en applaudis d'autant plus, que les modernes, enchantés d'eux-mêmes, négligent ces augustes exemples et de toute intelligence et de toute vertu. Il est à la honte de notre temps que la ville et le gouvernement maintiennent et encouragent des collèges où l'on pose en principe que l'on peut se passer de l'étude des langues anciennes. »

Tout jeune encore, c'était en 1818, il avait vingt ans, il écrivait de la forêt d'Axe à Félix G. :

« Qu'il vaut bien mieux n'avoir d'autre souci que de causer avec ses amis, et lire de l'Horace au coin de son feu I . . . Horace est , à mon avis, le plus grand médecin de l'âme; celui qui vous relève le mieux, qui vous attache le mieux à la vie dans certaines circonstances , et qui vous apprend le plus à la mépriser dans d'autres. J'ai fait un peu de latin pendant ces vacances, etc. , etc. »

Son cousin, M. Bataille, officier d'état-major, attaché à la personne du prince Eugène , à la suite duquel il fit les campagnes d'Italie et de Pologne de 1811 à 1813,

possédait à Valmont, près de Fécamp, une ancienne abbaye qui avait été bâtie pour huit moines bénédictins. Cette abbaye touchait aux ruines d'une église beaucoup plus ancienne. M. Bataille avait réparé et les ruines et l'habitation; il avait planté un parc à Tentour. Gela se passait en 1809. Plus tard, Valmont devenait une résidence ch armante ^ .

C'est là qu'Eugène a passé les meilleurs moments de sa jeunesse. Nous trouvons des lettres écrites par lui, de Valmont, en 1813, dans le moment même où le propriétaire, son cousin Bataille, s'échappait de Bussie les pieds gelés, et se retirait sur Milan et sur Vérone. Dans ces premières lettres , on voit une grande passion pour ce beau pays s'emparer de Delacroix et ne plus le quitter depuis.

11 y retourna dix-sept ans après, en 1829, et il s'étonne de n'être reconnu de personne. «Juge de mon étonnement, dit-il, d'y trouver tout si peu changé, qu'il pouvait me sembler que je ne l'avais pas quitté un instant. Il est une chose incroyable, et qui l'était pour moi jusqu'à ce jour: c'est combien les choses changent peu, et combien nous autres nous changeons! Si j'ai trouvé tout à la même place et avec la même figure, en revanche n'ai-je pas été reconnu par un seul des individus qui m'y avaient vu autrefois ; quelques-uns de ceux qui y étaient alors sont furieusement changés, car ils sont morts; il y en avait de maigres qui sont gras, et vice versa] avoue que c'était pour donner de l'humeur. L'église est toujours de même, et les bons moines y dorment du même sommeil de fer qui les cloue tout de leur long dans leurs tombeaux. Une chose remar-

1. Cette terre appartient aujourd'hui à M. Bornot, cousin de M. Bataille et de Delacroix.

quable que je ne me rappelais pas, sont deux beaux tom* beaux du plus beau style de l'époque qui précédait la Renaissance, avec de superbes statues de chevaliers en tabans couchés dessus et blasonnés, etc. »

Alors il moulait en plâtre de petites figures qui ornaient les tombeaux. Plus tard, il dessinait et préparait les vitraux de la chapelle qu'on voit encore aujourd'hui ; enfin, pour terminer ici l'histoire de Valmont, il a peint dans la galerie trois fresques remarquables que M. G., son ami , a reproduites depuis.

C'est à ce moment qu'il nous écrivait : « Je serai à Paris vers vendredi ou samedi. Il me semble que je vais voir tout le monde, et que tout le monde m'amusera. J'ai envie de ne voir d'abord que les gens ennuyeux ; je les trouverai délicieux pendant quelque temps, ensuite je me permettrai ceux que j'aime; ainsi ne m'attends pas de sitôt, etc., etc. »

Et l'on se préparait à la Saint-Sylvestre. C'était une fête annuelle et intime célébrée régulièrement dans le petit cercle dont Delacroix faisait partie. On se réunissait le jour de la Saint -Sylvestre pour, ensemble, enterrer l'année. Cet usage s'est longtemps conservé. On allait, le 31 décembre, tantôt chez lui , tantôt chez un autre ; on buvait, on mangeait et on s'embrassait à minuit. Delacroix parle de la Saint-Sylvestre pendant bon nombre d'années suivantes : « Viens, disait-il encore au mois de décembre 1840, viens dimanche soir; tu me feras lecture de Diderot, et nous passerons le détroit de l'année ensemble. Pardonne-moi, cher ami, mes contradictions; je suis sous l'empire d'un sentiment nerveux qui me rend comme une personne hystérique; ma solitude, et mon esprit toujours en l'air, et peut-être, je crois, une crise

particulière de mon tempérament me font vouloir et ne pas vouloir, et me faire des monstres des choses les plus simples. Hélas I il nous manquera un interlocuteur ; il est plus muet que moi encore I Pauvre Félix * I »

En 1819, il écrivait déjà très-correctement : ses lettres à ses amis, à cette époque, sont très-affectueuses : il nous aimait véritablement. Sa tendresse était sincère et passionnée ; et il avait, pour exprimer ce sentiment, un charme d'expression vraiment ingénieux et entraînant.

A sa sortie du collège Louis-le-Grand , Eugène Delacroix se trouva aux prises avec la dure nécessité. Il était orphelin et sans ressources. Sa sœur, madame de Verninac, réunissait les débris de la fortune de son père, engagée dans un procès qui se termina par une ruine à peu près complète.

La forêt d'Axe, près de Mansle, dans la Charente, appartenait aux La Rochefoucauld. On disait que M. Delacroix avait prêté de Targent à la famille des propriétaires, et avait acquis une partie de la forêt; il s'agissait pour lui d'acheter le reste. Les propriétaires prenaient en échange des maisons à Paris, et M. Delacroix cédait aussi sa maison de Charenton, où Eugène était né. Cela se passait en 1813 et 181&. Mais on m'a dit aussi qu'il avait fallu désintéresser plusieurs personnes. Des difficultés survinrent, on plaida; le procès dura longtemps. Ensuite il fallut vendre, tout vendre, et rien n'est resté.

A cette occasion (vers le 8 septembre 1820) quelques questions d'intérêt s'étaient élevées et avaient été la cause d'assez graves dissentiments entre le général et son beau-frère, M. de Verninac. Le général était actionné par

i. H. Félis G... étftit mort en i840.

les créanciers de la succession, et M. de Veminac, trèsembarrassé de son côté , ne pouvait lui envoyer d'argent. Eugène, à Tâge de vingt -deux ans, était chargé de transmettre des paroles de conciliation. Si j'en crois des notes écrites de sa main , l'acquisition de la forêt d'Axe avait fort gêné la famille. Depuis l'adjudication, qui avait eu lieu au profit de M""® Charles Delacroix, M. Verninac avait eu à payer plus de A0,000 francs pour droits d'enregistrement et autres engagements contractés par la succession, et, après l'ordre qui devait être dressé entre les créanciers par le tribunal , il lui restait encore à payer environ 300,000 francs.

Pour parer à ces dépenses, M. Verninac avait dû faire différentes ventes d'immeubles, et, entre autres, il avait vendu cette maison de campagne de Charenton-Saint- Maurice; mais le produit de ces ventes, dont le montant ne dépassa guère 60,000 francs, était resté entre les mains des acquéreurs comme garantie des créanciers. D'autre part, les revenus de la propriété d'Axe, dans le moment, étaient insuffisants pour payer les contributions, les salaires des gardes, l'entretien des bâtiments, et surtout les frais de procédure qui allaient grossissant chaque jour. Il fallait pourtant remplir les engagements à la charge delà succession, et, en même temps, réserver la part d'Eugène pour que sa sœur et son frère ne fussent pas obligés de rapporter partie de ce qu'ils avaient reçu. Tout cela était très-embarrassant, la base était mauvaise, l'acquisition dangereuse pour gens qui n'avaient pas les ressources suffisantes; bientôt après, il fallut vendre , comme nous l'avons dit , à tout prix , et la famille se trouva ruinée.

11 était donc à la forêt d'Axe en 1820.

Voici, sur ce voyage, quelques détails que je trouve dans sa correspondance :

Il était parti de Paris le 25 août; après s'être arrêté pendant quinze jours chez son frère à Tours, il avait pris la diligence d'Angouléme pour aller rejoindre sa sœur. C'est pendant ce voyage de Tours à Angoulême qu'il prit le germe de la fièvre dont il a conservé très-longtemps les accès. Dans une lettre de cette époque il décrit trèsbien l'état fiévreux , les transpirations la nuit, l'abattement au réveil , la journée pour le repos , et l'accès revenant régulièrement le soir. Tristes commencements !

Aux environs d'Aurillac était la résidence des Yerninac Saint-Maur. Son neveu, Charles Verninac, était là et devait retourner au collège à la fin des vacances. Eugène voulait se mettre en route pour Paris avec lui , malgré la fièvre qui ne le quittait pas : « Cette fièvre éternelle est un éternel empêchement à tout, » disait-il. 11 partit cependant avec sa sœur. M'"* de Verninac, et son beau-frère; arrivés à Limoges, ils ne trouvèrent de voitures d'aucune sorte , il fallut faire trente lieues en arrière et retourner à la forêt. Ensuite, ils repartirent avec leurs chevaux à petites journées, jusqu'à ce qu'ils pussent trouver place dans quelque chose. Voilà les moyens de transport dont jouissait le pays à cette époque.

Enfin il arrive toujours fiévreux à Paris , mais la fièvre ne revenait plus que tous les trois jours.

Il avait vu cependant de belles montagnes et il pouvait déjà se passer, pour faire ses aquarelles, des avis de son ami Soulier, qui avait été son premier maître.

Il écrivait, vers ce temps, à celui-ci, à Florence : « Oh ! j'irai plus loin que vous, j'irai quelque part savourer la paresse sous un ciel plus pur que le vôtre; j'irai jouir du

frais de ia mer de Naples le soir, et m'en donner, le jour, à Tombre des orangers. J'irai à Rome vivre avec les morts et oublier tout ce qui n'est pas peinture et amitié. »

Hélas ! il n'a pas fait tout cela, sa vie a été un combat, et il n'a jamais trouvé le loisir de se reposer ni d'aller à Rome.

Cependant ses aspirations vers l'Italie étaient continuelles. A cette époque (février 1821), il écrivait à Soulier : « Il faut que j'aille un jour dans cette Toscane vous arracher tous à cette servitude, et vous jeter, les uns et les autres, dans les bras de la peinture, cette bonne et indulgente mère qui vous pardonnera d'avoir, pendant quelque temps, donné à des sottises une part de votre temps. En effet, que sont les artistes bons ou mauvais? Les bons sont les vrais sages, ceux qui jouissent incessamment de leur âme et de leurs facultés ; les mauvais sont des fous heureux de leur marotte , et qui ne sont pas plus à plaindre que ceux qui vendent leur temps et leur conscience aux folies des autres. »

Et, au mois d'août 1821 : u Je ne songe plus qu'au voyage d'Italie, je ne vais plus penser qu'à mettre ordre à mes affaires. Je passerai quelques mois dans ma famille, chez mon frère, à Tours, ou chez ma sœur, à Angoulême, et , de là, j'irai t' embrasser. Oh ! je t'en prie, sois là. »

« J'ai renoncé à courir la chance du prix de l'Académie (juillet 1821); comme je ne désire pas aller à Rome pour y bien manger et y loger dans un palais , je saurai aussi m'y contenter de peu, comme je le fais ici. »

« Je te recommande surtout (avril 1821) de ne pas omettre le plus léger croquis quand tu as un moment pour le faire. Tout ton voyage vivra dans ces notes; la plus

exacte description écrite ne vaut pas un trait effacé et confus; tu t'apprêteras au retour de vives jouissances. La peinture, c'est la vie; c'est la nature transmise à l'âme sans intermédiaire, sans voile, sans règles de convention. La musique est vague, la poésie est vague, mais la peinture , surtout en paysage , c'est la chose même. »

Je trouve encore , dans une lettre au général Delacroix : <c Je te dirai maintenant ce qui m'a si fort retardé. De Saint-Maur, j'ai gaiement entrepris ma route; je fis trèsbien une longue traite ; mais la chaleur du jour devint trop forte , je me reposai dans un cabaret : j'eus la sottise d'y prendre une espèce de refroidissement qui dégénéra presque aussitôt en une petite fièvre. J'arrivai à Châtellerault, malade; et, pour comble de douleur, je demeurai plusieurs grands jours dans cette ville inconnue, dans une auberge , à attendre diligence ou malle-poste qui pût me conduire jusqu'ici. Je ne conseille pas à M. le curé de Loreau de s'en rapporter beaucoup au passage de toutes ces voitures dont il me flattait si fort, le ventre tranquillement à table. Rien n'est si facile à dire que tout cela. Ce qu'il y a de sûr, c'est que j'arrivai enfin ici avec une fièvre déclarée , qui me tient jusqu'à présent et qui fait de moi une allumette pour l'apparence et un brin d'amadou pour la valeur. Ce n'est que d'hier et d' avant-hier que j'ai repris quelques forces et quelques lueurs de raisonnement libres. C'était une fièvre lente qui me prenait tous les jours; nul appétit, ennui et dégoût continuels, et une faiblesse si grande que j'avais des éblouissements quand je me levais de mon fauteuil. Enfin, je commence à me remettre à force de quinquina ; la fièvre a levé le pied. Le reste suivra. »

En 1819, pendant ce séjour chez sa sœur à la forêt

d'Axe, il écrivait à ses amis, et personne n'exprimait aussi bien que lui sa tendresse sincère et ses regrets de ne pas les voir. Il nous parlait de poésie , il se passionnait pour le Tasse et pour ses malheurs.

C'était au mois d'octobre; il chassait dans la forêt; mais il ne parait pas avoir jamais adopté cet exercice avec passion.

« Décidément, disait-il S la chasse est une chose qui ne me convient pas. Quand je tue quelque chose , je trouve cela charmant, je suis tout ardeur pendant quelques instants; mais, autrement, quand il faut traîner avec soi une arme lourde et incommode à porter, à travers les ronces , les branches dans le visage, la terre labourée qui entre dans les souliers , les vignes dont les rameaux entrelacés embarrassent et font trébucher, tout cela est bien vérita* blement ce qu'on peut appeler assommant; et voici encore le plus grand inconvénient : il s'agit d'avoir, pendant des heures qui ne finissent pas, l'esprit dirigé vers un objet, qui est d'apercevoir le gibier. La moindre inadvertance, la plus légère distraction vous fait perdre le fruit d'un temps infini de patience et d'attention ; le gibier, habile à profiter de la négligence du chasseur, le laisse les yeux mornes et hébétés d'ennui , la bouche béante et pendante, et déconcerté de l'occasion manquée, etc., etc. »

C'était en 1819 que Delacroix écrivait cela; il avait vingt et un ans. Il était facile d'apercevoir qu'il ne serait jamais chasseur. Il ne comprenait pas que, tous ces malheurs, toutes ces incertitudes, tous ces désappointements enlevés, la chasse n'aurait plus de plaisirs. Ce sont toutes ces émotions, tous ces travaux qui font le

i. Lettre à P...

charme de la vie du chasseur, surtout pendant sa jeunesse. Alors la force du corps a besoin de se dépenser; mais Eugène était faible, et il ne ressentait de tout cela que de la fatigue.

La lecture lui convenait mieux : « Dis-moi , écrivait-il encore, à travers toutes ces choses, quels sont tes travaux, tes pensées et tes projets; moi, je n'ai pas plutôt revu cet endroit auquel j'aspirais, que je me suis pris tout de suite à regretter ce que j'avais laissé à Paris, dans toi et dans P... ^ La chasse est une chose fort agréable; mais comme je suis peu adroit et que cet exercice demande une fixité d'idées sur une seule chose qui n'est que fatigante pour celui qui n'en est pas passionné, je m'en dégoûte facilement; aussi c'est avec plaisir que je retrouve la lecture quand je rentre tout fatigué et tout crotté. Et toi , te reposes-tu avec Virgile et Homère de tes plaisirs campagnards? »

Pourquoi Delacroix se fit-il peintre? Il est certain que beaucoup de circonstances devaient le conduire à prendre cet état. Considérons d'abord qu'au moment de se choisir une carrière, il dut s'apercevoir que le nom de son père lui fermait l'entrée aux emplois publics sous le gouvernement des Bourbons ; qu'il se trouvait, en outre, être le cousin de M. de La Valette, qui venait d'être arraché à la mort par le noble dévouement de sa femme, et dont le gouvernement poursuivit le nom avec grande passion pendant plusieurs années. Pour tenter une carrière industrielle ou commerciale, il fallait des capitaux qu'il n'avait pas, et d'ailleurs son aptitude ne le portait pas là. Notre ami, tout lettré qu'il était, n'avait jamais aimé la comptabilité,

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